”Xénia Grigorievna Pétrova était mariée à un brillant colonel de l’armée impériale, également chantre à la cour, et menait une vie mondaine et aisée au sein de l’aristocratie de la capitale. Le décès subit de son époux, alors qu’elle n’avait que vingt-six ans, la plongea dans un profond désarroi et lui fit prendre conscience de la vanité de tout attachement terrestre. Elle entreprit alors de se libérer de tout ce qui la retenait à la terre pour marcher vers le Royaume de Dieu par la voie la plus étroite et la plus difficile: la folie pour le Christ.

Son comportement changea complètement: en la voyant distribuer ses biens en aumônes, ses proches crurent que le deuil lui avait fait perdre la raison. Elle avait revêtu l’uniforme militaire de son mari et ne répondait que lorsqu’on l’appelait du nom du défunt. Sans gîte, pieds nus, vêtue été comme hiver des mêmes haillons bariolés, elle errait par les rues des quartiers pauvres, s’offrant avec douceur et résignation, à l’image du Christ en Sa Passion, aux moqueries et aux mauvaises farces des garnements. Elle n’acceptait l’aumône de ceux qui la prenaient en pitié que pour la redistribuer aussitôt aux pauvres, ne mangeait que de loin en loin chez quelque famille de connaissance, et passait les nuits à genoux en prière dans un champ, hors de la ville, jusqu’au lever du soleil.

Les habitants pieux remarquèrent peu à peu que sa conduite étrange cachait une vie sainte, et que ses paroles énigmatiques voilaient souvent l’annonce d’événements à venir. La bénédiction de Dieu semblait l’accompagner partout: si elle entrait dans une boutique, la recette du jour croissait; si un cocher la prenait dans sa voiture, les clients affluaient; si elle embrassait un enfant malade, il recouvrait bientôt la santé. La compassion qu’on lui portait se mua ainsi en une vénération générale, et elle devint le véritable Ange protecteur de la ville. Après avoir porté la croix de la folie volontaire par amour du Christ pendant quarante-cinq ans, sainte Xénie s’endormit dans le Seigneur à l’âge de soixante et onze ans, au tout début du XIXe siècle. Sa tombe, au cimetière de Smolensk, devint aussitôt un lieu de pèlerinage où le peuple se presse depuis près de deux siècles, emportant un peu de la terre de sa sépulture et recevant en retour, par ses prières, miracles, guérisons et consolations.