”Notre saint Père Eustrate naquit à Tarsia, bourgade située dans le thème des Optimates (Bithynie), et reçut de ses parents une pieuse éducation. Parvenu à l’âge de vingt ans, brûlant d’amour pour Dieu et d’ardeur pour lui consacrer toute sa vie, il gagna le monastère des Agaures, tout près de la ville de Prousse, où ses deux oncles maternels, Basile et Grégoire l’higoumène, brillaient dans l’ascèse et la vertu. Grégoire avertit le jeune homme que la vie des moines est une violence continue faite à la nature, qu’elle exige non seulement le zèle de la jeunesse mais aussi la persévérance et la vaillance dans les combats continuels contre les passions et les démons. Tombant en larmes aux pieds de son oncle, Eustrate lui dit: «Bien que je sois indigne d’une telle vocation, Dieu m’a cependant appelé… Dieu qui m’a conduit jusqu’ici me donnera la force de triompher de toutes les épreuves». Devant son insistance, Grégoire le reçut avec joie, le tonsura et le revêtit de l’habit monastique. Le jeune novice se consacrait à l’obéissance et au service des frères avec humilité d’esprit, rejetant complètement sa volonté propre et révélant toute pensée à son père spirituel par la confession. Dépouillé de tout bien matériel, il ne possédait qu’un manteau de laine et de crin, sur lequel il s’étendait, à même la terre, pour prendre un peu de repos. Gardant ainsi une vigilance constante, de jour et de nuit tendu vers Dieu, il fit de rapides progrès, fut ordonné prêtre et, après le décès de Grégoire et de son successeur Eustathe, cousin du saint, il fut placé par les frères à la tête de la communauté.
En ce temps-là (813) Léon l’Arménien, fort de sa victoire sur les Bulgares, s’empara du trône de Constantinople et réanima la persécution contre les saintes images. Abandonnant leurs demeures et leurs monastères, tous les chrétiens fidèles, et en particulier les moines, durent chercher refuge dans les montagnes, les déserts ou partir pour de lointains exils. Lorsqu’il ne pouvait s’isoler dans quelque grotte du mont Olympe, saint Eustrate trouvait refuge chez les ermites célèbres du temps, en particulier chez son ami saint Joannice le Grand (mémoire le 4 novembre). Après un passage à Constantinople, où il fut emprisonné et souffrit avec tant d’autres les mauvais traitements des persécuteurs, il retourna dans sa patrie, mais il ne put rassembler ses moines dispersés et reprendre la direction de son monastère qu’après la restauration de l’Orthodoxie (842).
Saint Eustrate était un exemple vivant de toutes les vertus monastiques. Le jour il se dépensait infatigablement avec les frères dans les travaux manuels, et il passait la plus grande partie de la nuit en prière et en prosternations. Pendant l’office du matin, il se tenait debout dans le sanctuaire et du début à la fin répétait en lui-même avec ardeur: «Seigneur aie pitié!» Il rendait souvent visite aux dépendances du monastère pour encourager les frères, et sur le chemin n’hésitait pas à céder son manteau à un mendiant ou son cheval à un soldat qui avait égaré sa monture. Une autre fois, il fit don du seul bœuf du monastère à un paysan réduit à la misère par la perte du sien. Un jour, il rencontra sur la route un homme qui, désespérant de ses nombreux péchés, s’apprêtait à se donner la mort. Saint Eustrate lui prit alors la main, la plaça sur sa propre nuque et lui dit: «Que le poids de tes péchés repose désormais sur moi, mon enfant. Au jour du Jugement c’est moi qui en rendrai compte pour toi. Quant à toi, il ne te reste plus qu’à jeter cette corde et à espérer en Dieu». Par sa prière, saint Eustrate guérit des malades, redonna la vie à des morts, éteignit un incendie et accomplit quantité d’autres miracles. Sentant enfin sa fin approcher, il rassembla les frères pour une dernière exhortation, les pressa de mettre toute leur force à l’acquisition des biens éternels dans la fidélité à la sainte tradition; puis, élevant les mains et les yeux vers le ciel, il remit son âme au Seigneur. Il était âgé de 95 ans et avait passé plus de soixante-quinze années dans le monachisme.