”Baptisée au Xe siècle par des missionnaires venus de Byzance, l’Église russe a produit au cours des siècles quantité de saints — hiérarques, moines et justes — qui sont allés prendre place dans la cour céleste; mais il lui manquait encore d’être ornée, comme de pourpre et de lin fin, du sang des martyrs. La persécution sans précédent qui, depuis la Révolution bolchevique de 1917 jusqu’au Millénaire du Baptême de la Russie (1988), s’est abattue sur elle, loin d’éteindre le christianisme, lui a procuré au contraire son plus haut titre de gloire. La fermeture des églises transformées en musées de l’athéisme, l’interdiction de tout enseignement religieux, l’oppressante propagande, la délation jusqu’au sein des familles, les internements en hôpitaux psychiatriques, les déportations dans les camps et les tortures les plus raffinées, toutes ces machinations de Satan se révélèrent impuissantes à éteindre la foi et tournèrent à la confusion de leurs auteurs, montrant que le christianisme n’est pas une doctrine humaine, mais la vie et la puissance de Dieu. De 1918 à 1926, la tourmente fit plus de martyrs que toutes les persécutions d’autrefois: soixante-dix-huit évêques — dont le «premier-martyr» Vladimir de Kiev, le patriarche Tikhon, Benjamin de Pétrograd, Barsanuphe de Kirillov, Andronique de Perm —, quelque 2 700 prêtres, 2 000 moines et 3 400 moniales, ainsi que des centaines de milliers de laïcs, connus ou inconnus, répondirent à l’invitation du Seigneur: «Reste fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de la vie» (Apoc. 2, 10).
Le saint métropolite Vladimir de Kiev, premier des nouveaux-martyrs russes, naquit en 1848 dans une famille sacerdotale du diocèse de Tambov. Prêtre marié, devenu moine après la mort de son épouse et de son fils, il fut sacré évêque en 1888, se dépensa à Samara au plus fort d’une épidémie de choléra, évangélisa le Caucase, puis fut métropolite de Moscou (1898), où il prit un soin tout particulier de la formation des prêtres et de l’instruction des ouvriers, et fut le père spirituel de la grande-duchesse sainte Élisabeth. Nommé métropolite de Pétrograd en 1912, sa courageuse résistance à l’ingérence de Raspoutine dans les affaires de l’Église lui valut d’être transféré à Kiev. Après la Révolution, réfugié au monastère des Grottes, il continuait de célébrer la divine Liturgie en plein bombardement. Le 25 janvier 1918, un détachement de cinq hommes armés l’appréhenda; le saint les suivit en pleine nuit, chantant et priant aussi calmement que s’il se préparait à la Liturgie, et, parvenu au lieu de l’exécution, il bénit ses bourreaux: «Que Dieu vous pardonne!», avant de tomber fusillé.
Le saint métropolite Benjamin, connu pour son zèle pastoral envers les ouvriers, fut élu au siège de Pétrograd en 1917; il entreprit une réforme des paroisses et s’efforça de tenir l’Église à l’écart de la politique. Lors de la famine de 1921, il n’hésita pas à livrer à l’État les biens de l’Église, à condition qu’ils restent un don délibéré contrôlé par les fidèles; mais sa fermeté contre le mouvement schismatique de l’«Église Vivante» raviva la haine des bolcheviques. Arrêté le 29 mai 1922 avec quatre-vingt-cinq autres clercs et laïcs, il fut jugé devant un tribunal révolutionnaire, tandis qu’une foule de cent mille personnes le soutenait par son silence et sa prière. Réfutant les accusations avec calme, il déclara: «Ce qui me coûte le plus est d’entendre que je suis un ennemi du peuple»; puis: «Quelle que soit votre sentence, je lève les yeux au ciel et, faisant mon signe de Croix, je dis: Gloire à Toi pour tout, Seigneur, mon Dieu!» Condamné à mort avec l’archimandrite Serge et deux prêtres, il fut fusillé le 13 août.
La grande-duchesse sainte Élisabeth, née en 1864, fille du duc de Darmstadt, se convertit du protestantisme à l’Orthodoxie lors de son mariage avec le grand-duc Serge Alexandrovitch. Adonnée dès lors à l’aumône et aux œuvres de charité, elle organisa pendant la guerre russo-japonaise des ambulances et des hôpitaux. Quand son époux fut assassiné par un terroriste (1905), elle accepta le deuil avec résignation, alla visiter l’assassin en prison pour l’exhorter au repentir, demanda sa grâce au tsar et pria pour lui jusqu’à la fin de ses jours. Décidée à se consacrer tout entière à Dieu, elle vendit ses œuvres d’art et fonda à Moscou le monastère de Marthe-et-Marie, voué aux œuvres de miséricorde. Arrêtée au printemps 1918 avec deux moniales, dont sœur Barbara qui voulut partager son sort, elle fut précipitée la nuit du 18 juillet 1918, avec d’autres membres de la famille Romanov, dans une galerie des mines d’Alapaïevsk, où l’on fit éclater des grenades. Retrouvé en octobre après que des chants eurent été entendus sur les lieux, le corps de sainte Élisabeth était demeuré incorrompu; ses reliques, avec celles de sœur Barbara, furent transférées à Jérusalem, en l’église du monastère de Sainte-Marie-Madeleine.