⇐ Table des matières

La familiarité chasse le respect

Géronda, d’où provient la familiarité?
— Du Paris familier1 ! La familiarité est de l’insolence et elle chasse la crainte de Dieu, tout comme la fumée chasse les abeilles de la ruche.
— Géronda, comment puis-je faire pour éviter la familiarité?
— Tu dois te sentir inférieure à tous. Cela exige beaucoup d’humilité. Étant la plus jeune, il faut te comporter avec respect et révérence envers toutes les sœurs. Tu dois exprimer humblement ta pensée sans donner l’impression que tu sais tout. Dieu t’accordera alors Sa Grâce et tu progresseras au plan spirituel. La familiarité est le plus grand ennemi du novice, car elle chasse le respect. A la familiarité succède la rébellion, vient ensuite l’insensibilité spirituelle, puis l’indifférence pour les péchés véniels auxquels on s’habitue et que l’on finit par considérer comme naturels. Au fond de l’âme, cependant, ne réside aucune paix, mais seulement l’angoisse. L’homme ne peut pas comprendre ce

. Le Géronda fait ici un jeu de mot entre les mots grecs «parissia» (παρρησία), qui signifie familiarité, et «Parissi» (Παρίσι), qui désigne la ville de Paris.

qu’il éprouve, car son cœur est rempli de boue et ne ressent pas les coups qu’il donne.
— Géronda, quel lien existe-t-il entre la simplicité et la familiarité?
— La simplicité est une chose, la familiarité en est une autre. La simplicité a en elle du respect et quelque chose d’enfantin, la familiarité de l’effronterie.
La franchise peut souvent être empreinte d’insolence. Au sein de la franchise et d’une soi-disant simplicité se niche souvent, si l’on n’y prend garde, une insolence extrême. L’on affirme par exemple: «Moi, je suis franc de caractère» ou bien «Moi, je suis simple», et l’on parle avec insolence sans s’en rendre compte. Une chose est la simplicité, une autre l’insolence.
— Géronda, qu’est-ce que la timidité spirituelle?
— La timidité spirituelle est la crainte de Dieu, au bon sens du terme. Cette crainte, cette retenue apporte la joie, et du cœur s’écoule du miel: un miel spirituel! Considère un petit enfant timide: il respecte son père, se tient sage et, par timidité, n’ose pas même regarder son père. Il rougit en lui demandant quelque chose. Un tel enfant est digne d’être placé sur l’iconostase. Un autre se dira en revanche: «C’est mon père», et le voici qui s’étire avec indolence et effronterie devant son père. Et lorsqu’il veut quelque chose, il exige que l’on la lui donne, tape des pieds, menace.
Dans une famille où règne l’harmonie, les enfants agissent en toute liberté. Le respect s’impose de lui-même sans que les enfants vivent dans la contrainte: il n’est pas question de discipline militaire. Les enfants tirent leur joie de leur père, de leur mère, et les parents tirent leur joie de leurs enfants. «L’amour ne connaît pas la honte», dit Abba Isaac2 . Cet amour a en lui de l’audace, au bon sens du terme. Il a en lui de la révérence, du respect, il vainc la crainte. Un

2. Cf. ABBA ISAAC, op. cit.. Discours 58, p. 313.

enfant effarouché, qui ne possède pas la véritable timidité, hésite et craint. Un autre, qui est timide, mais qui possède la véritable timidité — la timidité spirituelle — ne craint jamais. Cette timidité spirituelle est porteuse de joie. Un petit enfant, par exemple, aime son père et sa mère dans un sentiment de familiarité, pour ainsi dire, et ne craint pas d’être battu; il osera s’emparer du chapeau de son père, même si celui-ci est officier, pour le jeter en l’air. Il possède la bonne simplicité, il n’a pas d’insolence. Il faut bien distinguer la simplicité de l’insolence. Si le respect, la timidité viennent à manquer, on aboutit à la familiarité et à l’insolence. Une jeune fille allongée criera, par exemple, à sa mère: «Maman, apporte-moi un verre d’eau! Et surtout qu’elle soit froide!… Ah! Cette eau n’est pas froide. Ne t’ai-je pas dit de m’apporter un verre d’eau froide!».
Les choses commencent ainsi et on aboutit ensuite aux propos de ce genre: «Pourquoi la femme devrait-elle craindre son mari?»3 . La crainte a en elle de l’amour, et l’amour a en lui de la crainte. J’aime déjà ce que je crains, et je respecte ce que j’aime. La femme doit respecter son mari. L’homme doit aimer sa femme. Mais aujourd’hui on met tout au même niveau et les familles se désintègrent, car elles prennent l’Évangile à l’envers. Le mari affirme: «La femme doit obéir à son mari». Mais qui n’a pas d’amour ne pourra pas même forcer un chat à lui obéir! Si tu n’as pas d’amour, l’autre le comprend, et tu ne pourras pas même lui demander de t’apporter un verre d’eau. Celui qui respecte autrui, se respecte lui-même, mais il ne tient pas compte de sa personne. Le respect d’autrui renferme l’abnégation de soi. Au contraire, celui qui est préoccupé de sa petite personne ignore l’abnégation de soi.
3. Voir Ep 5, 33.
4.

Respect envers les aînés
— Géronda, je parle souvent mal aux sœurs plus âgées. Je comprends ma faute et la confesse.
— Puisque tu comprends ta faute et la confesses, tu seras petit à petit dégoûtée de toi-même, au bon sens du terme, et tu t’humilieras; la Grâce viendra alors sur toi et cette mauvaise habitude disparaîtra.
— Géronda, il m’arrive de plaisanter et de taquiner les sœurs par amour, mais je redoute la familiarité.
— Toi, une jeune sœur, cela ne convient pas! Dans une famille, ce sont d’ordinaire les aînés qui taquinent les plus jeunes et jouent avec eux, et non l’inverse. C’est ainsi d’ailleurs qu’ils se font plaisir mutuellement. Il ne convient pas qu’un enfant aille taquiner son grand-père ou sa grand- mère. Peux-tu imaginer qu’un petit enfant aille sans plus de façons chatouiller son père sous le menton? Autre chose est qu’un aîné taquine un petit, que le petit en éprouve de la joie et se comporte avec une sainte liberté. L’aîné se fait petit, et les deux se réjouissent ensemble.
— Géronda, lorsque j’expose mon avis à une sœur plus âgée, que je relève quelque chose qui me semble erroné, et qu’elle le conteste, me faut-il me ranger à son avis?
— Non, s’il s’agit de compromis avec le mal. Tu dois dire ce qui te semble juste, mais le dire avec tact: «Peut-être conviendrait-il d’agir ainsi? Je te confie cela comme une simple pensée». Ou encore: «Cette pensée m’est venue». Tu deviens alors comme un aimant qui attire la Grâce. Certains exposent leur avis avec effronterie, non par mauvaise intention, mais par habitude. Quoi qu’il en soit, le respect envers les aînés s’impose. L’aîné a, d’une certaine façon, besoin de ce respect. Il peut avoir ses défauts, mais il a aussi ses qualités: il a de l’expérience. Quant à toi, lorsqu’on t’interroge, expose ton avis avec humilité et respect sans être pour autant persuadée intérieurement qu’il en est exac-

terrien! comme tu le penses, car l’autre sœur peut savoir certaines choses que tu ignores ou qui ne te sont pas venues à l’esprit. Si une jeune sœur participe à une conversation sur un sujet particulier et estime que son avis est meilleur, elle devrait, si son interlocutrice est de son âge, s’exprimer ainsi: «Cette idée m’est venue». En revanche, si la conversation a lieu avec une sœur âgée, une ancienne, elle devrait avouer humblement: «Une pensée orgueilleuse m’a traversé l’esprit». Et même si sa pensée est juste, ce serait de l’insolence de l’exprimer si elle n’a pas de responsabilité dans le domaine.
— Lorsque vous dites une «ancienne», entendez-vous plus ancienne par l’âge ou dans la vie monastique?
— Surtout par l’âge. Car, vois-tu, une sœur qui a atteint un état spirituel avancé respecte spontanément une sœur plus âgée.
— Géronda, est-il naturel que l’on respecte davantage une sœur plus jeune, mais plus avancée spirituellement qu’une sœur plus âgée, mais moins avancée au plan spirituel?
— Non, il n’est pas juste d’entrer dans ce raisonnement. Quel que soit l’état spirituel de la sœur âgée, tu dois la respecter à cause de ses années. Tu respecteras ainsi la sœur âgée pour ses années et la sœur plus jeune pour sa piété. Lorsqu’existe le respect mutuel, la jeune sœur respecte l’ancienne, et l’ancienne la jeune. Au sein du respect, il y a l’amour. L’Apôtre Paul dit: «Rendez à tous ce qui leur est dû: l’impôt à qui vous devez l’impôt, l’honneur à qui vous devez l’honneur»4 .
— Est-il mauvais que les jeunes sœurs fassent des remontrances aux sœurs plus âgées?
— C’est malheureusement l’habitude de la nouvelle génération! L’Écriture dit pourtant: «Reprends ton frère»5 et non pas: «Reprends ton père!». Sans même s’en rendre compte,

4 Rm 13. 7.
5. Cf. Mt18, 15.

les jeunes d’aujourd’hui disent leur mot sur tout, comme ils font preuve d’esprit d’opposition. Cette attitude leur semble naturelle. Ils parlent avec insolence et se justifient: «J’ai dit cela en toute simplicité!». Ils ont été influencés par l’esprit de dévergondage qui règne dans le monde, un état d’esprit qui ne respecte rien. Ils se conduisent sans aucun respect envers leurs aînés et ne comprennent pas qu’ils se conduisent mal. Pour avoir soi-disant de la personnalité, ils considèrent le respect envers les aînés comme une chose dépassée: qu’attendre dans ces conditions de leur part? Il faut y prendre garde. L’esprit du monde actuel, les courants contemporains prônent: «N’écoutez pas vos parents ni vos instituteurs…». C’est pourquoi les petits enfants sont pires que dans le passé. Ceux qui subissent le plus grand dommage sont les enfants dont les parents ne perçoivent pas combien ils leur nuisent en les admirant et les louant quand ils les entendent parler avec insolence.
Deux cousins, âgés de huit ou neuf ans, étaient venus un jour à mon ermitage en compagnie de leurs pères. Je plaçai l’un à ma droite, l’autre à ma gauche. Un peintre de ma connaissance, un jeune homme très gentil, se trouvait là, lui aussi. Artiste de talent, en deux trois coups de crayon, il pouvait exécuter un portrait. «Denis, lui dis-je, fais donc le portrait des enfants assis ainsi à mes côtés! — Je vais essayer, on va voir ce qui en sortira, car les enfants remuent», répondit-il. Il prit une feuille de papier et se mit à dessiner. L’un des gosses lui lance alors devant tout le monde: «On va voir ce que tu es capable de faire, taré!». Le jeune peintre ne se troubla pas. «Tels sont les enfants aujourd’hui, mon Père! me dit-il», et il continua à dessiner. Moi, le sang me monta à la tête. Le père de l’enfant, lui. n’accorda aucune signification à l’incident, comme si de rien n’était! Parler ainsi à un homme de trente ans qui prend le temps de faire ton portrait! Cette attitude renferme insolence, irrespect, et maintes autres choses! C’est terrible! Supposons qu’un tel

gosse désire plus tard devenir moine. Quel travail en perspective pour en faire un bon moine! Lorsque les mères de famille ne veillent pas sur leurs enfants, ces derniers sont moralement détruits. Les mères établissent le fondement de l’éducation. Si récemment la situation a pu se transformer en Russie, c’est parce que les mères de famille gardèrent secrètement la foi et la piété, et elles apportèrent ainsi une grande aide à leurs enfants. Heureusement qu’existe un peu de levain spirituel dans des familles chrétiennes, car sinon nous serions perdus.
— Géronda, si ces enfants qui grandissent si mal élevés veulent ultérieurement changer ou devenir moines, le pourront-ils?
— S’ils reconnaissent qu’ils se sont mal comportés dans leur enfance, le Christ les aidera. En d’autres termes, quand une inquiétude salutaire s’empare de l’homme, tout s’arrange. Mais s’ils croient avoir toujours raison et disent, par exemple, de l’Higoumène* de leur monastère: «Quel dictateur avons-nous là? Comment admettre de telles paroles de nos jours?», comment pourront-ils se corriger? Certains moines en arrivent à proférer de telles sottises.
Petit à petit, le respect se perd totalement. Des jeunes gens viennent à ma kalyva* et la plupart se tiennent assis, une jambe croisée sur l’autre, alors même que des vieillards n’ont pas de place pour s’asseoir. D’autres, alors qu’ils voient que les rondins sont un peu plus loin, ont la paresse de faire deux pas pour les apporter et pouvoir s’asseoir. Je dois, moi, aller les chercher pour eux! Et bien qu’ils me voient les porter, ils ne s’approchent pas pour les prendre. Ils veulent boire de l’eau et ne vont pas se servir eux-mêmes. Je dois, moi, leur apporter un second gobelet! Non vraiment, je suis frappé d’une telle attitude. D’autres viennent en groupe à l’ermitage, une trentaine de gars bien bâtis… Ils me voient porter une grosse boîte de loukoums et un bidon d’eau, apporter également les gobelets pour

les servir; ils me voient traîner la jambe, mais personne ne se lève pour m’aider, sauf un général de brigade qui a connu le feu. Ils pensent que venir à l’ermitage est comme aller au restaurant et à l’hôtel, où le garçon vient servir. A l’ermitage aussi, le garçon viendra servir! Cinq ou six fois, j’ai fait ceci; j’ai pris la peine de leur apporter l’eau et je l’ai déversée à terre devant eux. Puis, je leur ai dit: «Je peux, certes, vous apporter l’eau, les gars, mais cela ne vous avance pas!».
Dans les autobus urbains, on voit de jeunes enfants assis et des vieillards se tenir debout ou pire encore, de tout jeunes gens assis une jambe croisée sur l’autre et des adultes se lever pour donner leur place à un vieillard. Les jeunes ne cèdent pas la leur. «J’ai payé ma place!», disent- ils, et ils s’assoient sans tenir compte de quiconque. Quel esprit différent régnait autrefois! Les femmes étaient assises de part et d’autre des rues, mais lorsque passait un prêtre ou un vieillard, elles se levaient et enseignaient à leurs enfants à faire de même.
Je suis souvent indigné… quand je vois, par exemple, de ces jeunes couper la parole avec insolence à des personnes d’un certain âge, des personnes sérieuses ayant des diplômes ou des responsabilités, et cela pour proférer des sottises en croyant avoir fait de la sorte un exploit. Je leur fais signe de se taire, en vain! 11 faut les ridiculiser pour les faire se taire. Impossible autrement! Dans aucun Patericon n’est écrit que les jeunes doivent parler ainsi. Le recueil des Sentences des Pères du désert rappelle: «Tel Ancien a dit», et non pas «Tel jeune a dit». Jadis, les jeunes gens ne prenaient pas la parole en présence des aînés et ils se contentaient de garder le silence. Ils ne s’asseyaient pas non plus là où s’asseyaient les aînés. Ils avaient de la timidité, de la piété, rougissaient en parlant à un aîné. Si un enfant parlait mal à ses parents, la honte l’empêchait de sortir au marché. A la Sainte-Montagne, quiconque n’avait pas encore une

barbe blanche n’osait pas aller au chœur pour psalmodier. Aujourd’hui, en revanche, on voit novices et postulants se rassembler au chœur… En fin de compte, qu’ils apprennent, au moins, à s’y tenir avec respect et piété!
Il n’est pas rare d’entendre un étudiant de l’Athoniade s’adresser au recteur, lequel est, de plus, évêque, en ces termes: «Monseigneur le recteur, nous parlerons d’égal à égal!». Oui, on en arrive là! Et le pire est que cet étudiant ne saisit pas l’aberration de ses propos, mais s’exclame avec surprise: «Qu’ai-je dit de mal? Je ne le vois pas!». Au lieu de demander avec humilité: «Pardonnez-moi, Monseigneur, ai-je la bénédiction d’exprimer une pensée, même si c’est une sottise?», le jeune homme annonce la couleur: «Vous avez votre opinion et, moi aussi, j’ai la mienne!». Comprenez- vous? Cet esprit d’insolence a pénétré, hélas, la vie spirituelle et le monachisme également. On entend des novices se plaindre ainsi: «Je l’ai dit au Géronda, je le lui ai dit à maintes reprises, mais il ne me comprend pas!». Si je leur fais observer: «Bien, comment oses-tu employer l’expression “à maintes reprises”? C’est comme si tu disais: ‘‘Le Géronda ne s’est pas corrigé!”», ils répondent: «Pourquoi? Ne puis-je pas exprimer mon avis?». De tels propos me font bondir. Et ils vous demandent ensuite: «T’ai-je fait de la peine? Pardonne-moi!». Oui, je leur pardonne non pas les paroles qu’ils ont dites, mais de m’avoir fait monter le sang à la tête!

On en arrive à juger Dieu

— Géronda, cette tendance à juger de tous et de tout existe-t-elle seulement parmi la nouvelle génération ou en était-il de même par le passé?
-Non, les jeunes n’étaient pas ainsi jadis. C’est là l’esprit de l’époque contemporaine. Aujourd’hui, il ne suffit pas aux jeunes gens de juger les laïcs, les hommes politiques

et les clercs, mais ils jugent aussi les saints et ils en arrivent à juger Dieu. On peut entendre un jeune homme s’exclamer, par exemple: «Dans ce domaine. Dieu aurait dû agir ainsi. Il n’a pas bien agi! Dieu n’aurait pas dû faire cela!». Entends celle-là! «Toi, mon enfant, tu vas dire à Dieu ce qu’il doit faire? — Eh bien, quoi? J’ai expose mon opinion», vous répond-il, sans saisir l’insolence de ses paroles. L’esprit du monde a détruit beaucoup de valeurs. Le mal se développe, progresse, et on en arrive vite au blasphème. On juge Dieu et il ne vient pas à l’esprit qu’une telle attitude est l’équivalent d’un blasphème. Certains, de haute taille, ont une haute idée d’eux-mêmes et, s’ils ont, en plus, l’esprit critique, ils commencent: «Un tel est moins que rien, celui-là marche de travers, l’autre fait ainsi», et ils n’ont de respect pour personne.
Un jeune gars vint un jour à ma kalyva et me dit: «Dieu n’aurait pas dû faire cela de la sorte! — Toi, lui répliquai-je, peux-tu faire tenir une pierre en l’air? Ces étoiles que tu vois ne sont pas des vers qui luisent. Ce sont des masses prodigieuses qui se meuvent à une vitesse vertigineuse et se maintiennent dans l’atmosphère sans se heurter les unes les autres». Mais il insistait: «Selon moi, cela n’aurait pas dû se passer ainsi!». Entends ce propos! Nous aussi, allons- nous juger Dieu? La raison est intervenue et la confiance en Dieu a disparu. Si on ose faire quelque réprimande, on se voit répondre: «Pardonne-moi, j’ai exprimé mon opinion. N’ai-je pas le droit de dire mon avis?». Dieu en entend de belles de notre part! Heureusement qu’il ne prend pas à la lettre ce que nous disons!
Il est rapporté dans l’Ancien Testament que Dieu avait dit aux Israélites6 : «Chassez complètement les Cananéens du pays!». Pour que Dieu donne un tel ordre, c’est qu’il devait avoir ses raisons! Pourtant les Israélites se dirent: «Ce
6. Voir Dt 7, 2 sq.

n’est pas charitable. Laissons-les vivre, ne les exterminons pas!». Mais ultérieurement ils se laissèrent entraîner par l’immoralité, l’idolâtrie, et sacrifièrent leurs enfants aux idoles, comme le dit le psaume7 . Quoi que Dieu fasse, Il en sait le pourquoi. Certains demandent avec insolence: «Pourquoi Dieu a-t-Il créé l’Enfer?». On commence à juger et, à partir de là, on n’est pas dans un état spirituel, on ne dispose pas d’un peu de Grâce divine pour saisir les choses un peu plus en profondeur et comprendre pour quelle raison Dieu a fait comme ceci plutôt que comme cela. L’interrogation «pourquoi» porte en soi jugement, orgueil, égocentrisme.
— Géronda, certains jeunes posent la question: «Pourquoi fallait-il que le Christ soit crucifié? Dieu n’aurait-il pas pu sauver le monde par un autre moyen?».
— Quand Dieu a sauvé le monde par un tel moyen et que les hommes n’en sont pas émus, que serait-ce s’il l’avait sauvé par un autre moyen! D’autres disent: «Dieu le Père n’a pas souffert. Le Fils s’est sacrifié!». Un père de famille, selon moi, préférerait se sacrifier lui-même plutôt que de sacrifier son enfant. Il est bien plus douloureux pour un père de sacrifier son enfant que de se sacrifier lui-même. Etant donné que de telles personnes ne comprennent pas ce que signifie le mot «amour», que leur dire?
Un tel m’a dit: «Adam avait deux fils, Abel et Caïn. Après la mort d’Abel, où donc fut-il trouvé une femme pour Caïn?». Celui qui lit l’Ancien Testament verra qu’après la naissance de Seth Adam «engendra des fils et des filles»8 . Caïn s’était enfui dans les montagnes après le meurtre de son frère et il ignorait que la femme qu’il avait prise pour épouse était, en fait, sa sœur. Dieu le permit ainsi afin que tous les hommes appartiennent à une seule tribu et que n’existent parmi eux ni haine ni meurtre. Il le permit afin qu’ils se disent: «Nous avons les mêmes parents, Adam et Eve», et que

7. Ps 105, 37: «El ils sacrifièrent leurs fils et leurs filles aux idoles».
8. Gn 5, 4.

soit ainsi freinée la méchanceté humaine. En dépit de cela, voyez quel mal existe aujourd’hui dans le monde!
Que ne dois-je supporter de la part de certains qui viennent à mon ermitage! Je leur dis: «J’ai mal à la tête et je n’ai pas d’aspirine!». Ils repartent ensuite contrariés. Ne comprenant pas ce que je veux dire par ces paroles, ils se plaignent: «Nous avons peiné pour venir le voir, et lui nous dit qu’il a mal à la tcte!». D’autres me proposent: «Veux-tu que nous t’apportions de l’aspirine?».

L’insolence chasse la Grâce divine

Il faut faire preuve de vigilance, car une conduite déréglée et dissipée empêche la Grâce de nous visiter. L’absence de respect est le plus grand obstacle à la venue de la Grâce. Plus les enfants sont indisciplinés, plus la Grâce de Dieu les abandonne. La liberté du monde a chassé non seulement la piété, mais aussi la politesse du monde. Des adolescents viennent à mon ermitage et crient à leur père: «l ié, papa, tu as des cigarettes? Mon paquet est terminé!». Chez qui dans le passé aurait-on rencontré une telle attitude? Si un adolescent fumait, il le faisait en cachette. Mais de nos jours, c’est monnaie courante! Comment par la suite les jeunes gens ne seraient-ils pas totalement dépourvus de la Grâce? On entend des jeunes filles insulter, en présence de leurs parents, leurs frères et sœurs qui vont régulièrement à l’église, et cela en employant des expressions d’une vulgarité écœurante, sans que le père de famille ne fasse aucune observation. En entendant de tels propos, mes cheveux se sont dressés sur ma tête. Une fois seul, j’étais si ému que je me parlai à moi-même.
L’environnement mondain et particulièrement l’esprit mondain des parents détruisent les enfants. L’environnement a une grande influence. Rares sont aujourd’hui les enfants qui ont de la timidité et de la générosité. Cependant, la plupart

275
des enfants agressifs le sont devenus parce qu’ils se comportent avec insolence. De nombreux parents m’amènent leurs enfants et me disent: «Mon Père, mon fils a un démon!». Or je vois que ces enfants ne sont pas possédés par le démon — que Dieu les en garde! Rares sont les enfants possédés par le démon. Le plus grand nombre subit simplement une influence démoniaque extérieure. Je m’explique: le démon leur commande de l’extérieur, il n’est pas en eux, mais, ne serait-ce que de l’extérieur, il fait son travail! Où en chercher la cause? Dans l’insolence. Lorsque des enfants parlent avec insolence à leurs aînés, ils chassent la Grâce de Dieu. Et la Grâce une fois partie, les démons s’approchent: ces enfants deviennent alors agressifs et font des bêtises. Au contraire, les enfants qui ont de la piété et du respect écoutent leurs parents, leurs instituteurs et leurs aînés; ils reçoivent continuellement la Grâce divine et sont bénis par Dieu. La Grâce les couvre de son ombre. Une profonde piété envers Dieu alliée à un profond respect envers les aînés attire la Grâce en abondance, laquelle éclaire les âmes au point de les trahir. La Grâce divine n’approche pas les enfants rebelles: elle va aux enfants généreux, sages et pieux. Les enfants qui ont de la piété et du respect se reconnaissent: leur visage resplendit! Plus ils ont du respect pour leurs parents et en général pour les aînés, plus ils reçoivent la Grâce divine.
En revanche, le gosse qui commence par exiger: «Non, je veux cette chose-là! Non, je veux l’autre!», deviendra vite un rebelle, deviendra comme un démon. Car le diable voulait placer son propre trône sur le trône de Dieu. Vous verrez, tous les enfants qui font leur quatre volontés finissent par devenir des rebelles. S’ils ne se repentent pas pour se libérer de cette mauvaise vague qui les submerge et les entraîne, s’ils continuent à se comporter avec insolence — que Dieu les en garde! — , ils subissent un double abandon. Ils en arrivent alors à blasphémer et sont complètement gouvernés par les esprits mauvais.

«Honore ton père et ta mère»9

Où en sont arrivés les jeunes d’aujourd’hui! Ils ne supportent pas la moindre observation. Comment supporteraient-ils d’être frappés! Ils ne respectent rien, sont pleins d’arrogance et ont les nerfs à fleur de peau! Ils font mauvais usage de leur liberté. Un gosse ose dire à ses parents: «Je vais vous dénoncer à la police!». Récemment, un adolescent de quinze ans, qui avait fait une grosse sottise et auquel son père avait donné une gifle, alla porter plainte, et le père fut condamné. Au moment de la sentence, le père protesta: «Vous commettez une injustice à mon égard, car si je n’avais pas donné alors cette gifle à mon fils, on l’aurait mis en prison. Cela ne vous aurait-il pas fait peine? Moi, cela m’aurait fait peine!». Il empoigna alors son fils, lui donna deux gifles et dit aux jurés: «Jugez-moi pour ces deux gifles, et non pas pour l’autre! Mettez-moi en prison, car j’ai frappé mon fils à dessein!».
Je veux dire que des enfants en arrivent là! C’est le résultat de l’éducation actuelle. Jadis, nos parents nous grondaient, nous donnaient même quelque gifle, sans qu’une mauvaise pensée nous traverse l’esprit. Nous acceptions tout, les coups comme les caresses, sans protester, sans examiner si nous étions un peu ou beaucoup en faute. Nous croyions que les coups aussi étaient pour notre bien. Nous savions que nos parents nous aimaient tout autant quand ils nous comblaient de caresses ou nous embrassaient que quand ils nous donnaient une gifle. Car une gifle ou une caresse ou un baiser des parents, tout cela — comment m’exprimer? — vient par amour! Lorsque des parents frappent leur enfant, le cœur leur fait mal. Lorsque des enfants reçoivent une gifle, la joue leur fait mal. Il n’est pas douteux que la douleur du cœur soit plus forte que celle de la joue.
9. Ex 20, 12.

Quoi que fasse la mère à ses enfants, qu’elle les gronde, qu’elle les frappe ou qu’elle les caresse, tout est fait par amour et provient du même cœur maternel. Si les enfants ne comprennent pas cela et qu’ils parlent avec insolence à leurs parents, s’opposent à eux et s’obstinent dans leur attitude, ils chassent la Grâce divine, et il est naturel qu’ils subissent ensuite l’influence démoniaque correspondante.
— Géronda, n’existe-t-il pas des parents incompétents? — Oui, mais dans ce cas, Dieu viendra en aide aux enfants qui ont de tels parents. Dieu n’est pas injuste. Les poiriers sauvages sont pleins de poires. Sur le chemin qui mène à mon ermitage, il y a un prunier sauvage. On ne voit plus ses feuilles tant l’arbre est plein de fruits: ses branches se cassent sous le poids des prunes! En revanche, les pruniers que l’on traite ne donnent aucun fruit.

Le fossé clés générations

Le monde est devenu une vraie maison de fous. Les petits enfants, qui devraient dormir à la nuit tombante, se couchent à minuit. Ils sont enfermés dans des immeubles, vivent au milieu du béton, et participent aux activités des adultes. Que peuvent faire les enfants? Que peuvent faire les adultes? Des adolescents viennent me trouver et me confient: «Nos parents ne nous comprennent pas!». Les parents viennent à leur tour et se plaignent: «Nos enfants ne nous comprennent pas!». Un abîme s’est creusé entre parents et enfants. Pour qu’il disparaisse, les parents doivent se mettre à la place de leurs enfants et les enfants à la place de leurs parents. Si les enfants ne font pas souffrir leurs parents, eux-mêmes ne souffriront pas plus tard du fait de leurs propres enfants. Au contraire, s’ils n’obéissent pas aujourd’hui et font souffrir leurs parents, leurs propres enfants seront plus tard leur tourment, car les lois spirituelles entreront en vigueur.

— Géronda, certains jeunes disent que l’amour de leurs parents leur a nui.
— Ils se trompent. Lorsqu’un enfant est généreux, l’amour de ses parents ne lui nuit pas. En revanche, s’il utilise à ses fins cet amour, il se détruit lui-même. Si l’amour des parents nuit à l’enfant, c’est que l’enfant est ingrat. Au lieu de remercier Dieu pour ses parents — alors que d’autres sont orphelins — lui est contrarié que ses parents lui manifestent de la tendresse! Que dire! Si un enfant ne reconnaît pas les bienfaits de ses parents et ne les aime pas — des parents qui ont crainte de Dieu -, comment pourrait-il respecter et aimer Dieu, le grand bienfaiteur et Père de tous les hommes — une réalité qu’il lui est bien plus difficile de saisir en son jeune âge?