(Mt 4,1-11)

Il n’existe pas de commandement de Dieu que les hommes n’ont pas transgressé, comme il n’y en a pas un seul que les hommes ont respecté sans lamentation ni bougonnement. Mais il n’existe aucun commandement de Dieu que le Seigneur Jésus ait transgressé, comme il n’y en a pas un seul qu’il n’ait respecté sans lamentation ni bougonnement. Tout ce que dans Sa vie terrestre, Il a eu à parcourir, à accomplir et à endurer, Il l’a parcouru, accompli et enduré dans une humilité et une obéissance totales à l’égard de Son Père céleste. Dans le seul but de nous enseigner l’humilité et l’obéissance ! Dans le seul but de nous encourager à persévérer ! Dans le seul but de nous montrer que tout ce qui a été commandé par le ciel peut et doit être accompli sous la surveillance toute-voyante et la conduite du Dieu vivant. Les hommes se plaignent de la pauvreté et de l’insignifiance de leur origine, alors que tous les hommes sont en fin de compte d’ascendance royale, de royauté divine. Alors que Lui, Fils unique et bien-aimé de Dieu, ne s’est jamais plaint d’être né dans une grotte de bergers, sans avoir où poser Sa tête.

Les hommes maudissent leurs ennemis, même si très souvent c’est leur péché qui a fait de leur voisin un ennemi. Alors que Lui, innocent agneau de Dieu, fut obligé, petit enfant sur le sein de Sa mère, de fuir dans un pays lointain sous la menace du couteau sanglant d’Hérode. Cependant, Il ne maudit jamais Ses ennemis.

Les hommes se révoltent contre les autorités et les lois, même quand leurs tourments viennent d’eux-mêmes. Alors que Lui, législateur de l’univers, s’est soumis aux autorités et aux lois en donnant à César ce qui est à César.

Les hommes trouvent qu’il est dur de jeûner, même s’il leur est permis de se nourrir, dans les périodes de jeûne les plus strictes, de pain et de légumes et même si le jeûne est indispensable pour purifier l’esprit et la conscience. Alors que Lui, le Très Pur, qui n’avait aucune raison de se purifier, s’est volontairement infligé un jeûne de quarante jours, sans pain, ni légumes, ni eau.

Pour les hommes, prier est un acte difficile, dans l’église ou dans la solitude, même si la prière est une échelle qui relève l’homme de la poussière et de l’animalité vers Dieu. Alors que Lui, qui se tenait charnellement, avec d’autres hommes, au pied de l’échelle de vie sans cesser d’être spirituellement au sommet, se rendait tout joyeux au temple pour y prier et passait toute une nuit à prier dans la solitude.

Les hommes ne veulent pas obéir à la moindre parcelle d’un commandement de Dieu sans bougonner, même si cette loi a été instaurée en vue de leur propre salut. Alors que Lui, le Sauveur du monde, qui n’avait nul motif de chercher Son salut, a rempli dans l’obéissance les commandements de Dieu les plus rudes, s’offrant humblement en sacrifice pour les hommes, uniquement parce qu’il savait que telle était la volonté du Père céleste et qu’il était nécessaire de l’accomplir pour le salut des hommes.

Adam et Eve, qui vivaient dans l’abondance du paradis et la satiété de tous les trésors et délices divins, furent incapables de résister à la minuscule tentation du démon et de laisser intact le fruit interdit. Alors que Lui, dans le désert et la solitude, affamé et assoiffé, sans pain ni eau, sans ami ni aide, a résisté aux tentations les plus grandes, que seul Satan l’impur avait pu imaginer.

Comme sont majestueux, tragiquement majestueux, tous les événements de la vie du Christ! Comme des montagnes, dont les fondements sont battus par la mer impuissante et dont les cimes sont quêtées en vain par l’œil humain. De nombreux lecteurs de l’Écriture sainte croient que le principal enseignement du Christ réside dans Son Sermon sur la Montagne. Cependant, il existe beaucoup d’événements dans la vie du Christ dont le caractère instructif les place sur le même plan que le Sermon sur la Montagne. Il est difficile de dire ce qui est essentiel chez le Christ, et ce qui est secondaire. Il est certain que chez Lui, rien n’est secondaire. Et il est certain qu’on ne peut affirmer que Son enseignement exprimé en paroles revêt plus d’importance que Son enseignement exprimé dans des actes et des événements. En outre, on pourrait plutôt dire que les œuvres du Christ et les événements de Sa vie laissent une impression plus forte chez les fidèles et provoquent des sentiments plus marqués que Son enseignement oral. Tout comme une impression plus forte sur les hommes serait laissée par un médecin qui aurait ouvert sans dire un mot les yeux d’un aveugle, que par celui qui aurait expliqué avec des mots comment les aveugles retrouvent la vue. Mais d’un autre côté, les œuvres sublimes et gigantesques du Héros divin et les événements de Sa vie, seraient restés comme des rochers mystérieux et sans nom s’ils n’avaient pas été exprimés et expliqués dans l’enseignement dispensé dans les paroles du Maître divin. En réfléchissant à l’un et à l’autre, l’homme doit, avec beaucoup de crainte et d’humilité, affirmer que l’un ne peut être dissocié de l’autre, tout comme on ne peut séparer l’est de l’ouest. Car à quoi nous serviraient les paroles du Christ: Priez sans cesse si Lui-même n’avait donné un exemple évident de prière incessante? Ou encore, comment pourrions-nous comprendre et appliquer Son exemple d’un jeûne de longue durée, si Lui-même ne nous avait pas expliqué le besoin et le caractère salvateur du jeûne? C’est également ainsi que se complètent Son œuvre de miséricorde et Son enseignement sur la miséricorde, Son combat avec Satan et Son enseignement sur la veille spirituelle et la résistance aux tentations, et tout le reste qui fut dit et accompli. Ses œuvres sont en harmonie avec Ses paroles, comme un corps sain avec une âme saine. Il est venu sur terre non seulement pour que Son âme soit incarnée dans un corps, mais pour donner chair à chacune de Ses paroles, pour que chacune de Ses paroles élevées soit incarnée de façon sublime dans une œuvre visible ou un événement visible.

Considérons maintenant comment le Seigneur incarne dans un corps majestueux, les actes et les événements de Son enseignement sur le jeûne, la veille spirituelle et la résistance aux tentations.

Après le baptême dans le Jourdain, Il entreprend la très grande ascèse du jeûne, de la veille et de la lutte contre Satan. Alors Jésus fut emmené au désert par l’Esprit, pour être tenté par le diable (Mt 4,1). Pourquoi aussitôt après le baptême ? Pour nous montrer que nous sommes, nous aussi après le baptême, exposés aux tentations, et cela jusqu’à notre mort charnelle. Par le baptême, nous avons été purifiés et armés de la force divine, puis envoyés au combat. Comme le dit le très sage Chrysostome, « tu n’as pas reçu des armes pour t’asseoir, mais pour combattre». Par le baptême, nous sommes devenus semblables à Adam au paradis. Pourquoi Dieu nous expose-t-Il à des tentations, nous demandons-nous de nouveau? En premier lieu, pour montrer notre liberté. Lors du baptême, Dieu nous a armés de Sa force, puis, ainsi armés, nous a laissés choisir: soit utiliser cet armement contre le diable, soit contre Dieu. En second lieu, pour que, si nous chutons, soit révélé le péché d’Adam et justifiée la décision divine d’expulser Adam du paradis vers la vallée des larmes, et que si nous triomphons, soit révélée la puissance divine en nous. Car la Création Nouvelle possède une force nouvelle, un paradis nouveau, un homme nouveau, une nouvelle victoire et une gloire nouvelle, mais aussi une nouvelle chute.

Pourquoi l’Esprit Saint a-t-Il emmené le Christ au désert pour être tenté ? Pour montrer que c’est à dessein et non par hasard que le Christ a été confronté aux tentations. Adam n’a pas été emmené à dessein par Dieu devant Satan pour qu’il soit tenté par celui-ci, alors qu’avec le Christ, Dieu a agi ainsi à dessein : pour montrer qu’Adam, placé dans des conditions meilleures, a succombé aux tentations, alors que le Christ, dans des conditions plus dures, a triomphé des tentations. Cela est démontré aussi par le fait que la chute d’Adam a eu lieu au paradis, alors que la victoire du Christ est survenue sur terre, dans la vallée des larmes et des exils, dans le désert. Car il est dit que Jésus fut emmené par l’Esprit dans le désert.

Dans le désert, le Christ a jeûné durant quarante jours et quarante nuits. Quelle scène terrible ! Tandis que les pécheurs, pour lesquels le Christ est descendu sur terre, se vautrent dans les excès et l’ivresse incontrôlée des plaisirs terrestres, Lui-même, l’ami des pécheurs, reste jour et nuit dans le désert dans une prière solitaire et baignée de larmes, n’absorbant ni pain ni eau, tout au long de quarante jours et quarante nuits. Le Seigneur agit ainsi pour montrer Son amour infini envers l’humanité, qu’il purifie par Son jeûne et instruit par Son exemple, pour montrer Son attachement irrésistible et indéfectible à Son Père céleste et Son obéissance envers Lui. Voilà que tout ce que les hommes disent ne pas pouvoir faire, Il le peut; et tout ce que les hommes font à contrecœur et en bougonnant, Il le fait avec obéissance et ardeur. Il a accompli tout ce que le peuple élu affirmait ne pas pouvoir faire. C’est alors qu’il se trouvait dans la riche Egypte et qu’il était dans l’abondance, que le peuple élu a chuté et s’est éloigné de Dieu. Mais quand Lui-même se retrouva en Égypte, Il ne fut pas touché par l’obscurité égyptienne, à l’instar de Joseph. Le peuple élu est resté quarante ans dans le désert; il y connut la déchéance et la chute par rapport à Dieu, alors que Dieu le conduisait de Sa main et le nourrissait de la manne céleste. Or Lui-même a passé quarante jours et quarante nuits dans le désert sans manger ni boire, dans l’humilité immuable et l’obéissance envers Dieu. Enfin, en arrivant dans la Terre promise, le peuple élu n’a fait que chuter et se détacher de Dieu, alors que Dieu n’avait cessé de le mettre en garde à travers la loi et les prophètes. Lui-même, dans la Terre promise, alors qu’il avait déjà été reconnu par certains comme étant le Messie, demeura fidèle, humble et obéissant à l’égard du Père céleste.

Après quarante jours de veille incessante, de jeûne et de prière, le Seigneur Jésus eut faim. C’est alors que s’approchant, le tentateur commença à L’éprouver.

  • La première tentation fut charnelle, sur le corps famélique du Sauveur; le tentateur lui dit: Si tu es Fils de Dieu, dis que ces pierres . deviennent des pains (Mt 4, 3). Mais pourquoi le diable n’a-t-il pas transformé la pierre en pain, pour le proposer au Christ? Cela aurait représenté une tentation plus forte pour un homme affamé : voir et sentir devant soi le goût du pain chaud. Pourquoi donc, le diable n’a-t-il pas fait cela et apporté un pain tout frais à Jésus affamé ? Pour une raison très simple : parce qu’il en était incapable. Dans son impuissance, il souhaite que Jésus Lui-même crée pour lui un moyen pour Le tenter. Dieu est le créateur des pierres, Dieu est aussi le créateur du pain. En fait, Dieu produit le pain à partir de la pierre, c’est-à-dire de la terre. Le miracle de transformer la pierre en pain, Dieu l’accomplit chaque jour, comme Il accomplit chaque jour le miracle de transformer [dans le corps humain] le pain en sang. Cela, Dieu le peut, et personne d’autre. Jésus pouvait l’accomplir sans y être invité par quiconque, s’il l’avait voulu. Car ne jeûne pas celui qui ne possède rien et ne peut rien avoir, et il ne se nourrit donc pas. En revanche, celui qui jeûne, c’est celui qui possède et est capable d’acquérir, mais qui décide de ne pas se nourrir. Il est évident que, dans les paroles du diable, se manifeste aussi le désir de se moquer de Dieu, comme s’il voulait dire : « Voilà ce qu’est la puissance divine et la miséricorde divine ! Un désert de pierre et de désespoir, de tous côtés. Nulle part il n’y a de pain pour l’homme qui a faim : Dieu a créé l’homme et l’a mis dans un désert sans nourriture pour que la faim le fasse souffrir et qu’il y meure de faim. Où est donc la puissance, où est l’amour, où est la charité de Dieu ? C’est pourquoi, si tu es en vérité Fils de Dieu et si tu le peux, transforme donc ces pierres de Dieu en pain et mange-le. Si Dieu ne t’a pas accordé un tel pouvoir, pourquoi restes-tu avec Lui? Viens avec moi t’opposer à Dieu!» Hélas, ce genre de chuchotement et de murmure réussit auprès de nombreuses personnes de peu de foi.

A ces méchancetés blasphématoires le Christ fait calmement une réponse qui peut servir, jusqu’à la fin du monde, d’enseignement et de réprimande à tous les gros mangeurs de ce monde ; II est écrit : « Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4). Créer est plus difficile que nourrir. Avec Son verbe, Dieu a créé tout ce qui existe et par Son verbe II est capable de nourrir toutes Ses créatures. De quoi se nourrissent les puissances célestes si ce n’est de la parole vivifiante de Dieu? Nous avons été réduits à nous nourrir de poussière quand nous nous sommes éloignés de la parole de Dieu ; mais il n’en demeure pas moins que la vie, qui nous arrive à travers la poussière, ne vient pas de la poussière mais de la parole de Dieu. Vivifie-moi selon ta parole (Ps 119, 25) dit le psalmiste. Quelle est douce à mon palais ta promesse, plus que le miel à ma bouche ! (Ps 119,103) Nulle part il n’esc dit dans l’Ecriture Sainte que la vie et la lumière se trouvent dans le pain de poussière, mais il est dit que la vie et la lumière se trouvent dans la parole de Dieu (Jn 1, 4). Toute la vie est en Dieu, et il n’y a pas de vie en dehors de Dieu. Tout le reste : la nourriture, l’eau, l’air et la lumière ne sont pas la vie, ni la source de la vie, mais seulement des voies de la vie. Ce sont aussi des paroles de Dieu, présentées sous des aspects concrets et sensibles destinés aux créatures charnelles que nous sommes. Les anges sans péché n’ont besoin d’aucune voie, ils se nourrissent directement de la parole vivifiante de Dieu. Exténués et affaiblis par le péché, nous ne pourrions supporter la parole de Dieu pure et nue, car ce serait une nourriture trop forte pour nous. Vivante, en effet, est la parole de Dieu, efficace et plus incisive qu’aucun glaive à deux tranchants, elle pénètre jusqu’au point de division de l’âme et de l’esprit, des articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur (He 4, 12). Telle est la puissante et forte parole nue de Dieu. Et si le Christ, en tant que Verbe de Dieu, était venu sur terre sans être revêtu de l’enveloppe dense et charnelle de la matière, qui aurait pu Le supporter? Pressentant toute la force surpuissante du Christ comme Verbe de Dieu, le prophète Malachie dit avec crainte : Et soudain II entrera dans Son sanctuaire; mais qui soutiendra le jour de Son arrivée? Qui restera droit quand II apparaîtra ? Car II est comme le feu du fondeur et comme la lessive des blanchisseurs (Ml 3, 1-2).

Le Christ Lui-même est cette parole de Dieu et ce pain de vie, dont chaque pain substantiel reçoit la force de vie et la nourriture. Pourquoi ferait-Il du pain avec de la pierre ? Il a eu faim non parce qu’il y était obligé, mais parce qu’il le voulait, car II avait accepté volontairement de respecter chaque loi. Ce n’était pas la faim éprouvée par hasard par un homme mortel ordinaire, mais la faim de Celui qui est immortel, dont la victoire sur le diable et l’enseignement allaient rassasier les générations jusqu’à la fin du monde.

  • La deuxième tentation fut dirigée contre l’esprit. Alors le diable Le prit avec lui dans la ville sainte, et il Le plaça sur le pinacle du Temple et Lui dit: Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas; car il est écrit: Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et sur leurs mains ils te porteront, de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre (Mt 4,5-6). Ici aussi, le diable débute par des paroles mauvaises : si tu es Fils de Dieu… Mais le voilà qui commence à se servir de l’Écriture Sainte (Ps 90, 11-12), mais en donnant à ces paroles une interprétation erronée, comme c’est l’habitude de tous les ennemis de Dieu et de la loi divine.

Si la première tentation avait pour but d’éclairer les gourmands et les esprits voluptueux, cette deuxième tentation est destinée à instruire les esprits hautains, les écrivains fiers de leur savoir qui, ayant amassé quelques connaissances concernant la nature matérielle et la vie sensuelle, se considèrent orgueilleusement au-dessus de l’église de Dieu, jusqu’au moment où, au plus fort de leur griserie, Satan leur ordonne de sauter tout au fond de la déchéance.

En effet, en amassant des connaissances en dehors de Dieu et de ‘l’Eglise de Dieu, les gens orgueilleux croient qu’ils acquièrent de la puissance, alors qu’en fait ils acquièrent de l’impuissance. Qui accroît son orgueil, augmente son impuissance. Quiconque s’éloigne de Dieu devient de plus en plus petit en esprit et en force, pour finir par s’évanouir comme une bulle d’air dans le vent. Quand l’homme orgueilleux accroît son impuissance jusqu’à l’extrême, et qu’il s’éloigne de Dieu jusqu’à l’extrême, il considère qu’il se tient debout sur le sommet de ‘l’Église de Dieu, et qu’il a mis Dieu Lui-même à ses pieds. C’est alors que Satan vient le tenter et lui dit : saute et envole-toi ! Tes anges, c’est-à-dire tes idoles, te retiendront pour que tu ne tombes pas !

Que répond le Seigneur Jésus à celui qui Le tente? Jésus lui dit: «Il est encore écrit: Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu» (Mt 4, 7). Dieu aime les hommes d’un amour indicible ; c’est pourquoi Dieu ne prendra part à aucun jeu grotesque des hommes, ni n’accomplira de miracles pour satisfaire la curiosité humaine. Dieu n’a accompli et n’accomplira aucun miracle pour satisfaire la curiosité des hommes. Tous Ses miracles sont destinés à répondre aux besoins véritables des nécessiteux: guérir les malades, convertir les incroyants en quête de la vraie foi, légitimer les actions des croyants exposés au martyr pour la vraie foi. Nous tentons Dieu par chacune de nos actions, chacune de nos pensées et chacun de nos souhaits, quand ils ne sont pas fondés sur l’humilité et l’obéissance à l’égard de Dieu. Ceux qui, s’enorgueillissant de leur intelligence et de leur savoir, insultent la loi divine, tentent Dieu pour leur plus grand péril. Car Dieu est capable de rester tolérant longtemps ; Il peut tolérer ainsi leur harcèlement, leur orgueil, leur impiété, dans l’attente que toute trace s’évanouisse de leur esprit et que, devenus honteux, ils se repentent. Mais à la fin des fins, quand ils se figent dans la rigidité de leur cœur — ce qui découle aussi de leur orgueil -, Dieu les remet complètement au pouvoir du démon tentateur. « Dieu a promis le pouvoir à celui qui est en danger, non à celui qui Le tente ; à celui qui est dans la détresse, non à celui qui fait tout pour paraître, à la recherche d’une vaine gloire[1].» Le démon tentateur les amène au point le plus élevé de l’orgueil et leur propose alors de se jeter en bas. Obéissants, ils sautent et s’enfoncent dans la déchéance. Et leur nom est rayé pour toujours de la liste des vivants.

  • La troisième tentation fut dirigée contre le cœur. De nouveau le diable prend Jésus avec lui sur une très haute montagne, Lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et Lui dit: « Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage» (Mt 4, 8). C’est la tentation de la richesse, du pouvoir et de la gloire. Innombrables sont ceux qui tombent dans ce piège de Satan. Comment le diable pourrait-il offrir ce qui n’est pas à lui? Car le prophète a dit: Au Seigneur, la terre et la plénitude, le monde et tout son peuplement (Ps 24,1). Mais le diable ment, parce qu’il est, selon les paroles du Sauveur Lui-même, menteur et père du mensonge (Jn 8, 44). A ses mensonges ne succombent que les faibles d’esprit, qui oublient que le Dieu vivant et véritable est le seul maître tout-puissant du monde. Ce que Dieu donne aux hommes, est utile aux hommes ; mais ce que le diable leur promet et leur donne en apparence n’est que déchéance pour les hommes. Car il ne donne pas ce qui est à lui, mais ce qui a été volé à autrui, sous le regard de Dieu qui-voit-tout. C’est pourquoi ce que Dieu donne est durable et béni, alors que ce que le diable donne est passager comme le vent et maudit.

À cette dernière tentation où le diable a utilisé le plus grand mensonge du monde, et où il a exigé du Seigneur quelque chose qui dépasse toute insolence autre que satanique, le Seigneur Jésus s’est exclamé magistralement : Retire-toi, Satan ! (Mt 4,10). Mais, afin de nous instruire, Il ne l’a pas laissé sans argument ni citation de l’Ecriture Sainte, ajoutant:

Car il est écrit: C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et à Lui seul tu rendras un culte (Mt 4,10).

La croûte sèche du pain de la main de Dieu a plus de saveur que tous les royaumes terrestres et la gloire qui s’y rattache, dispensée par la main du diable. Tout homme attaché à Dieu est plus riche et plus glorieux que le diable, et il est risible qu’un homme riche demande et reçoive quelque chose de la main d’un pauvre. Le riche véritable est Dieu; après Dieu, les plus riches sont les anges de Dieu ; après les anges, l’homme ; après l’homme, les bêtes, les plantes, les étoiles et les minéraux. Chacune des créatures de Dieu possède quelque chose qu’elle a reçu de l’abondance des richesses de Dieu. Le diable, lui, ne possède rien tant qu’il n’a pas volé quelque chose à autrui.

Il est vraisemblable que Satan a éprouvé le Christ avec d’autres tentations, après avoir vu qu’il avait en face de lui l’exemple unique d’un homme qui ne se soumettait pas une seconde ni d’un iota à son pouvoir. Les évangélistes citent les trois principales tentations auxquelles peuvent se rattacher toutes les autres tentations de la vie terrestre. La première est donc la tentation charnelle ou de notre nature volontaire; la deuxième est la tentation spirituelle, ou de notre nature mentale, et la troisième est la tentation du cœur, ou de notre nature affective. La première tentation correspond surtout aux années de jeunesse, la deuxième à la maturité, et la troisième à un âge plus avancé. L’adolescent lutte contre les passions charnelles et les voluptés ; l’homme mûr affronte la fierté fiée à son esprit, son savoir et ses capacités ; l’homme âgé est aux prises avec l’amour de l’argent, du pouvoir et de la gloire, mais de toutes ces passions la plus terrible est celle de l’argent. Ainsi, les trois principales tentations de Satan, avec lesquelles il a éprouvé le Seigneur Jésus et avec lesquelles il essaie d’éprouver chacun de nous, sont la recherche des voluptés, des honneurs et de l’argent.

Ces trois tentations, le Seigneur les a endurées victorieusement, dans les circonstances les plus éprouvantes : affamé, assoiffé, sans toit, sans ami, dans le désert, dans la solitude. Il les a endurées au point de pousser le diable à prendre la fuite. Alors le diable Le quitta. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils Le servaient (Mt 4,11).

Mais où se trouvaient les anges jusque-là ? Pourquoi ne sont-ils pas venus à Son secours? Il est indubitable qu’ils s’étaient éloignés de Lui sur Son ordre, comme il est indubitable qu’il pouvait les appeler à l’aide quand et comme II le voulait. Lui-même a témoigné de cela, quand II fut arrêté à Gethsémani et conduit au tribunal. L’un des disciples avait porté la main à son glaive pour défendre son Maître, mais le Christ le lui interdit en disant: Penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d’anges (Mt 26, 53) ? Mais Lui-même ne le voulait pas. Il voulait, comme homme, être éprouvé par Satan. Tout homme possède au moins un ange gardien, qui l’aide dans la lutte contre les tentations. Le Christ voulait rester seul, sans un seul ange à Ses côtés. Tout homme est tenté, avec la permission de Dieu, habituellement par de mauvais esprits inférieurs. Mais Lui a voulu être tenté par Satan lui-même, le patron de tous les mauvais esprits. En un mot, Il a voulu, dans les conditions les plus difficiles, affronter les tentations les plus grandes, et cela face au plus grand tentateur du genre humain, auquel Adam et Eve avaient succombé au paradis. Il a lutté, Il a vaincu et nous a laissé un exemple unique de victoire, plein de réconfort et d’inspiration. Le grand Isaïe, prédisant cette lutte et cette victoire, a fait cette prophétie : Le Seigneur comme un héros s’avance, et comme un guerrier Il éveille son ardeur (Is 42,13).

Quand le Héros des héros a remporté la victoire, Il a permis que les anges s’approchent de Lui. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils Le servaient (Mt 4,11).

Devant un tel exemple du plus grand ami-des-hommes apparu sur cette terre de pécheurs, qui d’entre nous pourrait se plaindre de quelque souffrance que ce soit dans son existence? Aucun de ceux qui sont capables d’éprouver de la honte et qui ont une conscience. Aussi devons- nous nous hâter, tant que se prolonge encore la journée tumultueuse de notre existence, qui raccourcit rapidement, de nous repentir pour toute notre paresse et notre insouciance dans le respect de la loi divine. Hâtons-nous dorénavant, par obéissance envers Dieu, d’effacer le péché commis en bougonnant contre la volonté de Dieu. Avec humilité et obéissance, accomplissons tout ce que Dieu réclame de nous : le jeûne, la prière, la veille spirituelle, la surveillance vigilante des intrigues du tentateur maléfique et de tous ses serviteurs impuissants. Dieu nous demande de vaincre, car II sait que nous ne sommes pas en mesure de le faire. Il ne nous demande que d’être attachés à Sa volonté, d’être humbles et obéissants. C’est Lui qui dispose des armes et la victoire est la Sienne. Il sera toujours à nos côtés et Ses anges seront à notre service. Majestueux est le Seigneur dans Sa puissance ; Il est incomparable dans Sa richesse et indescriptible dans Sa miséricorde. Sa miséricorde envers nous, les hommes, est telle qu’il nous impute Ses propres victoires. Que la gloire soit donc à Lui, avec les louanges des anges au ciel et des hommes sur terre, Père, Fils et Saint-Esprit, Trinité unique et indivise, maintenant et toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.

 

 

 

 

 

 

[1] S. Isidore de Péluse, Lettre au diacre Jean, IV, 164