”Comme saint Antoine pour l’Égypte, notre saint Père Euthyme fut le fondateur et le père du grand mouvement monastique qui allait remplir le désert de Palestine. Accordé par Dieu à des parents longtemps stériles, il naquit en 378 à Mélitène, en Petite-Arménie. Ayant perdu son père à trois ans, il fut confié à l’évêque Otréios, qui le baptisa et le fit lecteur de son église; élevé dans la maison épiscopale, il s’enfonçait chaque Carême dans le désert pour y vivre dans le silence, à l’imitation d’Élie et de saint Jean-Baptiste. Ordonné prêtre à dix-neuf ans et nommé supérieur de tous les monastères du diocèse, il s’acquitta de cette charge une dizaine d’années, puis, voyant dans ces honneurs un obstacle à la vertu, il s’enfuit vers Jérusalem et s’établit près de la laure de Pharan, dans une cellule de solitaire, gagnant son pain en tressant des cordes. Il se lia d’une si étroite amitié spirituelle avec son voisin Théoctiste qu’ils n’étaient «qu’une âme en deux corps», Euthyme l’emportant toutefois par la douceur et l’humilité.
Chaque Carême, les deux ascètes gagnaient le grand désert de Koutila, vers la mer Morte. Conduits un jour par Dieu jusqu’à une grotte admirable, suspendue au flanc d’un précipice, ils en firent une église par leurs hymnes et leurs prières; découverts par des bergers, ils virent affluer les moines de Pharan. Comme Euthyme voulait demeurer libre de tout attachement, il fonda au pied de la falaise un cénobion dirigé par Théoctiste, tandis que lui-même restait solitaire toute la semaine dans la grotte-oratoire, n’assurant la direction des frères que le samedi et le dimanche, lors de la vigile et de la divine Liturgie.
Progressant sans cesse dans la conversation intime avec Dieu, il reçut le pouvoir des miracles. En 420, il guérit d’un signe de Croix le fils du chef d’une bande de Sarrasins venu le trouver à la suite d’une vision; émerveillés, les barbares demandèrent le baptême, et leur chef, devenu «Pierre», se fit ardent missionnaire auprès des nomades de Palestine. Sa renommée attirant des foules de malades qui troublaient sa retraite, Euthyme s’enfuit au désert plus profond de Rouba avec le seul Domitien, fonda divers monastères, puis revint s’installer dans une grotte près de Théoctiste. Pierre lui amenait sans cesse de nouveaux Sarrasins à baptiser, dont le campement devint un évêché; et Dieu finit par lui ordonner, dans une vision, de recevoir lui-même des disciples et de fonder une laure sur le modèle de Pharan.
L’église de la laure fut consacrée en 428 par l’archevêque saint Juvénal. Lorsque saint Euthyme célébrait la divine Liturgie, un feu venu du ciel se déployait au-dessus de l’autel et le recouvrait, lui et son diacre Domitien, comme un voile; l’œil de l’intelligence illuminé, il discernait ceux qui s’approchaient dignement de la communion comme les secrets des cœurs, et prophétisait l’avenir. Malgré la grande pauvreté de la laure, il se montrait hospitalier envers tous: un jour, il fit par sa prière se remplir de pains le cellier vide pour nourrir quatre cents pèlerins venus d’Arménie, et la réserve ne se désemplit pas de trois mois. À ses miracles il joignait toujours l’enseignement sur l’obéissance, la persévérance et la pénitence, pour l’édification de ses disciples et du peuple.
Dans les temps troublés qui s’écoulèrent entre le concile d’Éphèse (431) et celui de Chalcédoine (451), saint Euthyme fut pour les fidèles un critère sûr de vérité et une colonne d’orthodoxie. Après Chalcédoine, l’imposteur Théodose s’empara vingt mois du trône de Jérusalem et entraîna la plupart des moines de Palestine dans le parti monophysite; Euthyme et ses disciples restèrent seuls à soutenir la vraie foi, jusqu’à ce que, peu à peu, les plus éminents se rangeassent derrière lui, car l’éclat de sa sainteté prouvait la vérité de sa doctrine. L’impératrice Eudocie elle-même, un temps séduite par les monophysites, fut ramenée à l’Orthodoxie par saint Syméon le Stylite, qui lui fit dire: «Pourquoi chercher l’eau au loin, quand tu as près de toi la source? Tu as l’homme-de-Dieu Euthyme: suis ses enseignements et tu seras sauvée!» Elle se fit alors construire une tour près de la laure, revint fermement à la Foi et couvrit la Palestine de donations.
Il guida vers le Royaume des Cieux quantité de disciples, parmi lesquels les plus grandes figures monastiques de l’époque: saints Sabas, Cyriaque et Gérasime. À quatre-vingt-dix ans, il descendit visiter Théoctiste juste à temps pour célébrer ses funérailles. Connaissant à l’avance le jour de sa mort, il réunit ses disciples pour un ultime enseignement: «Gardez toujours, comme principe et comme fin de toute bonne œuvre, la charité sincère, qui est le lien de la perfection. Toute vertu se fortifie par la charité et l’humilité; mais la charité l’emporte sur l’humilité, car c’est par charité que le Verbe de Dieu s’est humilié en se faisant pareil à nous». Après leur avoir fait élire son successeur et leur avoir prédit la mort prochaine de Domitien, il s’endormit en paix le 20 janvier 473, le visage serein et tout blanc, plus angélique que terrestre; Domitien, son disciple depuis cinquante ans, le suivit quelques jours plus tard. Toute l’Église le vénéra aussitôt comme l’un de ses plus grands Pères: solitaire toute sa vie, il n’avait jamais cessé d’être le soutien de la Foi, le missionnaire et le législateur de la vie monastique.
