”Saint Agathon («bon») se retira au désert de Scété, vers 364, pour mener la vie érémitique, mais ses rapides progrès dans la vertu lui acquirent bientôt une grande renommée parmi les habitants du désert. Nombreux étaient ceux qui venaient lui demander conseil ou qui devenaient ses disciples; c’est pourquoi la tradition nous a transmis de nombreuses et admirables sentences de cet Abba. Fort sage et éclairé par la grâce du discernement spirituel, saint Agathon pratiquait avec austérité jeûnes et mortifications de la chair, et vivait dans un grand dépouillement de tout bien matériel et de tout confort; mais sans toutefois dépasser jamais une juste modération; plus qu’aux labeurs du corps, il portait en effet son soin à l’observation des commandements de Dieu et de la charité envers le prochain. Quand il allait vendre les produits de son travail manuel (paniers tressés) à Alexandrie, il disait en un mot le prix usuel, plus bas que la valeur réelle, et acceptait sans compter ni marchander ce qu’on voulait lui donner. Toujours empressé pour le service de ses voisins et l’accueil des visiteurs, il donnait tout ce qu’il possédait et brûlait d’une si grande charité qu’il allait jusqu’à souhaiter pouvoir échanger son corps avec celui d’un lépreux. Trouvant un jour sur son chemin un étranger pauvre et malade, touché de compassion, il loua une chambre pour lui dans une auberge de la ville, se mit au travail pour l’assister et ne regagna son désert qu’au bout de quatre mois, lorsque le malade fut guéri.
Pendant trois années saint Agathon garda un caillou dans la bouche afin d’apprendre à garder le silence. Il atteignit par de tels combats une si haute impassibilité qu’il restait imperturbable, comme une colonne de pierre, en recevant les injures ou les louanges. Il enseignait à ses disciples à se garder de la familiarité, comme de la source de tous les péchés, et à se considérer toute leur vie comme des étrangers dans le lieu de leur renoncement. Un jour, des frères voulurent éprouver son humilité et sa célèbre placidité. Ils le traitèrent successivement de débauché, d’orgueilleux, de bavard. À chaque fois l’ancien s’inclinait en disant: «Oui, je suis bien ainsi»; mais quand ils l’accusèrent d’être hérétique, il répondit: «Non, je ne suis pas hérétique!» Comme on lui demandait pourquoi il n’avait refusé que ce dernier grief, il dit: «Les premières accusations je me les fais à moi-même, car cela est utile à mon âme. Mais l’hérésie c’est la séparation de Dieu, et je ne veux pas être séparé de Dieu».
Sur le point de mourir, Abba Agathon demeura trois jours les yeux fixes et grands ouverts. «Où es-tu, Père?» lui demandèrent les frères. Il répondit: «Je me tiens devant le tribunal de Dieu». — «Ne crains-tu pas?» Il répondit: «Jusqu’ici, j’ai fait tout mon possible pour garder les commandements de Dieu; mais je suis homme, comment saurais-je si mes œuvres ont été agréables à Dieu?» — «N’as-tu donc pas confiance dans les œuvres que tu as faites selon Dieu?» — «Je n’aurai confiance, reprit l’ancien, que lorsque j’aurai rencontré Dieu. Autre est, en effet, le jugement de Dieu et autre celui des hommes». Comme ils voulaient encore l’interroger, il leur dit: «Faites-moi la charité, ne me parlez plus, car je n’ai plus de loisir». Et, partant comme quelqu’un qui salue ses amis les plus chers, il mourut dans la joie.