”Originaire d’Égypte, saint Barsanuphe avait embrassé dès sa jeunesse la vie ascétique. Passant un jour près d’un hippodrome où une vaine compétition déchaînait les passions des spectateurs, il se dit: «Vois comme les fils du diable luttent avec zèle; à combien plus forte raison devons-nous courir, nous les fils du Royaume, pour remporter la victoire!» Il gagna ensuite la Palestine, se mit sous la direction d’un ancien nommé Marcel, puis, gravissant degré après degré l’échelle de la perfection, atteignit la pureté du cœur et la parfaite impassibilité. Il se présenta alors au monastère de l’abbé Séridos, près de Gaza, et s’enferma dans une cellule isolée où il ne reçut personne pendant plus de cinquante ans; seul l’abbé Séridos venait lui apporter chaque semaine les saints Mystères et sa nourriture — trois pains et un peu d’eau —, que le bienheureux vieillard, enivré de larmes et ravi en contemplation, oubliait souvent jusqu’à la semaine suivante. «Je connais ici un homme, disait-il en feignant de parler d’un autre, qui peut demeurer sans nourriture, ni boisson, ni vêtement jusqu’à la venue du Seigneur, car sa nourriture, sa boisson et son vêtement, c’est l’Esprit Saint.» C’est lors de cette visite hebdomadaire qu’il dictait à Séridos ses lettres de direction spirituelle pour ses enfants, moines et laïcs, qui l’interrogeaient sur tout; et comme Séridos craignait de ne pouvoir retenir tant de paroles, le Vieillard lui dit: «Va, écris sans crainte: l’Esprit de Dieu ne te laissera écrire ni un mot de plus ni un mot de moins, mais te guidera pour tout mettre dans l’ordre.»

Fondé sur le roc de l’humilité et parvenu, par la permanence du souvenir de Dieu, à la parfaite sérénité du cœur, il était rempli d’une charité divine qui débordait sur tous ceux qui s’adressaient à lui: sa retraite n’était pas mépris des hommes, mais sollicitude à l’image de Dieu même. «Je regarde comme miens les gains de tout homme et de toute âme, écrivait-il; volontiers et plein d’ardeur, je m’offre en sacrifice pour vos âmes», promettant qu’au jour du Jugement il se présenterait devant Dieu en disant: «Me voici, moi et les enfants que Dieu m’a donnés.» Avec cette même assurance, il pardonnait au nom de Dieu les péchés de ceux qui se confessaient à lui, bien qu’il ne fût pas prêtre; il prophétisait l’avenir et guérissait les maladies, beaucoup recouvrant la santé ou la délivrance des passions rien qu’en se couvrant de sa coule ou en touchant les objets qu’il leur envoyait. Mais de tous ses charismes, le plus grand était le discernement et l’enseignement spirituel, qui demeure actif jusqu’à nos jours pour quiconque lit avec piété le recueil de ses lettres.

L’esprit qu’il transmettait à ses disciples est cette loi de la liberté que l’on acquiert en se dégageant de tout souci du monde, en mourant à soi-même et à tout homme pour se donner tout entier au souvenir de Dieu dans la joie et la confiance. Réservé sur les grâces qu’il recevait, il laissait pourtant échapper parfois le témoignage de ses visions, disant qu’il connaissait un homme parvenu au septième ciel, ou «un serviteur de Dieu qui peut ressusciter les morts, chasser les démons, guérir les incurables, arrêter les guerres, fermer et ouvrir le ciel à l’exemple d’Élie». Lorsqu’une terrible peste ravagea l’Empire (542-543), on le supplia d’intercéder, et il révéla qu’il était l’un des trois hommes parfaits qui, ayant dépassé la nature humaine, se tiennent sur la brèche pour empêcher que le monde entier ne soit anéanti d’un seul coup. Comme certains moines relâchés soupçonnaient Séridos d’avoir inventé l’existence du reclus, Barsanuphe fit ouvrir, pour l’unique fois, la porte de sa cellule, reçut tous les frères avec douceur, leur lava les pieds, puis se retira.

Au bout de quelques années, il laissa sa cellule à son fidèle et parfait disciple Jean, dont il disait: «Au sujet de mon enfant béni, humble et obéissant, qui ne fait qu’un avec moi et a renoncé jusqu’à la mort à toutes ses volontés, que dire? Le Seigneur a dit: Qui m’a vu a vu le Père.» Reclus à son tour, tout tendu vers Dieu, Jean avait reçu au plus haut point le don de clairvoyance et de prophétie — d’où son surnom de Prophète — et n’enseignait que dans l’ombre du Grand Vieillard, pour préciser ses réponses ou raffermir les âmes défaillantes, disant: «Il vous est bon que deux prient pour vous, car deux sont plus puissants qu’un seul.» La dix-huitième année de sa réclusion, l’abbé Séridos mourut; Barsanuphe se retira alors dans le plus parfait silence, et Jean annonça qu’il achèverait lui aussi son séjour terrestre, mais resta deux semaines de plus pour instruire le nouvel higoumène Élien, avant d’embrasser tous les frères et de rendre paisiblement son âme à Dieu. Nul ne sut quand ni comment saint Barsanuphe acheva sa vie: cinquante ans plus tard, comme on le croyait encore vivant, le patriarche de Jérusalem ordonna d’ouvrir sa cellule, mais il en jaillit un feu qui faillit consumer l’assistance.