”Saint Grégoire, cet homme à l’âme céleste et à la bouche sanctifiée par le feu du Saint-Esprit, a pénétré si profondément dans les mystères de Dieu qu’entre tous les Pères il a été jugé digne, comme l’apôtre Jean, du titre de Théologien. Son père, saint Grégoire l’Ancien, d’abord égaré dans une secte, fut converti par la patience et la prière de son épouse sainte Nonne et devint évêque de Nazianze, en Cappadoce. Longtemps sans enfants, ils reçurent de Dieu sainte Gorgonie, puis saint Grégoire (en 329) et saint Césaire; et Nonne, qui avait promis de consacrer ce fils au Seigneur, cultiva en lui dès le berceau les semences des vertus. Une nuit, le jeune Grégoire vit en songe deux vierges vêtues de blanc, la Pureté et la Chasteté, qui l’invitaient à unir son cœur au leur pour qu’elles le présentassent devant la lumière de la Sainte Trinité; il résolut dès lors de consacrer sa vie à Dieu dans la virginité. Avide de savoir, il étudia la rhétorique à Césarée de Cappadoce — où il se lia avec saint Basile —, puis en Palestine, à Alexandrie, et enfin à Athènes, capitale de l’éloquence.
Pendant la traversée vers Athènes, son navire fut pris près de vingt jours dans une effroyable tempête; à genoux à la proue, Grégoire, qui n’avait pas encore reçu le baptême, suppliait Dieu avec larmes en renouvelant sa promesse de Le servir toute sa vie, et soudain la mer s’apaisa, tandis que les païens du bord se convertissaient. À Athènes, son amitié avec saint Basile devint légendaire: tout leur était commun, l’amour du savoir comme la recherche de la perfection, et ils ne connaissaient, disait-il, que deux chemins, celui de l’église et celui de l’école. De retour en Cappadoce à trente ans (359), Grégoire reçut le baptême et renonça pour toujours à la vaine beauté du langage, n’aspirant plus qu’à vivre pour Dieu seul; il rejoignit Basile dans sa retraite de la vallée de l’Iris, et c’est là, dans la contemplation commune, qu’ils composèrent les Règles monastiques, demeurées depuis la charte du monachisme orthodoxe.
Cette vie céleste dura peu, car son vieux père le rappela pour l’aider à gouverner l’Église de Nazianze et l’ordonna prêtre malgré lui. Surpris par cette ordination comme par une violence, Grégoire s’enfuit quelque temps auprès de Basile, non par lâcheté, mais par une conscience aiguë de la redoutable responsabilité du pasteur d’âmes et, par-dessus tout, par amour de la contemplation: «Rien ne me semblait préférable, écrira-t-il, que de fermer la porte des sens et, sorti de la chair et du monde, de s’entretenir avec soi-même et avec Dieu, en ajoutant lumière à la lumière». Revenu au bout de trois mois pour ne pas désobéir à Dieu, il fut pendant dix ans le modèle du pasteur à Nazianze; et quand Julien l’Apostat voulut interdire aux chrétiens l’accès aux Belles Lettres, Grégoire répliqua par des discours et des poèmes d’une perfection telle qu’avec lui et les Pères de son temps la culture hellénique se trouva non seulement convertie, mais transfigurée en une culture proprement chrétienne.
En 370, il contribua à l’élection de saint Basile sur le siège de Césarée et, plus libre que son ami, proclama ouvertement la divinité du Saint-Esprit contre les hérétiques macédoniens. Mais en 372, Basile, pour les besoins de sa lutte avec le pouvoir arien, l’ordonna évêque de l’obscure bourgade de Sasimes — charge que Grégoire, blessé, n’accepta jamais, préférant fuir dans la montagne, puis seconder son père à Nazianze jusqu’à la mort de ce dernier, âgé de près de cent ans. Épuisé par la maladie, les austérités et les querelles, il s’enfuit ensuite secrètement au monastère de Sainte-Thècle, à Séleucie (375), espérant y trouver enfin la paix; mais il dut y soutenir encore le combat contre les ariens, qui semaient partout le trouble.
Au début de 379, coup sur coup, mourut saint Basile, le phare de l’Orthodoxie, puis disparut l’empereur arien Valens, remplacé par Théodose, fidèle défenseur de la foi de Nicée. Les fidèles de Constantinople, depuis quarante ans aux mains des hérétiques, appelèrent Grégoire à leur secours. Reçu dans une maison de ses parents, il y rassembla bientôt un peuple si nombreux que la demeure devint une église, appelée l’Anastasie («Résurrection»), parce que la foi y ressuscitait. Seul contre la multitude des sectes, il y prononça les cinq Discours théologiques qui lui valurent à jamais le titre de Théologien, exposant en formules brèves et insurpassables l’incompréhensibilité de l’Essence divine et la divinité du Fils et du Saint-Esprit — formules si parfaites qu’elles nourrissent encore les hymnes de nos grandes fêtes. La nuit de Pâques, des hérétiques firent irruption dans l’Anastasie et tentèrent de le lapider, sans pouvoir lui ravir la palme du martyre qu’il désirait. Quand l’aventurier Maxime le Cynique voulut usurper le siège, le peuple se souleva pour garder son pasteur: «Si tu nous quittes, ô Père, tu emporteras avec toi la Sainte Trinité!» L’empereur Théodose, entrant en triomphe à Constantinople (24 novembre 380), chassa les ariens des églises et imposa l’élection de Grégoire comme évêque de la capitale.
Le Deuxième Concile Œcuménique (381) confirma son élection, condamna l’hérésie des pneumatomaques et scella la victoire définitive de l’Orthodoxie. Mais à la mort de saint Mélèce d’Antioche, qui présidait le concile, la question de sa succession ranima de vieilles divisions, et des évêques se dressèrent contre Grégoire, certains contestant même la régularité de son transfert de Sasimes. Le cœur déchiré de voir l’Église divisée, lui qui n’avait jamais cherché ni honneurs ni pouvoir, il déclara à l’assemblée qu’il était prêt, comme Jonas, à être jeté à la mer pour apaiser la tempête, pourvu que la foi restât sauve; puis il fit dans un discours émouvant ses adieux à sa chère Anastasie et à toute la ville, et se démit de sa charge, laissant saint Nectaire pour successeur. Retiré dans sa propriété d’Arianze, épuisé mais l’intelligence sans cesse fixée dans la contemplation des mystères de la Sainte Trinité, il passa ses dernières années dans le silence, veillant de loin sur la pureté de la foi par ses lettres dogmatiques et ses admirables poèmes, jusqu’à ce qu’il remît en paix son âme au Seigneur, le 25 janvier 390.