(Mt 6, 22-33)

De tous les hommes vivant sur terre, l’homme qui se dit chrétien assume la plus grande responsabilité devant Dieu. Car c’est à cet homme que Dieu a donné le plus et c’est avec lui qu’il sera le plus exigeant. Aux peuples qui se sont éloignés de la révélation divine originelle, Dieu a laissé la nature et l’intelligence ; la nature comme livre et l’intelligence comme fil conducteur de ce livre. Aux chrétiens, outre la nature et l’intelligence, on a rendu la révélation originelle de Dieu et on a donné une nouvelle révélation de la vérité à travers le Seigneur Jésus-Christ. En outre, les chrétiens disposent de l’Église qui est le gardien, l’interprète et le guide dans l’une et l’autre révélation ; enfin les chrétiens disposent de la force du Saint-Esprit qui, dès l’origine, vivifie l’Église, instruit et guide. Ainsi, alors que les non-chrétiens ne disposent que d’un talent, l’intelligence, qui les mène et les instruit dans le livre de la nature, les chrétiens disposent de cinq talents : l’intelligence, l’ancienne révélation, la nouvelle révélation, l’Église et la force du Saint-Esprit. Quand le non-chrétien scrute la nature pour la lire et l’interpréter, une seule bougie brille devant lui, l’intelligence ; quand un Juif scrute la nature pour la lire et l’interpréter, deux bougies brillent devant lui, l’intelligence et l’ancienne révélation; mais quand le chrétien scrute la nature pour la lire et l’interpréter, cinq bougies brillent devant lui : l’intelligence, l’ancienne révélation, la nouvelle révélation, l’Église et la force du Saint-Esprit. Qui est donc en mesure de mieux voir et de mieux lire : un homme avec une bougie, un homme avec deux bougies ou un homme avec cinq bougies ? Il est indiscutable que chacun d’eux saura lire jusqu’à un certain point, mais il est encore plus indiscutable que l’homme disposant de cinq bougies sera capable de voir plus loin et de lire plus aisément que les deux premiers. Quand l’homme placé dans une lumière cinq fois plus puissante voit ses cinq bougies s’éteindre, il se trouve dans une obscurité plus grande que celui qui, ne disposant que d’une bougie, voit celle-ci s’éteindre. En effet quand la même obscurité entoure deux hommes, elle paraît plus sombre à celui qui s’est retrouvé dans l’obscurité en venant d’un espace plus lumineux. Mais même ceux qui ne disposent que d’une seule bougie, c’est-à-dire avec leur seule intelligence pure et non enténébrée, sont en mesure de se faufiler à travers le sombre défilé de cette vie vers la grande lumière de Dieu ; mais c’est plus facile pour ceux qui disposent d’un chandelier orné de cinq bougies. Quand ceux qui, cheminant avec une bougie, n’ont pas d’excuse s’ils se détournent de la route et se perdent dans l’obscurité (Rm 1, 20), quelle excuse devant Dieu auront ceux à qui Dieu a donné cinq bougies et qui se détournent néanmoins de la route et se perdent dans l’obscurité ? En vérité, de tous les hommes sur terre, la plus grande responsabilité devant Dieu est celle de l’homme qui se dit chrétien.

Dans l’évangile de ce jour, le Seigneur Jésus révèle des vérités simples et claires, que nombre d’entre nous, pour ainsi dire, foulent chaque jour aux pieds sans les voir; des vérités si simples et claires que l’homme est en mesure, avec une seule bougie, la pure intelligence donnée par Dieu, de voir et de reconnaître.

Le Seigneur s’exprime en ces termes: La lampe du corps, c’est l’œil. Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera lumineux. Mais si ton œil est malade, ton corps tout entier sera ténébreux (Mt 6, 22-23). Les yeux sont les fenêtres du corps, à travers lesquels le corps connaît la lumière, reçoit la lumière et reconnaît tout dans la lumière. Mais si cette fenêtre est obstruée, le corps devient une prison terrible. Les yeux sont le guide du corps ; tant que ce guide chemine en avant vers la lumière, le corps se déplace correctement et ne s’égare pas en dehors de la route; les pieds avancent comme il faut, les mains agissent comme il faut, et chaque organe du corps accomplit sa fonction comme il faut. Mais si le guide se retrouve dans l’obscurité, dans quelles ténèbres se retrouve celui qui était guidé ! Si les yeux s’éteignent et cessent d’éclairer le corps, que dire de la masse insensée d’obscurité que représente le corps ! Alors tous les chemins se ferment pour le corps : les pieds, soit ne marchent pas comme il faut, soit vont là où il ne faut pas ; les mains, soit ne font rien, soit agissent comme il ne faut pas; chaque organe du corps accomplit son rôle de façon erronée. Le pied piétine, en essayant ainsi de remplacer la vision assombrie; la main tâtonne, en essayant ainsi de remplacer la vision assombrie ; l’oreille écoute plus attentivement, en essayant ainsi de remplacer la vue. Mais tout cela en vain, car celui qui est guidé ne peut pas se substituer à son guide. Désordre et confusion en découlent. Faute d’yeux, le corps humain devient en vérité une véritable prison.

Le sens profond de ces paroles s’impose de lui-même à la lecture de la phrase suivante : Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! (Mt 6,23). Il ne s’agit pas de la lumière sur toi ou devant toi, mais en toi. Ainsi le Seigneur oriente toute la vision de l’œil et du corps en direction de l’intérieur de l’homme, son esprit et son âme. En effet, l’œil est la vision de l’esprit et le corps celle de l’âme. L’Ecriture Sainte évoque souvent la vision de l’esprit mais aussi la cécité de l’esprit. L’apôtre Paul souhaite aux Éphésiens que Dieu illumine les yeux de (leur) cœur (Ep 1, 18). Et le psalmiste prie Dieu: Ouvre mes yeux: je regarderai aux merveilles de ta loi (Ps 118, 18), en songeant aux yeux de l’esprit et au regard intérieur qui seuls permettent de voir les lois de Dieu. L’esprit est l’œil de toute l’âme. L’esprit est la fenêtre de l’âme vers Dieu. Tant que l’esprit est pur, lumineux et ouvert vers Dieu, la lumière céleste se déverse sur toute notre âme et nos pensées s’élèvent correctement vers Dieu; toutes les sensations de notre cœur ruissellent dans l’amour envers Dieu et Sa loi, toutes les intentions, toutes les aspirations, toutes les actions de notre âme sont lumineuses, saines et tendues vers le service de Dieu. Comme une prairie illuminée, où le troupeau paît, où les bergers sont joyeux et où les loups n’osent pas pénétrer à cause de la lumière ! Ce n’est qu’après le coucher du soleil et à la tombée de l’obscurité, que les loups se risquent à descendre dans la prairie en quête de leur proie. Eclairée par un esprit pur et sain, notre âme est libre des bêtes sauvages que sont les vices et les passions, qui ne l’attaquent que quand elle est recouverte par les ténèbres d’un esprit malade. Si l’esprit est pur, tout est pur dans l’âme humaine, et l’homme tout entier est alors pur. Tout est pur pour les purs (Tt 1, 15). Il est indubitable que dans tout homme, à côté de la plus grande pureté, existent des impuretés ; mais l’homme à l’esprit pur ne verra pas les impuretés. Il dirige son esprit et son esprit dirige toute l’âme uniquement en direction de ce qui est pur, aussi bien à l’intérieur de l’homme que dans le monde extérieur. Et en orientant son esprit seulement vers ce qui est pur, l’homme ne cesse de s’enrichir en pureté. Plus notre esprit se fixe sur le Seigneur Jésus-Christ, en tant que perfection de pureté et de lumière, plus notre esprit, et à travers lui notre cœur et notre âme, devient pur, lumineux, brillant et visionnaire.

Mais si l’esprit se détourne de Dieu, s’il s’éloigne de Dieu et blasphème Dieu, alors le luminaire de notre âme s’éteint ; alors la fenêtre sur cette pièce se trouve obturée ; et le guide de notre âme a glissé de la route et a chuté dans un fossé. En quelles ténèbres l’âme se transforme-t-elle alors ! Alors survient une confusion dans l’âme qui tâtonne et piétine à l’aveugle tantôt ici et tantôt là. Une pensée fugitive surgit soudain à l’intention du guide de l’âme, telle une étincelle factice, mais s’éteint vite et cède la première place à une sensation furtive à laquelle se substitue une autre sensation ou une autre pensée, ou une autre aspiration, puis encore une autre et une autre, jusqu’au moment où l’homme finit par tomber dans l’obscurité du désespoir. Epuisée et enténébrée, l’âme se soumet alors complètement à la direction du corps qui n’est que ténèbres et cécité en l’absence de lumière spirituelle. Le corps prend alors les commandes. Un aveugle commence alors à conduire un aveugle, jusqu’à ce que l’un et l’autre tombent dans la fosse.

Les paroles du Christ citées plus haut s’adressent également aux parents et aux enseignants, aux dirigeants des pays et aux prêtres de l’Église de Dieu. Les parents sont comme des yeux pour leurs enfants, de même que les enseignants pour leurs élèves et les dirigeants des pays pour leur peuple. Mais si ceux qui marchent en tête ne voient pas où ils vont, ceux qui les suivent le verront encore moins. Si les parents s’arrêtent à la croisée des chemins, comment les enfants trouveront-ils le bon chemin? Si les enseignants disent des mensonges, comment les élèves sauront-ils la vérité ? Si les dirigeants d’un pays sont athées, comment le peuple sera-t-il croyant? Si les prêtres de Dieu sont impurs, comment les fidèles seront-ils purs ? Alors sur eux tous se vérifieront les paroles du prophète, qui se sont vérifiées tant de fois avec le peuple d’Israël : vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas (Mt 13,14; Jn 9, 39). Cela signifie qu’ils regarderont avec leurs yeux de chair les choses et les événements de l’esprit, et ils ne les verront pas ; car les yeux de chair voient ce qui est charnel, alors que les yeux de l’esprit voient ce qui est spirituel. Mais comme chez ces gens-là la vision de l’esprit est aveuglée, tout ce qui est spirituel dans les deux et sur terre demeure pour eux invisible et inconnu, puisqu’ils ne regardent qu’avec leur regard charnel. L’homme laissé à sa seule nature n’accepte pas ce qui vient de l’Esprit de Dieu; c’est une folie pour lui, il ne peut le connaître, car c’est spirituellement qu’on en juge (1 Co 2,15).

Écoutez ce que l’apôtre Paul dit encore: Or nous l’avons, nous, la pensée du Christ (1 Co 2, 16). Heureux celui qui, parmi nous, peut dire

qu’il a la pensée du Christ! Heureux celui qui a rejeté son esprit mortel, ondoyant et terrestre, pour le remplacer par l’esprit robuste du Christ ! Cet homme sera rempli d’une lumière indicible ; il verra tout l’univers qui nous entoure plongé dans une lumière immense, comme Moïse a vu le Buisson ardent. Cet homme traversera aisément les méandres de cette vie, car son parcours sera éclairé par le plus grand luminaire, le regard le plus perspicace, l’esprit le plus pur. Le Seigneur a dit en effet: Moi, je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres (Jn 8,12). Le Christ est notre lumière ; le Christ est l’œil de notre vie. Celui qui veut connaître la vie et voir la route de la vraie vie doit regarder à travers cet œil. Tout autre œil est plus ou moins défectueux, obscurci et sali ; comme une lunette, il agrandit ou rétrécit, rapproche ou éloigne les objets. Ce n’est qu’à travers l’œil du Christ que tout se voit en vérité, au ciel et sur terre, dans l’homme et dans les choses. C’est pourquoi ceux qui auront le plus de difficultés à répondre devant Dieu seront ceux à qui il a été donné de tout voir à travers l’œil du Christ et qui ne l’ont pas fait.

Nul ne peut servir deux maîtres: ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent (Mt 6, 24). Est-il possible que deux roues d’un véhicule roulent vers l’avant et que les deux autres roulent vers l’arrière ? Est-il possible qu’un homme regarde d’un œil vers l’est et de l’autre vers l’ouest ? Est-il possible de marcher d’un pied vers la droite et de l’autre vers la gauche ? Ce n’est pas possible. De même n’est-il pas possible d’aller à la rencontre de Dieu tout en restant dans l’étreinte de ce monde. L’homme ne peut servir Dieu et le péché ; soit il haïra Dieu et aimera le péché, soit l’inverse : il aimera Dieu et haïra le péché. Afin de souligner cette vérité encore plus fortement, le Seigneur la répète avec d’autres mots : ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Si on s’attache à Dieu, on ne peut s’attacher aussi à l’ennemi de Dieu. Or aimer ce monde, c’est être adversaire de Dieu. Dieu nous demande tout notre cœur et c’est pourquoi II nous propose toute Sa puissance et tous Ses dons. Puisque le Seigneur parcourt des yeux toute la terre pour affermir ceux dont le cœur est tout entier tourné vers Lui (2 Ch 16, 9) ; tout entier, c’est-à-dire pur et vide de toute foi dans ce monde, tout espoir en ce monde, tout amour envers ce monde, mais rempli de foi, d’espoir et d’amour uniquement dans le Seigneur vivant et immortel. Celui qui s’attache au Seigneur peut en vérité éprouver du mépris envers les attraits et plaisirs mortels, trompeurs et périssables de ce monde. À l’inverse, celui qui s’abandonne complètement aux espoirs fallacieux et aux promesses de

ce monde, oubliera complètement Dieu et Le dédaignera. Mais ne vous y trompez pas; on ne se moque pas de Dieu (Ga 6,7). Car celui qui renie Dieu, sera lui-même renié par Dieu; Dieu restera Dieu alors que lui-même sera effacé du livre des vivants dans les deux mondes. Aussi faut-il être constant dans la soumission à Dieu et ne pas diviser son cœur : quand on a mis la main à la charrue sur le champ du Seigneur, il ne faut pas songer à revenir en arrière. Et quand on a commencé à fuir la perversité de ce monde à l’image de Sodome, il ne faut pas regarder en arrière afin de ne pas être pétrifié comme la femme de Loth et ne pouvoir ni avancer ni reculer. Une fois qu’on a réussi à échapper au noir pharaon égyptien, il ne faut plus avoir envie de revenir sous son joug, même si la route du salut est obstruée par des obstacles comme les mers, les déserts, la faim et la soif ainsi que des adversaires innombrables. Le Seigneur marche toujours devant ceux qui se sauvent de l’incendie allumé par le feu du péché ; Il leur ouvre le chemin à travers les mers, les déserts de sable et au milieu des rangées denses des adversaires.

Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. Le Seigneur veut ainsi préciser le principe selon lequel Nul ne peut servir deux maîtres (Mt 6, 24), c’est- à-dire deux maîtres qui pensent différemment, ont des souhaits opposés et des volontés opposées. Le juste Abraham avait servi trois maîtres (Gn 18,2), mais ces trois maîtres étaient substantiellement et spirituellement Un. Nous aussi, nous pouvons servir trente anges divins ou trois cents saints de Dieu, mais il ne s’agit pas de trente ou de trois cents maîtres, il ne s’agit même pas de deux maîtres, mais d’un seul: c’est l’armée divine de la lumière, de la vérité et de la justice qui est placée sous les ordres d’un maître unique, Dieu. Il ne faut pas croire qu’on ne peut servir deux hommes bons et saints. Le Seigneur explicite Sa pensée en précisant qu’il pense à deux maîtres aux visées antagonistes, qui n’ont rien de commun, tels midi et minuit, Dieu et Mammon, qui sont deux maîtres aux tendances opposées : Dieu pour le salut et la vie, Mammon pour la déchéance et la mort. Mammon signifie la richesse. C’est un mot d’origine phénicienne. On dit que les idolâtres phéniciens avaient une statue portant ce nom, en tant que déesse de la richesse, devant laquelle ils se prosternaient. Pourquoi le Seigneur a-t-Il employé un mot étranger pour évoquer ce qui est contraire à Dieu ? Afin de montrer Son profond mépris à l’égard de la vénération de la richesse, de la soumission et de l’esclavage devant la richesse. Car la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent (1 Tm 6, 10). L’amour de l’argent ne symbolise pas seulement la passion de l’argent

mais de toute richesse inutile et mortelle pour l’âme. Le Seigneur aurait pu dire qu’on ne pouvait servir Dieu et mentir, car Dieu est vérité. Il aurait pu dire également qu’on ne pouvait servir Dieu et se livrer à des vols — car Dieu est miséricorde -, ni vénérer Dieu et pratiquer la luxure — car Dieu est pureté-, ni vénérer Dieu et envier autrui — car Dieu est tout-amour -, ni vénérer Dieu et succomber à toute sorte de péché — car Dieu est sans péché et l’adversaire du péché. Pourquoi le Seigneur a-t-Il précisément souligné que la soumission à la richesse était contraire au service de Dieu? Parce que la soumission à l’argent provoque, suscite et rend possibles tous les autres péchés et vices. Celui qui s’attache de tout son cœur aux richesses terrestres ne pourra s’abstenir de mentir, de voler, de commettre des vols, de se parjurer, ni même de tuer, dans le seul but de préserver et d’augmenter sa richesse. Il ne pourra pas non plus se retenir d’envier et de haïr ceux qui sont plus riches que lui. En outre, la richesse lui ouvrira facilement les portes de tous les autres péchés et vices : l’alcoolisme, la passion du jeu, la luxure, l’adultère et toutes sortes d’ignominies. Quand il verra que les gens le craignent et le révèrent à cause de sa richesse, il cessera de craindre Dieu et de Le vénérer; il se mettra à considérer avec dédain la loi divine et l’Eglise de Dieu et en viendra rapidement à blasphémer et à renier Dieu. Voilà pourquoi le Seigneur a choisi précisément la soumission à la richesse — ou à Mammon, le démon de la richesse — comme celle qui est la plus opposée à la soumission à Dieu. La soumission à la richesse conduit l’homme à en être esclave et mortifie complètement lame humaine. Par ailleurs, le Seigneur a dit : Que servira-t-il donc à l’homme de gagner le monde entier; s’il ruine sa propre vie ? (Mt 16, 26) Le monde est à Dieu et restera à Dieu tandis que l’homme riche, à sa mort, sera privé du monde et de son âme ; devant le Tribunal de Dieu, il sera donc plus pauvre que les plus pauvres de ses employés et mercenaires dans la vie actuelle.

Voilà pourquoi je vous dis: Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? (Mt 6, 25). Ne vous inquiétez donc pas en disant: Qu’allons-nous manger ? Qu’allons- nous boire ? De quoi allons-nous nous vêtir ? Ce sont là toutes choses dont les païens sont en quête. Or votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. (Mt 6, 31-32). Son regard ne cesse de veiller sur vous et Ses mains remplies ne cessent de s’offrir à vous. Ne voyons-nous pas de tous cotés, autour de nous, que le Créateur nourrit, abreuve et habille toutes Ses créatures ? Il nourrit les fourmis dans la poussière ; Il nourrit les bêtes sauvages dans les montagnes; Il nourrit les poissons dans l’eau. A l’arrivée du froid, Il dirige les hirondelles et d’autres oiseaux vers les contrées chaudes où II les nourrit pendant l’hiver ; Il trouve un gîte pour l’ours pendant l’hiver. Il nourrit les arbres et les herbes. Il baigne tous les espaces verts et les fleurs. Y a-t-il une créature sur la terre que Dieu n’ait pas créée et ait laissée dévêtue? Qui habille le lion et le tigre, le loup et le renard, sinon Lui ? Qui a fait l’habit du paon et du corbeau et qui a fabriqué l’armure de la tortue et les écailles du poisson, sinon Lui ? Qui a fourni la laine aux moutons, la soie au porc, le pelage au veau et la crinière au cheval, sinon Lui ? Qui a attaché les ailes du papillon, la cape du frelon et la robe de tous les petits insectes cachés dans l’herbe et le feuillage, sinon Lui ? Qui a revêtu tous les arbres d’une écorce et qui a conçu la forme des maïs ? Qui a tissé les parures des fleurs dans les prés, telles que les monarques terrestres n’en ont jamais portées? C’est le Seigneur, le Seigneur vivant, qui les a créées. Ce même Seigneur va-t-il regarder l’homme comme un simple rejeton au milieu de Ses créatures ? Comment Lui, qui nourrit, abreuve et habille les bêtes sauvages dans les montagnes, l’herbe dans les champs et les petits insectes dans l’herbe — comment pourrait-Il laisser la plus célèbre de Ses créatures, l’homme, affamé, assoiffé et nu ?

Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers et votre Père céleste les nourrit (Mt 6,26). Le Seigneur ne dit pas « leur Père », mais votre Père. Dieu est leur Créateur, mais pour vous Il est plus : Il est votre Père. Car vous représentez quelque chose de beaucoup plus qu’eux : le Christ met ainsi en avant la dignité incomparable de l’homme par rapport aux autres créatures. N’êtes-vous pas plus que les oiseaux du ciel? Et si vous l’êtes, comment Dieu le Très sage pourrait-Il nourrir Ses créatures infimes et oublier Ses créatures les plus chères et les plus importantes, Ses fils? D’ailleurs, toute l’attention que vous portez à la nourriture et à la boisson ne vous est d’aucun secours si Dieu ne donne pas Son élan vital à ce que vous mangez et à ce que vous buvez. Car ce n’est pas le pain qui vous nourrit, mais la force divine à travers le pain ; et ce n’est pas l’eau qui vous abreuve, mais la force divine à travers l’eau. Vous ne pouvez rien accomplir de vous-même: Qui d’entre vous d’ailleurs peut, en s’en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie ? (Mt 6,27) Qui peut en effet, au milieu de mille soucis, faire en sorte que son corps se rehausse d’un seul centimètre ? Et qui parmi vous pourrait prolonger d’un seul instant le temps passé sur cette terre? Seigneur, dit le roi David, Fais-moi savoir quelle est la mesure de mes jours (Ps 39, 5). Ne meurent- ils pas aussi, ceux qui mangent et boivent beaucoup comme ceux qui mangent et boivent peu ? Et les gloutons ne meurent-ils pas plus vite que les ascètes ? Et ceux qui mangent et boivent beaucoup, s’élèvent-ils d’une coudée au-dessus des autres ? Mais comme on ne peut, en dépit de toute l’attention portée à la nourriture et à la boisson, ajouter un seul centimètre à sa taille, ni prolonger d’un instant la longueur de sa vie terrestre, on peut délaisser toute préoccupation superflue au sujet de son corps et ne se soucier que de l’âme avec laquelle, lors de la décomposition charnelle, on se présentera devant Dieu.

Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez les lis des champs, comme ils poussent: ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon lui- même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux (Mt 6,28-29). Tout d’abord, le Seigneur a pris l’exemple des oiseaux, afin de faire honte à ceux qui prennent trop soin de leur corps. Et maintenant II se réfère à des créatures de Dieu encore plus petites, aux fleurs des champs, afin que leur exemple fasse honte à ceux qui prennent trop soin de leur tenue. Mais pourquoi le Seigneur désigne-t-Il les lis et non d’autres fleurs que Dieu a dotées d’une splendeur non moins grande que celle des lis? D’abord parce que la blancheur des lis, qui symbolise la pureté, se distingue de toutes les autres fleurs des champs. Jean le devin a vu le Fils de Dieu dans le ciel comme un Agneau au milieu d’une foule immense, peuple de justes vêtus de robes blanches (Ap 7, 9-15). Puis parce que le Seigneur a voulu confronter la beauté de ces fleurs avec celle du roi Salomon dont on dit qu’il portait volontiers des tenues blanches. Enfin, le Seigneur compare les lis avec Salomon parce que ce dernier était le souverain le plus riche et le plus glorieux de son temps. Et voici que le sage et riche roi Salomon, en dépit de toute sa volonté et de ses efforts pour s’habiller le mieux possible, fut incapable de s’habiller comme Dieu peut vêtir l’herbe la plus insouciante des champs. Toute la sollicitude des hommes ne peut donc accomplir ce que Dieu accomplit avec Sa force. Que si Dieu habille de la sorte l’herbe des champs, qui est aujourd’hui et demain sera jetée au jour, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ? (Mt 6, 30) Et si le lis est une fleur aussi belle, il n’est en fait rien d’autre qu’une herbe ordinaire, qui fleurit aujourd’hui et se consume demain dans le feu. Gens de peu de foi, Dieu va-t-Il mettre autant de soin à vêtir une herbe des champs, immobile et anonyme, et vous laisser marcher tout nus ? Gens de peu de foi, souvenez-vous en, plus vous prenez soin de vous-même, moins Dieu prendra soin de vous !

De nouveau le Seigneur nous commande de ne pas nous préoccuper de ce que nous mangeons, de ce que nous buvons et de ce que nous portons sur nous. Il nous le répète afin de nous déshabituer de nos préoccupations superflues, qui assombrissent notre regard spirituel, aveuglent notre esprit et nous laissent dans les ténèbres de ce monde, entre les mains d’un maître malfaisant, Mammon, éloignés et étrangers à Dieu.

Lors donc que nous avons nourriture et vêtement, sachons être satisfait, dit l’apôtre Paul (1 Tm 6, 8). Cela signifie que, quand on dispose de ce dont on a besoin — et dont Dieu prend soin — il ne faut pas rechercher davantage, car l’attention accordée au superflu comme au lendemain finira par nous mettre au service du diable. Le Seigneur Lui-même nous enseigne à ne demander dans notre prière à Dieu que notre pain quotidien (Mt 6, 11), ce qui inclut le pain spirituel avec lequel les hommes vivent précisément. A Dieu, nous ne devons demander aucun luxe ni aucun superflu pour notre corps. Car c’est ce que les athées demandent, c’est-à-dire ceux qui ne connaissent pas le Dieu véritable, Sa puissance infinie et Son amour, ni la valeur de l’âme immortelle de l’homme, ni la beauté et les douceurs du Royaume de Dieu et de Sa justice ; ils recherchent en fait plus que ce dont ils ont besoin. Dieu leur accorde selon leurs souhaits et ne leur reste redevable ni dans ce monde, ni dans l’autre ; ils reçoivent toute leur récompense ici sur cette terre, comme les oiseaux du ciel et les fleurs des champs. Car toute la gloire des oiseaux du ciel est contenue dans leur vie terrestre ; comme toute la beauté des fleurs des champs correspond à leur beauté instantanée. Mais pour Ses fils, Dieu a préparé le Royaume céleste depuis la création du monde ainsi qu’une gloire indicible au sein de ce Royaume. Pour l’homme, par conséquent, la gloire ne consiste pas dans la nourriture, la boisson et la tenue. Car si telle était la gloire de l’homme, il serait mille fois mieux nourri, abreuvé et vêtu dans cette vie-ci que toutes les autres créatures existant sur terre, dans l’air et dans l’eau. C’est pourquoi le roi Salomon lui-même, dans toute sa gloire, était plus mal vêtu que les lis des champs, afin que les gens voient que leur gloire ne réside pas dans le luxe de leurs tenues mais dans quelque chose de plus élevé et de plus durable et afin qu’ils détournent leurs regards et leurs cœurs de la gloire éphémère de ce monde et recherchent pour eux-mêmes cette gloire qui leur a été destinée et promise par Dieu.

Cherchez d’abord. Son Royaume et Sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît (Mt 6, 33). Ce qui signifie qu’il ne faut pas demander un fil à Celui qui peut vous accorder l’habit royal ; et ne mendiez pas des miettes tombées de la table de Celui qui souhaite vous installer à Sa table royale. Il est le Roi et vous êtes Ses enfants. Demandez ce qui convient aux enfants de roi, c’est-à-dire ce que vous avez possédé jadis puis perdu à cause de vos péchés. Demandez un trésor que les mites ne peuvent ronger, que la rouille ne peut abîmer et que les voleurs ne peuvent dérober. Si vous vous rendez digne de recevoir ce qui est le plus grand, à coup sûr vous obtiendrez aussi le plus infime. Demandez le Royaume de Dieu, où Dieu Lui-même est assis sur son trône et règne (Ps 102,19); demandez le Royaume où les justes resplendissent comme le soleil (Mt 13, 43) et où il n’y ni maladie, ni lamentation, ni soupirs, ni mort. Ne soyez pas comme le fils prodigue qui, après s’être éloigné de son père, aurait bien voulu se remplir le ventre des caroubes que mangeaient les cochons (Lc 15, 16), mais demandez seulement à revenir dans la demeure de votre père céleste où règnent justice, paix et joie dans l’Esprit Saint (Rm 14, 17). Ne soyez pas comme Esaü, qui a vendu sa dignité pour un plat de lentilles (Gn 25,34). Allez-vous, vous aussi, donner le Royaume éternel et la béatitude pour un plat de lentilles, comme ce monde vous le propose ? Que le Seigneur Dieu par Sa miséricorde vous préserve d’une telle honte et d’une telle humiliation. Qu’Il permette à votre regard spirituel de ne pas s’obscurcir et de ne pas se laisser séduire par le Mammon malfaisant de la corruption et des illusions terrestres. Qu’Il vous ramène à la raison afin de vous comporter en fils de roi, qui ont perdu leur royaume mais qui ne pensent à rien et ne se soucient de rien d’autre que de leur retour dans leur royaume.

Sur une église en Syrie, fondation pieuse de l’empereur Justinien, se trouvent gravés ces mots que ce souverain lui-même a fait écrire: Ton règne, Christ Dieu, un règne pour tous les siècles (Ps 144,13). Que le Seigneur nous aide pour que notre quête du Christ fasse graver ces mots dans nos cœurs. Tout le reste est superflu et peu important. Tous les royaumes terrestres disparaîtront un jour, et les tombeaux et les vers leur survivront. Et quand il n’y aura plus de terre ni de royaumes terrestres, les justes chanteront joyeusement avec les anges dans les deux : Ton règne, Christ Dieu, un règne pour tous les siècles. Gloire donc et louanges au maître le plus doux sous le soleil, Christ Dieu, avec Dieu le Père et Dieu le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.