”Abba Isaac, le prince des solitaires et le grand docteur de la vie mystique, naquit dans la première moitié du VIIe siècle au Bet Katrayè, région voisine du golfe Persique. Entré jeune avec son frère à la laure de Saint-Matthieu, il se retira ensuite dans le silence du désert, purifiant son intelligence par le jeûne, les veilles, les larmes et la prière. Sa renommée parvint jusqu’à Ninive, dont les fidèles persuadèrent le Catholicos de l’ordonner évêque; mais au bout de cinq mois seulement, deux plaideurs venus lui demander d’arbitrer leur différend repoussèrent ses conseils en lui disant: «Laisse ton Évangile en dehors de cette affaire!» — «S’ils ne veulent pas se soumettre aux commandements de Notre Seigneur, répondit l’homme de Dieu, qu’ont-ils besoin de moi?» Il regagna le désert, vécut dans les montagnes du Kurdistan, puis au monastère de Rabban Shabour, où il étudiait l’Écriture avec tant de ferveur et de larmes qu’il en perdit la vue. Brûlant d’amour pour ses frères, il se résolut à mettre par écrit ce que la solitude et la contemplation lui avaient enseigné: «Bien-aimés, disait-il, je suis fou, je ne supporte pas de garder le mystère dans le silence; mais je perds la raison pour le bien de mes frères».
Selon saint Isaac, la première étape de notre libération de l’esclavage des passions est la foi. Par elle, l’homme s’éveille du sommeil et se met à l’œuvre par la retraite, le jeûne, la vigilance, la méditation de l’Écriture et la prière; et, accompagnée de ces œuvres saintes, la foi lui permet d’entrer en lui-même et de trouver dans son cœur la porte du ciel: «Efforce-toi d’entrer dans la chambre au trésor de ton cœur, et tu verras le trésor du ciel, car l’un et l’autre ne font qu’un, et qui entre dans l’un contemple les deux (…). Trouve la paix en toi, et le ciel et la terre te combleront de paix».
Embrassant la vie hésychaste et le silence — qui est «le mystère du siècle à venir» —, le moine voit peu à peu surgir en lui, sans effort, des merveilles que l’esprit humain ne peut concevoir, et progresse dans l’humilité, cette vertu qui est la «parure de la Divinité», dont s’est revêtu le Verbe de Dieu pour se faire homme. «Nul ne peut haïr l’humble, écrit-il, ni le blesser par ses paroles, ni le mépriser. La création entière, le voyant revêtu de la ressemblance de son Créateur, le révère en silence. S’il s’approche des fauves, leur sauvagerie s’apaise et ils viennent lécher ses mains et ses pieds, car ils ont senti émaner de lui le parfum qu’exhalait Adam avant la transgression; et, à toute heure, l’humble embrasse le sein de Jésus». L’humilité englobe toutes les vertus et nous donne la pureté qui fait regarder tous les hommes comme bons et innocents.
Progressant ainsi, l’hésychaste fait l’expérience des degrés successifs de la prière, qui conduisent de la douloureuse prière du repentir aux larmes volontaires, puis aux larmes spontanées et continuelles qui purifient et illuminent l’intelligence et l’amènent à la prière pure; et lorsqu’il l’a atteinte, son esprit peut être ravi par la grâce de Dieu dans un état au-delà de la prière, où il voit Dieu et entre dans son Royaume. Le fruit et la fin de la prière, selon saint Isaac, est l’union avec Dieu dans la charité, qui fait de l’homme purifié une image vivante de la miséricorde divine: «Le cœur compatissant, c’est un cœur qui brûle pour toute la création, pour les hommes, pour les oiseaux, pour les bêtes, pour les démons, pour toute créature (…). C’est pourquoi il prie en larmes à toute heure, même pour les ennemis de la vérité et pour ceux qui lui nuisent, et, dans l’immense compassion qui s’élève sans mesure en son cœur à l’image de Dieu, il prie même pour les serpents». Le livre de saint Isaac est, avec l’Échelle de saint Jean Climaque, le guide indispensable de toute âme orthodoxe en marche vers Dieu.