LIVRE III

LES HOMMES APOSTOLIQUES (Années 100-202)

Années 100 — 158

— Transmission de l’Ordre hiérarchique et de la doctrine dans l’Eglise, depuis la mort des Apôtres.

— Les grands centres apostoliques.

— L’enseignement oral apostolique conservé par tradition.

— Principaux centres de vie chrétienne au début du second siècle.

— Rome et son évêque saint Clément.

— Ouvrages de Clément.

— Saint Hermas et son livre du Pasteur.

— Antioche et son évêque Ignace.

— Lettres d’Ignace ; doctrine qu’il y enseigne : la légitimité de la Hiérarchie ; la conservation du dépôt doctrinal prêché par les Apôtres.

— Notions qu’on y trouve sur les Eglises d’Ephèse, de Magnésie, de Tralles, de Philadelphie, de Rome ; sur l’Eglise de Smyrne et son évêque Polycarpe.

— Influence de Polycarpe dans l’Eglise.

— Sa lettre aux Philippiens.

— Il envoie plusieurs de ses disciples en Occident.

— Eglises de Lyon et de la Grande-Bretagne.

— Caractère asiatique de ces Eglises.

— Première phase de la question pascale.

— Polycarpe à Rome.

— Caractère de ses relations avec Anicet, évêque de Rome.

— Autres hommes apostoliques : Papias et Apollinaire, d’Hiérapolis.

— Méliton, de Sardis, et Onésimos, d’Ephèse.

— Denys, de Corinthe.

— Quadratus, d’Athènes,

— Hégésippe.

 

 

L’Eglise, à la mort des Apôtres, était non-seulement fondée, mais organisée. A sa tête était une hiérarchie composée de trois ordres : l’Episcopat, la Prêtrise et le Diaconat.

Il n’y eut d’interruption ni dans son existence extérieure, ni dans sa doctrine.

On a élevé de nombreux systèmes sur cette assertion

qu’après la mort des Apôtres l’Eglise avait changé ou modifié sa constitution et sa doctrine. Cette assertion est dénuée de preuves ; elle a contre elle tous les faits et tous les documents. Sur quoi repose-t-elle donc ? Elle n’a certainement pas de base historique. Tous les hommes apostoliques répandus dans les différentes contrées, représentaient les Apôtres dont ils avaient reçu l’ordination et l’enseignement. Leurs actions et leurs écrits élèvent à la valeur du fait historique le plus incontestable ce principe : qu’ils ont eu horreur de tout changement, et qu’ils ont enseigné avec énergie qu’il fallait s’en tenir à l’enseignement apostolique.

L’Eglise, à la mort des Apôtres, avait à traverser une épreuve terrible. Les sectaires voulaient profiter de ce que les voix inspirées ne se faisaient plus entendre, pour semer l’ivraie dans le champ de la vraie doctrine et contester la légitimité de la hiérarchie établie1. Aussi allons-nous entendre les hommes apostoliques s’attacher résolument à ces deux principes : légitimité de la hiérarchie comme continuation de l’apostolat ; immobilité dans l’enseignement reçu.

Les Evêques, comme les douze membres du Collège apostolique et comme les soixante-dix Disciples du Seigneur, avaient d’abord été appelés Apôtres et Evangélistes, parce qu’ils étaient envoyés pour annoncer la bonne nouvelle aux Juifs et aux Gentils. Un petit nombre d’entre eux s’étaient attachés à des Eglises spéciales. D’autres, après avoir évangélisé certaines villes, y établissaient des pasteurs secondaires, et s’en allaient porter ailleurs la bonne nouvelle. Ces Eglises devenant, plus importantes, on leur donnait des pasteurs du premier ordre qui conservaient les titres d‘Apôtres ou d’Anges, c’est-à-dire, envoyés. Les Apôtres eux- mêmes avaient établi à Jérusalem un de ces Anges à résidence fixe, dans la personne de Jacques. Le nombre en devient plus grand à mesure que les Eglises grandissent2. A la mort des Apôtres, et dès le commence-

 

1 Hégésippe, ap. Euseb., Hist. Eccl., lib. III ; 32.

2 C’est ainsi que nous en voyons sept de mentionnes dans l’Apocalypse pour l’Asie-Mineure seulement.

 

ment du second siècle, les Eglises les plus importantes avaient leurs premiers pasteurs établis par les Apôtres eux-mêmes.

A Jérusalem était Siméon. Thebutis avait ambitionné cette première chaire de l’Eglise1, mais on lui préféra le frère du Seigneur ; alors l’ambitieux se fit sectaire, et chercha le premier à souiller l’Eglise que l’on appelait l’Eglise-Vierge, parce-que aucune voix hérétique n’avait osé jusqu’alors s’y faire entendre2. A Antioche, Ignace fut placé comme évêque après la mort d’Evodius, et du temps des Apôtres3 ; Clément ordonné évêque par saint Pierre, monta sur le siège de Rome, lorsque les Apôtres Jean et Philippe vivaient encore4. A Alexandrie, Anianus ordonné évêque par saint Marc gouvernait aussi son Eglise du vivant de ces Apôtres5. Timothée et Onésimos à Ephèse6 ; Titus en Crète7 ; Poly- carpe à Smyrne8 ; Denis à Athènes9 ; Barnabas en Chypre ; Trophime, Crescent et Luc dans les Gaules10 ; Papias, à Hiérapolis, et une foule d’autres évêques présidaient aux Eglises qui formais*nt comme de grands centres apostoliques d’où la foi rayonnait sur le reste du monde. La succession continua chez elles sans interruption11.

 

1 Hégésippe, ap. Euseb., Hist. Eixl., lib. IV; 22; lib. III; II.

2 Les premiers successeurs de Siméon furent : Justus, Zacclucus, Tobias, Benjamin, Jean, Malhias, Philippe, Seneca, Justus, Levi, Eplires, Joseph, Judas. (Tous ces évêques étaient d’origine juive.) Puis furent élus évêques après le règne d’Adrien : Marcus, Cassianus, Publius, Maximus, Julianus, Ciiïus, Symmachus, Caïus. Julianus, Capito, Valens, Doliehianus, Narcissus. (Euseb., lib. III; H, 22, 35 ; lib. IV;5; — lib. V; 13.)

3 Ignace cul. pour successeurs: Héron, Cornelius, Eros, Théophile. (Euseb., lib. 111 ; 22 ; — lib. IV; 20.)

4 Le premier évêque de Rome fut Linus, auquel succédèrent Clotus ou Anencletus, Clément (la douzième année de Domitien, c’est-à-dire en 93, Evariste, Alexandre, Sixte, Télesphore, Higin, Pie, Anicel, Soler, Eleulhère. (Euseb., lib. III; 2, 4, 13, 24; — lib. IV; 1, 10; — lib. V; 6.)

5 Euseb., lib. II; 24; — lib. III ; I 4, 21 ; lib. IV; 1, 0, 19. Anianus fut évêque vingt-deux ans et mourut la quatrième année de Domitien, c’est-à-dire en 83. Son épiscopat commença donc en 63, il eut pour successeurs Avilius, Cerdo, Celadion, Agrippiuus, Eumenes.

6 Euseb., lib. III ; 4.

7 Ibid.

8 Euseb., Ibid. End.; lib. IV; 14. ,

9 Euseb., lib. III; 4.

10 V. Sup., et Euseb., lib. III; 4.

11 Les titres d‘Evêque et d’Ancien ou Prêtre prirent seulement alors un sens plus déterminé. Ils étaient d’abord donnés indifféremment à tous ceux qui étaient revêtus du sacerdoce. Saint Pierre et saint Jean ne prenaient que

Cette organisation sacerdotale, qui apparaît avec tant d’évidence dans les écrits apostoliques, était si régulièrement établie au début du second siècle que nous la retrouvons dans tous les écrits de l’époque à l’état de fait incontesté. Les mots d’Apôtres, d’Evangélistes, d’Anges sont remplacés par celui de Surveillant ou Evêque qui exprimait mieux la charge du premier pasteur à demeure dans une Eglise particulière. L’Episcopat fut dès lors considéré comme l’Apostolat continué et constitué à demeure fixe. Les prêtres exercèrent le ministère qui leur était confié par l’évêque ; et les diacres continuèrent à servir, à assister le prêtre dans l’accomplissement de son ministère.

Comme par le passé, l’Eglise eut des Apôtres, c’est- à-dire, des évêques et des prêtres qui n’étaient pas attachés à des Eglises particulières, et qui parcouraient le monde pour annoncer l’Evangile. Mais, ils ne formaient pas dans l’Eglise un ordre distinct. Les évêques des principales villes restèrent même Apôtres dans le sens strict du mot, car ils prêchèrent ou firent prêcher la foi dans un certain rayon autour de leur ville épiscopale, et établirent des évêques dans les localités les plus importantes. De là les titres de principales, mères ou matrices, qui furent données à plusieurs des Eglises les plus importantes ; de la aussi l’usage, qui devint plus tard un droit, pour les évêques des Eglises- mères, d’ordonner les évêques des localités qui avaient reçu d’eux leurs premiers pasteurs. L’Eglise

 

 

le litre d’Anciens, tandis que les prêtres d’Ephèse étaient appelés Evêques par saint Paul. Dès le commencement du second siècle, alors que les premiers pasteurs ne furent plus en général missionnaires, les titres d’Apôtre, d’Ange, d’Evangéliste ne leur convenaient plus aussi directement ; on les désigna sous celui d’évêque ou surveillant, et les prêtres seuls furent nommés Anciens. Les ordres et les ministères restèrent les mêmes ; les titres seuls prirent un sens plus déterminé. Quelques écrivains ont prétendu que l’Eglise, d’abord démocratique dans son organisation, était devenue ensuite épiscopale ou aristocratique. Un fait certain, c’est qu’elle apparaît à l’origine avec ses évêques et ses prêtres de droit divin. Le système en question n’est appuyé que sur des faits ou des mots mal compris. L’Eglise ne fut pas plus démocratique qu’aristocratique ou monarchique. Sa constitution ne ressemble en rien à celle des sociétés politiques. Elle est une société spirituelle gouvernée spirituellement par un sacerdoce qui tient ses pouvoirs de Dieu, au moyen du rite divin appelé ordination. Nous n’avons point aperçu d’autre forme gouvernementale légitime dans les monuments de l’histoire de l’Eglise depuis son origine apostolique jusqu’à nos jours.

 

continua aussi à être favorisée de dons exceptionnels. Elle eut des prophètes et des prophétesses ; des docteurs éminents par leur science. Tous remplissaient la mission à laquelle Dieu les appelait ; mais ils ne formaient pas d’ordre distinct, et l’on n’aperçoit dans l’Eglise primitive que les trois ordres que nous avons nommés.

L’ordination conférait les pouvoirs sacerdotaux, et cette ordination n’était conférée que par ceux qui l’avaient reçue des Apôtres ou de leurs disciples ; à leur tour, ils la conféraient au moyen d’un rite divin, l’imposition des mains unie à la prière. Cette imposition n’était légitime et ne conférait les pouvoirs du sacerdoce ou du diaconat qu’autant qu’elle était faite par celui qui en avait reçu le droit par son ordination légitime. Le sacerdoce apparaît donc au début de l’Eglise, non comme une fonction déléguée par l’assemblée des fidèles, mais comme une consécration émanant du corps apostolique, et, par lui, de Jésus-Christ même. Elle a toujours été considérée ainsi dans l’Eglise1.

Une des fonctions essentielles au ministère sacerdotal était l’enseignement. Au début du second siècle, l’Eglise entière ne possédait pas les livres qui ont formé depuis la sainte Ecriture ou Nouveau Testament. L’enseignement apostolique, donné oralement, se transmettait de la même manière ; à ce propos, nous citerons un passage remarquable d’Eusèbe de Césarée2 :

« Les admirables et même divins Apôtres de notre Sauveur étaient de vie et de mœurs très-pures et ornés de toutes les vertus ; mais ils étaient simples et incultes dans leur langage. Appuyés sur la divine et merveilleuse puissance qui leur avait été accordée par le Sauveur, ils ne savaient point et ne cherchaient point à savoir exposer les préceptes du Maître dans un lan-

 

1 Les protestants sont les premiers qui, au seizième siècle, rejetèrent cette notion, nièrent le sacerdoce comme une consécration transmise, et le réduisirent à une fonction purement extérieure et déléguée au nom de la communauté des fidèles.

2 Euseb., Hist. Eccl, lib. III; 24.

gage artistement étudié. Ils se contentaient de faire connaître au monde le royaume de Dieu, à l’aide d’une exposition que le Saint-Esprit leur inspirait, et des miracles que le Christ leur avait donné pouvoir de faire, ils n’avaient aucun souci d’écrire des livres, trop occupés qu’ils étaient de remplir leur ministère si éminent, si supérieur aux forces humaines. Paul lui- même, qui était bien supérieur aux autres Apôtres, et par le talent d’écrivain, et par la profondeur de sa science, ne nous a laissé aucun écrit, si ce n’est un petit nombre de lettres. Il aurait pu cependant exposer d’innombrables mystères, puisqu’il avait contemplé les choses du troisième ciel, et que, ravi jusqu’au divin Paradis lui-même, il avait mérité d’y entendre des secrets. Les autres coopérateurs de Notre Sauveur, c’est- à-dire les douze Apôtres et les soixante-dix Disciples, et d’autres en nombre immense, furent initiés aussi à ces mystères ; et cependant Matthieu et Jean sont les seuls des disciples du Seigneur qui nous aient laissé des ouvrages, et encore dit-on qu’ils n’écrivirent que par nécessité. »

La Doctrine chrétienne fut donc confiée aux Eglises par la prédication, par l’enseignement oral et non par des écrits. Ce ne fut que pour conserver cet enseignement donné de vive voix que les premiers successeurs des Apôtres écrivirent. Dès que les Eglises purent lier entre elles des rapports et se communiquer, soit les écrits apostoliques dont elles étaient en possession, soit ceux des disciples immédiats des Apôtres, il devint évident que l’enseignement avait été partout donné de la même manière, et que le dépôt confié à toutes les Eglises était le même. Lorsque les premiers hérétiques prêchèrent de nouvelles doctrines, celte unanimité des Eglises dans la doctrine éclata avec une nouvelle évidence. On leur opposa, non pas les écrits des Apôtres qui n’étaient pas encore tous connus universellement, mais le témoignage des Eglises qui avaient été évangélisées par les Apôtres, et dont l’unanimité était une preuve décisive en faveur de la doctrine enseignée. Lorsque le canon des Ecritures fut formé d’une manière

complète, l’écrit ne remplaça point, comme critérium de la vérité, l’unanimité des Eglises apostoliques. Ce fut le témoignage de l’Eglise universelle qui fixa le canon des écrits inspirés, et le témoignage continua à être invoqué, non-seulement en faveur de l’authenticité de ces écrits, mais encore sur le sens des textes, sens qui devînt être contrôlé par l’enseignement oral toujours conservé comme un dépôt divin et inaltérable.

La vérité chrétienne n’apparaissait point comme une philosophie que chacun devait s’approprier isolément au moyen d’un travail intellectuel dont l’écrit inspiré serait la base. On comprenait que ce travail intellectuel serait toujours impossible, non-seulement au philosophe ou savant trop enclin à subordonner le sens des écrits à ses propres idées, mais surtout aux ignorants qui, par suite des nécessités sociales, formeront toujours l’immense majorité dans l’humanité. Dieu n’a pas déposé la vérité dans le monde pour être l’objet constant d’une démonstration individuelle impossible, mais comme un dépôt qui devait être accepté et transmis sans altération, et passer, tel qu’il l’avait donné, à toutes les générations humaines. Telle était l’idée, aussi simple que profonde, qui guidait les écrivains chrétiens des premiers siècles ; nous la verrons éclater à toutes les pages de leurs ouvrages, et se perpétuer dans la vraie Eglise de Jésus-Christ jusqu’à nos jours. Cette immobilité dans la transmission du dépôt doctrinal, aussi religieusement transmis qu’accepté, forme le caractère distinctif de la véritable Eglise. En dehors de cette transmission, on ne peut rencontrer que des systèmes plus ou moins chrétiens, et non pas la doctrine chrétienne elle-même.

Nous devions exposer ces données générales sur l’organisation et l’enseignement de l’Eglise, avant de commencer l’histoire du second siècle.

Dès le début de ce siècle, les centres les plus lumineux de l’Eglise furent Rome, Antioche et Smyrne. Jérusalem était toujours considérée comme la mère- Eglise. Les ruines qui couvraient le sol de cette ville n’avaient rien enlevé à 1a vénération dont l’Eglise qui y

autorité que ni l’Eglise de Rome ni son évêque n’ambitionnaient alors.

Saint Irénée a fait ressortir le caractère de cette lettre en s’exprimant ainsi1:

« Sous ce Clément2, une grave discussion s’étant élevée entre les frères de Corinthe, l’Eglise de Rome envoya aux Corinthiens une lettre très-pressante, pour les exhorter à la paix, affermir leur foi, et leur rappeler la tradition qu’ils avaient reçue des Apôtres depuis si peu de temps. » — « Clément, dit encore saint Irénée, fut le troisième qui fut élevé à l’Episcopat (de Rome) depuis les Apôtres. Il les avait vus et il avait conversé avec eux ; la voix de la prédication apostolique résonnait encore à son oreille, et il avait sous les yeux la doctrine qu’ils avaient enseignée. Il n’était pas le seul qui, de son temps, eût cet avantage ; beaucoup d’autres qui existaient encore avaient été comme lui instruits par les Apôtres. »

La lettre écrite aux Corinthiens par l’Eglise romaine est le premier monument doctrinal de cette Eglise.

Saint Irénée3, l’opposant aux hérétiques de son temps, leur fait remarquer que Clément y professe les vérités fondamentales du christianisme : « un Dieu tout-puissant (le Père), créateur du ciel, de la terre et de l’homme, qui a ordonné le déluge, appelé Abraham, ramené son peuple de la terre d’Egypte, parlé à Moïse, établi la loi, envoyé les Prophètes et préparé le feu pour le Diable et ses Anges. Ceux qui veulent lire l’Ecriture et comprendre la tradition apostolique de l’Eglise sauront, comme toutes les Eglises le proclament, que ce Père est celui de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Tel est l’enseignement contenu dans cette lettre, qui est plus ancienne que ceux qui affirment faussement qu’il y a un autre Dieu supérieur à celui qui a créé le monde et toutes les choses qui existent. »

 

1 Iraen., Cont. Haeres., lib. III; c. 16

2 Saint Irénée pensait que Clément était évêque de Rome lorsque cette lettre fut écrite. Elle serait donc postérieure à la persécution de Donitien.

3 Iraen., Cont. Haeres., lib. III; c. 3

 

La lettre de l’Eglise de Rome commence ainsi :

« L’Eglise de Dieu qui habite Rome, à l’Eglise de Dieu qui habite Corinthe, aux Appelés, aux Sanctifiés selon la volonté de Dieu par Notre-Seigneur Jésus- Christ, que la grâce et la paix de la part de Dieu tout- puissant par Jésus-Christ, s’accroissent parmi vous. » Voici l’analyse de ce document : Nous avons tardé à vous répondre1, à cause des calamités dont nous avons été accablés ; c’est l’unique cause qui nous a fait différer de répondre aux questions que vous nous avez adressées. La division dont vous souffrez est due à quelques hommes audacieux et insolents ; et jusqu’ici l’Eglise de Corinthe avait été citée comme un modèle de fidélité à la foi et de soumission à ses préposés et à ses prêtres2. Vous aviez aussi donné jusqu’alors aux Eglises l’exemple de toutes les vertus chrétiennes3. Votre chute est due à la jalousie de quelques-uns, et c’est ce vice qui a été la cause de vos divisions4. La Sainte-Ecriture nous montre combien la jalousie est dangereuse5. De notre temps, nous en avons eu des preuves nouvelles, et c’est la jalousie qui a été cause du martyre des Apôtres Pierre et Paul6; c’est elle qui a causé le martyre même de simples femmes7. Si nous vous écrivons ainsi, ce n’est pas seulement pour vous donner notre avis à ce sujet, mais pour nous avertir nous-mêmes, car nos dangers sont les mêmes que les vôtres. Les uns et les autres nous devons faire pénitence8. L’Ancien Testament nous fournit une foule de preuves qu’il faut

 

1 Epist. ad Corinth., c. 1.

2 Ici sont indiqués évidemment les deux degrés du pastorat : l’évêque et le prêtre. Quand un soutiendrait que ces mots désignent les mêmes personnes, on ne pourrait, rien en conclure ; car de ce que les évêques étaient parfois appelés prêtres et les prêtres évêques, la distinction entre les doux degrés du sacerdoce n’en est pas moins établie, comme on l’a vu précédemment.

3 Ibid., c. 2.

4 Ibid., c. 3.

5 Ibid., c. 4.

6 Ibid., c. 5. On pourrait induire de là que les deux Apôtres avaient été dénoncés et trahis par de faux frères.

7 Ibid., c. 6.

8 Ibid., c. 7.

 

faire pénitence1. Nous devons joindre à la pénitence la ratique des vertus chrétiennes2, et particulièrement de la mansuétude. Jésus-Christ et les prophètes nous ont donné l’exemple de cette vertu3. Le, grand but de Dieu, dans ses œuvres, a été la paix, l’ordre et l’harmonie4. Nous devons donc pratiquer toutes les vertus qui les conserveront parmi nous5. Le motif principal qui doit nous y exciter, c’est l’espérance de la résurrection que nous attendons6, et la crainte du jugement sévère que nous ne pourrons éviter que par la prière et une sainteté parfaite7. Cette lettre de l’Eglise de Rome est incontestablement un écho sincère de la parole des Apôtres. On y enseigne la réhabilitation de l’homme par la pénitence pratiquée en union avec le Christ rédempteur ; l’inspiration des saintes Ecriture s; l’influence du Saint- Esprit dans les âmes ; la divinité de Jésus-Christ ; la création des mondes ; l’autorité hiérarchique établie dans l’Eglise ; la résurrection de Jésus-Christ ; la résurrection des corps ; le jugement dernier. Il n’est pas étonnant que plusieurs Eglises l’aient acceptée comme un écrit inspiré, à cause du caractère de celui qui l’avait rédigée. A Césarée de Palestine on la lisait encore dans l’Eglise au quatrième siècle8, et, vers le même temps, saint Cyrille, évêque de Jérusalem, en appelait à son témoignage en faveur de la saine doctrine9. Les écrivains les plus anciens10 l’ont citée souvent et avec

 

1 Epist. ad Corinth., cc. 8, 9, 10, 11, 12.

2 Ibid., cc. 13, 14, 15. Au chapitre 13, saint Clément cite des paroles de Jésus-Christ d’après l’Evangile de saint Luc. (VI; 36-38).

3 Ibid., cc. 16, 17, 18.

4 Ibid., cc. 19, 20.

5 Ibid., cc. 21, 22, 23.

6 Ibid., cc 24, 23, 26, 27.

7 Ibid., cc. 28, 29, 30. Les savants les plus compétents dans l’antiquité chrétienne ont trouvé des rapports si frappants entre la doctrine de l’Epître de saint Clément et de celle de saint Paul aux Hébreux, qu’ils ont pensé que cette dernière Epître, écrite par saint Paul en hébreu, avait été traduite en grec par Clément. (Euseb., Hist. Eccl., lib. III; 38 ; — Hieron., De Viris illust., 15.)

8 Euseb., Hist. Eccl., lib. III; 16.

9 Cyrill., Hieros., Catech., XVIII; 8.,

10 Outre saint Irénée et saint Cyrille, que nous avons cités, on peut nommer Clément d’Alexandrie (Stromat., lib. I; 7; — IV; 17; — V; 12: — VI ; 8); Origène [De Princip., lib. II; § 6; — In Ezech., c. 8 et alibi).

 

respect. L’Eglise de Corinthe surtout la conservait comme un monument apostolique. Un illustre évêque de cette Eglise, Denys, en écrivait en ces termes à l’Eglise romaine1 : « Aujourd’hui nous célébrons le jour sacré du Seigneur dans lequel nous avons lu votre lettre, que nous lirons toujours comme celle qui nous a été adressée par Clément, et qui, l’une et l’autre, nous fourniront toujours de précieux enseignements. »

On a attribué à saint Clément une seconde lettre aux Corinthiens. On la connaissait dès le quatrième siècle, mais on ne la considérait pas comme authentique, parce qu’elle n’avait pas été citée par les anciens2. On doit en dire autant de la Discussion entre Pierre et Appion, et d’autres ouvrages que certains publièrent postérieurement à la mort de Clément3, et dans lesquels on n’aperçoit ni le génie ni la doctrine de cet homme apostolique4.

La Discussion entre Pierre et Appion existe encore aujourd’hui sous le titre d’Homélies pseudo-clémentines. Quoique cet ouvrage ne soit pas du saint évêque de Rome, il mérite cependant de fixer l’attention, car il est incontestablement du deuxième siècle de l’ère chrétienne5. Peut-être même que Clément avait laissé sur saint Pierre des notes qui tombèrent entre des mains infidèles, et qui furent publiées, après un certain laps de temps, sous son nom, avec des additions. D’après le caractère dés pseudo-clémentines et la doctrine qui y est enseignée, il est évident qu’elles émanent d’une source judaïco-chrétienne. On a cru y découvrir des traces des erreurs que les Ebionites empruntèrent à Cérinthe ; mais les passages cités sont

 

1 Epist. Dyon. Corinth. (Ap. Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 23.)

2 Euseb., Hist. Eccl., lib. III; 38

3 Ibid.

4 On a donné, depuis 1e dix-huitième siècle, plusieurs éditions de deux lettres de saint Clément aux Vierges, et l’on pense que saint Epiphane (Haeres. XXX ; par. 15) a fait allusion à ces lettres qui n’étaient pas connues des écrivains plus anciens. Nous n’avons pas à intervenir dans le débat qui s’est élevé entre les érudits à ce sujet, et nous devons seulement le mentionner.

5 Origène l’a cité (I. III, In Gen., par. 11; — In Math., par. 77) comme étant de Clément. Saint Epiphane (Haeres., XXX; 13) pense que l’ouvrage est de saint Clément, mais qu’il a été corrompu par les hérétiques.

 

obscurs, tandis qu’en d’autres textes fort clairs, les erreurs de Cérinthe et d’Ebion sont réfutées. Ces ouvrages sont donc émanés d’une source plus pure, quoique judaïque, c’est-à-dire des Nazaréens. Le but de l’ouvrage semble évident : relever les chrétiens judaïsants et les deux Apôtres qu’ils considéraient comme leurs chefs : Pierre et Jacques de Jérusalem. On y attribue au premier le privilège exceptionnel de l’enseignement, et au second le gouvernement extérieur de toute l’Eglise. Quant aux judaïsants, ils se donnent comme les seuls dépositaires de la vraie doctrine que Pierre leur a léguée.

En tête de l’ouvrage se trouve une lettre de saint Pierre à saint Jacques de Jérusalem que le Père a établi Seigneur et Evêque de la sainte Eglise par Jésus-Christ. Il lui envoie des instructions dont le but était de prouver que la loi mosaïque devait toujours être observée, et il les confie à sa garde. Jacques réunit les prêtres de son Eglise ; il est décidé que les instructions de Pierre seront fidèlement conservées par les circoncis, afin qu’elles ne soient pas altérées. Suit une lettre de Clément à Jacques1 : « Seigneur et Evêque des évêques, dirigeant à Jérusalem la sainte Eglise des Heureux et toutes les Eglises fondées légitimement partout. » Il lui annonce que Pierre « lui a confié sa chaire d’enseignement et son pouvoir de lier et de délier ; » et lui a ordonné de lui envoyer le récit de ses prédications. C’est ce que fit Clément en adressant à Jacques vingt homélies sur les voyages et les discussions de saint Pieric2.

Il est possible que cet ouvrage contienne quelques renseignements vrais sur la vie apostolique de saint Pierre ; mais le faux est mêlé au vrai, de manière que,

 

1 II lui annonce la mort de Pierre. Est-il besoin de faire remarquer que Jacques mourut plusieurs années avant Pierre ?

2 Un auteur inconnu a composé, d’après ces homélies, un Abrégé des Actes de saint Pierre. On a composé de la même manière le livre des Récognitions, attribué aussi à saint Clément, à moins que ce livre n’ait lui-même servi de type pour les Homélies et pour les Actes de Pierre.

 

aujourd’hui, il est impossible de distinguer l’un de l’autre1.

Le livre intitulé Récognitions a le même but que les Homélies pseudo-clémentines et l’Abrégé des Actes de saint Pierre. On peut croire que ces ouvrages ont été puisés à la même source, c’est-à-dire les notes de Clément. Les Actes de Pierre et le livre de sa prédication mentionnés par Eusèbe comme apocryphes2, sont évidemment l’Abrégé et les Homélies ou les Récognitions. Quant à l’ouvrage qui était connu du temps de cet historien sous le titre d’Apocalypse de Pierre, il est probable qu’il n’était autre que le fameux livre confié par saint Pierre à Jacques et qui devait rester entre les mains des circoncis.

On a attribué à saint Clément l’ouvrage intitulé Constitutions apostoliques et une Liturgie3. Il est possible que le saint évêque ait collectionné quelques prescriptions apostoliques relatives au culte extérieur et à la discipline de l’Eglise. Un écrivain postérieur s’empara de ces règles, les augmenta et en fit l’ouvrage que nous avons aujourd’hui, œuvre importante sans doute, mais qui n’appartient pas à l’époque apostolique4, quoiqu’elle soit antérieure au cinquième siècle.

 

1 Nous ferons seulement observer que, après avoir mentionné le voyage de Pierre à Rome, l’auteur parle aussitôt de sa mort ; ce qui vient à l’appui de ce fait certain : que Pierre n’alla à Rome qu’à la fin de sa vie. (Epitome de Gestis S. Pet., §§ CXLIV; CXLV.) L’auteur raconte ensuite, d’après la lettre de Clément à Jacques, que Pierre établit Clément sur sa chaire ; ce qui ne l’empêche pas d’affirmer que Clément fut le troisième évêque de Rome après saint Pierre. [Ibid., § CXLV et. seq.)

2 Euseb., Hist. Eccl., lib. III; 3.

3 On a publié aussi des Lettres décrétales remplies d’anachronismes, et qui, évidemment, sont des pièces supposées. Quant aux Constitutions apostoliques. on pense généralement qu’elles ont été collectionnées par saint Clément ; continuées par saint Hippolyte, évêque de Porto, appelé aussi quelquefois évêque de Rome ; puis augmentées et falsifiées par des hérétiques, principalement par Paul de Samosate. La Liturgie publiée sous le nom de saint Clément, est évidemment de date relativement récente, comme tous les érudits en conviennent.

4 Il ne sera pas inutile, cependant, de donner ici l’analyse de cet ouvrage important. Il est divisé en huit, livres. Le premier traite des devoirs des laïques ; le second, des devoirs des évêques, des prêtres et des diacres ; le troisième, des devoirs des veuves. A la lin de ce livre, l’auteur parle du baptême et de l’ordination des évêques et des diacres. Dans le quatrième, intitulé Des Orphelins, l’auteur traite de la charité entre les fidèles ; des devoirs réciproques des fidèles et des vierges ; le cinquième contient les règles à suivre dans le culte chrétien, et les défenses de participer au culte idolâtrique, quand

 

Nous avons cru devoir attirer l’attention sur les ouvrages attribués à saint Clément et surtout sur ceux relatifs à saint Pierre, car il est certain que c’est dans les pseudo-clémentines que l’on rencontre le germe de ce qu’on a depuis appelé Papauté. Les Nazaréens étaient persuadés que l’Église ne devait être que la synagogue croyant en Jésus-Christ et conservant toute la loi mosaïque. Les Juifs formaient donc toujours à leurs yeux le peuple élu dans lequel toutes les nations devaient se fusionner en croyant au Messie venu. L’évêque de Jérusalem devenait à leurs yeux Le souverain Pontife universel de la Nouvelle-Alliance ; Pierre avait reçu mission de porter la vraie doctrine chez les nations, et cette vraie doctrine était, aux yeux des Nazaréens, le Judaïsme christianisé.

Des évêques romains reprirent en sous-œuvre l’idée judaïque ; des empereurs d’Orient les imitèrent ; mais la réalisation en resta définitivement aux évêques de Rome qui sacrifièrent à cette erreur la paix et l’union des Eglises. Nous la verrons naître et se développer dans cette Eglise, et devenir enfin la Papauté.

Saint Clément ayant reçu l’ordination de saint Pierre, les Nazaréens mirent naturellement leurs erreurs sous son nom, pour leur concilier plus d’autorité. Quoique nous possédions aujourd’hui peu d’ouvrages véritablement authentiques de cet homme apostolique, on ne peut contester qu’il n’ait obtenu dans l’Eglise une haute

 

même on devrait souffrir le martyre. Le sixième traite des schismes et des hérésies. Il est surtout dirigé contre les judaïsants. Dans le septième, on donne les prescriptions apostoliques sur les devoirs moraux et religieux. Parmi ces derniers, on mentionne particulièrement ceux relatifs à la communion et ceux des catéchumènes. Le huitième contient les institutions apostoliques relatives aux ordinations, à la liturgie, et aux autres offices du culte public.

Il est bien évident que l’on ne peut absolument appuyer, sur l’autorité de ce livre, des faits du premier ou du second siècle de l’ère chrétienne. Cependant, il est facile de reconnaître les restes d’un ouvrage de cette époque apostolique, au milieu d’additions certainement postérieures. Si les Constitutions apostoliques ne sont pas un ouvrage absolument authentique, on doit reconnaître qu’il mérite d’être étudié et qu’il fournit des renseignements précieux sur l’Eglise des quatre premiers siècles.

A la fin des Constitutions apostoliques, on trouve les quatre-vingt-cinq canons des Apôtres. L’Eglise orientale les accepta toujours comme base de sa discipline. L’Eglise romaine les rejeta sous Gélase ; mais Denis-le-Petit en ayant admis cinquante dans son recueil de droit canonique, ils sont restés dans l’ancien droit romain ecclésiastique.

 

autorité par ses écrits. C’est pour cela sans doute que les faussaires abusèrent tant de son nom. Comme nous l’avons remarqué, l’influence des Judaïsants tendait à diminuer dans l’Eglise ; mais ils conservèrent cependant beaucoup d’importance, surtout pendant les deux premiers siècles, comme on le voit par les ouvrages dirigés contre eux1.

L’Eglise de Rome possédait dans le même temps un écrivain célèbre, disciple de saint Paul comme Clément ; c’était Hermas. Son livre du Pasteur est parvenu jusqu’à nous. Eusèbe affirme que l’auteur du livre du Pasteur est le même Hermas que Paul salua dans sa lettre aux Romains2. « Le livre d’Hermas intitulé du Pasteur, ajoute ce grave historien, n’est pas reçu par un grand nombre (comme un écrit inspiré) ; mais d’autres l’ont jugé nécessaire à ceux qui ont besoin de recevoir les premiers principes de la foi ; c’est pourquoi on le lit dans plusieurs Eglises, et un grand nombre d’anciens écrivains en ont appelé à son témoignage3. » Jérôme dit avec raison4, que le livre d’Hermas a surtout été estimé par les Eglises grecques ; mais que les latines le connaissaient à peine. L’Eglise de Rome5 l’a déclaré apocryphe, en ce sens qu’il n’appartenait pas au canon des saintes Ecritures, comme plusieurs le prétendaient. L’opinion de l’Eglise orthodoxe de Rome était celle de l’Eglise orthodoxe d’Orient ; mais si le livre d’Hermas n’est pas inspiré, il n’en est pas moins l’œuvre d’un disciple des Apôtres, et un ouvrage des temps apostoliques. Son titre est triple : les Visions, les Préceptes, les Paraboles ; l’auteur était Pasteur,

 

1 Outre la lettre de Barnabas, on peut citer celle de Clément aux Corinthiens, ou leur erreur est réfutée. Nous pouvons indiquer aussi le sixième livre des Constitutions apostoliques. L’ouvrage intitulé : Testament des douze Patriarches, cité par Origène (Homil. XV in Josue, § 6) et qui est du premier ou du second siècle de l’ère chrétienne, nous paraît être une œuvre des Nazaréens. Le but du livre est de faire annoncer Jésus-Christ par les douze Pères des tribus d’Israël. Mais, excepté la croyance en Jésus-Christ, le livre est entièrement juif. Il renferme quelques erreurs de fait qu’il faut sans doute attribuer aux copistes.

2 Paul, Epist. ad Rom., XVI; 14.

3 Euseb., Hist. Eccl., III ; 3.

4 Hieron., De Viris illust., X.

5 Concil. Rom., sub Gelasio.

 

c’est-à-dire prêtre de Rome, comme nous le verrons dans l’analyse de l’ouvrage. C’est pourquoi on ajouta le mot de Pasteur à chacun des titres de l’ouvrage.

Le premier livre, les Visions du Pasteur, est partagé en quatre visions. Chaque vision a un double but moral et prophétique. Dans la première, l’Eglise apparaît à Hermas sous la figure d’une femme avancée en âge et revêtue d’habits éclatants. Elle condamne comme indignes d’un chrétien des pensées qui, en elles-mêmes sont innocentes, mais qui peuvent avoir sur le cœur une influence pernicieuse. Puis elle prédit son triomphe sur le paganisme et les malheurs qui écraseront ses ennemis.

Dans la seconde vision, l’Eglise, sous une figure un peu moins vieille, donne des préceptes pour la conduite d’une famille chrétienne ; puis elle promet à Hermas un livre en lui disant : « Tu l’écriras en double exemplaire ; tu en donneras un à Clément et l’autre à Grapti. Celle-ci le fera connaître aux veuves et aux orphelins ; Clément l’enverra aux villes étrangères. »

Grapti était sans doute diaconesse et la première de la corporation des veuves de Rome ; Clément était l’évêque. « Pour toi, ajouta l’Eglise, tu liras le livre aux prêtres de l’Eglise. » Cette recommandation donne à penser qu’Hermas était un des prêtres de Rome.

Dans la troisième vision, Hermas vit l’Eglise de Dieu sous la figure d’une tour bâtie par les anges. Ce passage est trop important pour que nous ne le donnions pas en entier. On y trouve l’idée de l’Eglise telle qu’on l’avait au siècle apostolique. Hermas ayant demandé, dans la seconde vision, pourquoi l’Eglise avait les apparences de la vieillesse, un ange lui avait répondu : « Parce qu’elle a été créée la première ; et que le monde a été fait pour elle,» c’est-à-dire que tous les élus, depuis le commencement du monde, et y compris les anges ou créatures célestes, ont fait partie d’une même société sainte. Etant allé au lieu qui lui avait été indiqué dans la deuxième vision, Hermas y trouva la même femme avancée en âge qui le fit asseoir. Comme il voulait se mettre à droite, elle lui fit signe de passer à

gauche. « La droite, lui dit-elle, est réservée à ceux qui ont souffert pour le nom de Dieu. Tu as encore beaucoup à faire pour t’asseoir avec eux. — Qu’ont-ils souffert? demanda Hermas. » L’Eglise lui répondit : « Les bêtes féroces, les flagellations, la prison, la croix. » C’est le tableau abrégé de la persécution de Néron. Comme Hermas prédit une persécution analogue dans son ouvrage, ces deux renseignements fixent la date du livre, qui fut écrit entre les deux persécutions de Néron et de Domitien.

Hermas s’étant assis à gauche, la femme vénérable lui dit : « Ne vois-tu pas auprès de toi une grande tour bâtie sur les eaux avec de belles pierres carrées? En effet, six jeunes gens bâtissaient une tour carrée ; d’autres hommes, au nombre de plusieurs mille, apportaient les pierres. Quelques-uns tiraient ces pierres du fond de l’eau ; d’autres, de la terre et les présentaient aux six jeunes gens. Ceux-ci les prenaient et bâtissaient. Les pierres tirées des eaux s’adaptaient d’elles-mêmes dans la construction, de sorte qu’elles ne formaient qu’un tout, qu’il n’y avait aucun joint, et qu’elles semblaient ne former qu’une seule pierre. Parmi les pierres qui étaient tirées de la terre, les unes étaient acceptées, les autres écartées ; d’autres étaient rejetées loin de la tour ; beaucoup d’autres étaient amoncelées auprès de la tour, mais on ne les employait pas ; les unes étaient raboteuses, les autres fendues ; il y en avait qui étaient blanches et rondes et qui ne pouvaient être adaptées dans l’édifice. Je voyais d’autres pierres rejetées loin de la tour, qui tombaient dans le chemin ; mais elles n’y restaient pas et roulaient en un lieu désert ; d’autres tombaient dans le feu et brûlaient. Il y en avait qui tombaient auprès de l’eau et qui ne pouvaient y entrer malgré le désir qu’elles en avaient. »

Hermas ayant demandé l’explication de la vision, la femme vénérable lui répondit « qu’il ne devait plus demander ni espérer de révélations, car le temps en était passé. »

Jésus-Christ et ses Apôtres avaient donné au monde

la vérité. Le monde n’avait plus qu’à l’accepter sans avoir besoin de s’enquérir de révélations nouvelles. Cependant l’Eglise se rendit au désir d’Hermas et lui expliqua ainsi la vision qu’il avait eue :

« La tour que tu as vue en construction, c’est moi, l’Eglise. — Pourquoi, dit Hermas, est-elle bâtie sur les eaux ? — Parce que votre vie est sauvée par l’eau et basée sur la parole du nom glorieux du Tout-Puissant1.

— Qui sont les six jeunes gens qui construisent la tour?

— Ce sont les anges de Dieu qui ont été créés les premiers et auxquels le Seigneur a donné le soin de toute sa création, pour bâtir, édifier et dominer toute créature. C’est par eux que la tour sera construite complètement. — Et ceux qui apportent les pierres, qui sont-ils ? — Ce sont aussi des saints anges de Dieu ; mais les premiers leur sont supérieurs2. Lorsque la tour sera bâtie entièrement, ils feront ensemble un festin près de la tour, et ils honoreront Dieu à l’occasion de l’achèvement de ce travail. — Je voudrais connaître l’emploi des pierres et leurs qualités. — Les pierres blanches et carrées qui s’adaptent si bien et ne laissent pas de joints, ce sont les Apôtres et les évêques, et les docteurs et les ministres, morts ou vivants, qui sont entrés par la bonté de Dieu, ont exercé l’épiscopat, ont instruit, ont servi saintement et modestement les élus de Dieu ; qui ont été unis, ont conservé la paix entre eux et se sont mutuellement écoutés. C’est pour cela qu’ils entrent dans la construction de la tour sans laisser de joints3. Les pierres qui sont tirées de l’eau et qui s’adaptent si bien aux autres, sont ceux qui sont morts et qui ont souffert pour la cause du nom du Seigneur.

— Je voudrais bien savoir quelles sont ces pierres qui sont tirées de la terre ? — Ce sont ceux qui voyagent encore sur la terre ; ils ne sont pas encore parfaitement

 

1 Le baptême conféré au nom des trois personnes de la Trinité.

2 Doctrine de l’existence des anges, de leur influence dans le monde, des degrés hiérarchiques qui existent entre eux.

3 Hiérarchie de l’Eglise : 1° les Apôtres et leurs successeurs les évêques ; 2° les docteurs ou prêtres ; 3° les ministres ou diacres. Il n’y a qu’au corps de pasteurs. Hermas ne laisse, non plus que saint Paul, de place pour l’idée juive du pontificat suprême.

 

taillés ; Dieu les éprouve parce qu’ils sont entrés dans la justice et qu’ils vivent selon les commandements du Seigneur. Ceux d’entre eux qui sont employés dans la construction, ce sont ceux qui sont encore nouveaux dans la foi et fidèles. — Qui sont ceux qui sont rejetés et placés près de la tour ? — Ce sont ceux qui ont péché et qui veulent faire pénitence. Ils ne sont pas jetés loin de la tour, parce qu’on pourra les employer s’ils font pénitence. Une fois la tour terminée, s’ils n’ont pas fait pénitence, ils seront rejetés. — Je voudrais savoir quelles sont les pierres qui sont cassées et jetées au loin ? — Ce sont les enfants d’iniquité, dont la foi n’est pas sincère et qui n’ont pas renoncé au péché ; ils ne seront pas sauvés et sont jetés loin à cause de la colère du Seigneur contre eux. Quant aux pierres que tu vois amoncelées et qui ne sont point employées dans la construction, ce sont ceux qui sont couverts d’aspérités ; qui ont connu la vérité et n’y ont pas persévéré ; qui ne peuvent par conséquent être placés à côté des saints. Celles qui sont fendues figurent ceux qui conservent dans leur cœur l’esprit de discorde et n’ont pas la paix entre eux. Les pierres trop petites sont ceux qui ont cru, mais qui ont conservé leurs vices. — Quelles sont celles qui sont blanches et rondes et qui ne peuvent convenir pour l’édifice ? — Ce sont ceux qui ont la foi, mais qui ont en même temps les richesses de ce monde. Lorsque vient la tribulation, ils renient le Seigneur à cause de leurs richesses et de leurs affaires. — Quand ces pierres seront-elles utiles au Seigneur ? — Lorsqu’on aura retranché les richesses qui font leur bonheur ; alors elles deviendront utiles pour l’édifice. De même qu’une pierre ronde ne peut devenir carrée à moins qu’on ne la taille, de même les riches, si leurs richesses ne sont pas retranchées, ne peuvent être utiles au Seigneur. Apprends cela de toi- même. Quand tu étais riche, tu étais inutile ; maintenant tu es utile et apte à la vie que tu as embrassée. Tu as été toi-même une de ces pierres rondes. » Il faut remarquer ce renseignement qu’Hermas donne en passant sur lui-même. Il était riche au moment où Paul

le saluait comme un fidèle important de Rome. Depuis, comme il nous l’apprend lui-même dans la seconde vision, sa femme et ses enfants l’avaient ruiné. Ce fut alors que, débarrassé des soucis des richesses, il devint vraiment utile à l’Eglise de Dieu.

L’Eglise continua ainsi l’explication de son apologue :

« Les pierres que tu as vu rejeter loin de la tour, rouler dans le chemin, et de là dans un lieu désert, figurent ceux qui ont cru, dont le doute est venu ensuite détruire la foi, et qui ont pensé pouvoir trouver une voie meilleure. Ils errent en des chemins déserts et sont malheureux1. Les pierres qui tombent dans le feu figurent ceux qui, brûlés par le feu de leurs passions, abandonnent Dieu à tout jamais et ne veulent pas faire pénitence. — Quelles sont les pierres qui roulent auprès de l’eau et qui ne peuvent s’y jeter malgré leur désir ? Ces pierres figurent ceux qui ont entendu la parole, qui voudraient être baptisés au nom du Seigneur, mais qui, en songeant aux devoirs que la vérité leur impose, s’éloignent et s’abandonnent à leurs passions perverses. — Je demandai, continue Hermas, si la pénitence n’était pas accordée à tous ceux qui étaient rejetés et qui ne pouvaient entrer dans la construction de la tour, et s’ils n’auront pas place dans l’édifice. — Certainement, lui fut-il répondu, ils ont la pénitence ; mais ils n’auront pas place dans l’édifice ; ils seront placés dans un lieu bien inférieur ; et cela arrivera lorsqu’ils auront souffert et qu’ils auront accompli les jours qui seront la peine de leurs péchés. »

Ce passage donnerait à penser que, selon Hermas, les peines prononcées au jugement dernier contre ceux qui n’appartiendront pas à l’Eglise ne seront pas éternelles ; qu’un jour viendra où la justice de Dieu sera désarmée, et où tous les hommes entreront, non pas dans l’éternelle félicité comme les saints, mais dans un état exempt de souffrances.

Hermas vit ensuite la tour mystérieuse entourée de

 

1 Les hérétiques sont donc rejetés de l’Eglise et ne lui appartiennent point.

 

sept femmes : la foi, principe du salut ; l’abstinence, fille de la foi ; la simplicité, fille de l’abstinence ; l’innocence, fille de la simplicité ; la modestie, fille de l’innocence ; la régularité et la charité, filles de la modestie. Ces vertus se tiennent toutes entre elles, et ceux qui les pratiquent habiteront avec les élus de Dieu. — « Quand la tour sera-t-elle complètement édifiée ? demanda Hermas. — Insensé, lui fut-il répondu, ne vois-tu pas qu’on la construit sans cesse ? Quand elle sera construite, ce sera la fin des choses. Ne m’en demande pas davantage ; ce que je t’en ai dit suffit à toi et aux saints pour qu’ils travaillent à leur perfection. »

Hermas met ensuite, dans la bouche de l’Eglise, une exhortation énergique à la pratique des vertus chrétiennes ; elle s’élève contre les riches qui laissent mourir leurs frères de faim ; contre les chefs de l’Eglise, qui aimaient les premiers sièges, et qui, semblables aux charlatans qui portaient dans des vases la liqueur servant à leurs maléfices, recélaient dans leur cœur le poison de leurs vices.

Dès l’origine, les dignités de l’Eglise étaient donc l’objet des convoitises d’hommes indignes et vicieux.

Dans ses trois visions, l’Eglise était apparue à Hermas avec des traits différents. La première fois, elle avait tout l’extérieur d’une vieille femme. La seconde fois, elle avait une figure jeune, mais sa peau était ridée et ses cheveux étaient blancs ; la troisième fois, elle était jeune et belle ; cependant ses cheveux étaient encore blancs ; sa figure respirait la joie. Hermas obtint cette explication. La première fois, l’Eglise était vieille parce que les fidèles étaient alors engourdis dans la sollicitude du monde et ne songeaient point aux choses de Dieu. Mais Dieu ayant envoyé sa première révélation, l’esprit des fidèles s’est renouvelé et a repris une nouvelle vie, ce qui a rajeuni l’Eglise. Le progrès de cet esprit nouveau s’étant continué, l’Eglise est devenue plus jeune et plus belle.

Mais un nouvel orage devait fondre sur elle : la persécution de Domitien. Hermas en eut révélation et l’annonça. Ce fut le sujet de sa quatrième vision.

« Frères, dit-il, j’errais dans un chemin solitaire de la Campanie, et tout à coup je vis une poussière qui s’élevait jusqu’au ciel ; je me dis : Est-ce de la cavalerie qui arrive et qui soulève cette poussière ? Elle était à une stade de moi. Je la vis s’accroître et s’approcher, et je ne pouvais plus croire qu’à quelque chose de surnaturel. Un rayon de soleil se fît voir, et tout à coup j’aperçois une grande bête semblable à un poisson immense et qui rejetait de sa gueule des sauterelles de feu. Cette bête avait cent pieds de long ; elle avait sur la tête une urne funéraire. Je pleurai d’abord, priant le Seigneur de me délivrer de ce monstre. Mais ma foi s’affermit et j’avançai hardiment au-devant de la bête qui courait avec une impétuosité à renverser Rome elle-même. Quand j’approchai, elle se coucha et ne remua que la langue jusqu’à ce que je fusse passé. Cette bête avait quatre couleurs sur la tête : le noir, le rouge de sang, le jaune d’or et le blanc. A trente pas de là m’apparut une vierge qui semblait sortir du lit ; elle était habillée de blanc ; ses chaussures étaient blanches, sur sa tête était une coiffure qui lui descendait jusqu’au front, et ses cheveux lui formaient comme un manteau éclatant. Je la reconnus : c’était l’Eglise. « Hermas, lui dit-elle, n’as-tu rencontré personne ? — J’ai rencontré une bête capable d’engloutir un peuple ; grâce à Dieu, je lui ai échappé. — Tu l’as échappée parce que tu as eu foi en Dieu. Va donc et raconte aux élus de Dieu que cette bête est la figure de l’épreuve qui doit venir. Si vous vous y préparez, vous pourrez l’échapper. Mettez votre confiance en Dieu, qui peut détourner de vous sa colère et vous envoyer du secours. Malheur à ceux qui douteront en entendant ces paroles ; il eût mieux valu pour eux de ne pas naître. » Hermas demanda l’explication des quatre couleurs de la tête de la bête : il lui fut répondu : « Le noir, c’est le monde parmi lequel vous demeurez ; le rouge de feu et de sang, c’est l’épreuve que vous avez à endurer dans votre voyage terrestre ; le jaune d’or, c’est vous qui avez échappé au siècle et qui devez être éprouvés comme l’or dans la fournaise ; le blanc, ce sont

les élus qui, purs et immolés, habiteront dans le sein de Dieu. Ne cesse point de dire ces choses aux saints : « Vous êtes avertis de l’épreuve qui va arriver ; si vous « voulez, elle n’aura aucun effet. » L’Eglise disparut ; j’entendis du bruit; je me détournai et je crus entendre la bête arriver. »

Hermas échappa à la persécution et continua d’adresser ses instructions à l’Eglise de Rome.

Son second livre est intitulé Préceptes du Pasteur. Ces préceptes sont au nombre de douze. Hermas introduit un pasteur spirituel auquel il avait été confié pour l’exercice de sa charge pastorale, et qui lui fait connaître les vertus que les fidèles devaient pratiquer. Il suffira de donner les titres des préceptes pour faire connaître ce livre : De la foi en un Dieu unique ; il faut fuir la discussion et faire l’aumône avec simplicité ; on doit fuir le mensonge et la dissimulation ; du renvoi de la femme adultère ; de la tristesse du cœur et de la patience ; des deux anges de chaque homme et de leurs inspirations ; il faut craindre Dieu et ne pas craindre le démon ; on doit éviter le mal et faire le bien; on doit prier continuellement et avec foi ; de la tristesse de l’âme ; éviter de contrister l’Esprit de Dieu qui est en nous; il faut éprouver l’Esprit et les Prophètes d’après leurs œuvres ; il y a un double Esprit; de la double cupidité ; les commandements de Dieu ne sont pas impossibles et le diable n’est point à craindre pour les croyants.

Au chapitre douzième, Hermas met en opposition un homme qui, dans l’assemblée, parle selon l’Esprit de Dieu, et un autre qui suit les inspirations du mauvais Esprit. « Cet homme, dit-il, semble, au premier abord, avoir l’Esprit ; il s’exalte lui-même et veut avoir la première chaire ; il est méchant et parleur ; il vit dans les délices et dans la volupté ; il reçoit le prix de ses fausses prophéties et ne devine pas s’il n’est pas payé. »

Dans le sixième précepte, il avait déjà flagellé les devins et les faux prophètes qui souillaient l’Eglise. On peut croire que le saint écrivain avait en vue quel

que personnage qui disputait à Clément la première chaire dans l’Eglise, c’est-à-dire l’épiscopat1.

Les Paraboles du Pasteur sont au nombre de dix. L’auteur y donne, sous des figures allégoriques, des instructions sur les principales vertus chrétiennes. La neuvième surtout est importante; elle contient les grands mystères de l’Eglise militante et de l’Eglise triomphante. Il en ressort cette doctrine : que tous les membres de l’Eglise sont groupés autour du Christ, Fils de Dieu, qui est la Pierre et la Porte de l’Eglise ; que l’Eglise du monde invisible est une avec l’Eglise visible, ayant le même chef et les mêmes Apôtres. Cette grande doctrine, que la mort n’isole pas les fidèles les uns des autres et ne rompt pas les liens qui les unissent sur la terre, date donc de l’époque apostolique2. Hermas recommande particulièrement aux fidèles d’avoir en vue leur fin surnaturelle3, et il s’applique à établir qu’en ce monde et en l’autre les justes et les pécheurs doivent être séparés ; que les justes ont besoin les uns des autres4 ; il recommande le jeûne, la pureté du corps, l’éloignement des voluptés, l’esprit

 

1 On sait que Clément fut obligé de quitter son siège de Rome ; et, selon une ancienne tradition, il mourut, dans la Chersonèse, où il fut enterré. Aurait-il été supplanté par le faux-prophète dont Hermas fait mention et qui ambitionnait le siège épiscopal de Rome? Ou bien aurait-il été exilé par Trajan comme une légende l’affirme? On l’ignore. On sait seulement que le successeur légitime de Clément fut Evariste.

2 De là il suit que les fidèles, morts et vivants, sont en communion et peuvent prier les uns pour les autres ; que l’on peut demander les prières des saints de l’autre monde, comme on peut demander celles de ceux que l’on considère comme saints en ce monde ; que, en priant les uns pour les autres, on peut être utile aux morts, avant la sentence définitive du jugement dernier. Cette belle doctrine est la conséquence de la communion existant entre les Eglises de ce monde et du monde spirituel.

L’Eglise romaine a corrompu cette doctrine par ses inventions touchant le Purgatoire et les indulgences. Mais il ne faut pas confondre la doctrine traditionnelle de la vraie Eglise avec les erreurs de l’Eglise romaine, comme des écrivains trop peu instruits le font très-souvent.. Après la mort, les âmes ne peuvent ni mériter, ni démériter ; mais les prières peuvent être utiles à ceux qui ont besoin de la miséricorde de Dieu, jusqu’à ce que la sentence définitive soit portée à la fin du monde. Telle est la doctrine de l’Eglise orthodoxe qui prie les saints, prie pour les morts, et ne croit pas au Purgatoire, c’est-à-dire, au feu purificateur ni aux indulgences relatives aux peines de l’autre monde.

3 Simil., 1.

4 Ibid., 2-3-4.

 

et la pratique de la pénitence, l’espoir dans la récompense future et l’aumône1.

A l’époque où Clément et Hermas illustraient l’Eglise de Rome par leurs écrits, l’Eglise d’Antioche possédait un homme apostolique dont la vie et les ouvrages conservèrent à cette vénérable Eglise la place éminente qu’elle avait acquise dès les premières années de la période apostolique. Nous voulons parler de saint Ignace, surnommé Théophore, disciple immédiat des Apôtres et revêtu par eux du caractère épiscopal2. Il avait succédé à Evodius sur le siège d’Antioche. On possède de ce saint évêque sept lettres adressées aux Eglises d’Ephèse, de Magnésie, de Tralles, de Rome, de Philadelphie, de Smyrne, et enfin à Polycarpe évêque de cette dernière Eglise3.

 

1 Simil., 3, 6, 7, 8, 10.

2 Euseb., Hist. Eccl, lib. III; 22 ; — Joann. Chrysost., Encomium S. Ignat.

3 Ibid., 36. On a attribué à saint Ignace d’autres lettres ; mais elles sont généralement regardées comme apocryphes. Dans ces derniers temps (1830) on découvrit un manuscrit syriaque, contenant les trois lettres de saint Ignace à Polycarpe, aux Romains et aux Ephésiens, plus abrégées que celles que l’on possédait en grec. Quelques années après (1847), on découvrit un nouveau manuscrit syriaque conforme au premier. Des critiques se sont empressés d’en conclure que trois lettres seulement de saint Ignace sont authentiques ; qu’elles ne sont authentiques que telles qu’on les rencontre dans les manuscrits syriens. Nous avons cherché des raisons solides à l’appui de ces deux assertions, et nous n’en avons pas trouvé. Il est incontestable que les lettres d’Ignace n’ont pas été écrites en syriaque, mais en grec. Les manuscrits en question ne contiennent donc qu’une traduction. Pourquoi donner à une traduction la préférence sur le texte ? Pourquoi conclure qu’il n’existe que trois lettres d’Ignace, parce que deux manuscrits syriens n’en contiennent que trois ? Qu’est-ce qui prouve que le traducteur n’a pas abrégé les lettres qu’il avait sous les yeux et n’a pas voulu se contenter de les résumer ? On ne connaît pas ce traducteur et l’on ignore le but qu’il s’est proposé. Les manuscrits dont on a tant fait de bruit ne prouvent donc rien. Aussi a-t-on repris en sous-œuvre la grande polémique épuisée par Daillé, Pearson et dom le Nourry. On a voulu trouver des preuves intrinsèques contre l’authenticité des lettres d’Ignace, et l’on s’est appuyé pour cela sur deux faits principaux et qui sont de toute fausseté : le premier, que la hiérarchie n’était pas constituée du temps d’Ignace comme elle apparaît dans ses lettres ; la seconde, c’est qu’on y fait allusion à des hérésies qui n’existaient pas encore du temps du saint. Nous avons prouvé que les trois ordres sacrés sont d’institution apostolique, et que la hiérarchie existait, du temps d’Ignace, comme dans les siècles postérieurs. Il est faux que dans les lettres d’Ignace on mentionne des hérésies qui n’ont existé que postérieurement. Simon-le-Magicien et Cérinthe avaient enseigné, à l’époque apostolique, les erreurs que mentionne Ignace, et leurs sectateurs tirèrent, du temps au saint évêque, les conséquences des doctrines de leurs maîtres.

Pearson et dom le Nourry ont parfaitement réfuté Daillé sur tous les points.

Eusèbe, dont on connaît la critique sévère, a admis comme authentiques

 

Ces vénérables monuments de l’Eglise primitive fournissent des renseignements précieux que l’historien doit recueillir avec respect. Ignace écrivit ses lettres lorsque, condamné par Trajan à souffrir la mort, il partait pour Rome afin d’y être livré aux bêtes. Nous raconterons bientôt son martyre. D’Antioche il se dirigea vers Smyrne d’où il écrivit aux Eglises d’Ephèse, de Magnésie, de Tralles et de Rome. Arrivé à Troade, il écrivit ses lettres aux Eglises de Smyrne et de Philadelphie et à Polycarpe.

En apprenant qu’Ignace partait pour Rome, l’Eglise d’Ephèse lui avait délégué Onésimos, son évêque1. C’était cet esclave en faveur duquel saint Paul avait écrit à Philémon. Il avait succédé à Timothée sur le siège d’Ephèse. « C’était, dit Ignace, un homme d’une charité ineffable, un évêque que les Ephésiens devaient aimer en Jésus-Christ et qu’ils devaient tous imiter ; qui était un véritable don que la grâce de Dieu leur avait fait. »

Les Ephésiens avaient délégué, avec leur évêque, le diacre Burrhus et trois fidèles, Crocus, Euplus et Fronto.

Ignace recommande aux Ephésiens la soumission à l’évêque et au presbytère, c’est-à-dire au corps sacerdotal dont l’évêque était le premier membre. De même que ce corps était uni, de même l’assemblée des fidèles devait lui être unie, afin d’être, par l’évêque, unie à Jésus-Christ, et, par le Christ, à Dieu le Père lui- même. Les Ephésiens conservaient cette unité et s’étaient ainsi préservés de l’hérésie. Onésimos, leur évêque, en rendait témoignage. Cependant Ephèse

 

sept lettres de saint Ignace. Ce témoignage n’a pu être ébranlé, non plus que ceux de saint Irénée, d’Origène, de saint Athanase, de saint Chrysostome, de Théodoret, etc., etc., qui ont cité des passages des lettres d’Ignace qu’ils regardaient comme authentiques. (V. Pears., Vinci. Ignatian.; le Nourry, Dissertat, de Epist. Ignat.) On voit, par la lettre de saint Polycarpe aux Philippiens, que c’est le saint évêque de Smyrne qui a été le dépositaire des lettres d’Ignace, et qui en a envoyé des copies à plusieurs Eglises.

Du reste, on trouve dans les manuscrits syriens, tout abrégés qu’ils sont, les mêmes doctrines que dans le texte grec. Bunsen a publié la traduction grecque des manuscrits syriens.

1 Ignat., Epist. ad Ephes, § 1-6.

 

avait possédé de bonne heure des dogmatiseurs, comme on l’a vu dans les Epîtres de saint Paul. Mais la foi de l’Eglise avait résisté à leurs séductions. Timothée avait veillé sur le dépôt divin, et Onésimos l’avait imité. La voix de Paul retentissait dans l’enseignement de ses deux disciples.

Ignace les engageait à persévérer dans la foi ; à éviter les hérétiques avec le même soin que l’on évite les bêtes sauvages. « Ce sont, dit-il, des chiens enragés qui mordent hypocritement1. » Tous les hommes apostoliques manifestaient cette indignation contre les hérétiques qui voulaient dénaturer l’enseignement des Apôtres. Tous ils recommandent instamment de s’en tenir fermement à l’enseignement reçu. Ignace prévient surtout les Ephésiens contre l’erreur de Cérinthe qui séparait le Christ ou Verbe, de l’homme qui était Jésus, et ne voulait pas que le Christ eût souffert. Le saint Evêque enseigne que Notre-Seigneur Jésus-Christ était Dieu dans l’homme, que sa vie a été aussi réelle que sa mort ; qu’il venait de Marie et de Dieu, qu’il avait été passible et qu’il était devenu impassible2. C’est la réfutation de Terreur de Cérinthe qui avait dogmatisé à Ephèse et que saint Jean l’Evangéliste avait déjà combattu par son Evangile3.

En priant les Ephésiens de se préserver des hérésies, Ignace ne leur prescrivait point la violence contre les hommes, il les exhorte au contraire à exercer la douceur et la mansuétude envers tous4. On reconnaît bien là un disciple et un imitateur de saint Paul.

« Priez sans cesse, leur dit-il5, pour les autres hommes ; car on peut espérer leur repentir. Instruisez-les par vos bons exemples ; opposez la douceur à leur colère ; vos prières à leurs malédictions, votre foi à leurs erreurs,

 

1 Ignat., Epist. ad Ephes., § VII.

2 Ibid.

3 Certains critiques ont donné ce passage comme une preuve que, dans les Epîtres d’Ignace, on mentionne des hérésies qui n’avaient pas encore été enseignées alors. Ces critiques prouvent qu’ils ne connaissent pas les hérésies du siècle apostolique, V. ce que nous avons dit plus haut de ces hérésies.

4 Ignat., Epist. ad Ephes., 8 91.

5 Ibid., 10.

vos vertus à leurs vices. » Ces paroles rappellent le portrait du chrétien de l’Epître à Diognète. Ignace donne aux Ephésiens les plus grands éloges auxquels il mêle ses conseils. Il est surtout préoccupé d’une chose : que les Ephésiens n’écoutent pas les faux docteurs et qu’ils s’en tiennent à la doctrine qu’ils ont reçue des Apôtres1. Telle était la grande préoccupation des hommes apostoliques. La voix des douze envoyés de Jésus-Christ ne retentissait plus dans le monde, la doctrine était à l’état de dépôt confié à l’Eglise. L’unique soin de tous, évêques, prêtres, fidèles, devait être de veiller à ce que ce dépôt ne fût pas corrompu. Cette préoccupation apparaît dans tous les écrits qui nous sont restés de cette époque vénérable. Les hommes apostoliques ont répondu d’avance à tous ceux qui, rêvant un christianisme conforme à leurs conceptions individuelles, accusent d’innovation des saints dont l’unique souci fut de conserver intact et pur le dépôt divin. Ignace leur dit comme aux hérétiques de son temps : « Pourquoi périssez-vous sottement, en ne reconnaissant pas le vrai don que le Seigneur vous a fait ? » L’Eglise a dévié aussitôt après la mort des Apôtres, disent certains chrétiens qui interprètent les Ecritures à leur manière. Ignace leur répond : « Le Seigneur a reçu Fonction sur sa tête pour inspirer à l’Eglise l’incorruptibilité. Ne recevez donc pas Fonction de mauvaise odeur qui se trouve dans la doctrine du prince de ce monde. »

Le saint Evêque revient de nouveau sur la mauvaise doctrine, il oppose aux erreurs de Cérinthe renseignement de la foi sur la personnalité de Jésus-Christ2.

Il termine en promettant aux Ephésiens de nouvelles instructions sur ce sujet, s’il lui est possible de les leur donner, et en recommandant à leurs prières lui et son Eglise de Syrie3.

Dans sa lettre à l’Eglise de Magnésie, Ignace se montre préoccupé, dès le début, comme dans sa lettre aux Ephé-

 

1 Ignat., Epist. ad Ephes., 11-17.

2 Ibid., 18-19.

3 Ibid., 20-21.

 

siens, du dogme de la personnalité divine de Jésus- Christ. Cerinthe avait enseigné que le Christ ne s’était uni que transitoirement à l’humanité de Jésus ; que Jésus seul, c’est-à-dire l’humanité avait souffert, mais que le Christ était impassible. Cette hérésie qui, sous des formules différentes, agita l’Eglise pendant plusieurs siècles, avait séduit un grand nombre de fidèles, et faisait courir à la vraie doctrine d’immenses dangers. Bien d’étonnant donc qu’Ignace s’en montre si effrayé, et prêche avec tant de force en faveur de la chair du Christ au moyen de laquelle nous avons été rachetés, et que l’on ne devait point séparer de son esprit 1.

L’Eglise de Magnésie, ville située sur le fleuve Méandre, avait envoyé à Ignace son évêque Damas, les prêtres Bassus et Apollonius et le diacre Sotio. Damas était, selon Ignace, un homme digne de Dieu2 ; il était jeune encore, mais les prêtres le vénéraient3, car ce n’était pas l’homme qu’ils voyaient en lui, c’était Jésus- Christ, le véritable évêque dont il tenait la place.

Ignace recommande aux fidèles de Magnésie de conserver l’unité en obéissant à l’Evêque et aux prêtres, avec lesquels ils doivent former un seul temple à Dieu4.

Il paraît qu’à Magnésie les judaïsants avaient de l’influence. Ignace s’attache à prévenir les fidèles contre leur erreur qui tendait à annihiler la Rédemption de Jésus-Christ5. Les judaïsants n’avaient pas fait encore de prosélytes à Magnésie] ce n’était donc que par précaution que le saint évêque les engageait à se défier de leurs erreurs6. « Appliquez-vous, leur disait-il, à vous affermir dans les doctrines du Seigneur et des Apôtres7. »

Ignace, en terminant, demande aux fidèles de Magnésie leurs prières pour lui et pour son Eglise de Sy

 

1 Ignat., Epist ad Magnes., 1.

2 Ibid., 2.

3 Ibid., 3.

4 Ibid., 4-7.

5 Ibid., 8-40.

6 Ibid., 41-12.

7 Ibid., 14-13.

rie ; il leur envoie les salutations de l’Eglise d’Ephèse et des autres Eglises de Dieu1.

La lettre à l’Eglise de Tralles contient les mêmes enseignements ; l’évêque de cette ville était. Polybius, dont Ignace fait le plus grand éloge. Il se trouvait à Smyrne lorsque le saint martyr y passait, et il lui donna, comme les autres, des témoignages de sa vénération. Ignace recommande aux Tralliens « de vénérer l’évêque comme Jésus-Christ lui-même ; le Corps sacerdotal comme le Collège apostolique ; les diacres comme les serviteurs de l’Eglise2. »

L’insistance que met le saint évêque d’Antioche dans cette recommandation prouve que les sectaires cherchaient à persuader aux fidèles que le ministère légitime n’avait point passé des Apôtres à ceux qui gouvernaient alors l’Eglise. Ignace s’applique à enseigner que le sacerdoce dans l’évêque et dans le prêtre était la continuation légitime de l’apostolat de ceux que Jésus- Christ avait chargés de fonder son Eglise.

A cette recommandation, Ignace joint encore celle de se garder des innovations des hérétiques, du poison qu’ils veulent mêler au vin de la saine doctrine3; il insiste sur la réalité de l’humanité et des souffrances de Jésus-Christ, Dieu-Homme4, ce qui prouve que les Cérinthiens dogmatisaient à Tralles comme dans la plu — part des autres Eglises d’Asie.

Suivent les mêmes salutations que dans ses autres lettres5.

Ignace écrivit de Smyrne à l’Eglise de Rome, qu’il salue comme la première à cause des vertus de ses fidèles, et de l’influence qu’elle avait dans le monde chrétien. En effet, cette Eglise, illustrée par le martyre de Pierre et de Paul, par son grand évêque Clément, par les vertus de la plupart de ses membres, devait,

 

1 Ignat., Epist. ad Magnes., 14-19.

2 Ignat., Epist. ad Trall, 1-3.

3 Ibid., 4-9.

4 Ibid., 10-11.

5 Ibid., 12-13.

 

par suite même de l’importance de la ville de Rome, capitale de l’Empire, obtenir de bonne heure une haute influence dans le monde chrétien. Une chose remarquable, c’est que Ignace ne mentionne ni son évêque, ni ses prêtres, ni ses diacres. Il s’adresse en général à l’Eglise de Rome, et l’unique but de sa lettre est de la supplier de ne pas s’opposer à son martyre. On peut conclure de là que, parmi les fidèles de Rome, il y en avait d’influents qui auraient pu obtenir de l’Empereur la grâce du saint condamné. Trajan n’était point un persécuteur systématique des chrétiens1, et il est probable qu’il eût volontiers fait grâce à Ignace, si des hommes influents eussent intercédé en sa faveur. Ignace craint cette intervention charitable, et il supplie les Romains de le laisser souffrir une mort qui sera sa délivrance et le rendra digne du titre de chrétien.

Nous apprenons par cette lettre qu’Ignace était enchaîné pendant son voyage à dix soldats qui étaient dix bêtes féroces2, dignes de celles qui devaient le dévorer à Rome. Sa lettre fut portée aux fidèles par des Ephésiens à la tête desquels était Crocus3, lesquels se trouvèrent à Rome avec les Syriens qui avaient précédé leur saint évêque dans cette ville.

En quittant Smyrne, Ignace se dirigea vers Troade, d’où il écrivit à l’Église de Philadelphie. Il avait rencontré à Troade l’évêque de cette Eglise ; il le loue et prend de là occasion de recommander aux fidèles la soumission à l’évêque et l’horreur de toute hérésie4. D’après un passage de la lettre, on peut penser que dans l’Eglise de Philadelphie, plusieurs fidèles, tout en étant purs dans leur foi, avaient formé des réunions particulières pour la participation à l’Eucharistie. « Ayez soin, leur dit Ignace5, de n’avoir qu’une seule Eucharistie, car la, chair de Notre-Seigneur Jésus-Christ est une, la

 

1 Nous exposerons plus loin ses principes à l’égard des chrétiens.

2 Ignat., Epist. ad Rom., o.

3 Ibid., 10.

4 Ignat., Epist. ad Phiiadelph., 1-3.

5 Ibid., 4.

 

coupe est une dans l’unité d’un môme sang, l’autel est un, comme l’évêque est un avec le corps sacerdotal et les diacres.

On ne pouvait enseigner plus clairement l’unité du ministère dont l’évêque était le chef, et la réalité de la chair et du sang du Christ dans l’Eucharistie. Il est évident, d’après ce qu’on a lu jusqu’ici des Epîtres de saint Ignace, qu’il distinguait parfaitement l’évêque du corps sacerdotal, tout en affirmant avec raison que les trois Ordres sacrés ne forment qu’un ministère unique. Au reste, il enseigne aux fidèles de Philadelphie, touchant l’Episcopat, le Presbytérat et le Diaconat, la doctrine que nous avons rencontrée dans ses autres lettres1 ; il les prévient contre les judaïsants, tout en leur disant qu’ils doivent vénérer les Prophètes qui ont espéré en Jésus-Christ2.

Les fidèles de Philadelphie avaient fait savoir à Ignace que son Eglise d’Antioche n’était plus persécutée3. Le saint évêque les remercia de lui avoir donné cette bonne nouvelle. Sa lettre fut portée à Philadelphie par Burrhus, un de ceux que l’Eglise d’Ephèse lui avait envoyés à Smyrne. Il adresse, en terminant, ses salutations et celles des fidèles de Troade aux frères de Philadelphie.

Les Eglises ne manquaient aucune occasion d’avoir entre elles des relations fraternelles.

Avant de quitter le rivage asiatique, Ignace voulut aussi remercier l’Eglise de Smyrne et son évêque Polycarpe, de l’hospitalité qu’ils lui avaient accordée. Au début de sa lettre à l’Eglise de Smyrne4, il la félicite de s’être attachée à l’ancienne foi, et de n’avoir point adopté l’hérésie Cérinthienne qu’il expose avec une netteté parfaite. Il réfute cette hérésie et supplie les fidèles de Smyrne de se tenir toujours éloignés des hérésies5, dont il leur expose les dangers. Il revient sur

 

1 Ignat., Epist. ad Philadelph., 7.

2 Ibid., 5-9

3 Ibid., 10-11

4 Ignat., Epist. ad Smyrn., 1.

5 Ibid., 2-7.

 

sa thèse favorite de la soumission à l’évêque représentant de Jésus-Christ, aux prêtres représentants des Apôtres et aux diacres. « Sans l’évêque, dit-il, il n’est, permis ni de baptiser ni de célébrer les agapes1. » C’est par l’union à l’évêque que l’on conserve l’unité.

Il recommande à l’Eglise de Smyrne son Eglise d’Antioche. « Je salue, ajoute-t-il, votre évêque digne de Dieu, votre corps presbytéral très-aimé de Dieu, et vos diacres mes compagnons dans le ministère. » Puis il nomme en particulier les principaux membres de l’Eglise : Tavia et sa famille, Alcine, Daphnos et Euteknos. Burrhus fut chargé de porter cette lettre2.

On voit que toutes les lettres d’Ignace aux Eglises, excepté celle à l’Eglise de Rome, ont un fonds identique et roulent sur deux questions fondamentales : le respect de la hiérarchie, et l’horreur pour l’hérésie de Cérinthe3.

La lettre à Polycarpe devait avoir un caractère différent de celui des autres. Ignace la commence ainsi4 : « Sachant que ton âme est comme appuyée sur une pierre inébranlable, je me félicite d’avoir vu ta figure ; c’est un bonheur dont je voudrais jouir toujours. » Puis il lui donne les conseils les plus dignes d’un évêque vraiment apostolique5.

Abandonnant ce sujet, il s’adresse à l’Eglise même de Smyrne et lui recommande de nouveau le respect pour l’évêque, les prêtres et les diacres, et il lui confie son Eglise d’Antioche6.

S’adressant de nouveau à Polycarpe : « Je ne puis, lui dit-il, écrire aux autres Eglises voisines, car je suis obligé de partir précipitamment de Troade pour

 

1 Ignat., Epist. ad Smyrn., 8-9.

2 Ibid., 10-13.

3 Quel intérêt pout-on avoir à rejeter les unes et a accepter les autre, sous prétexte d’un manuscrit syrien, puisque la doctrine et identique en toutes, et qu’elles sont calquées les unes sur les autres?

4 Ignat., Epist. ad Polycarpe. 1.

5 Ibid., 2-5. On pourrait croire, d’après ces paroles, que Ignace ne s’étant pas trouvé auprès de saint Jean l’Evangéliste en même temps que Polycarpe qui était plus jeune. Ils ne s’étaient peut-être pas vus quoiqu’ils eussent été disciples du même maître.

6 Ibid., 6-7.

 

Neapolis ; écris-leur à ma place1. » Puis il salue eu particulier plusieurs fidèles « surtout celui qui sera envoyé à Antioche et Polycarpe qui l’enverra. »

Polycarpe est un des plus grands évêques du second siècle. Il avait vécu dans l’intimité de plusieurs Apôtres et particulièrement de saint Jean l’Evangéliste qui l’établit évêque de Smyrne2. Nous avons vu plus haut les éloges que cet Apôtre donna, dans l’Apocalypse, à l’Ange ou évêque de Smyrne. Cet évêque était Polycarpe. Irénée son disciple s’exprime ainsi à son sujet : « Polycarpe enseigna toujours ce qu’il avait reçu des Apôtres, c’est ce qu’enseigne l’Eglise, et c’est la vérité. Nous avons sur ce point l’attestation de toutes les Eglises d’Asie et de tous ceux qui ont succédé à Polycarpe jusqu’à ce jour. Ce témoin de la vérité était certes plus digne de foi et mieux instruit que les auteurs d’opinions hérétiques. »

C’est là un nouveau témoignage en faveur de la fermeté que montrèrent les hommes apostoliques pour maintenir l’enseignement qu’ils avaient reçu des Apôtres.

Saint Irénée nous a conservé encore ces précieux détails sur l’enseignement de Polycarpe. S’adressant à Florinus qui soutenait des opinions hétérodoxes, il s’exprime ainsi3:

« Florinus, si tu veux que je te parle franchement, les dogmes que tu enseignes ne sont pas conformes à la saine doctrine. Ils ne s’accordent pas avec les sentiments de l’Eglise, et entraînent ceux qui les soutiennent à de grandes impiétés. Les hérétiques eux-mêmes, chassés de l’Eglise, n’ont pas osé jusqu’aujourd’hui les soutenir ; et nos maîtres, qui ont conversé avec les Apôtres, ne nous ont pas laissé ces traditions.

« Pendant ma jeunesse, je t’ai vu auprès de Polycarpe. Quoique alors tu fusses comblé d’honneurs à la cour de l’empereur, tu cherchais à plaire à notre saint

 

1 Ignat., Epist. ad Polycarp., 8.

2 Iræn., Cont. Hæres., lib. III; c. 3; § 4. — Tertull., De Prœscript., c. 32. — Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 14.

3 Iræn., Ad Florin. Ap. Euseb., Hist. Eccl.. lib. V: 20.

 

maître. Les connaissances acquises dans l’enfance croissent avec l’âge et s’identifient avec l’intelligence : aussi, je me souviens mieux de ce qui se passait alors, que des choses arrivées plus récemment. Il me semble encore voir l’endroit où s’asseyait le bienheureux Polycarpe pour nous instruire ; je le vois entrer et sortir ; son air, sa figure, ses manières, sont gravés dans mon souvenir. Je l’entends parler aux fidèles, nous raconter qu’il avait vécu avec Jean et plusieurs autres qui avaient vu le Seigneur ; nous redire ce qu’il en avait appris des discours de Jésus-Christ, de sa vie et de ses miracles.

« Dieu me fit la grâce d’écouter attentivement toutes ces choses, qu’il avait apprises de ceux qui avaient vu le Verbe de vie, et qui sont si conformes aux saintes Ecritures ; je les ai écrites, non sur le papier mais dans mon cœur, et, Dieu aidant, j’en conserverai toujours précieusement la mémoire.

Je puis rendre témoignage devant le Seigneur que si ce saint vieillard, cet homme apostolique, t’eût entendu proférer les dogmes que tu enseignes, il se fût bouché les oreilles et se fût enfui en s’écriant, selon sa coutume : O Dieu bon ! à quel temps m’as-tu réservé !

Tu peux en voir la preuve dans les lettres qu’il adressa à quelques Eglises et à plusieurs de nos frères pour les avertir ouïes exhorter. »

Irénée, à la fin du second siècle, parlait déjà des Ecritures, parce que, alors, les diverses Eglises qui possédaient des écrits apostoliques avaient pu se les communiquer, du moins en grande partie. Mais il ne s’en déclare pas moins en faveur de l’enseignement traditionnel, conservé par les hommes apostoliques qui l’avaient reçu de vive voix, et que la parole écrite confirmait.

Irénée1 rapporte encore que Polycarpe ayant rencontré l’hérétique Marcion, celui-ci lui dit : « Me connais-tu? — Oui, répondit Polycarpe, je te connais comme premier-né de Satan. » — « Tous les Apôtres et leurs Disciples, continue Irénée, craignaient d’avoir

 

1 Iræn., Conl. Haeres., lib. III; c. 3; § 4

 

des relations, même en parole, avec ceux qui altéraient la vérité ! Paul avait dit aussi : Après une première et une seconde admonition, évite l’hérétique ; il savait qu’un tel homme est pervers et qu’il est condamné par son propre jugement. Il existe, dit encore Irénée, une excellente lettre de Polycarpe aux Philippiens, dans laquelle ceux qui ont souci de leur salut pourront trouver un modèle de leur foi et connaître l’enseignement de la vérité. »

Malgré ce témoignage d’Irénée, disciple de Polycarpe, quelques hommes de parti ont nié l’authenticité de la lettre aux Philippiens1. Nous ne pouvons nous arrêter à cette prétention dénuée de fondement, et nous analyserons l’excellente lettre de Polycarpe, si riche de vérités2.

« Polycarpe et les prêtres qui sont avec lui, à l’Eglise qui est en pèlerinage3, à Philippes, que la miséricorde et la paix, par Dieu Tout-Puissant et notre Sauveur Jésus-Christ, s’accroissent en vous ! »

Il félicite les Philippiens des soins qu’ils ont pris d’Ignace et de ses compagnons ; puis il les exhorte à la pratique de toutes les vertus chrétiennes4.

« Ce n’est pas par orgueil, dit-il5, que je vous écris touchant la justice ; mais parce que vous me l’avez demandé. Ni moi ni aucun autre ne pourrions atteindre à la sagesse du bienheureux et glorieux Paul qui, étant au milieu de vous, a enseigné, devant des témoins qui

 

1 Le plus célèbre de ces hommes est, le protestant Daillé. La principale, raison de ces critiques, c’est que la lettre de Polycarpe est trop explicite touchant la hiérarchie ecclésiastique. Ils ne veulent pas que les trois ordres sacrés aient une origine apostolique. Au lieu de se rendre aux preuves évidentes qui les confondent, ils les nient. Que prouve une pareille négation ? Rien évidemment, ni contre l’authenticité, ni contre la doctrine des monuments du second siècle.

2 Cette lettre a été écrite lorsque Polycarpe, connaissant la mort d’Ignace, n’en avait pas encore reçu les détails. Voilà pourquoi, tout en donnant à penser qu’lgnace est mort, il demande aux Philippiens les détails qu’il ignore. Le martyre d’Ignace arriva l’an 107 ou 108. Car Trajan se trouva à Antioche l’an 106 et ce lut alors qu’il condamna Ignace. La lettre de Polycarpe est de cette même époque.

3 Les fidèles se regardaient comme des pèlerins, voyageant, sur cette terre pour le monde futur. Le mot pèlerinage ou voyage, pour signifier la vie en ce monde, est très-usité dans les écrivains des premiers siècles.

4 Polycarp., Epist. ad Philipp., 1-2.

5 Ibid., 3.

vivent encore, parfaitement et énergiquement, la parole de vérité ; qui, après vous avoir quittés, vous a écrit une lettre qui suffit à vous édifier dans la foi. »

Polycarpe continue ensuite ses conseils ; il faut fuir l’a varice ; s’instruire soi-même et enseigner les femmes mariées et les veuves. Il trace les devoirs des jeunes gens, des jeunes filles, des diacres, des prêtres ; les devoirs communs à tous les états sociaux1. Il parle ainsi des diacres :

« Ils doivent être irréprochables devant la justice de Dieu, comme des serviteurs de Dieu et du Christ et non des hommes. Ils ne doivent être ni calomniateurs, ni trompeurs, ni avares ; il faut qu’ils soient continents en toutes choses, miséricordieux, vigilants ; qu’ils marchent dans la voie de la vérité du Seigneur qui s’est fait le serviteur de tous. »

Voici les devoirs des prêtres :

« Qu’ils soient enclins à la commisération, miséricordieux envers tout le monde ; ils doivent ramener ceux qui s’égarent, visiter tous les infirmes, ne négliger ni la veuve, ni l’orphelin, ni le pauvre ; avoir toujours en vue le bien devant Dieu et les hommes ; s’abstenir de toute colère, de l’acception des personnes, du jugement injuste, de l’avarice. Ils ne doivent ni recevoir trop vite d’accusation contre quelqu’un ; ni juger trop sévèrement, persuadés que nous sommes tous débiteurs du péché. »

Il faut remarquer ces renseignements sur l’état du prêtre dans la société chrétienne. Il était comme le juge et l’arbitre des fidèles, qui ne devaient pas, comme le disait saint Paul, porter leurs causes devant les tribunaux des infidèles. À l’évêque étaient réservées les plus hautes fonctions du sacerdoce ; les prêtres formaient auprès de lui comme un sénat pour diriger la conduite des fidèles et terminer les discussions qui pouvaient s’élever entre eux.

Polycarpe insiste sur la nécessité de s’en tenir à renseignement apostolique, et d’éviter les novateurs2 ; de

 

1 Polycarp., Epist, ad Philipp., 4-6.

2 Ibid., 6-7.

pratiquer la patience et toutes les autres vertus ; il cite Ignace comme un modèle de patience1. Après quelques autres détails2, il termine ainsi3 :

« Vous et Ignace, vous m’avez écrit de faire porter leslettres à Antioche si quelqu’un allait de Smyrne en cette ville. Je le ferai dès que j’en aurai la possibilité ; j’irai moi-même, ou j’y enverrai quelqu’un à ma place. Nous vous envoyons, comme vous le demandez, toutes les lettres d’Ignace que nous possédons, et nous les joignons à cette lettre. Vous en retirerez un grand fruit, car elles sont pleines de foi, de patience, et de toute édification en Notre-Seigneur. Faites-nous savoir ce que vous avez appris d’Ignace et de ses compagnons. »

Ce fut donc Polycarpe qui collectionna les lettres d’Ignace et qui en envoya des copies à diverses Eglises. C’est de cette source pure que nous les avons reçues.

L’Eglise de Smyrne, sous l’impulsion de son grand évêque, fut pénétrée de l’esprit apostolique. Elle envoya des Apôtres dans la Gaule et jusque dans la Grande-Bretagne. La mission des Gaules avait à sa tête Pothin et Irénée. Il est certain que les disciples de saint Paul avaient formé dans les provinces méridionales des Gaules plusieurs communautés chrétiennes. Il est probable aussi que le mouvement des affaires avait amené plusieurs Asiatiques à Lyon, ville qui était dès lors industrieuse et opulente. Cette communauté chrétienne n’ayant pas d’évêque en demanda un à Polycarpe, qui lui envoya Pothin. Outre les Asiatiques, comme Attale, de Pergame, l’Eglise de Lyon possédait un assez grand nombre de Gallo-Romains. Nous nommerons les principaux d’entre eux lorsque nous aurons à raconter le martyre glorieux qu’ils souffrirent pour la foi.

L’Eglise de Lyon conserva jusqu’en ces derniers temps un caractère oriental. Dans sa liturgie, surtout,

 

1 Polycarp., Epist. ad Philipp., 8-10.

2 Ibid., 11-12.

3 Ibid., 13-14.

 

on retrouvait des traditions qui accusaient son origine1.

On peut en dire autant du caractère de l’ancienne Eglise bretonne2. On ne possède pas de renseignements positifs sur ses origines, mais il nous paraît probable que des compagnons de Pothin continuèrent leur voyage vers le nord et qu’ils abordèrent dans l’île de Bretagne où ils fondèrent une Eglise qui devint florissante. Lorsque, au cinquième siècle, l’Eglise romaine envoya ses missionnaires en Bretagne pour évangéliser les Anglo-Saxons qui avaient conquis cette île, ils trouvèrent l’Eglise bretonne fortement attachée à ses coutumes orientales et particulièrement à l’usage de célébrer la Pâque le quatorzième jour de la lune de mars.

Tel était l’usage primitif de l’Eglise de Smyrne, et Polycarpe, étant venu à Rome, le défendit contre l’usage contraire de l’Eglise romaine.

Lorsque cet homme apostolique se rendit à Rome, Anicet était alors évêque de cette Eglise. Il reçut avec le respect qu’il méritait le vénérable disciple de Jean l’Evangéliste. Anicet avait succédé à Alexandre, lequel avait succédé à Evariste. Ce dernier avait été évêque huit ans, et Alexandre avait été, dit Eusèbe, le cinquième évéque de Rome depuis Pierre et Paul. Anicet ayant été évêque onze ans, il était mort la huitième année de Néron, c’est-à-dire l’an 169 ; son épiscopat avait commencé l’an 157. On peut placer vers cette époque3 le voyage de saint Polycarpe à Rome.

On connaît ce voyage par le témoignage de saint Irénée4. Ce savant disciple de Polycarpe nous apprend que ce fut la question de la Pâque qui fut le principal motif du voyage de l’évêque de Smyrne à Rome. Il

 

1 Cette liturgie avait subi, surtout au dix-huitième siècle, des mutilations regrettables. Le pape actuel vient de l’abolir complètement. L’œuvre de Pothin et d’Irénée est ainsi arrachée du sol lyonnais jusqu’aux dernières racines.

2 Nous donnerons plus de détails sur ce fait important lorsque nous aurons à raconter l’histoire de la mission d’Augustin, apôtre des Anglo-Saxons.

3 On le fixe généralement en 158.

4 Iræn., Cont. Hæres., lib. III, et Epist. ad Vict. Av. Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 14. — Lib. V- 24.

 

voulait en conférer avec Anicet, l’évêque le plus important de l’Occident.

En Orient on avait conservé l’usage judaïque de célébrer la Pâque le quatorzième jour de la lune de mars. En Occident, on la célébrait le dimanche qui suivait ce quatorzième jour. A première vue, la question n’avait rien de grave ; mais les plus saints évêques, amis de l’unité parfaite de l’Eglise, voyaient avec peine qu’une partie des fidèles célébraient la joyeuse fête de la résurrection lorsque d’autres méditaient la passion et la mort du Sauveur. Ils voyaient là une anomalie qui devait disparaître du culte. Cependant, il faut reconnaître qu’ils n’élevaient pas cette question à la hauteur d’un dogme ou d’une doctrine révélée.

A Rome, Polycarpe jouit d’une autorité que l’évêque de cette Eglise ne possédait pas ; car Anicet n’était pas, comme Polycarpe, disciple immédiat des Apôtres, et il ne pouvait pas dire comme l’évêque de Smyrne : « Voilà la doctrine que j’ai apprise de la bouche de Jean. » Il y avait à Rome beaucoup d’hérétiques. Le témoignage rendu par Polycarpe à la doctrine apostolique leur ouvrit les yeux, et un grand nombre revinrent à l’Eglise de Dieu.

Il leur disait avec l’autorité que lui donnaient son âge et ses vertus : « La vérité que l’Eglise enseigne, c’est la seule que j’ai entendue des Apôtres. »

Polycarpe et Anicet eurent entre eux quelques explications sur plusieurs sujets de minime importance. Cette discussion ne porta aucune atteinte à l’esprit de charité et de fraternité qui les unissait. Mais, sur la question de la Pâque, ils ne purent s’accorder. Anicet ne put persuader à Polycarpe de renoncer à une coutume qu’il avait vue pratiquée par saint Jean et par les autres Apôtres, dans l’intimité desquels il avait vécu. Polycarpe ne put persuader non plus à Anicet de renoncer à un usage que lui avaient légué ses prédécesseurs. Mais ni l’un ni l’autre ne vit dans cette divergence un motif de rompre la communion entre eux. Anicet céda à Polycarpe, pour l’honorer, la fonction de consacrer les saints Dons ; et ils se séparèrent en paix,

laissant communiquer entre eux ceux qui suivaient l’un ou l’autre usage.

Telle est la première phase de la question pascale qui agita depuis toute l’Eglise. Elle avait été discutée en Orient, et particulièrement à Laodicée, où l’on avait tenu une assemblée à ce sujet1. L’évêque de Sardis, saint Méliton, avait écrit à ce propos un ouvrage en deux livres. Polycarpe et Anicet avaient placé la question sur son véritable terrain. Deux traditions également vénérables existaient ; il ne s’agissait pas d’une question de foi. Chaque évêque, en respectant la tradition qu’il avait reçue, accomplissait un devoir ; car sa dignité ne lui confère d’autre droit que de veiller, d’un œil jaloux, sur le dépôt dont la garde lui est confiée.

La manière dont les évêques de Rome et de Smyrne envisagèrent la question est une preuve de plus du soin que les hommes apostoliques apportaient à conserver le dépôt traditionnel, les doctrines enseignées par les Apôtres.

L’évêque de Rome ne prétendait pas alors interposer une autorité personnelle et supérieure qu’il ne songeait même pas à s’attribuer. Polycarpe discuta avec lui sur le pied d’égalité, comme évêque, et même avec supériorité en sa qualité de disciple immédiat des Apôtres. La règle acceptée par les deux évêques était la tradition apostolique.

Il est bien remarquable que tous les faits de cette époque vénérable, comme tous les écrits, contribuent à mettre cette règle en évidence. Elle éclate d’une manière particulière dans les écrits d’un autre homme apostolique, ami de Polycarpe, Papias, évêque d’Hiérapolis.

L’apôtre Philippe avait habité cette ville avec ses deux filles, et il y était mort. Il esc probable qui Papias avait vécu dans son intimité. Papias était un homme de foi candide et d’une haute vertu. Il avait, comme Po-

 

1 Melit., Dr Pascha. Ap. Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 26

 

lycarpe, été disciple de Jean l’Evangéliste1. Il composa un ouvrage divisé en cinq livres et intitulé : De l’interprétation des oracles du Seigneur. Il nous apprend lui-même ainsi comment il avait composé cet ouvrage : « Il ne sera pas inutile d’écrire ce que j’ai appris des anciens et que j’ai confié à ma mémoire, en l’accompagnant de mes propres interprétations, afin que la vérité de ces choses soit confirmée par notre témoignage. Je n’ai point été disciple, comme d’autres en ont l’habitude, des gens qui parlent beaucoup et qui enseignent des choses nouvelles et des commandements étrangers, mais de ceux qui ont enseigné la vérité, et qui ont rappelé les préceptes que le Seigneur a donnés en paraboles et qui émanaient de la vérité elle-même. Si je rencontrais quelqu’un qui eût vécu avec les anciens, je lui demandais ce qu’il leur avait entendu dire ; ce qu’avaient coutume d’enseigner André ou Pierre, ou Philippe ou Thomas, ou Jacques, ou Jean ou Mathieu, ou les autres disciples du Seigneur2 ; car je ne pensais pas pouvoir retirer autant d’utilité de la lecture des livres que de l’enseignement oral des témoins encore vivants. »

Papias, comme tous les disciples des Apôtres, était l’homme de la tradition. Il connaissait les Evangiles ; et Eusèbe nous a conservé ses paroles relativement à ceux de saint Mathieu et de saint Marc, mais il préfé-

 

1 S. Irénée (dont Haeres., lib. V; c. 33; § 4) l’affirme de la manière la plus positive.

2 Il faut remarquer que Papias distingue Jean l’Apôtre du Prêtre Jean. Ce dernier, comme Aristion, était du nombre des soixante-dix disciples. Eusèbe (Hist. Eccl., lib. III; 39) conclut, des paroles de Papias, que cet homme apostolique n’avait pas connu les Apôtres et les premiers disciples, mais seulement ceux qui les avaient interrogés, et qu’il n’avait pas été disciple de Jean l’Evangéliste, malgré l’affirmation de saint Irénée. Eusèbe ne nous paraît pas raisonner juste. En effet, Papias pouvait avoir connu et entendu les Apôtres, sans se flatter d’avoir tout entendu, tout retenu; voilà pourquoi, voulant faire un livre complet autant que possible, il interrogeait ceux qui, comme lui, avaient entendu les Apôtres et avaient pu avoir retenu et entendu des choses que lui- même n’aurait pas apprises. Il n’est pas possible, par exemple, qu’il n’ait pas connu l’apôtre Philippe, qui vécut jusqu’à la fin du premier siècle à Hiérapolis, ville dont Papias était évêque à la même époque. Nous pensons donc, d’après le témoignage, de saint Irénée, que Papias fut, en même temps que Polycarpe, disciple de saint Jean l’Evangéliste ; qu’il vit et entendit plusieurs Apôtres ; et que son texte ne se rapporte qu’à un supplément de connaissances qu’il désirait acquérir au moyen des souvenirs des autres contemporains des Apôtres.

 

rait l’enseignement de vive voix aux écrits qui laissent toujours plus de latitude que la parole aux fausses interprétations. Le prêtre Jean et Aristion fournirent surtout à Papias de précieux renseignements. Eusèbe affirme que le pieux évêque d’Hiérapolis était trop crédule, et il lui reproche d’avoir pensé qu’après la résurrection des corps, Jésus-Christ régnerait mille ans sur la terre avec les élus. Cette opinion, en elle-même et débarrassée des erreurs dont la souillèrent des Millénaristes postérieurs, n’est pas fort dangereuse et n’attaque aucun dogme de la foi. Saint Irénée l’accepta, ainsi que saint Apollinaire d’Hiérapolis et d’autres hommes célèbres comme Tertullien et Lactance1 ; le millénarisme coupable et erroné est celui qui fut enseigné par des hommes débauchés qui prétendaient que, pendant les mille ans du règne terrestre de Jésus-Christ, les élus s’abandonneraient à tous les plaisirs de la chair.

Saint Papias et saint Irénée étaient bien éloignés d’une semblable hérésie.

Papias eut pour successeur sur le siège d’Hiérapolis saint Apollinaire qu’on a surnommé l’Ancien, pour le distinguer d’autres écrivains du même nom qui vécurent postérieurement. Apollinaire d’Hiérapolis se distingua par ses écrits aussi bien que par ses vertus2. Il composa un ouvrage en deux livres intitulés : De la vérité ; un ouvrage en cinq livres : Contre les Gentils ; un autre en deux livres : Contre les Juifs; il adressa à l’empereur Antonin un discours en faveur des chrétiens ; et il réfuta l’hérésie des Cataphryges3.

A la même époque que Papias, vivait à Sardis un autre évêque, disciple des Apôtres, saint Méliton4. Nous avons déjà parlé de son ouvrage sur la Pâque. Il en fit un grand nombre d’autres dont voici les titres : De la juste manière de vivre ; Des Prophètes ; De l’Eglise ; Du jour du Seigneur (dimanche) ; De la nature de

 

1 Hiéron., De Viris illust., c. 18. Ces premiers Millénaires ramenaient le monde, pendant ces mille ans, à l’état où il était, d’après eux, lors du Paradis terrestre. (V. Iræn., Cont. Hœres., lib. V; c. 23 ; § 3.)

2 Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 21-27.

3 Nous en parlerons bientôt.

4 Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 26.

L’Homme ; De la Formation (de l’homme) ; De l’obéissance des sens à la Foi; De l’Ame, du Corps et de l’Esprit; du Bain (c’est-à-dire du Baptême) ; De la Vérité ; De l’origine et de la génération du Christ; De la Prophétie; De l’hospitalité ; La Clef ; Du Diable ; De la Révélation de Jean ; De l’Incarnation de Dieu. Le dernier des ouvrages du savant évêque est une lettre à l’empereur Antonin en faveur des chrétiens1.

Méliton était lié d’amitié avec Onésimos d’Ephèse. Ce dernier, ancien esclave de Philémon, n’avait pas sans doute autant de science acquise que de foi et de vertus. Il désirait particulièrement s’instruire dans les saintes Ecritures de l’Ancien Testament. Il s’adressa pour cela à Méliton qui avait visité la Judée et recueilli les livres que les Juifs regardaient comme authentiques et comme la parole de Dieu. Il fit, à la prière d’Onésimos, des extraits de ces livres et les envoya à l’évêque d’Ephèse avec cette lettre2:

« Méliton, à son frère Onésimos, salut.

Dans ton amour et ton zèle pour la parole de Dieu, tu m’as souvent demandé de te composer une collection d’extraits de la loi et des Prophètes relatifs au Sauveur et à toute notre foi ; tu m’as aussi manifesté le désir de connaître exactement les titres et le nombre des livres de l’Ancien Testament. J’ai travaillé avec soin à cette œuvre. Je sais, en effet, quelle est l’ardeur de ta foi et ton désir d’apprendre ; je suis persuadé que, pour l’amour de Dieu et pour travailler à ton salut, tu préfères cette science à toutes les autres. Je suis donc allé en Orient, et dans les lieux même où furent écrites les prophéties, où se passèrent les faits relatés dans les livres de l’Ancien Testament. J’y ai étudié ces livres et je t’en envoie la liste exacte. Ce sont : les cinq livres de Moïse, c’est-à-dire : la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres el le Deutéronome ; Jésus, fils de Navé (Josué) ; les Juges ; Ruth; les quatre livres des

 

1 Nous en parlerons au chapitre suivant.

2 Ap. Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 26.

 

Rois ; les deux livres des Paralipomènes ; les Psaumes de David ; les Proverbes, la Sagesse, l’Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques de Salomon ; Job ; les Prophètes Isaïe et Jérémie; le livre des douze Prophètes ; Daniel ; Ezéchiel ; Esdras1. J’ai fait des extraits de ces ouvrages et je les ai divisés en six livres. »

Méliton et Onésimos pensaient que tout n’était pas utile aux chrétiens dans les livres de l’Ancienne- Alliance ; que plusieurs détails que l’on y trouve ne pouvaient intéresser que les Juifs ; que les chrétiens devaient les étudier surtout au point de vue de leur foi, et des prophéties accomplies dans la personne du Sauveur.

Les titres seuls des ouvrages de Méliton suffisent pour prouver que ce grand évêque avait abordé les plus hautes questions de la théologie chrétienne et de la science ecclésiastique.

Tandis que, à Rome, Clément et Hermas ; en Asie, Ignace, Polycarpe, Papias, Apollinaire et Méliton, maintenaient par leurs écrits la pureté de l’enseignement apostolique, la Grèce avait aussi ses grands écrivains, fidèles échos de ceux qui avaient vu et entendu Jésus-Christ.

L’Eglise de Corinthe était gouvernée par Denys. Ce grand homme ne donnait pas seulement des soins à son Eglise2 ; il veillait sur toutes les autres et travaillait, par les lettres qu’il leur adressait, à y conserver pure la vérité chrétienne. Il écrivit aux Eglises de Lacédémone, d’Athènes, de Nicomédie, de Gortyne, de Gnosis, et autres établies en Crète ; d’Amastris et autres Eglises du Pont, et à celle de Rome. Dans toutes ces lettres, il s’élève contre les diverses hérésies qui alors troublaient la société chrétienne, et recommande de s’en tenir à l’enseignement apostolique fidèlement transmis.

Quadratus, à Athènes, rivalisait de zèle avec Denys de

 

1 L’ancienne Eglise chrétienne reçut des Juifs ce canon des Ecritures de l’Ancien Testament. C’est encore celui qui est admis par l’Eglise orthodoxe. D’autres livres ont été introduits dans le canon de l’Eglise latine ; mais ces livres ne sont considérés par l’Eglise orthodoxe que comme de pieuses lectures, et non comme la parole de Dieu.

2 Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 23.

Corinthe pour la pureté de la foi. Lorsque son prédécesseur Publius, successeur de Denys l’Aréopagite, eut souffert le martyre, quelques fidèles s’étaient laissé tromper par les hérétiques ; mais Quadratus, élevé sur le siège d’Athènes, les ramena bientôt à la pureté de la foi1.

Nous aurons bientôt à mentionner parmi les hommes apostoliques, plusieurs écrivains qui entrèrent en lutte directe contre les hérésies, par des ouvrages de polémique, ou qui défendirent le christianisme contre les persécutions et les erreurs du paganisme2. On aura ainsi la conviction que, aussitôt après la mort des Apôtres, l’Eglise eut pour l’enseigner et le défendre, une foule d’écrivains distingués, aussi remarquables par leur science que par leur foi.

Nous avons à déplorer la perte de la plupart de leurs ouvrages ; les extraits qui nous en restent rendent cette perte encore plus sensible. Mais ce que l’historien doit surtout regretter, c’est l’histoire du premier siècle et des premières années du second, écrite par un homme apostolique, Hégésippe. Son ouvrage était divisé en cinq livres et était intitulé Commentaires3. Avant de l’entreprendre, l’auteur avait visité les principales Eglises du monde. Il s’était entretenu à Corinthe, avec l’évêque Primus ; à Rome avec Anicet et son diacre Eleuthère ; il avait parcouru la Judée et visité particulièrement Jérusalem. Il avait étudié les sept sectes judaïques qui tourmentaient l’infortuné pays désolé par les armées romaines4, et qui donnèrent naissance à d’autres sectes qui s’abattirent comme des bêtes féroces, selon l’expression d’Ignace, sur l’Eglise, afin de la déchirer en lambeaux. Partout, Hégésippe interrogeait les évêques ; il affirma qu’il les avait entendus professer unanimement une doctrine identique. C’est avec les renseignements qu’il avait ainsi recueillis

 

1 Dyon. Corinth., Epist. ad Athen. Ap. Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 23. Quadratus et un docte Athénien, Aristide, défendirent les chrétiens contre les persécuteurs, comme nous le verrons plus bas.

2 On les trouvera dans les deux chapitres qui suivent.

3 Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 22.

4 V. plus bas le troisième chapitre du présent livre.

 

dans les Eglises, qu’Hégésippe avait composé ses Commentaires. Les extraits que nous a conservés Eusèbe de Césarée, disent assez quel en était le caractère ; ils contenaient la démonstration de ce grand fait : que l’Eglise passa sans changement des mains des Apôtres en celles de leurs disciples, et que ces derniers se montraient préoccupés uniquement de suivre le précepte donné par Paul à Timothée : « Garde le dépôt, évitant toute innovation. »

On ne peut lire les écrits qui nous sont restés des Docteurs apostoliques sans en tirer la même conséquence. En traitant les questions de la science sacrée, les hommes apostoliques ne se demandent pas : « Que devons-nous raisonnablement croire ?» Mais : « Qu’est-ce que les Apôtres ont enseigné ? » Cet enseignement était un fait à leurs yeux ; ils constataient ce fait au moyen du témoignage de toutes les Eglises apostoliques, et il n’y avait plus lieu à discussion. Nous verrons la même méthode employée par les hommes apostoliques qui avaient pris pour tâche spéciale la réfutation des hérésies au second siècle, depuis Justin jusqu’à Irénée. Elle fut également suivie par tous les Pères de l’Eglise orthodoxe1.

 

1 Devant ce fait incontestable, que deviennent tous ces systèmes qui reposent tous sur cette opinion fausse et dénuée de fondement : que l’Eglise a modifié sa constitution ou sa doctrine après la mort des Apôtres ? Il est impossible de trouver la moindre, trace de ces changements prétendus ; et l’on trouve, dans tous les monuments ecclésiastiques, la preuve du contraire. Nous ne perdrons pas le temps à exposer les systèmes ci-dessus mentionnés. Si nos lecteurs les connaissent en détail, ils apercevront leur réfutation à toutes les pages de cette histoire. Pour ceux qui ne les connaissent pas, il leur suffira d’avoir la preuve qu’ils sont faux, puisqu’ils reposent sur une assertion dont l’histoire démontre la fausseté.