(Jn 17,1-13)

Imaginez que vous rencontriez les élèves d’un maître dont vous n’avez jamais entendu parler; vous les voyez pleins d’humilité et de sobriété, studieux, obéissants et possédant toutes les vertus sous le soleil. Que penseriez-vous de leur maître? Incontestablement, vous en auriez la meilleure opinion possible.

Ou imaginez que vous rencontriez les soldats d’un général dont le nom est à peine parvenu jusqu’à vos oreilles ; vous les voyez très mobiles, courageux, disciplinés, très solidaires et pleins d’abnégation. Comment jugerez-vous leur général ? À l’évidence, vous le jugeriez avec beaucoup de louanges et d’admiration.

Ou imaginez qu’on apporte devant vous un fruit, tel que vous n’en avez jamais vu ni goûté au cours de votre vie ; un fruit très beau à voir, au goût exquis et à l’arôme très prenant. Vous vous demanderiez de quel arbre des fruits aussi merveilleux sont issus. Et même si cet arbre vous était parfaitement inconnu jusque-là, vous le considéreriez comme le plus bel arbre au monde et lui rendriez hommage et louange.

En voyant donc de bons élèves, vous considéreriez leur maître comme bon. En voyant de bons soldats, vous considéreriez aussi leur général comme bon. Et voyant de bons fruits, vous considéreriez aussi cet arbre comme bon.

Chaque arbre en effet se reconnaît à son propre fruit (Lc 6, 44). Un bon arbre ne donne pas de mauvais produits, et un arbre gâté ne donne pas de bons produits. Cueille-t-on des raisins sur des épines ? Ou des figues sur des chardons? (Mt 7, 16) Non, de même qu’on ne cueille pas des épines sur des vignes, ni des chardons sur un figuier. Un bon arbre donne de bons fruits, un arbre gâté des fruits gâtés. C’est si évident pour tout le monde qu’il n’est point besoin de le démontrer. Le Seigneur Jésus a eu recours à des exemples aussi évidents trouvés dans la nature afin de rendre les vérités spirituelles et morales évidentes aux hommes. Car la nature constitue la meilleure image de la vie spirituelle des hommes.

Supposez un instant que vous ne connaissiez pas le Seigneur Jésus- Christ, que vous n’ayez jamais entendu parler de Lui, que vous n’ayez jamais lu Son Evangile. Mais supposez en même temps que vous vous trouviez dans un pays où ne vivent que Ses apôtres, saints, martyrs, des hommes et des femmes qui Lui sont agréables, bref tous ceux qui L’ont suivi et ont vécu selon Sa loi et Son exemple. Vous seriez donc au milieu de disciples d’un maître inconnu de vous et parmi les soldats d’un général que vous ne connaissez pas; vous verriez les fruits d’un arbre qui vous est inconnu. Sans rien savoir du Christ, vous Le reconnaîtriez d’après les Siens. A Ses disciples, vous reconnaîtriez le meilleur Maître sous le soleil; à Ses soldats et Ses compagnons, vous reconnaîtriez le général le plus puissant et le plus victorieux qui ait jamais foulé le sol terrestre; à Ses fruits, vous reconnaîtriez l’arbre fruitier le plus savoureux et le plus utile, l’Arbre de vie, dont le goût surpasse le goût de tous les autres arbres fruitiers du monde créé.

Aujourd’hui l’Église célèbre la mémoire d’un petit groupe de Ses disciples et compagnons. Aujourd’hui on évoque les figures de trois cents dix-huit de Ses fruits savoureux, aromatiques et impérissables. Seulement trois cent dix-huit ! En vérité, une cohorte petite mais choisie ! Il s’agit des trois cent dix-huit saints Pères du Premier concile œcuménique qui se sont réunis à Nicée en 325, à l’époque de l’empereur Constantin le Grand, pour défendre la foi orthodoxe, l’expliciter et l’établir. Car à cette époque étaient apparus des loups redoutables (Ac 20,29) ayant l’apparence de pasteurs du Christ, que leur vie dissolue empêchait d’installer en eux la vérité du Christ, tout en les amenant à séduire les fidèles et à leur enseigner l’immoralité dans laquelle eux-mêmes vivaient. C’est pourquoi le Saint- Esprit avait réuni les saints de Dieu en Concile, afin qu’ils se montrassent en véritables disciples du Christ à l’inverse des faux disciples; et de montrer la force de ceux qui menaient le combat pour le Christ contre ceux qui Le combattaient; et pour que se vissent les fruits véritables et savoureux du bon Arbre, le Christ, à l’inverse des fruits pourris et amers de l’arbre maléfique. De même que les étoiles brillent dans le ciel en recevant la lumière du soleil, de même brillaient les saints Pères réunis à

Nicée en recevant la lumière du Christ à travers le Saint-Esprit. C’étaient des hommes christophores, car en chacun d’eux le Christ vivait et brillait. Ils étaient davantage des habitants du ciel que des habitants de la terre, tels des anges parmi les hommes. Ils étaient en vérité le temple du Dieu vivant, ainsi que Dieu l’a dit : J’habiterai au milieu d’eux et j’y marcherai (2 Co 6, 16). Ne suffit-il pas de mentionner trois d’entre eux, les plus connus de vous, pour que vous sachiez apprécier les trois cents quinze autres : le saint Père Nicolas, saint Spyridon et saint Athanase le Grand? Nombre d’entre eux sont venus au concile avec des blessures endurées pour le Christ dans leur chair. Saint Paphnuce a eu un œil arraché par ses persécuteurs. Ils brillaient tous d’une lumière intérieure qui vient de Dieu et où on voit et on connaît la vérité. Mais en disciples de Celui qui fut crucifié sur la Croix, ils considéraient toutes les persécutions comme négligeables, et leur intrépidité dans la défense de la vérité était illimitée et inexprimable. C’est grâce à cette connaissance donnée par Dieu de la vérité et leur intrépidité dans la défense de la vérité que ces saints Pères ont pu réfuter et repousser l’hérésie du maléfique Arius et établir le Symbole de la foi que nous aussi aujourd’hui confessons comme la vérité divine et salvatrice.

L’évangile de ce jour n’évoque pas ce concile, mais la prière ultime de notre Seigneur Jésus-Christ adressée au Père céleste. Pourquoi cette prière est-elle précisément lue dans l’évangile de ce jour? C’est parce qu’elle a exercé son effet sur le Premier concile œcuménique. C’est grâce à la force de cette prière que Dieu a éclairé les saints Pères de ce Concile et en a fait des champions intrépides de la vérité et des vainqueurs de l’aberration et de la méchanceté des hommes et du démon. Cette forte prière se présente comme suit: Levant les yeux au ciel, Jésus dit: «Père, l’heure est venue: glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie» (Jn 17, 1). Tout ce que le Seigneur Jésus a enseigné aux hommes pour qu’ils le fassent, Il l’a fait lui-même. Il a appris aux hommes à prier ainsi: Notre Père, qui es aux deux! Il lève les yeux au ciel, là où vit le Père, et dit : Père! Il ne dit pas comme nous, nous disons : Notre Père, mais seulement : Père! Lui seul pouvait dire : Mon Père, et personne d’autre ni au ciel ni sur terre. Car II est le Fils unique du Père céleste. Seul égal au Père par essence et par la substance, par la miséricorde et la grâce de Dieu. Levant les yeux au ciel-les yeux dont il s’agit sont non seulement physiques mais spirituels, et d’abord spirituels. Un publicain n’osait pas lever les yeux au ciel, car il ressentait son état de pécheur. Le Seigneur sans péché a levé librement Ses yeux au ciel, car II est sans péché. Son heure était sur le point d’arriver, l’heure du martyre suprême. Cette heure, la plus terrible de tout l’espace du temps du début à la fin, Il avait été seul à la voir ; Il l’avait vue dès le début et c’est depuis le début qu’il l’avait prédite et qu’il en avait parlé à Ses disciples. Mais les disciples ne le comprirent pas et n’y adhérèrent pas avec leur cœur, jusqu’au moment où la distance les séparant de cette heure ne se mesura plus en jours mais en minutes.

Glorifie ton Fils! C’est-à-dire: glorifie-Le dans cette heure terrible comme tu L’as glorifié jusqu’à présent. Glorifie-Le dans la mort comme tu L’as glorifié dans la vie ! Glorifie-Le dans l’humiliation et les souffrances, comme tu L’as glorifié dans Ses actions et Ses paroles puissantes. Glorifie-Le parmi les hommes comme II a été dès le début glorifié parmi les anges. Glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie. Si le début de la phrase pouvait laisser penser que le Fils est inférieur au Père, la suite du texte montre leur égalité et la puissance de leur action mutuellement équilibrée. Le Père glorifie le Fils et le Fils glorifie le Père, dans une puissance et un amour indivisibles. Comme le devin l’a vu et proclamé : Quiconque nie le Fils ne possède pas non plus le Père; qui confesse le Fils, possède aussi le Père (1 Jn 2, 23). Le Père a envoyé Son Fils dans le monde et le Fils a annoncé le Père au monde. De même qu’on n’aurait pas connu le Fils sans le Père, de même on n’aurait pas connu le Père sans le Fils. Tout comme on n’aurait pas connu la lumière si elle n’était pas issue du soleil, ni le soleil si la lumière ne l’annonçait pas. L’apôtre Paul utilise cette comparaison en appelant le Christ le resplendissement de Sa gloire (He 1, 3), Celle de Son Père. Mais cette glorification, le Seigneur Jésus ne la demande pas au Père pour Lui-même, mais pour les hommes, comme le montre le passage suivant: et que, selon le pouvoir que tu Lui as donné sur toute chair, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu Lui as donnés! (Jn 17,2). Voilà comment le Seigneur ami-des-hommes considère Sa gloire : dans la possibilité de donner aux hommes la vie éternelle. C’est pour cela qu’il adresse Sa prière à Son Père. C’est cette glorification qu’il demande à Son Père. Tandis que les hommes Lui préparent l’heure amère du martyre, de sueur et de sang, Lui prie afin de pouvoir donner aux hommes la vie éternelle. A la pierre la plus lourde II répond par le pain le plus savoureux. Le fait que le Père Lui a donné le pouvoir sur toute chair, le Seigneur l’a exprimé à plusieurs reprises. Tout nia été remis par mon Père, a-t-Il dit (Mt 27, 11), ainsi que : Tout ce qu’a le Père est à moi (Jn 16,15). Après Sa Résurrection, Il a déclaré à Ses disciples : Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre (Mt 28,18). Ainsi, de même qu’il disposait du pouvoir sur toute créature vivante, de même le Seigneur demandait au Père de pouvoir disposer de la vie éternelle en ce qui concerne les âmes qui Lui avaient été confiées, c’est-à-dire de pouvoir leur donner la vie éternelle. Car une chose est d’avoir le pouvoir sur le monde mortel, une autre est de disposer de la vie éternelle. Quand Dieu voulut au début créer l’homme vivant et immortel, la Sainte Trinité prit part à cette création, car il est dit: Faisons l’homme à notre image (Gn 1, 26). Maintenant, comme Régénérateur et Sauveur du monde, Il veut donner la vie éternelle aux hommes mortels. Il prend conseil dans la prière auprès de Son Père, ce qui implique la présence du Saint-Esprit. Dans ce cas comme dans l’autre, la Sainte Trinité est mise en exergue comme seul titulaire de la vie éternelle. Dans ce cas comme dans l’autre, on met l’accent sur le fait que la vie éternelle est le bien le plus grand dont Dieu dispose. Ce moment du retour de l’homme à la vie éternelle est tout aussi majestueux et unique que le moment de la création de l’homme à partir de la poussière. Car rendre immortel un homme mortel est une œuvre tout aussi élevée et divine que de le créer à partir de la poussière.

Or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et Celui que tu as envoyé, Jésus-Christ (Jn 17, 3). La connaissance de Dieu dans cette vie terrestre correspond au début et à l’avant-goût de la vie éternelle. La connaissance de Dieu, c’est la vie éternelle pour nous tant que nous sommes sur la terre. Quant à la vie éternelle dans l’autre monde, c’est ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme (1 Co 2, 9). C’est ce que Dieu n’a révélé dans l’Esprit déjà dans ce monde qu’à ceux qui Lui ont été le plus agréables. Mais la jouissance la plus grande dans la vie éternelle, dans le Royaume céleste, semble correspondre à la connaissance la plus élevée de Dieu, c’est-à-dire la vision de la face de Dieu, car le Seigneur Lui-même a dit en parlant des enfants : leurs anges aux deux voient constamment la face de mon Père qui est aux deux (Mt 18, 10). Regarder insatiablement Dieu et vivre constamment en présence de Dieu, dans un émerveillement et une joie indicibles, dans une glorification et une tendresse ininterrompues, n’est-ce pas là la vie des anges et des justes dans l’autre monde ? N est-ce pas vivre dans la connaissance de Dieu ? Mais tant que nous sommes sur la terre, comme le dit l’apôtre Paul, nous voyons à présent dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face (1 Co 13, 12). Notre connaissance de Dieu est maintenant limitée, mais alors elle sera absolue. Il ne faut toutefois pas considérer que l’homme qui connaît Dieu est seulement celui qui par sa réflexion spirituelle est arrivé à la conclusion que Dieu existe en quelque sorte et quelque part. Celui qui connait Dieu, c’est celui qui ressent le souffle divin de vie en lui-même et partout autour de lui ; celui qui, dans son esprit, son cœur et son âme, ressent la présence majestueuse et terrible du seul véritable Dieu, aussi bien dans la nature, dans la vie humaine que dans sa vie personnelle.

Pourquoi le Seigneur met-Il l’accent sur le seul véritable Dieu} Parce qu’il rejette tout polythéisme et toute idolâtrie de Ses fidèles, et qu’il veut confirmer les paroles déjà dites par l’intermédiaire de Moïse : Je suis le Seigneur, ton Dieu, et tu n auras pas d’autres dieux que moi (Ex 20, 2-3). Mais pourquoi souligne-t-Il que la vie éternelle, c’est aussi dans la connaissance de celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ? C’est parce que c’est à travers Lui que Dieu s’est révélé dans la plus grande mesure où II pouvait se révéler à des hommes mortels, et que ce n’est qu’à travers Lui que les hommes accèdent à la connaissance la plus élevée de Dieu à laquelle ils peuvent parvenir dans cette vie. Comme d’ailleurs le Seigneur l’a dit aux Juifs : Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père (Jn 8,19), d’où il ressort clairement que le Père ne peut être connu qu’à travers Son Fils, le Seigneur Jésus-Christ.

Je t’ai glorifié sur la terre, en menant à bonne fin l’œuvre que tu m’as donné de faire [.. J les paroles que tu m’as données, je les leur ai données (Jn 17,4 ; 8). Que signifient ces paroles: sur la terre? Elles signifient: dans la chair et parmi les hommes. L’œuvre que le Seigneur a accomplie dans la chair parmi les hommes, c’est l’œuvre du salut humain. Jusqu’à Sa mort sur la Croix, cette œuvre a consisté en paroles vivifiantes et sans équivalent jusque-là, et en miracles innombrables jamais vus auparavant parmi les hommes. Ces paroles et ces miracles, le Seigneur les a rapportés à Son Père céleste — afin d’enseigner aux hommes, outre l’obéissance, l’humilité.

Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de la gloire que j’avais auprès de toi, avant que fût le monde (Jn 17,5). Que peuvent dire face à cela, ceux qui prétendent que le Christ est un homme ordinaire et une créature de Dieu comme toutes les autres créatures ? Mais le Seigneur évoque la gloire qu’il avait auprès de Son Père avant la création du monde! Un jour, le Seigneur avait dit aux Juifs à propos de Lui-même : En vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham existât, Je suis (Jn 8, 58); en une autre circonstance, à la question : Qui es-tu ? Il avait évoqué le commencement (Jn 8, 25). Avoir été avant Abraham et évoquer le commencement pour Lui-même, c’est tout ce qu’il avait bien voulu dire aux Juifs insensés, mais le fait qu’il avait existé et était dans la gloire même avant la création du monde, Il ne voulut pas le leur annoncer. Maintenant, par cette prière, Il l’annonce au monde entier. Pourquoi seulement maintenant ? Parce qu’il sait par avance que cette prière ne se fera entendre des hommes qu’après Sa glorieuse Résurrection, après quoi il sera plus facile aux hommes de croire aussi à Sa gloire pré — éternelle. Sa gloire est égale à celle du Père, car c’est la gloire qu’il tient du Père comme Unique-Engendré (Jn 1,14). Le Seigneur Lui-même n’a-t-Il pas témoigné que tout ce qu’a le Père est à moi (Jn 16,15) ? La gloire du Père est donc aussi la Sienne. Dans la gloire et dans la puissance, Il est égal au Père. Pourquoi alors prie-t-Il le Père de Le glorifier ?

Il ne prie pas pour la glorification de Sa nature divine, mais pour celle de Sa nature humaine. Sa nature humaine est une nouveauté pour le monde créé, non Sa nature divine ; elle doit être déifiée et introduite dans la gloire divine, afin que nous les hommes puissions-nous rapprocher de cette gloire. C’est le couronnement de toute l’œuvre du Sauveur du monde. C’est le grand mystère de la réconciliation des hommes avec Dieu et de leur adoption bénie dans la gloire du Dieu-homme. Vous remarquerez un autre fait très important: le Seigneur prie le Père pour que le Père Le glorifie, après qu’il a dit qu’il a mené à bonne fin l’œuvre qui Lui avait été donnée à accomplir. Cela est un enseignement limpide pour nous tous : ce n’est qu’après avoir accompli la volonté de Dieu que nous pouvons espérer une récompense divine. Rappelez-vous la prophétie du Christ disant qu’à la fin des temps le Fils de l’homme doit venir dans la gloire de Son Père, avec Ses anges, et alors II rendra à chacun selon sa conduite (Mt 16, 27). Heureux seront alors les justes, car ils seront récompensés au centuple pour leurs bonnes œuvres et ils brilleront comme le soleil dans la lumière de la gloire du Christ devant le trône du Très-Haut.

J’ai manifesté ton nom aux hommes, que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et tu me les as donnés et ils ont gardé ta parole (Jn 17, 6). Quel est ce nom divin que le Seigneur Jésus a annoncé aux hommes? Le nom du Père. Ce nom était aussi inconnu aux païens et aux Juifs. Les prophètes et les justes de l’Ancien Testament connaissaient Dieu sous le nom de Dieu, du Créateur, du Seigneur, du Roi, du Juge, mais nullement sous le nom de Père. Ce nom de Dieu a été un secret séculaire pour les hommes. Aucun mortel ne pouvait annoncer ce nom intime de Dieu, car sous le joug des ténèbres du péché et de la peur, aucun mortel ne pouvait ressentir la paternité de son Créateur. Et ce qu’on ne peut ressentir, même si cela vient fortuitement sur les lèvres, n’a pas beaucoup de valeur. Seul Celui qui est né de Dieu peut appeler Dieu « Père » ; Lui seul peut l’annoncer comme Père, sans mentir ni dans le cœur ni en parole. Le Fils unique-engendre’, qui est dans le sein du Père, Lui, L’a fait connaître (Jn 1,18).

A qui le Seigneur a-t-Il annoncé le nom très doux de Père ? Aux hommes, que tu as tirés du monde pour me les donner. Certains exégètes estiment que le Seigneur a utilisé à dessein l’expression aux hommes, que tu as tirés du monde afin qu’on ne pense pas aux anges, êtres célestes, mais aux hommes terrestres ordinaires. Mais il est hors de doute qu’il est plus juste de considérer que le Seigneur a songé ici à Ses disciples, au sens étroit comme au sens large. Cela apparaît clairement dans la suite de la prière, où il est dit: Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi (Jn 17,20). Est tout à fait infondée cependant, l’opinion de ceux qui enseignent la prédestination et voient dans ces paroles la prédestination de Dieu pour que certains hommes soient sauvés et d’autres perdus.

Que tu as tirés du monde pour me les donner. Cela signifie qu’ils étaient à Toi comme créatures et serviteurs, qui ne te connaissaient que comme Créateur et Juge ; maintenant ils ont appris de moi Ton Nom doux et tendre et ont été adoptés à travers moi. Tu me les as donnés comme esclaves, afin que je les amène auprès de Toi comme des fils. Ils se sont montrés dignes de cet honneur car ils ont gardé ta parole. Le Seigneur ami-des-hommes fait ainsi un grand éloge de Ses disciples devant le Père céleste. Puis il poursuit cet éloge : Maintenant ils ont reconnu que tout ce que tu nias donné vient de toi (Jn 17, 7). Car les Juifs maléfiques n’avaient pas voulu comprendre cela, insultant le Seigneur comme si le diable était en Lui et que Sa puissance de thaumaturge venait de Belzébuth, prince démoniaque. Il faut garder à l’esprit que les dirigeants juifs n’ont pas cessé d’hésiter et de se disputer au sujet du Christ: est-Il issu de Dieu ou non? On comprend alors pourquoi le Seigneur fait l’éloge de Ses disciples pour avoir compris qu’il venait de Dieu. Tout ce que tu m’as donné, cela signifie : toutes les paroles et tous les actes.

Car les paroles que tu nias données, je les leur ai données, et ils les ont accueillies et ils ont vraiment reconnu que je suis sorti d’auprès de toi et ils ont cru que tu m’as envoyé (Jn 17, 8). Les paroles, cela signifie la sagesse et la force que le Seigneur a remises aux Siens, et pas seulement les mots. L’action de cette sagesse et de cette force, les disciples l’avaient déjà éprouvée pendant la vie du Sauveur, et ont été convaincus qu’il s’agissait en vérité de la sagesse divine et de la force divine.

C’est pour eux que je prie; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi (Jn 17, 9). Que signifie le fait que le Seigneur ne prie pas pour le monde, mais seulement pour Ses disciples ? Ceux-ci sont un bon terreau où le Semeur céleste a semé Sa semence salvatrice. C’est pour ce champ que le Semeur a aménagé et ensemencé Lui-même, qu’il prie en premier lieu. Le Seigneur le fait en premier afin de nous apprendre à prier Dieu avec modestie et seulement pour ce qui est le plus utile ; et en second lieu parce que Son œuvre revêt un caractère plus organique que mécanique. Sur le champ sauvage de ce monde, Il a clôturé un petit champ sur lequel II a semé une semence généreuse. Quand cette semence se sera développée et aura apporté des fruits, alors le champ s’élargira et la semence sera répandue plus loin. N’est-il donc pas naturel que le travailleur prie Dieu seulement pour le champ délimité, aménagé et ensemencé, et non pour la totalité des champs sauvages ? Dans l’histoire du monde, nombre de réformateurs prétentieux ont essayé en appliquant leurs théories, de rendre heureux tout d’un coup l’ensemble du genre humain, en faisant immédiatement appel à toute l’humanité. Mais leurs tentatives se sont rapidement évanouies dans le néant comme des bulles à la surface de l’eau, laissant le monde désespéré dans une tristesse encore plus grande. L’œuvre du Seigneur Jésus est marquée par un début imperceptible et insignifiant, comme un grain qui monte lentement sous la terre, mais quand il a fini de monter, il n’y a pas de vents capables de l’ébranler. Et quand un tremblement de terre arrive, il détruit jusqu’aux tours les plus grandes, mécaniquement alignées, mais ne nuit en rien à l’arbre. D’ailleurs, le Seigneur ne priait pas Son Père seulement pour Ses disciples, mais aussi — comme on le verra plus tard — pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi (Jn 17,20). Il ne s’agit toutefois pas de l’ensemble du champ sauvage du monde, mais seulement du champ élargi où les disciples répandront la semence généreuse de l’Évangile.

Tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi, et je suis glorifié en eux (Jn 17, 10). En dehors de Ses caractéristiques propres, le Fils est absolument égal au Père et au Saint-Esprit; Il est égal en intemporalité et immortalité, égal en force et en pouvoir, égal en sagesse et en sens de la justice. Par leurs caractéristiques propres toutefois, le Père n’a pas connu de naissance, le Fils est né et l’Esprit provient du Père. C’est en parent que le Père s’adresse au Fils et en tant que source qu’il s’adresse au Saint-Esprit. La souveraineté et le pouvoir sur l’ensemble du monde créé, visible et invisible, appartient uniformément et indissolublement au Père comme au Fils, et au Fils comme au Saint-Esprit. Par essence et par substance, l’unité de ces trois Personnes est indivisible ; tout ce qui est au Père, est aussi au Fils et au Saint-Esprit — Tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi. Cela vaut aussi pour les disciples du Christ. Ils appartiennent au Père comme au Fils, comme au Saint-Esprit. Pourquoi le Seigneur a-t-Il dit d’abord : Ils étaient à toi et tu me les as donnés, avant de dire maintenant : Tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi ? Parce que c’est Lui-même, comme envoyé du Père, qui les a reçus du Père comme un matériau brut, qui les a purifiés et rachetés du péché et maintenant, purifiés et rachetés, Il les remet avec amour en possession de Dieu. Ce qui appartient au Père est donc aussi Sa propriété, et Sa propriété appartient au Père. De même qu’il est difficile de diviser l’amour de deux personnes qui s’aiment, de même il est difficile de diviser leurs biens. Le Seigneur dit encore : et je suis glorifié en eux. Comme Dieu, Il s’est glorifié devant les hommes et comme homme II s’est glorifié devant la Sainte Trinité et les anges. Par quoi se glorifie un arbre, sinon par ses fruits ? Le Seigneur ne recherche pas une gloire vaine ; Il considère Sa gloire dans Ses fruits, c’est-à-dire dans Ses disciples, qui L’ont suivi avec foi, en faisant de bonnes œuvres, avec amour et zèle. Un parent recherche-t-il une gloire plus grande que d’être glorifié à travers ses enfants ? Pour le Seigneur, la plus grande joie est d’avoir été glorifié à travers Ses enfants, Ses fidèles.

Je ne suis plus dans le monde; eux sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. Père saint, garde-les dans ton nom que tu m’as donné pour qu’ils soient un comme nous (Jn 17, 11). Pourquoi le Seigneur dit-Il qu’il n’est plus dans le monde ? Parce que Son œuvre a été achevée ; Il n’attendait plus qu’à endurer le dernier et le plus grand martyre et sceller avec Son sang l’œuvre accomplie. Voyez avec quelle tendresse II prie pour Ses disciples ! Une mère ne prie pas ainsi pour ses enfants. Père saint, garde-les ! Il les laisse comme des agneaux au milieu des loups. Si un regard paternel ne veillait pas du ciel sur eux, en vérité les loups les égorgeraient tous. Garde-les dans ton Nom, comme un Parent, comme un Père. Pour eux aussi, sois un Père comme tu les pour moi, protège-les avec Ton amour paternel, préserve- les des loups maléfiques et conduis-les pour qu’ils soient un comme nous. C’est dans cette unité parfaite que se montre non seulement la force toute victorieuse des croyants mais aussi la gloire de Dieu et la quintessence de Dieu. Ainsi que le Père et le Fils sont un par essence mais différents par la personne, qu’il en soit aussi ainsi parmi les croyants : des visages divers et nombreux, dans une unité essentielle d’amour, de volonté et d’esprit.

Le Seigneur poursuit: Quand j’étais avec eux, je les gardais dans ton nom que tu m’as donné. J’ai veillé et aucun d’eux ne s’est perdu, sauf le fils de perdition, afin que l’Ecriture fût accomplie (Jn 17, 12). Aucun des élus du Seigneur ne périt sauf Judas le traître, comme il était écrit dans l’Ecriture sainte. Même Judas n’a pas péri du fait que c’était écrit, mais parce qu’il avait été infidèle à Dieu et idolâtre de l’argent. Dans l’Écriture, il avait été prédit pour Judas : Celui qui mange mon pain a levé contre moi son talon (Ps 41,10 ; Jn 13,18). Il était également écrit : Qu’un autre reçoive sa charge (Ps 108, 8; Ac 1, 20). Ces deux prophéties se sont accomplies en ce qui concerne Judas. Il avait mangé le pain avec le Seigneur Jésus et avait levé son talon contre Lui. Après sa trahison, Judas se pendit et sa charge d’apôtre échut à Matthias.

Mais maintenant je viens vers toi, conclut le Seigneur, et je parle ainsi dans le monde, afin qu’ils aient en eux-mêmes ma joie complète (Jn 17, 13). Au moment de se séparer de Ses disciples et du monde, le Seigneur adresse cette prière au Père céleste. Le Seigneur sait que la mort et le tombeau se présentent devant Lui, mais II ne les évoque pas devant le Père éternel car la mort et le tombeau ne sont rien aux yeux de Dieu. Il parle de Son retour vers le Père : Mais maintenant je viens vers toi… afin qu’ils contemplent ma gloire, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde (Jn 17, 13; 17, 24). Il prie encore pour que Ses disciples aient Sa joie. Quelle est cette joie? C’est la joie du fils obéissant qui a accompli la volonté du père. C’est la joie du pacificateur dont toute la furie de ce monde ne peut ébranler la paix divine intérieure. C’est la joie du propriétaire terrien qui a déboisé, labouré et ensemencé son champ, qui voit la récolte croître et se développer et qui s’en réjouit. C’est la joie du vainqueur qui a abattu tous ses adversaires et donné une force victorieuse à Ses amis afin qu’ils triomphent jusqu’à la fin des temps. C’est enfin la joie d’un cœur pur et candide — une joie synonyme de vie, d’amour et de puissance. C’est une telle joie et dans sa plénitude que le Seigneur Jésus a souhaitée à Ses disciples au moment de se séparer du monde.

Cette prière d’avant la mort du Seigneur Jésus-Christ a été entièrement exaucée par le Père, et ses résultats se sont manifestés rapidement. Le premier martyr pour la foi dans le Christ, le saint archidiacre Étienne, a vu lors de son martyre la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite ‘ de Dieu (Ac 7, 55). L’apôtre Paul visionnaire, évoque la vigueur de la force divine, qu’il a déployée en la personne du Christ, Le ressuscitant d’entre les morts et Le faisant siéger à Sa droite, dans les deux, bien au-dessus de toute principauté, vertu, seigneurie, et de tout autre nom qui se pourra nommer, non seulement dans ce siècle-ci, mais encore dans le siècle à venir. Il a tout mis à Ses pieds (Ep 1,20-21). Il en est ainsi pour la glorification du Seigneur Jésus. Quant à l’unité spirituelle de Ses disciples, cela aussi se réalisa comme II l’avait demandé au Père. Car il est dit dans les Actes des Apôtres que tous étaient d’un même cœur (Ac 1,14) et que la multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme (Ac 4,32).

Mais comme nous l’avons mentionné, la prière du Christ ne concerne pas seulement les apôtres — bien qu’ils fussent au premier rang — mais tous ceux qui ont cru et qui croient dans le Seigneur grâce à leur parole. Cette prière concernait donc également les saints Pères du Premier concile œcuménique que nous célébrons aujourd’hui. Garde-les! telle était la prière du Seigneur à Son Père. Et le Père les a préservés de l’aberration arienne et leur a insufflé le Saint Esprit, les éclairant et les fortifiant, ce qui leur a permis de défendre et de confirmer la foi orthodoxe. Mais cette prière nous concerne aussi tous, qui avons été baptisés dans l’Église apostolique et avons appris des apôtres et de leurs disciples le nom salvateur du Christ Sauveur. Frères, songez seulement qu’il y a deux mille ans, le Seigneur Jésus, à la veille même de sa mort, a pensé à vous et prié Dieu pour vous ! Que cette prière toute-puissante vous préserve et vous purifie de tout péché, quelle vous remplisse de joie et unisse vos cœurs et vos âmes ! Afin que vous soyez tous un dans la célébration du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.