(Mt 15, 21-28)

Nul ne peut ressentir la saveur du bien sans la persévérance dans le bien. Car sur le chemin du bien, on rencontre d’abord l’amertume, puis la saveur.

Toute la nature est pleine d’enseignements sur la persévérance. Est-ce que les jeunes buissons pourraient devenir une forêt imposante s’ils craignaient les vents et les neiges ? Est-ce que les rivières seraient si utiles si elles ne coulaient pas inexorablement au fond de leurs lits? Les fourmis se suicident-elles quand des roues ravagent leur demeure sur le chemin, ou se remettent-elles avec persévérance à en construire une nouvelle ? Quand un homme sans cœur détruit le nid qu’une hirondelle a construit dans sa maison, l’hirondelle ira sans protester vers une autre maison et se remettra à bâtir un nid. Quoi que fassent les intempéries et les hommes contre les plantes et les animaux, ceux-ci susciteront toujours l’émerveillement des hommes par leur persévérance indomptable dans l’accomplissement des devoirs qui leur ont été confiés par Dieu. Tant qu’une plante coupée ou fauchée aura assez de forces pour croître de nouveau, elle continuera à croître. Tant qu’une bête blessée et isolée aura un peu de force pour vivre, elle vivra et accomplira son devoir.

Toute notre vie quotidienne déborde d’enseignements sur la persévérance. Seul le soldat persévérant remporte la victoire, de même que l’artisan persévérant parachève son œuvre, le commerçant persévérant s’enrichit, le prêtre persévérant améliore les hommes dans sa paroisse, l’homme qui prie de façon persévérante tend à se perfectionner jusqu’à la sainteté, l’artiste persévérant découvre la beauté intérieure des choses, le scientifique persévérant découvre les règles et les lois dans les rapports des choses. L’enfant le plus doué ne saura jamais écrire s’il ne s’est pas entraîné avec persévérance à écrire. L’homme doté de la plus belle voix ne sera pas un bon chanteur sans entraînement vocal. Nous avons pris l’habitude de rappeler aux autres la nécessité de la persévérance, tout en étant mis en garde par les autres sur la nécessité de persévérer dans nos affaires domestiques ordinaires. La persévérance est peut-être la seule caractéristique positive que nul ne remet en cause et que chacun préconise. Mais toute cette persévérance professionnelle, dont on entend parler chaque jour, correspond pour nous à une école de la persévérance intérieure dans le domaine spirituel. Toute cette persévérance dans le polissage et la culture des choses, dans le rassemblement des richesses, du savoir et des arts, n’est que le reflet de la persévérance immense que nous devons avoir dans le perfectionnement et la culture de notre cœur, dans l’enrichissement de notre âme, de notre être intime, impérissable et immortel.

L’Ecriture Sainte nous enseigne enfin dans chacune de ses pages, la persévérance dans le domaine spirituel; elle nous instruit aussi tant en paroles que par les exemples les plus éminents de persévérance et de non- persévérance humaines. On trouve deux exemples absolument terribles d’absence de persévérance dans le bien, chez Adam l’ancêtre du genre humain, et chez Judas, d’abord apôtre puis traître. Tous les deux avaient été placés par la bonté de Dieu dans le voisinage immédiat de Dieu: Adam était avec Dieu au paradis, tandis que Judas était avec le Christ sur terre. Tous deux avaient commencé à obéir à Dieu, puis avaient fini par parjurer. Le destin de Judas est plus terrible que celui d’Adam, car il avait déjà devant lui l’exemple d’Adam. Saül fut lui aussi non persévérant dans son combat, aussi devint-il fou ; il en fut de même pour Salomon, aussi son royaume fut-il partagé. Ah, que la persévérance d’Abraham dans sa foi en Dieu est merveilleuse et presque surhumaine ! Et la persévérance de Jacob dans la douceur! Et celle de Joseph dans le discernement! Et celle de David dans le repentir! Et celle du juste Job dans l’abnégation! Quel exemple divin de persévérance dans la pureté montre la Très Sainte Vierge Marie ! Et le juste Joseph dans l’obéissance à Dieu ! Et les Apôtres dans l’attachement à Dieu et l’amour du Christ ! En fait, il existe tellement d’exemples évidents et clairs dans l’Écriture Sainte où la persévérance dans le bien finit par triompher et être couronnée, qu’aucun de nous, après l’avoir lue, n’aura d’excuse pour dire qu’il ne savait pas ou qu’il n’avait pas été instruit. Comment se fait-il que des centaines de milliers de saints, de vierges et de martyrs pour le Christ, qui ont vécu jusqu’à nos jours, l’aient su et que nous ne sachions pas ? Il n’est pas vrai que nous ne savons pas, mais nous n’osons pas persévérer. Savoir et ne pas persévérer dans le bien, entraîne pour soi une double condamnation. Celui qui ne connaît pas le chemin vers le bien et ne le suit donc pas, sera un peu puni. Mais celui qui connaît ce chemin et ne le suit pas, sera beaucoup puni.

Le chemin vers le bien suit une pente ascendante; il est donc très difficile, au début, pour celui qui a appris à marcher en terrain plat ou en descente. Celui qui se met à suivre le chemin vers le bien puis revient sur ses pas, sera incapable de s’arrêter à l’endroit où il a commencé à grimper, mais s’effondrera beaucoup plus bas dans les ténèbres et la ruine. C’est pourquoi le Seigneur a dit que quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu (Lc 9, 62).

L’évangile de ce jour évoque le très beau cas de persévérance dans la foi et la prière d’une femme ordinaire, qui était païenne. Que cet exemple tombe comme un feu vivant sur la conscience de tous ceux qui se présentent comme des fidèles, mais qui se montrent comme des pierres dures et froides dans la foi et la prière !

En sortant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. Et voici qu’une femme cananéenne, étant sortie de ce territoire, criait en disant: «Aie pitié de moi, Seigneur, fis de David, ma fille est fort malmenée par un démon» (Mt 15, 21-22). D’où venait Jésus? De Galilée, pays du peuple juif qui descendait du bienheureux Sem. Et où allait-Il? Dans des terres où vivaient les Cananéens, descendants du maudit Cham. Le Seigneur venait donc d’une contrée habitée par des bienheureux pour se rendre parmi les maudits. Pourquoi? Parce que les bienheureux avaient oublié Dieu et étaient devenus maudits, alors que certains de ces maudits avaient reconnu Dieu et étaient devenus des bienheureux. Après avoir réprimandé les scribes et les pharisiens pour leur application formelle de coutumes apparentes et leur transgression des commandements divins concernant la charité et l’amour envers les parents, le Seigneur réunit Ses disciples et se rendit dans la contrée des païens. Pourquoi alla-t-Il chez les païens après avoir ordonné auparavant aux disciples de ne se rendre que chez les membres de la maison d’Israël (Mt 10, 6)? Premièrement — comme l’affirme le très sage Chrysostome — parce que chacun des commandements faits aux disciples ne Le lie pas. En second lieu, parce qu’il avait vu que les Juifs Le rejetaient et discerné qu’ils finiraient par Le rejeter complètement. Dieu est fidèle à Sa promesse : Il avait promis par l’intermédiaire des prophètes qu’il enverrait le Sauveur au peuple juif. Et Dieu fit cela. Mais le peuple juif, par ses anciens, rejeta le Sauveur.

Mais comme Dieu est riche de voies pour l’accomplissement de Son plan, l’œuvre du salut ne fut nullement retardée par ce refus juif du Christ, ni a fortiori mise en échec. Le Sauveur franchit la frontière du peuple juif et se rend auprès d’autres peuples. Conséquent et fidèle à Sa promesse, le Seigneur envoya d’abord Ses disciples au sein du peuple juif, puis, après la Crucifixion, le Christ ressuscité envoie Ses disciples parmi tous les peuples. Enfin, il y a une troisième raison : le Seigneur a voulu une nouvelle fois faire honte, avec la foi des païens, au peuple élu et béni, afin de l’inciter au repentir et au retour à Dieu. Il avait procédé ainsi en ce qui concerne le centurion romain à Capharnaüm, qui comme romain appartenait à la tribu de Japhet et qui avait montré une foi exemplaire dans le Christ Seigneur. Les membres des tribus de Japhet et de Cham seront donc conviés par le Roi céleste à la table royale, alors que ceux de la tribu de Sem, qui avaient été élus et appelés en premier, ont refusé l’invitation. Cela devait servir d’avertissement et de réprimande. Mais, bien entendu, les Juifs restèrent obstinés jusqu’à la fin, ce qui leur valu d’être rejetés par Celui qui avait été rejeté.

Mais regardez seulement la foi de cette femme païenne ! Elle va à la rencontre du Seigneur, l’appelle Seigneur et fils de David. Il est hors de doute qu’elle a entendu parler du Christ le Thaumaturge, car Sa renommée s’était répandue parmi les peuples des environs. Elle venait d’apprendre qu’il était arrivé dans ces contrées. Et c’est avec joie et une grande foi quelle a couru vers Lui. Comme l’évangéliste Marc le note, le Seigneur était entré dans une maison et il ne voulait pat qu’on le sache (Mc 7,24).

Il est évident que le Seigneur voulait ainsi montrer encore plus fortement quelle était la foi des païens. Il n’imposait pas Sa présence, ce sont eux qui Le recherchaient. En outre, Il voulut se cacher des païens, mais ne réussit pas à se dissimuler. Il ne put rester ignoré (Mc 7,24). La foi forte de la Cananéenne L’avait retrouvé. Le peuple qu’il avait convié ne voulut pas s’approcher de Lui, mais ceux qui demeuraient dans les ténèbres et l’ombre de la mort (Lc 1, 79) Le recherchèrent et Le trouvèrent, même quand Lui se cachait d’eux.

Vous remarquerez que cette femme ne dit pas au Seigneur: aie pitié de ma fille, mais aie pitié de moi! Sa fille est devenue folle, elle est torturée par le diable, mais sa mère prie le Seigneur d’avoir pitié d’elle. Pourquoi? Parce que dans sa démence, sa fille n’est plus du tout consciente ; elle ne ressent pas l’horreur et la souffrance que sa mère, consciente, éprouve. Ces mots illustrent aussi la grandeur de l’amour de cette mère pour sa fille. Le malheur de sa fille, sa mère l’endure comme le sien propre. Dans la situation terrible de cette mère, comment se montrer charitable à son égard, si on ne se montre pas charitable pour sa fille souffrante? Il est hors de doute que, devant la folie de cette fille, toute la maisonnée s’est retrouvée dans la peine, ainsi que toute la famille et les amis. Il est hors de doute que des voisins prennent leur distance et que des ennemis y prennent un malin plaisir. La maison est déserte comme un cimetière. On y entend les cris insensés et le rire dément de la fille malade. Sa mère affligée peut-elle penser ou songer à autre chose et en parler et prier? Peut-être était-elle encore consciente d’un péché quelle avait commis et qui aurait pu être la cause du malheur de sa fille? C’est pourquoi elle dit: Aie pitié de moi!

Mais il ne lui répondit pas un mot (Mt 15, 23). Le Christ n’avait pas l’habitude de ne pas répondre aux questions et aux prières des gens. Il avait même répondu à Satan, qui L’avait mis à l’épreuve dans le désert. Il garda uniquement le silence devant les questions de Ses juges iniques et persécuteurs, Caïphe et Pilate. Pourquoi donc était-Il resté muet face à la supplique de cette malheureuse mère ? Pour que s’ouvrent les yeux de ceux qui ne voient pas, afin qu’ils voient ce que Lui voit. Pour que cette femme exprime sa foi en Lui encore plus fermement, afin que tous ceux qui suivaient le Christ le voient et le sachent.

Ses disciples s’approchant, Le priaient: «Fais-lui grâce, car elle nous poursuit de ses cris». A quoi II répondit: «Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël» (Mt 15, 23-24). Vous voyez combien le très sage Seigneur a été avisé en ne répondant pas immédiatement à la demande de cette femme et en gardant le silence ! Aussitôt la compassion des disciples envers cette malheureuse femme se fit jour. Fais-lui grâce, cela signifie : soit accède à sa requête, soit donne-lui congé, afin quelle cesse de crier. À cette demande de Ses disciples, le Seigneur répond qu’il n’a été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël, c’est-à-dire au sein du peuple juif. Pourquoi le Seigneur répond-Il ainsi ? D’abord, pour montrer la fidélité de Dieu à Sa promesse ; ensuite, pour inciter les disciples à réfléchir et à se rendre compte que les païens sont également des enfants du Dieu vivant et qu’ils ont eux aussi besoin d’être aidés et sauvés. Le Seigneur donne ainsi l’occasion aux disciples, à travers l’exemple de cette pauvre femme à la foi forte, de s’insurger eux-mêmes contre les conceptions mesquines des Juifs prétendant que Dieu ne se préoccupe que des Juifs et que Dieu ne serait que le Dieu des Juifs. Le Seigneur fait en sorte que

Ses disciples finissent deux-mêmes par comprendre que l’interprétation de leur peuple est fausse, et qu’une telle compréhension est d’autant plus fausse que ce peuple a connu une décadence, qu’il s’est éloigné de Dieu et qu’il a repoussé et méprisé le Christ Seigneur. Le Seigneur Jésus ne souhaite pas enseigner à Ses disciples seulement en paroles, mais aussi à partir d’événements réels de la vie quotidienne. Dans ce récit, au lieu de paroles, Il laisse l’épisode vécu avec la femme païenne devenir une leçon inoubliable pour les disciples. Il a précisément franchi la frontière du pays juif pour venir sur des terres païennes, pour que cet épisode important serve à l’instruction de Ses disciples.

Mais voyons comment cette femme cananéenne exprime son amour indomptable dans le Christ Seigneur. Mais la femme était arrivée et se tenait prosternée devant Lui en disant: « Seigneur, viens à mon secours » (Mt 15,25). Elle était convaincue que si le Christ ne l’aidait pas, personne au monde ne pourrait l’aider. Elle avait évidemment rendu visite à tous les médecins et eu recours à toutes sortes de médications païennes, sans succès. Sa fille, qui était possédée, est restée possédée. Mais voici Celui qui guérit tous les maux et maladies ! Elle avait entendu parler de Lui et elle croyait en Lui, avant même de Le voir. Maintenant qu’elle Le voyait, elle sentait monter de plus en plus en elle la foi dans Sa puissance divine. Il peut accomplir ce que personne ne peut; Il peut tout à condition de le vouloir! Cette femme croit irrésistiblement que Lui peut tout faire et s’efforce de Le convaincre de faire ce que Lui seul peut — Lui et personne d’autre dans le vaste monde. Aussi quand le Seigneur eut gardé le silence devant la première demande de cette femme et qu’il n’eut pas fait attention à elle, même après la requête de Ses disciples, elle accourut devant Lui, s’agenouilla et implora : « Seigneur, viens à mon secours. »

Il lui répondit: «Il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens (Mt 15, 26). Parole terrible! Mais le Seigneur ne parle pas de Lui-même, Il utilise le langage des Juifs de l’époque qui se considéraient eux-mêmes comme des enfants de Dieu, alors que tous les autres peuples étaient des chiens. Le Seigneur souhaite susciter une révolte de Ses disciples contre l’exclusivisme maléfique des Juifs. Le Seigneur veut aussi graver dans l’âme de Ses disciples, la pensée qu’il allait dire directement aux scribes et aux pharisiens : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui fermez aux hommes le Royaume des cieux! Vous n entrez certes pas vous-mêmes, et vous ne laissez même pas entrer ceux qui le voudraient (Mt 23, 13). Voici que ceux qui étaient appelés enfants sont devenus comme des chiens, alors que ceux qui étaient considérés comme des chiens reviennent et deviennent enfants de Dieu. Bien entendu, le Seigneur ne voulait pas réprimander seulement les Juifs, mais aussi les païens. Ceux-ci étaient, par méchanceté, appelés chiens par les Juifs. Mais cette désignation contenait une part de vérité. En effet, les païens de Tyr et de Sidon, à l’image de ceux d’Egypte et d’ailleurs, ont, il y a fort longtemps, abandonné le Dieu véritable et vivant et se sont mis au service des démons qui sont des chiens pires que tous les chiens réunis. Par Sa réprimande, le Christ ne s’adresse pas à cette femme en particulier, Il réprimande tout le peuple dont elle est issue et tous les peuples païens, qui servent les démons devant des statues ou d’autres objets inertes, et font des tours de prestidigitation et des offrandes impures.

Alors cette femme exceptionnelle — qui dépasse par sa foi des Juifs élus et des païens méprisés — répondit au Seigneur: « Oui, Seigneur; et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres» (Mt 25, 27). C’est ainsi que répond cette femme humble. Elle ne renie pas le fait qu’elle est née au sein de peuples qui pourraient être appelés «chiens». Pas plus qu’elle n’hésite — bien qu’elle fût meilleure que les Juifs — à appeler les Juifs « seigneurs ». Elle a rapidement compris le sens des paroles pittoresques et imagées du Sauveur. Car une grande foi débouche sur la sagesse, comme elle apporte des paroles utiles. Si grande est sa foi dans le Seigneur et si grand est son amour pour sa fille malade, quelle n’est même pas offusquée d’être traitée de chien ! Devant le Seigneur très pur, qui parmi les hommes pécheurs, ne se sentirait pas comme un chien impur? Seulement celui qui, même dans son impureté pécheresse, possède un rayon de foi. Je ne mérite pas que tu entres sous mon toit! a dit au Seigneur le centurion païen de Capharnaüm (Mt 7, 8). Et voilà que cette femme païenne n’a pas honte d’être appelée chien devant le Seigneur.

Tant que l’homme ne se sent pas pécheur, il n’est pas en mesure de faire un pas en direction de son salut. Nombreux furent les grands saints de l’Eglise, plus purs et plus lumineux que des millions d’autres hommes, à ne pas avoir honte d’être appelés chiens. C’est ce que ressentent tous les hommes véritablement éveillés, dégrisés des ivresses terrestres et des passions charnelles, après avoir pris conscience de leur humiliation dans la boue du péché. Tant que l’homme ne ressent pas cela, il se balance dans le berceau fétide du péché et ne peut se rendre compte de la nécessité de la foi, ni avoir la foi. Tant que le chien ne ressent pas la honte d’être un chien, il ne peut avoir envie d’être un lion, et tant qu’une grenouille n’est pas dégoûtée par la boue où elle vit, elle ne peut souhaiter s’élever et s’envoler comme un aigle.

La pauvre femme évoquée dans ce récit a ressenti profondément l’infirmité du monde païen, son caractère humiliant, sa saleté ainsi que la boue, le pus et la honte qui s’y attachent. Elle rêvait de quelque chose de plus fort, plus clair et plus propre. Et ce dont elle rêvait, se matérialisa soudain dans le Christ, de manière puissante et très éclatante. Elle ne s’écarte donc pas de Lui et supporte qu’il lui dise qu’elle fait partie de la race des chiens. Non seulement elle le supporte, mais elle le reconnaît elle-même! Mais dans toute l’indignité de sa lignée, elle quémande au moins des miettes du pain vivifiant que Dieu a envoyé à Israël. Ce pain, c’est le Christ, et les miettes correspondent aux plus infimes de Ses grâces. Les chiens affamés, qui n’ont même pas de miettes, se satisferont de miettes.

Alors Jésus lui répondit: «O femme, grande est ta foi! Qu’il t’advienne selon ton désir!» Et de ce moment sa fille fut guérie (Mt 15,28). Ayant mené toute l’affaire à son point culminant, le Seigneur prononça ces paroles. Si cette femme avait été une fille d’Abraham, elle n’aurait pas pu montrer sa foi de façon plus évidente. Quiconque avait des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, a vu et a entendu. Il n’était pas nécessaire d’attendre plus longtemps. Même Judas l’infidèle avait pu voir la grande foi de cette Cananéenne, ainsi que Pierre de peu de foi, et Thomas le sceptique. À aucun de Ses apôtres, le Seigneur n’adressa un tel compliment. À qui d’entre eux, a-t-Il dit grande est ta foi. A tous, Il a au moins une fois lancé: homme de peu de foi! Est-ce seulement une fois ? Ne les a-t-Il pas assimilés un jour par réprimande à une engeance incrédule et pervertie (Mt 17,17) ? C’est pourquoi II les a fait passer dans la contrée des Cananéens, afin de leur enseigner la grandeur de la foi et la grande puissance de la foi, à partir de la foi de cette femme païenne qui ne connaissait ni la Loi ni les prophètes. Le Seigneur initiait progressivement Ses disciples à l’école de la foi. Avec cet événement survenu dans une contrée païenne, Il leur donna une bonne leçon et améliora ainsi leur instruction. Très grande était la foi de cette femme, pour laquelle tout ce qu’elle avait appris dans son peuple sur ce monde et cette vie, était erroné ! Elle qui avait appris que le soleil et la lune, les bêtes et les pierres, étaient des dieux ! Elle qui était née et avait vécu au milieu des ténèbres, de l’ignorance et de la honte. Elle qui faisait partie de la tribu des Cananéens, c’est-à-dire une tribu maléfique que Dieu avait chassée de la Terre Promise afin d’y faire de la place pour le peuple juif, Son peuple élu. En vérité, il y avait là beaucoup d’enseignements, beaucoup de sujets de réflexion sur les voies de Dieu et beaucoup de raisons pour les Apôtres et leur peuple d’avoir honte et se repentir.

Les Apôtres ont compris cet enseignement et y ont adhéré, sinon tout de suite du moins plus tard; ils se sont confortés dans la foi, ont propagé la foi en Christ dans le monde entier et perdu la vie pour cette foi toute-puissante, ce qui leur a valu d’être célébrés. Mais nous, avons-nous compris et adopté cet enseignement? Aujourd’hui, l’Eglise du Christ dans le monde constitue le peuple élu de Dieu, le nouveau royaume et le nouveau clergé. Regardez cependant comme le Seigneur Christ est déconsidéré parmi les peuples chrétiens! Comme les hommes baptisés sont devenus non seulement des gens de peu de foi, mais aussi une engeance incrédule et pervertie ! Des gens qui croient plus en tout qu’en Christ et cherchent aide et soutien pour leur existence auprès d’éléments aveugles et sourds qui les entourent plus qu’auprès du Christ le Seigneur tout-puissant! Comme ils se sont châtiés eux-mêmes à cause de cela, car ils ont été démolis et ruinés et sont devenus impuissants et malheureux ! Tels étaient les juifs à l’époque de l’arrivée du Christ sur la terre. Les peuples chrétiens tiennent la clé du Royaume céleste : aujourd’hui peu d’entre eux y pénètrent, mais ils empêchent ceux qui le voudraient d’y entrer. Devant les peuples non-chrétiens, ils se montrent en effet pires, plus méchants, plus égoïstes et plus préoccupés de choses terrestres que ces peuples eux-mêmes. Ils repoussent ainsi ces peuples non-chrétiens du Christ et les empêchent d’entrer dans le Royaume auquel ces peuples aspirent. Seules des miettes tombent de la table royale du Christ pour ces peuples, qui ramassent ces miettes et les mangent. Mais comment ces peuples païens pourraient-ils se nourrir à satiété quand les Européens et les Américains, assis en maîtres à la table royale, connaissent la faim et la soif spirituelles? La patience de Dieu va-t-elle bientôt prendre fin? Le Seigneur va-t-Il bientôt rejeter ceux qui Le rejettent, comme II l’a déjà fait une fois, et proclamer que ceux qui ont été élus ne sont plus élus et que ceux qui n’ont pas été élus sont élus ; que ceux qui ont été bénis sont maudits et que ceux qui ont été maudits sont bénis ?

Que devons-nous faire dans cette génération en lutte avec Dieu? Rien d’autre que ce qu’a fait la Cananéenne : prier avec persévérance le Christ Seigneur tout-puissant et Le supplier avec foi : Seigneur, aie pitié de nous, pécheurs ! Car si la volonté de Dieu est de procéder à un changement dans Son élection, si Sa sainte volonté est de retirer le Royaume aux peuples chrétiens et de le remettre à d’autres, si le châtiment pour les péchés est proche, alors le rejet des peuples chrétiens n’entraînera pas le rejet de tous les chrétiens, comme le rejet du peuple juif n’a pas entraîné celui de tous les Juifs. Ceux parmi les Juifs qui avaient reconnu le Christ même après la destruction de Jérusalem ont été sauvés comme ceux qui L’avaient reconnu durant Son séjour terrestre. Car de nombreux Juifs ont été baptisés plus tard, et certains sont devenus de grands saints de l’Eglise de Dieu. De même que ceux parmi eux qui s’adressent aujourd’hui au Christ sont sauvés, comme fut sauvé un grand nombre de leurs ancêtres avant le rejet et le changement de peuple élu. Car Dieu ne s’intéresse pas aux États, mais aux hommes ; Dieu ne se préoccupe pas des peuples, mais du salut d’âmes vivantes individuelles. Aussi ne faut-il pas avoir peur et dire : les États et les peuples chrétiens actuels vont disparaître, donc nous disparaîtrons tous. Que les États et les peuples connaissent le destin qui est le leur est une chose, mais jamais un individu ayant foi dans le Seigneur ne disparaîtra. À Sodome, Dieu n’avait qu’un seul homme qui avait foi en Lui, le juste Loth, et il fut le seul à être sauvé quand la ruine s’abattit sur Sodome.

Prenons donc exemple sur la prière persévérante et la forte foi de cette malheureuse Cananéenne, et ne perdons pas une seconde la foi. Soyons persévérants dans notre foi en veillant sans cesse à ce que le feu de notre foi ne faiblisse pas. Élevons constamment nos prières vers notre Seigneur vivant, autant pour nous que pour toute l’Église de Dieu et tout le genre humain. Et la foi — la foi seule — confortera notre âme et dispersera toute peur et tout soupçon ; la prière nous rafraîchira l’esprit et nous remplira d’espérance joyeuse, de pensées saines et d’amour ardent. Que le miséricordieux Seigneur Jésus ami des hommes vivifie notre foi et exauce notre prière; gloire et louange à Lui, avec Son Père et avec le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.