”Cet astre radieux de l’Église s’est levé en Orient, dans la lointaine ville de Nisibe, en Mésopotamie, vers 306. Tout jeune encore, il fut chassé de la maison familiale par son père — qui était prêtre païen — à cause de sa sympathie pour la religion chrétienne, et recueilli par le saint évêque Jacques de Nisibe, qui l’instruisit dans l’amour des vertus et la méditation constante de la parole de Dieu. L’étude de l’Écriture alluma en lui une flamme qui lui fit mépriser les biens et les soucis de ce monde pour élever son âme vers les biens célestes. Il avait une pureté du corps et de l’âme qui dépassait les limites de la nature humaine et lui faisait gouverner en roi tous les mouvements de son cœur, sans laisser surgir une seule pensée mauvaise; à la fin de sa vie, il reconnaissait n’avoir jamais dit de mal de quiconque ni laissé échapper de sa bouche une parole insensée.

Dépouillé de tout comme les Apôtres, luttant le jour contre la faim et la nuit contre le sommeil, il reçut de Dieu le don de la componction et des larmes continuelles à un tel degré qu’il occupe dans le chœur des saints la place privilégiée de «maître de la componction». Par un miracle connu seulement de ceux qui s’offrent tout entiers en holocauste au Seigneur, ses yeux avaient été transformés en deux sources intarissables: ni le jour ni la nuit, ces eaux lumineuses, ce second baptême des larmes, ne cessaient de couler, faisant de son visage un miroir très pur où se reflétait la présence de Dieu. Il pleurait sans cesse sur ses péchés ou sur ceux des hommes, et parfois, méditant les merveilles que Dieu a faites pour nous, ces pleurs se changeaient en larmes de joie. Tel un cercle merveilleux dont on ne discerne ni le commencement ni la fin, les gémissements faisaient naître en lui les larmes, les larmes la prière, la prière la prédication, interrompue à son tour par de nouvelles lamentations; et la lecture de ses discours sur la componction ou de ses descriptions si réalistes du Jugement dernier a, depuis tant de générations, fait couler bien des larmes et ouvert aux pécheurs la voie du repentir.

Vers l’âge de vingt ans, peu après son baptême, il se retira au désert, fuyant le trouble de la ville pour s’entretenir avec Dieu et vivre en compagnie des Anges, allant de lieu en lieu là où le conduisait l’Esprit. C’est ainsi qu’il se rendit en pèlerinage à Édesse; rencontrant en chemin une femme de mauvaise vie, il feignit d’accepter ses propositions et la conduisit en pleine place publique. «Pourquoi m’amènes-tu là? lui dit-elle. N’as-tu pas honte de t’exposer aux regards des hommes?» — «Malheureuse, répondit le saint, tu crains le regard des hommes; pourquoi ne crains-tu pas le regard de Dieu, qui voit tout et qui jugera au dernier jour nos actions et nos pensées les plus secrètes?» Saisie de crainte, la femme se repentit et se laissa conduire vers un lieu favorable à son salut.

Ayant entendu vanter les vertus de saint Basile, Éphrem reçut de Dieu une vision où l’évêque de Césarée lui apparaissait comme une colonne de feu unissant la terre au ciel; il partit aussitôt pour la Cappadoce et arriva à Césarée le jour de la Théophanie, pendant la sainte liturgie. Bien qu’il ne comprît pas le grec, il fut saisi d’admiration en voyant une colombe blanche posée sur l’épaule de Basile lui murmurer à l’oreille des paroles divines; et cette même colombe révéla au grand évêque la présence dans la foule de l’humble ascète. Basile le fit venir, s’entretint avec lui et obtint de Dieu qu’Éphrem se mît soudain à parler grec comme depuis l’enfance, puis l’ordonna diacre. De retour dans sa patrie ravagée par les guerres entre Romains et Perses et par les persécutions, il revint à Nisibe pour secourir ses frères par ses œuvres et ses paroles. Dès l’enfance il avait vu en vision une vigne abondante pousser de sa bouche et remplir toute la terre, où tous les oiseaux du ciel venaient se rassasier sans jamais l’épuiser; et la grâce du Saint-Esprit le remplissait avec une telle profusion que, prêchant au peuple, sa langue ne pouvait suivre les pensées célestes que Dieu lui inspirait, au point qu’il priait ainsi: «Retiens, Seigneur, les flots de ta grâce!» Par humilité, il refusa toujours le sacerdoce et se mit au service de tous comme un véritable diacre, à l’imitation du Christ fait serviteur.

Lorsque Nisibe fut assiégée (338), c’est grâce à sa prière et à celle de saint Jacques que la cité fut délivrée; mais, livrée finalement aux Perses en 363, elle fut désertée par les chrétiens, et Éphrem passa les dix dernières années de sa vie à Édesse, enseignant à la célèbre école dite «des Perses». Il rédigea alors la plus grande partie de ses œuvres admirables, où la connaissance de Dieu et des saints dogmes revêt la splendide parure d’une langue poétique incomparable: on dit qu’il composa en syriaque plus de trois millions de vers — commentaires de l’Écriture, traités contre les hérésies, hymnes sur le Paradis, sur la Virginité, sur la Foi et sur les grandes fêtes —, dont une grande partie est entrée dans les livres liturgiques de langue syriaque, ce qui lui valut les surnoms de «Lyre du Saint-Esprit» et de «Docteur de l’univers». Après avoir organisé les secours lors de la famine de 372, il remit son âme à Dieu en 373, entouré d’une foule de moines accourus de leurs déserts et de leurs grottes; il leur laissa un testament plein d’humilité, les suppliant de ne pas l’honorer par des funérailles brillantes, mais de déposer son corps dans la fosse des étrangers, en lui offrant pour seuls aromates le soutien de leurs prières.