(Mt 8, 28-34; 9,1)

Les hommes commirent une injustice envers Dieu, puis se mirent en colère contre Dieu. O hommes, qui a le droit de se mettre en colère contre qui?

Des incroyants fermèrent leur bouche et songèrent que s’ils ne faisaient pas mention du Nom de Dieu, celui-ci disparaîtrait de ce monde ! Mais, hommes pitoyables, vos bouches sont en minorité dans le vaste monde. N’avez-vous pas vu et entendu comme un barrage rend la rivière bruyante ? Sans barrage, la rivière est inaudible et muette ; et voici que le barrage lui a ouvert la bouche ! Chaque goutte d’eau s’est vu attribuer une langue.

De même, votre barrage obtiendra le même résultat: il ouvrira la bouche des sans-voix et permettra aux muets de parler. Si vos bouches cessent de confesser le nom de Dieu, vous vous mettrez à avoir peur en entendant que Son nom est confessé même par des aveugles et des muets. En vérité je vous le dis : les pierres crieront (Lc 19, 40). Même si tous les hommes sur terre se taisent, l’herbe se mettra à parler. Même si tous les hommes effacent le nom de Dieu entre eux, ce nom sera inscrit par les arcs-en-ciel dans le ciel et par le feu sur chaque grain de sable. Alors le sable deviendra des hommes, et les hommes du sable.

Les deux racontent la gloire de Dieu, le firmament proclame l’œuvre de ses mains. Le jour en prodigue au jour le récit, la nuit en donne connaissance à la nuit (Ps 19, 2-3). Ainsi s’exprime le visionnaire de Dieu et le chantre de Dieu. Et vous, comment vous exprimez-vous? Vous vous taisez dédaigneusement au sujet de Dieu; c’est pourquoi les pierres se mettront à parler. Et quand les pierres parleront, vous voudrez parler aussi, mais ne pourrez pas le faire. La parole vous sera arrachée pour être donnée aux pierres. Et les pierres seront des hommes, et vous serez des pierres.

Il est arrivé dans des temps anciens que des hommes entêtés soient en train de contempler le visage du Fils de Dieu et qu’ils ne Le reconnaissent pas ; leur bouche ne s’était pas ouverte pour Le célébrer. Alors le Dieu vivant fit ouvrir la bouche des démons pour qu’ils fissent honte aux hommes en reconnaissant le Fils de Dieu. Des démons, pires que des pierres et moins chers que le sable, se mirent à crier en présence du Fils de Dieu, alors que des hommes se tenaient muets autour de Lui. Mais quand ceux qui s’étaient complètement détachés de Dieu furent forcés de confesser le nom de Dieu, comment des pierres immaculées, qui obéissent aveuglément à la volonté de Dieu, ne le feraient-elles pas ?

Dieu fait la leçon aux hommes non seulement dans les deux pleins d’anges et ornés d’étoiles, non seulement sur la terre toute couverte de messages d’essence divine, mais même à travers les démons. Il le fait dans le seul but de donner la possibilité aux incroyants, qui descendent rapidement aux enfers, d’avoir honte de quelque chose, de se relever vers les hauteurs et et sauver leur âme des vices, du feu et de la puanteur.

Quand, même les hommes élus qui suivaient le Seigneur Jésus dans le monde se furent montrés comme des gens de peu de foi, le Seigneur les conduisit dans une contrée où régnait l’athéisme le plus éhonté, afin de leur faire honte et de dénoncer leur peu de foi, lors d’un épisode que relate l’évangile de ce jour.

Quand Jésus fut arrivé sur l’autre rive (de la mer), au pays des Gadaréniens, deux démoniaques, sortant des tombeaux, vinrent à Sa rencontre, des êtres si sauvages que nul ne se sentait de force à passer par ce chemin (Mt 8, 28). Gergesa et Gadara étaient des villes situées dans une région d’incroyants, sur l’autre rive de la mer de Galilée. C’étaient deux cités, entre des dizaines d’autres, qui existaient jadis sur les rives de la mer de Galilée. Dans les récits des évangélistes Marc et Luc, la localité de Gergesa est mentionnée comme Gadara, ce qui signifie simplement que ces deux villes étaient proches l’une de l’autre, et que l’événement décrit ici s’est passé à proximité de ces deux cités. Les évangélistes Marc et Luc évoquent un seul démoniaque, tandis que Matthieu en mentionne deux. Les deux premiers ne parlent que de l’un des deux, dont l’aspect plus terrifiant terrorisait tous les environs, alors que Matthieu évoque les deux, car tous deux furent guéris par le Seigneur. Le fait que l’un des deux était plus connu que l’autre se voit dans le récit de saint Luc qui écrit que ce démoniaque était un homme de la ville (Lc 8, 27), plus connu dans la cité que l’autre qui venait de la campagne. On note aussi dans le récit de Luc que cet homme était possédé de démons depuis un temps considérable (Lc 8, 27), ce qui signifie qu’il était malade depuis longtemps et donc très connu dans toute cette région. Le récit de Luc montre aussi que cet homme était encore plus possédé par le démon que son ami, car on était obligé de le lier avec des chaînes et des entraves, mais il brisait ses liens et le démon l’entraînait vers le désert (Lc 8,29). C’est pour cette raison que deux évangélistes font mention d’un seul démoniaque, alors qu’ils étaient deux. Nous aussi, de nos jours, avons souvent recours à ce type de relation d’un événement, ne mentionnant par exemple que le seul chef d’une bande de malfaiteurs ; quand tout un groupe de malfaiteurs est arrêté avec leur chef, on ne mentionne en fait que le seul nom du chef de la bande. Les évangélistes ont agi de même. Mais comme Marc et Luc complètent le récit de Matthieu en apportant des informations sur l’aspect du principal démoniaque, Matthieu prolonge le récit de Marc et de Luc en précisant qu’il s’agissait de deux démoniaques.

Ces démoniaques vivaient dans des tombeaux, dont ils ne sortaient que pour errer dans le désert et importuner les gens dans les champs et sur les chemins situés non loin de leur demeure. Les païens avaient fréquemment leurs tombes près des routes et des chemins, ce qui n’était pas non plus une rareté chez les Juifs. Ainsi la tombe de Rachel se trouvait près de la route allant de Jérusalem à Bethléem ; la tombe de Manassé était située près de la voie menant à la Mer Morte. Ayant pris le contrôle de ces deux hommes, les démons se mirent à les utiliser comme des armes, afin de faire du mal à d’autres hommes. Car la principale caractéristique des gens possédés par le démon est de faire du mal ; ils se trouvent en effet dépouillés de toute bonté. Depuis longtemps il ne portait plus de vêtement (Lc 8, 27), est-il dit pour l’un d’eux. Cela signifie qu’outre leur nudité physique, leur âme n’était dotée d’aucun sentiment du bien, qui est un don de Dieu. Tous deux étaient mauvais et malveillants, au point que personne ne pouvait passer par ce chemin-là (Mt 8,28).

Et les voilà qui se mirent à crier: « Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? Es-tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps ?» (Mt 8, 29). Dans cette exclamation démoniaque, le plus important est que les démons ont reconnu Jésus comme Fils de Dieu et, mus par leur peur terrible de Lui, l’ont proclamé ouvertement afin que la honte envahisse les hommes qui ont contemplé le visage du Seigneur et n’ont pu Le reconnaître, ou qui, L’ayant reconnu, n’ont pas osé Le reconnaître et Le confesser publiquement. Il est vrai que les démons n’ont pas annoncé le Christ avec un sentiment de joie et de satisfaction, comme un homme qui après avoir découvert un grand trésor s’écrie de joie, ou comme l’apôtre Pierre qui a crié tout joyeux: Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant (Mt 16,16) ; ils ont crié pleins de crainte et de terreur, en voyant devant eux leur Juge. Mais ils ont quand même crié, annonçant Celui dont ils craignent le plus le nom qu’ils s’efforcent d’effacer du cœur des hommes. Ils l’ont crié pleins de tourment et de désespoir, comme beaucoup d’hommes qui n’ouvrent leur bouche pour prononcer le Nom de Dieu que dans le tourment et le désespoir.

Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? demandent les démons, c’est-à-dire : qu’y a-t-il de commun entre toi et nous? Quelle est la raison de ta visite inattendue et indésirable ? Quelle entente entre le Christ et Béliar (2 Co 6, 15) ? Il n’y en a aucune. C’est pourquoi les serviteurs de Béliar, oppresseurs des hommes, demandent au Christ la raison de Sa venue, et cela pour nous tourmenter avant le temps, ce qui signifie qu’ils attendent l’heure du jugement et des souffrances à la fin du temps. La seule apparition du Christ devant eux est une souffrance pour eux, une souffrance plus terrible que la lumière pour les taupes, que le feu pour les araignées. En l’absence du Christ, les démons sont insolents et arrogants, humiliant tellement les gens qui leur sont soumis et terrorisant tout leur entourage que nul ne se [sent] de force à passer par ce chemin (Mt 8,28). Mais en présence du Christ, ils ne se montrent pas seulement effrayés mais pleins d’humilité craintive — à l’instar des tyrans devant leurs juges — et les voilà en train de supplier humblement le Seigneur de ne pas leur ordonner de s’en aller dans l’abime (Lc 8, 31). Cela signifie que s’il leur ordonnait, ils devaient s’en aller dans l’abîme. Tel est le pouvoir, telle est la force du Christ. Et l’abîme est leur véritable demeure et leur lieu de souffrances. Pour le chef de tous les démons, le prophète visionnaire dit: Comment es-tu tombé du ciel, Astre du matin ?Mais tu as dû descendre dans le séjour des morts au plus profond de la fosse (Is 14, 12-15), là où sont les pleurs et les grincements de dents. A cause du péché des hommes et avec la tolérance de Dieu, les démons ont été lâchés parmi les hommes. Ils se sentent plus à l’aise au milieu des hommes que dans l’abîme. En effet quand ils se trouvent au sein des hommes, ils persécutent les hommes, mais dans l’abîme ils se persécutent eux-mêmes. Même parmi les hommes ils sont en grande souffrance, mais leurs souffrances sont atténuées par le fait que quelqu’un les partage avec eux. Le diable est malveillant avec le corps, une écharde en la chair, comme l’appelle l’Apôtre qui a senti sa présence (2 Co 12, 7). Il s’insinue progressivement dans le corps humain et rampe jusqu’à l’âme, s’empare du cœur et de l’esprit de l’homme ; puis il se met à tout ronger, à tout déformer, à enlever la beauté et la pureté divines, et à ôter toute intelligence et droiture, tout amour et toute foi, tout espoir et toute aspiration au bien. Alors il s’installe en l’homme comme sur son trône et prend tout le tissage du corps et de l’âme humaine entre ses mains ; pour lui, l’homme devient alors un cheval de trait qu’il chevauche, un instrument avec lequel il joue, une bête sauvage dont il se sert pour mordre. Tels étaient ces hommes possédés par le diable dont parle l’Evangile. Il n’est pas dit qu’ils ont vu le Christ, ni qu’ils L’ont connu, ni qu’ils se sont adressé à Lui, ni qu’ils ont eu une conversation avec Lui. Tout cela, ce sont les démons qui étaient en eux, qui l’ont fait. C’est comme si ces possédés n’existaient pas, tels deux tombeaux que les démons poussaient devant eux à coups de fouets. Guérir de tels hommes équivaut à ressusciter des morts; et encore davantage. En effet, quand un homme est mort, son âme est séparée du corps ; si l’âme est entre les mains de Dieu, Dieu peut la faire revenir dans le corps et celui-ci reviendra à la vie. Mais ces hommes possédés par le démon se trouvaient dans une situation pire que la mort. Car leur âme avait été volée et emprisonnée par les démons, qui la tenaient entre leurs mains. Il fallait donc reprendre leur âme aux démons, expulser les démons de ces hommes et faire revenir l’âme humaine dans leurs corps. C’est pourquoi le miracle de la guérison de ces possédés constitue un miracle aussi important que celui de la résurrection des morts, sinon davantage.

«Tu es venu ici avant le temps pour nous faire souffrir!», disent les démons au Christ. Cela signifie qu’ils savent déjà qu’à la fin des fins, la souffrance les attend. Ah ! si les hommes pécheurs savaient au moins cela : que les souffrances les attendent, qui ne seront pas moindres que celles qui attendent le diable. Les démons savent qu’à la fin des fins le genre humain leur échappera des mains, et qu’ils seront précipités dans un abîme de ténèbres où ils se rongeront et s’égorgeront mutuellement. Le grand prophète Isaïe dit que le diable sera expulsé de son sépulcre (c’est- à-dire du corps des hommes possédés) comme un rameau dégoûtant, comme une charogne foulée aux pieds (Is 14, 19). Le Seigneur Lui-même dit: Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair (Lc 10,18). À la fin des fins, c’est ce que verront aussi les pécheurs qui comme l’éclair, seront précipités dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges (Mt 25,41).

Pendant que les démons peureux et effrayés suppliaient le Christ, un gros troupeau de porcs, environ deux mille, était en train de paître. Et les démons suppliaient Jésus: «Si tu nous expulses, envoie-nous dans ce troupeau de porcs» (Mt 8,31). Cela voulait dire: surtout ne nous précipite pas dans la fosse, mais envoie-nous au moins dans les corps des porcs. Si tu nous expulses ! Ils ne parlent pas du corps de ces hommes, ils ne veulent même pas mentionner le nom d’homme, tellement il leur est odieux. Car parmi toutes les créatures de l’univers, il n’y en a pas une que le diable haïsse autant que l’homme, aucune qu’il envie autant que l’homme. Le Seigneur Jésus, Lui, met tout particulièrement l’accent sur ce mot — l’homme, prescrivant à l’esprit impur de sortir de cet homme (Lc 8,29). Or les démons ne souhaitent nullement sortir de l’homme ; ils préféreraient infiniment plus rester au sein des hommes que d’aller chez les porcs ; que peuvent-ils faire avec les porcs? Alors qu’ils peuvent transformer des hommes en porcs, voire pire, que peuvent-ils faire avec des porcs ? D’ailleurs, même quand ils deviennent des porcs, ou n’importe quelle autre créature, leur méchanceté est dirigée contre l’homme. Même comme porcs, ils s’efforceront de nuire aux hommes ; à défaut d’autre chose, le fait de noyer les porcs suscitera la colère des hommes contre Dieu. C’est pourquoi, face à une fosse vide, ils préfèrent devenir des porcs plutôt que d’être précipités dans la fosse.

«Allez », leur dit le Seigneur. Sortant alors, ils s’en allèrent dans les porcs, et voilà que tout le troupeau se précipita du haut de l’escarpement dans la mer et périt dans les eaux (Mt 8, 32). De même ces esprits maléfiques auraient pu forcer ces deux malheureux hommes à se précipiter dans la mer si la force divine ne les en avaient pas empêché. Il arrive cependant, même fréquemment, que des êtres désespérés sautent d’une certaine hauteur, se noient dans l’eau, se jettent dans le feu ou se pendent. Les mauvais esprits les y poussent. Leur but n’est pas seulement de mettre fin à une vie humaine, mais de tuer l’âme. Or il arrive souvent que Dieu, dans Sa très grande sagesse, préserve les hommes d’une telle mort.

Pourquoi le Seigneur Jésus a-t-Il envoyé ces mauvais esprits précisément dans les porcs ? Il aurait pu les envoyer dans les arbres ou dans les pierres; pourquoi justement dans les porcs? Il l’a fait, non pour répondre au souhait des démons, mais pour instruire les hommes. Là où sont les porcs, règne la saleté; or les esprits impurs aiment la saleté; là où il n’y en a pas, ils la créent de force. Là où il y a peu de saleté, ils se regroupent rapidement et d’un petit tas, ils font beaucoup de saleté.

Quand ils s’incrustent au sein de l’homme le plus propre, ils y entassent rapidement la saleté porcine. En nous montrant avec quelle vitesse les porcs se sont précipités dans la mer, le Seigneur veut nous enseigner que la voracité et la gourmandise ne résistent pas à la puissance du démon ; Il veut aussi nous rappeler l’importance du jeûne. Qu’y a-t-il de plus vorace et gourmand que les porcs ? Mais comme les forces démoniaques les ont rapidement maîtrisées et anéanties ! Il en est de même avec les hommes voraces et gourmands, qui pensent qu’en se goinfrant ils accumulent de la force en eux. Mais ils n’accumulent pas ainsi de la force, mais de la faiblesse, tant physique que spirituelle. Les voraces sont des hommes sans caractère, faibles devant les autres et encore plus devant les démons. Rien n’est plus facile pour les démons que de les pousser et les précipiter dans la mer de la mort spirituelle ! On voit ainsi la force terrible des démons quand Dieu ne les arrête pas. Les démons qui se trouvaient dans deux hommes seulement ont maîtrisé et noyé en quelques instants quelque deux mille porcs. Là, Dieu les avait arrêtés en attendant la venue du Christ, afin de montrer Sa puissance et Son pouvoir sur eux; mais ici, Dieu les a laissés, afin que la force des démons se voie. Si Dieu fléchissait, les démons feraient en quelques instants avec tous les hommes sur terre ce qu’ils ont fait avec ces porcs. Mais Dieu est ami-des-hommes, et Son amour sans limites nous maintient en vie et nous protège de nos ennemis les plus violents et les plus terribles.

Mais, diraient certains, le Seigneur ne regrette-Il pas que tant de porcs aient péri et qu’un tel dommage ait été infligé aux habitants locaux ? De nouveau, seul le diable pousse les hommes à de telles pensées, soi-disant pour se montrer plus compatissant que le Christ! Mais que sont les porcs sinon de l’herbe en mouvement? Si Dieu ne se montre pas compatissant envers les lis blancs dans les champs, aujourd’hui plus luxueusement parés que le roi Salomon et demain brûlés par le feu du soleil, pourquoi aurait-Il de la compassion pour des porcs ? Ou peut-être serait-il plus difficile pour Dieu de créer des porcs que des lis dans les champs? Mais quelqu’un pourrait de nouveau objecter: ce n’est pas une question de beauté, mais d’utilité. Le porc n’est-il utile à l’homme que quand il le nourrit et engraisse son corps, mais non quand il contribue à lui éclairer l’âme ? Mais voici un autre exemple. Vous valez mieux, vous, qu’une multitude de passereaux, a dit le Seigneur aux hommes (Mt 10,31). Les hommes ne sont-ils pas meilleurs et supérieurs à un grand nombre de porcs, voire deux ou trois mille porcs? Que chacun réfléchisse sur lui-même et son propre prix, et il arrivera rapidement à la conclusion que cet enseignement donné aux hommes, à travers cet épisode avec les porcs, a impliqué un coût réduit. Car il fallait montrer de façon évidente, quasi radicale, au genre humain engourdi, d’abord quelle est l’impureté du démon et ensuite quelle est la force du démon. Aucune parole au monde n’aurait pu exprimer de façon aussi évidente la fureur et la noyade des porcs à l’instant où ils furent assaillis par les mauvais esprits. Et quels mots auraient pu convaincre les habitants païens de Gergesa et Gadara, si une preuve aussi terriblement évidente — il ne s’agit d’ailleurs pas d’une preuve mais d’une démonstration — n’a pas été en mesure de les réveiller de leur sommeil de pécheurs, de leur faire prendre conscience devant l’abîme où les démons les poussent impitoyablement comme des porcs, et de les instruire dans la foi en Christ Tout-puissant ?

Mais voici ce qui s’est produit ensuite : les gardiens des porcs prirent la fuite et s’en furent à la ville tout rapporter [..]. Et voilà que toute la ville sortit au-devant de Jésus; et, dès qu’ils Le virent, ils Le prièrent de quitter leur territoire (Mt 8, 33-34). La peur et la terreur s’étaient emparées des porchers comme des habitants. Mais ils virent alors ces hommes possédés, dont ils avaient eu peur pendant des années, qui étaient assis aux pieds de Jésus, tranquilles et sages. Ils entendirent le récit raconté par les apôtres et les gardiens de porcs : comment le Christ avait guéri ces possédés, comment une légion de démons avait tremblé de peur à la seule apparition du Christ, comment ils L’avaient supplié avec effroi de les envoyer au moins dans les porcs, s’il ne leur était pas permis de rester dans les hommes ; enfin comment les esprits mauvais les avaient, dans un tourbillon, précipité dans les profondeurs de la mer. Ils entendirent tout cela ; ils comprirent bien tout cela ; et ils virent deux hommes nouveaux, qui avaient été jusque-là pires que des cadavres, et qui étaient maintenant purifiés et ressuscités ; et ils virent aussi le doux visage du Seigneur qui se tenait devant eux, doux et paisible, comme s’il n’avait pas accompli un miracle plus grand que s’il avait précipité la montagne de Gergesa dans la mer. Or de tout cela, ces habitants à l’esprit engourdi ne retinrent qu’une seule chose dans leur esprit et leur cœur, qui était que leurs porcs avaient péri sans retour ! Au lieu de s’agenouiller et de remercier le Seigneur pour avoir sauvé deux hommes, ils se plaignent d’avoir perdu leurs porcs ! Au lieu d’inviter le Seigneur chez eux, ils Le prient de partir au plus vite. Au lieu de chanter la gloire de Dieu, ils poussent une complainte à cause de leurs porcs. Mais ne vous hâtez pas de condamner ces habitants de

Gergesa amoureux de leurs porcs avant de considérer la société actuelle et de dénombrer tous ceux qui auraient agi comme les habitants de Gergesa, préférant leurs porcs à la vie de leurs voisins. Croyez-vous qu’il y a peu d’hommes aujourd’hui, même parmi ceux qui font le signe de croix et confessent le Christ en paroles, qui ne se résoudraient pas rapidement à tuer deux hommes afin de se procurer deux mille porcs ? Croyez-vous qu’il y en a beaucoup, même parmi vous, prêts à sacrifier deux mille porcs pour sauver la vie de deux déments ? Que ces derniers se couvrent profondément de honte et ne condamnent point ces habitants de Gergesa avant de se condamner eux-mêmes. Si ces habitants de Gergesa se relevaient aujourd’hui de leurs tombes et se mettaient à compter, ils trouveraient dans l’Europe chrétienne un très grand nombre de gens pensant comme eux. Ces derniers suppliaient au moins le Christ de s’en aller de chez eux, tandis que les Européens chassent le Christ de chez eux, à la seule fin de rester seuls, seuls avec leurs porcs et leurs maîtres, les démons !

Tout cet épisode possède encore un sens plus profond, intérieur. Mais ce qui vient d’être dit suffit pour instruire, mettre en garde et réveiller tous ceux qui se sentent dans leur corps comme dans un tombeau, qui observent l’action des forces démoniaques dans leurs passions, qui les entravent comme des chaînes en fer et les entraînent vers l’abîme de la déchéance, qui malgré tout respectent l’homme qui est en eux, c’est-à-dire leur âme, plus que tous les porcs, tout le bétail, tous les biens et richesses terrestres, et qui sont en quête d’un remède et du Médecin pour soigner leur maladie, fut-ce au prix de tout ce qu’ils possèdent.

Toute cette histoire s’achève par ces mots : Et le Christ, étant monté en barque, s’en retourna (Mt 8, 37). Il ne dit pas un mot aux habitants de Gergesa. Comment des mots pourraient-ils aider si de tels miracles de Dieu n’aident pas ? Il ne leur fit pas de reproche. A quoi sert-il de faire des reproches à des tombes mortes ? Mais II descendit de la montagne en silence, monta dans la barque et s’éloigna d’eux. Quelle douceur, quelle patience, quelle noblesse divine ! Combien vaine est la victoire de ce chef militaire[1] qui avait écrit orgueilleusement à son Sénat: «Je suis venu,j’ai vu, j’ai vaincu ! » Le Christ est venu, Il a vu et II a vaincu — et II s’est tu. En se taisant, Il a rendu Sa victoire merveilleuse et éternelle. Que les païens prennent exemple sur ce chef militaire orgueilleux; nous, nous prendrons exemple sur le doux Seigneur Christ. Il ne s’impose à personne. Mais celui qui Le reçoit reçoit la vie ; celui qui Le rejette reste dans le camp des porcs, avec la furie éternelle et la mort éternelle.

Seigneur Jésus, Fils de Dieu, aie pitié de nous pécheurs, guéris-nous et sauve-nous ! Gloire et louanges à Toi, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

 

 

 

[1] Jules César (NdT).