Années 67-99

— Persécution de l’Eglise sous Néron.

— Épître à Diognète.

— Après la mort de Paul, quelques-uns de ses disciples passent dans les Gaules.

— Luc et Trophime.

— Évangile dé saint Luc.

— Les hommes apostoliques continuent l’œuvre des Apôtres.

— L’Église de Jérusalem.

— Martyre de Jacques-le-Juste ; élection de son frère Siméon comme évêque.

— Fin de la nation juive.

— Conséquence de ce fait : l’élément païen christianisé domine sur l’élément judaïco-chrétien.

— Les Nazaréens.

— Leurs erreurs sur le rang exceptionnel de Pierre et de Jacques-le-Juste dans l’Église. — Les Ebionites diffèrent des Nazaréens.

— Sectateurs de Cérinthe, de Simon-le-Magicien, du diacre Nicolas,

— Opposition que les sectaires rencontrent.

— Epître de Judas, frère de Jacques.

— Épître de Barnabas.

— Ouvrages de saint Jean-l’Evangéliste.

— Son Évangile et ses Èpîtres.

— Jean en Asie.

— Il est appelé à Rome, où il est condamné à mort.

— Persécution de Domitien.

— Saint Jean-l’Évangéliste, échappé à la mort par miracle, est relégué à Patmos.

— L’Apocalypse.

— Les sept Églises et leurs Anges.

—Révélations sur l’avenir de l’Église.

— Jean de retour à Ephèse.

— Ses dernières instructions.

— Sa mort.

— Mort de l’apôtre Philippe à Hiérapolis.

— Fin de l’époque apostolique et du premier siècle de l’ère chrétienne.

 

 

Paul, en donnant sa vie pour Jésus-Christ, couronna dignement sa vie d’apostolat et de martyre. A peine arrivé à la moitié de sa carrière, il pouvait déjà écrire « Les fatigues, la prison, les coups, les angoisses mortelles, j’en ai été accablé avec surabondance. Cinq fois, les Juifs m’ont infligé la punition légale de trente-neuf coups de cordes ; trois fois, j’ai été frappé de verges ; une fois, j’ai été lapidé ; trois fois, j’ai fait naufrage ; j’ai été, un jour et une nuit, suspendu sur l’abîme de la mer ; nombreux voyages, périls sur les fleuves, dangers du côté des brigands, embûches des Juifs et des

 

1 Paul, II Ad Corinth., XI; 23-27.

gentils, dangers en ville, dangers dans la solitude, dangers sur mer, dangers de la part des faux frères ; travaux et fatigues, veilles, faim, soif, jeûnes, froid, nudité, j’ai connu tout cela. »

Telle fut la vie du héros que Jésus-Christ avait spécialement choisi pour annoncer la doctrine aux gentils et qui, par la grâce divine, a inspiré une nouvelle vie au monde païen. Le mouvement que le grand Apôtre lui imprima, ne se ralentit plus. Nous le verrons se développer, et embrasser la société tout entière, malgré les obstacles qu’il rencontra.

On ne peut lire les épîtres de Paul, sans être frappé de deux faits qui caractérisent son génie et son apostolat : le premier, c’est qu’il fut inspiré par une seule pensée : annoncer Jésus-Christ avec la plus parfaite abnégation ; le second, c’est qu’il n’enseigna jamais que ce qu’il avait appris du Maître, dans les révélations sublimes dont il fut favorisé. Aussi ne peut-on découvrir, dans les écrits de ce disciple fidèle, aucune doctrine qui ne se trouve dans les Evangiles1, et dans sa vie, aucun acte qui ne soit un sacrifice de toute sa personne à Celui qu’il annonçait comme le salut et la résurrection du monde.

Les travaux de saint Pierre sont moins connus que ceux de saint Paul. Mais on ne peut douter qu’il n’ait aussi beaucoup souffert dans ses courses à travers l’Asie. Les deux Apôtres, unis par les travaux de l’apostolat, donnèrent en même temps leur vie pour la religion qu’ils avaient prêchée. Néron, qui les condamna, était digne d’être le premier persécuteur du christianisme.

« Les Apôtres, dit Lactance2, s’étant dispersés dans l’univers entier, pendant vingt-cinq ans, jusqu’au règne de Néron, jetèrent les fondements de l’Église dans tou-

 

1 Nous devons noter, sans lui accorder une importance qu’il ne mérite à aucun titre, le système de ceux qui ont vu dans les écrits de saint Paul un christianisme différent de celui de Jésus-Christ et des autres Apôtres. On n’a appuyé ce système que sur des données fausses et des doctrines mal comprises. L’analyse que nous avons donnée des Epîtres de saint Paul répond à ce système.

2 Lact., De Mort. Persecut., § 1.

 

tes les provinces et les cités. Lorsque Néron régnait Pierre vint à Rome, et ayant fait plusieurs miracles, par la puissance que Dieu lui en avait donnée2, il convertit un grand nombre de gens à la justice, et bâtit un temple spirituel et solide à Dieu. La chose vint à la connaissance de Néron ; ce prince, voyant qu’une grande multitude, non-seulement à Rome, mais partout, abandonnait le culte des idoles, condamnait le culte ancien, et passait à la religion nouvelle, résolut, en exécrable et cruel tyran qu’il était, de renverser le temple céleste, et d’anéantir la justice ; il fut le premier qui persécuta les serviteurs de Dieu ; il attacha Pierre à une croix et mit Paul à mort. »

Après avoir trempé ses mains dans le sang de tous les membres de sa famille, il ne restait plus à ce monstre que d’acquérir le titre de premier empereur romain persécuteur de la religion chrétienne3. Ce titre lui appartenait, comme Tertullien le faisait observer aux Romains : « Consultez vos Annales, leur disait-il, et vous y trouverez que ce fut Néron qui, le premier, frappa du glaive impérial cette secte qui naissait alors, et qui

 

1 Nouveau témoignage d’après lequel saint Pierre n’alla à Rome que sous Néron. Au quatrième siècle, on ne croyait donc pas encore qu’il y fût venu plus tôt.

2 Parmi ces miracles, on cite celui qu’il fit contre Simon-le-Magicien, qui était venu dogmatiser à Rome. Cet hérésiarque ayant annoncé qu’il s’élèverait dans l’air, s’éleva en effet par la puissance du démon ; mais Pierre s’étant mis en prière, le magicien tomba à terre et se brisa les jambes. Saint Cyrille, de Jérusalem, rapportant ce fait (Catech., VI; § 15), dit que saint Paul pria avec saint Pierre. Il ajoute que Simon-le-Magicien mourut en tombant. Arnobe, écrivain antérieur à saint. Cyrille, dit que Simon, après l’humiliation qu’il subit, se retira à Brindes où il mourut. (Arnob., Adv. Gent., lib. II, § 12.) Eusèbe (Hist. Eccl., lib. II; 13, 14) ne parle pas de la mort de Simon, tout en mentionnant qu’il fut rencontré il Rome par saint Pierre, qui combattit ses mauvaises doctrines. Théodoret (Hœret. fabul., lib. I) parle du même, fait sans dire que Simon mourut de sa chute. Saint Epiphane Haeres., XXI; § 5) affirme que Simon mourut en tombant. L’auteur des Philosophumena, antérieur à tous ceux que nous venons de nommer, rapporte que saint Pierre résista à Simon à Rome ; que le séducteur s’en alla à… (le nom de la ville manque dans le texte), et que, un jour, assis sons un platane, il annonça que si ou voulait l’enterrer vivant, il ressusciterait du tombeau; qu’on l’enterra, en effet, mais qu’il fut trouvé mort dans sa fosse.

On voit, d’après ces témoignages, que la mort de, Simon-le-Magicien n’est pas, quant aux détails, un fait incontestable. Nous exposerons bientôt les doctrines de ce faux Christ.

3 Ces paroles sont d’Eusèbe, qui cite le passage de Tertullien mentionné dans notre récit. (Hist. Eccl., lib, II ; 23) et qui est tiré de l’Apolyctique du savant prêtre de Carthage.

 

prenait du développement à Rome. Nous avons lieu de nous glorifier d’avoir été condamnés par un tel homme. Celui qui le connaît peut savoir qu’il n’y a rien de grand et de bon qui n’ait été condamné par Néron. »

« C’est ainsi, ajoute Eusèbe, que le chef et le porte- enseigne des ennemis de Dieu, Néron, sévit contre les Apôtres eux-mêmes. » Ce tyran commença ainsi la guerre que le pouvoir impérial fit pendant trois siècles à la religion de Jésus-Christ ; mais ce fut en vain que les rois rugirent contre Dieu et contre son Christ ; que les princes se conjurèrent contre l’œuvre de Dieu. Soutenue par la puissance divine, l’Eglise n’avait rien à craindre des efforts combinés des puissants de la terre ; le sang de ses enfants répandu à flots prouva avec évidence que Dieu était son appui, et ce sang fut une semence féconde qui fit multiplier les chrétiens dans toutes les parties du monde.

Néron, aussi infâme que cruel, voulut rendre les chrétiens responsables de l’incendie qu’il avait allumé lui-même, pour se donner le plaisir de voir brûler Rome. Gomme il ne pouvait persuader qu’il n’en était pas l’auteur, il l’imputa, dit Tacite1, « à des hommes odieux à cause de leurs crimes et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom venait de celui de Christ qui avait été condamné au supplice par le procurateur Ponce-Pilate, sous le règne de Tibère. Réprimée un instant, l’abominable superstition débordait alors, non- seulement en Judée, d’où le mal était venu, mais dans Rome même où tous les crimes et toutes les infamies se donnaient rendez-vous. On arrêta d’abord les premiers qui s’avouèrent chrétiens. Leurs révélations en firent découvrir une immense quantité qui furent condamnés, non pas tant comme coupables de l’incendie, que comme ennemis du genre humain. On ajouta contre eux l’opprobre aux supplices. On les revêtait de peaux de bêtes afin de les faire déchirer par les chiens ; on les crucifiait, on les brûlait ; quand la

 

 

1 Tacit., Annal., lib. XV; § 44.

 

nuit était venue, on s’en servait comme de flambeaux. Néron donnait ce spectacle dans ses jardins, et passait sur son char au milieu de ces malheureux. On finit par les plaindre quoiqu’on les regardât comme coupables et dignes de ces supplices, car on savait qu’ils étaient moins immolés à la vindicte publique qu’à la cruauté d’un seul individu. »

Si l’on ne possède pas de documents certains sur tous ceux qui, sous le règne de Néron, donnèrent leur vie pour Jésus-Christ, la mémoire de ces généreux athlètes est restée en vénération dans les diverses Eglises. Selon une antique tradition1, la femme de saint Pierre souffrit alors la mort pour Jésus-Christ, et l’Apôtre, au moment où elle passait près de lui pour aller au supplice, lui aurait dit ces paroles, sublimes dans leur simplicité : « Souviens-toi du Maître ! »

La persécution de Néron avait attiré l’attention sur les chrétiens. On voulait les connaître, étudier leur origine, se rendre compte de l’amour fraternel qu’ils se portaient les uns aux autres ; examiner si les crimes dont on les accusait étaient réels. Un écrivain chrétien publia, pour répondre à cette légitime curiosité, une lettre élégamment écrite et bien raisonnée, adressée à Diognète. On ignore quel était ce personnage. Quant à l’auteur de cette épître, son nom est resté inconnu. On voit seulement, par l’ouvrage même, qu’il était disciple des Apôtres2, et particulièrement de saint Paul3. Il écrivit à une époque où les Juifs offraient encore leurs sacrifices4, et où les chrétiens étaient persécutés5 ; ce qui démontre que cet ouvrage parut avant l’année 70, où le temple fut détruit, et durant la persécution de Néron, qui eut lieu pendant les années 67 et 68. L’Epître à Diognète est le plus ancien monument apologétique qui ait été écrit pour les chré-

 

1 Clement., Alexand., Stromat., lib. VII

2 Epist. ad Dioignet., §11.

3 Ibid., § 3 et 4. Il parle, eu cet endroit, des cérémonies judaïques en vrai disciple de Paul. Plus loin (c. 22) il cite Paul en l’appelant simplement l’Apôtre!

4 Ibid., § 3 et 4

5 Ibid., § 5 et 7.

 

tiens contre les païens. Sa haute antiquité demande qu’on l’étudie avec respect. L’auteur commence ainsi : « Illustre Diognète, quand je te vois rechercher avec ardeur quel est le culte divin des chrétiens ; t’instruire de la religion de ceux que tu vois mépriser le monde et la mort ; qui ne reconnaissent pas pour dieux ceux que les Grecs adorent, et qui n’observent point les superstitions judaïques ; chercher à connaître le principe de cet amour fraternel qu’ils ont les uns pour les autres… je veux satisfaire ta légitime curiosité, et je demande à Dieu qu’il m’inspire des paroles qui te soient utiles pour l’amélioration de ta vie. »

Après ce préambule, l’auteur explique pourquoi les chrétiens n’adorent pas les dieux des Grecs

« Les Juifs ne les adorent pas, ajoute-t-il2, mais ils tombent dans une superstition analogue lorsqu’ils prétendent que Dieu a besoin de leurs sacrifices sanglants, et que leurs rites l’honorent. Ils croyent ainsi donner quelque chose à Celui qui n’a besoin de rien. Les rites judaïques3 ne peuvent servir au vrai culte de Dieu, c’est pourquoi les chrétiens ont raison de ne pas les mettre en pratique.

« Pour eux, ils ne se distinguent des autres hommes4 ni par le pays, ni par la langue, ni par les institutions politiques. Ils n’habitent pas de villes particulières ; ils ne se servent pas d’un idiome différent de celui des autres, et dans leur vie extérieure rien de particulier ne les distingue ; ils ne se proposent point d’apprendre quelque secret échappé de l’esprit d’hommes curieux, et ne se donnent pas, à l’exemple de quelques-uns, pour adeptes d’une doctrine humaine. Ils habitent indifféremment des villes grecques ou barbares, selon les circonstances, et, dans tout ce qui tient au vêtement et à la vie extérieure, ils ne se distinguent point de ceux au milieu desquels ils vivent. Tout pays étranger qu’ils

 

1 Epist. ad Diognet., c. 2

2 Ibid., §3

3 Ibid., §4

4 Ibid., §5

 

habitent devient leur patrie, et leur patrie est pour eux une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, et ils engendrent des enfants. Ils ont une table commune ; mais le mariage est respecté. Ils sont de chair et iis ne vivent pas selon la chair ; ils demeurent sur la terre, mais leur Etat est dans le ciel ; ils obéissent aux lois établies, et, par leur genre de vie, ils sont supérieurs aux lois. Ils aiment tout le monde, et tous les persécutent. On ne les connaît pas, et on les condamne ; on les tue, et la mort les rend à la vie. Ils sont pauvres, et ils enrichissent les autres ; ils ont besoin de tout, et ils ont tout en abondance ; ils sont méprisés, et la gloire surgit pour eux de ce mépris ; on déchire leur réputation, et l’on rend hommage à leur justice. On les couvre de malédictions, et ils répondent par des bénédictions ; on les accable d’injures, et ils honorent les autres ; ils se conduisent en gens de bien, et on les punit comme coupables ; quand on les punit, ils se réjouissent comme si on leur faisait du bien. Les Juifs leur font la guerre, et les Grecs les persécutent comme s’ils étaient des étrangers, et, ni les uns ni les autres, n’osent avouer la cause de leur haine. En un mot, ajoute l’éloquent apologiste1, les chrétiens sont dans le monde ce que l’âme est dans le corps. » Puis, il développe admirablement cette pensée aussi juste que profonde.

L’origine2 de la religion des chrétiens est Dieu qui l’a établie par son Verbe, lequel est Vérité, et s’est incarné pour la donner au monde. L’auteur expose3 quel était le triste état de l’humanité avant l’incarnation du Verbe. Le Verbe de Dieu ne s’est pas incarné plus tôt4 afin que les hommes connussent que, sans lui, ils ne pouvaient que pécher, et que la justification n’était possible que par lui.

Le pieux écrivain, s’adressant à Diognète, lui fait

1 Epist. ad Diognet., §6

2 Ibid., §7

3 Ibid., §8

4 Ibid., §9

 

comprendre quels biens il acquerra par la foi1, et combien il est nécessaire de connaître les enseignements du Verbe incarné2; mais ces enseignements ne sont pas purement théoriques ; il faut que la vie y soit conforme3; car le christianisme n’est pas un système destiné à satisfaire la curiosité de l’intelligence ; il consiste principalement dans la pratique de la vertu. L’auteur de cette première Apologie chrétienne était, sans aucun doute, un homme aussi profondément chrétien que docte et éloquent.

Quoique nous n’ayons pas de renseignements positifs sur la mort des Apôtres, on peut penser, d’après les traditions des diverses Eglises, qu’ils donnèrent presque tous leur vie pour la foi ; que plusieurs moururent avant Pierre et Paul, ou à peu près à la même époque. D’autres leur survécurent4, et en particulier saint Jean l’Evangéliste et saint Philippe. Les Apôtres eurent surtout à souffrir de la part des Juifs dans leur oeuvre apostolique5. Mais on sait qu’ils eurent également des ennemis nombreux parmi les païens. On comptait encore, à l’époque de la persécution de Néron, plusieurs des soixante-dix disciples, comme le prêtre Jean à. Ephèse6, Barnabas en Chypre, et d’autres moins connus.

A côté d’eux on distingue des hommes apostoliques, élevés à l’école des Apôtres eux-mêmes : tels sont les disciples de Paul qui évangélisaient la Gaule; Linus, premier évêque de Rome7 ; Clément, qui gouverna plus tard la même Eglise; Polycarpe, évêque de Smyrne, disciple de saint Jean l’Evangéliste ; Hermas, disciple de Paul, lequel menait à Rome une vie retirée et méditait son livre du Pasteur ; Titus, retiré en Crète; Timothée à Ephèse ; Ignace, qui succéda à Evodius sur le siège d’Antioche8.

 

1 Epist. ad Diognet., § 10.

2 Ibid., § 11.

3 Ibid., § 12.

4 Euseb., Hist. Eccl., lib. III ; 11.

5 Ibid., lib. III; 5.

6 Ibid., lib. III; 39.

7 Ibid., lib. III: 2.

8 Ignace succéda à Evodius l’an 68 selon Eusèbe (Hist. Eccl., lib. III; 22), c’est-à-dire un an après le martyre des Apôtres Pierre et Paul.

 

Fidèles échos de la prédication évangélique, ils continuèrent l’œuvre des Apôtres, dont ils avaient reçu les pouvoirs avec l’imposition des mains. C’est ainsi que, sans interruption, l’apostolat et la saine doctrine se perpétuèrent dans l’Eglise.

Plusieurs hommes apostoliques quittèrent Rome lorsque la persécution y eut éclaté. De ce nombre furent Luc et Trophime, qui se dirigèrent vers les Gaules, sans doute après la mort de Paul, leur Maître.

Trophime, après la maladie qui l’avait retenu à Milet, était allé retrouver Paul à Rome. S’étant rendu dans les Gaules, il établit à Arles le centre de sa mission. Suivant une antique et respectable tradition1, saint Pierre l’aurait établi évêque de cette ville. Ceci peut donner à penser qu’il reçut de cet Apôtre l’ordination épiscopale, comme saint Clément, autre disciple de Paul, et qui fut depuis évêque de Rome. Pierre et Paul, unis en Jésus-Christ, ne formaient pas des écoles distinctes ; aussi avons-nous vu plusieurs disciples, comme Marc et Sylvanus, s’attacher, selon les circonstances, à l’un ou à l’autre. C’est ainsi que l’on a pu dire que Trophime avait été établi évêque d’Arles par saint Pierre2.

Crescent, qui était déjà en Gaule depuis plusieurs années, y avait déjà fondé plusieurs Eglises, et en particulier celle de Vienne. Il est très-probable que ce sont ces deux Apôtres qui fondèrent les Eglises qui existaient déjà au second siècle sur les bords de la Garonne3. Trophime travailla avec tant de zèle à l’œuvre évangélique qu’il a mérité d’être appelé « la source d’où les ruisseaux de la foi coulèrent sur toutes les Gaules4. »

Crescent abandonna à Trophime les provinces méridionales des Gaules, et s’avança vers le nord jusqu’à

 

1 Preces Episcop. Prov. Arelat. ad Laon. Pap. (Ap. Sirmond, Concil. Ant. Gall., t.. 1.)

2 On peut penser aussi que Trophime avait quitté Rome avant la mort des Apôtres ; car l’époque précise de sou arrivée dans les (huiles ne peut être fixée, d’une manière absolue.

3 Hieron., Epist. 53 ad Theod.

4 Epist. Zozirn. pap. ad Episcop. Gall. (Ap. Sirm., Concil. Gall.)

 

la métropole de la Première — Germanie1 (Mayence).

Les provinces centrales de la Gaule furent évangélisées par saint Luc. « Le ministère de la divine parole, dit saint Epiphane2, ayant été confié à saint Luc, il l’exerça particulièrement dans la Gaule. » Ces paroles, rapprochées des traditions de la vieille Armorike3, nous portent à croire que saint Luc exerça principalement son zèle dans la partie des Gaules appelée Celtique. Saint Irénée4 nous apprend en effet qu’il y existait des Eglises au second siècle, et il atteste que leur foi était pure comme celle des Eglises des Germanies Cis-Rhénanes, fondées par saint Crescent.

Saint Luc ne se rendit probablement dans les Gaules qu’après saint Trophime, car nous regardons comme probable qu’il composa son Evangile à Rome après la mort des Apôtres Pierre et Paul, peu avant son livre des Actes des Apôtres5.

Il y eut donc, au premier siècle, des Eglises organisées dans les Gaules, et elles firent assez de progrès pour que Tertullien ait pu dire, au second siècle, que « dans les diverses nations des Gaules Jésus-Christ comptait de nombreux adorateurs6. »

Les fidèles de Jérusalem étaient gouvernés, à l’époque de la persécution de Néron, par Simeon (ou Simon), un des fils de Marie et de Cléopas, appelés frères du Seigneur. Jacques le Juste, son frère, avait été martyrisé peu de temps après que Paul eut été envoyé à Rome

 

1 Gall. Christ. Prov. Mogunt.

2 Epiph., Hœres., 51.

3 V. D. Lubineau, Hist. de Bretagne, liv. I; § 5.

4 lræn., Cont. Hœres., lib. I; c. 10; § 2;

5 On ignore à quelle époque précise saint Luc a écrit. Mais son Evangile a été publié après celui de saint Marc et avant celui de saint Jean. Or, saint Marc écrivait le sien un peu avant la mort, des Apôtres Pierre et Paul, c’est- à-dire vers l’an 66. Saint Jean étant mort vers l’an 99, on doit admettre que saint Luc écrivit son Evangile dans la seconde moitié du premier siècle.

6 Tertull., Adv. Judœos, c. 7. « Galbarum diversae nationes… in quibus omnibus locis Christi nomen regnat. »

D’après des témoignages comme ceux de saint Irénée et de Tertullien, et les autres documents que nous avons cités, on ne peut douter que des Eglises n’aient été fondées dans les Gaules au premier siècle. Mais ce n’est pas là une raison suffisante pour admettre des récits qui n’ont, d’autre fondement que des légendes du moyen âge. Nous prouverons plus loin la fausseté de ces légendes.

 

par Festus1. Les Juifs, furieux d’avoir manque leur proie, tournèrent leurrage contre Jacques2. Ce grand évêque avait prêché Jésus-Christ avec tant de zèle, qu’une grande partie de la population de Jérusalem avait embrassé la foi. Les scribes, les pharisiens et les sadducéens entreprirent de forcer Jacques à renier, en public, la foi du Christ; ils espéraient obtenir de lui cette apostasie, à cause de sa fidélité bien connue dans les observances mosaïques. Ils lui dirent donc d’une manière hypocrite : « O juste ! à qui nous accordons tous une si légitime confiance, jusques à quand le peuple sera-t-il dans l’erreur en croyant en Jésus qui a été crucifié ? Apprends-nous quelle était la doctrine de ce crucifié. » Jacques, élevant la voix, répondit : « Pourquoi m’interrogez-vous au sujet de Jésus Fils de l’Homme ? Il siège au ciel à la droite de la souveraine Puissance, et il en reviendra sur les nuées du ciel. » Un grand nombre d’assistants, affermis par ce témoignage de Jacques, rendirent gloire à Jésus et s’écrièrent : « Hosanna au Fils de David ! » Les scribes et les pharisiens se consultèrent entre eux. « Nous n’avons pas été habiles, dirent-ils, en provoquant ce témoignage public en faveur de Jésus. » A leur prière, Jacques était monté sur la terrasse du temple pour dire au peuple ce qu’il pensait de Jésus : « Montons-y, dirent les Juifs, et jetons-le en bas afin que cet exemple effraye ceux qui voudraient croire en Jésus. » Ils se mirent à crier : « Oh ! oh ! le Juste lui-même est dans l’erreur ! » Et, montant sur la terrasse, ils en précipitèrent le saint évêque qui, se relevant sur les genoux, se mit à prier en disant : « Seigneur et Dieu Père ! je te demande que tu leur pardonnes, car ils ne savent ce qu’ils font. — Lapidons-le, » dirent entre eux ses ennemis. Et ils l’accablèrent de pierres. « Que faites-vous là ? s’écriait un prêtre de la famille de Rechab ; épargnez le Juste, il prie pour vous ! » Mais, au même instant, un foulon frappa le saint à la tête, avec son maillet à fouler la

 

1 Ce fait arriva l’an 62.

2 Euseb., Hist. Eccl., lib. II ; 23.

 

laine, et le tua. « C’est ainsi, dit Hégésippe, que Jacques, frère du Seigneur, termina sa vie par un heureux martyre. Il fut enterré à l’endroit où il fut frappé, et l’on voit encore, près du temple, la colonne élevée sur son tombeau. Ce Jacques rendit de nombreux témoignages tant aux Juifs qu’aux Grecs, leur attestant que Jésus était le Christ. »

Par ces Grecs, Hégésippe entendait les Juifs hellénistes qui furent convertis en grand nombre à la foi de Jésus-Christ1.

Plusieurs chrétiens furent mis à mort avec Jacques2, par les ordres du pontife Ananus, qui avait profité de la mort de Festus et du temps qui s’était écoulé jusqu’à l’arrivée d’Albinus, le nouveau gouverneur, pour assouvir sa rage contre le christianisme.

Jacques ne fut remplacé qu’après la ruine de Jérusalem3. Ceux des Apôtres et des soixante-dix disciples qui existaient encore, se réunirent sur les ruines de la ville déicide ; les membres de la famille de Jésus-Christ se joignirent à eux, et tous ensemble délibérèrent sur le choix de celui qui devait succéder à Jacques, et tenir, pour ainsi dire, la place de Jésus-Christ dans l’Eglise. Tous, d’un consentement unanime, jugèrent digne du siège épiscopal Siméon, fils de Cléopas, frère de Jacques, et un des quatre fils de Cléopas, qu’on appelait frères de Jésus4.

Mais bientôt Siméon, comme tous les parents de Jésus, fut obligé de se cacher, car le destructeur de Jérusalem, l’empereur Vespasien, ordonna de rechercher tous les Juifs de la famille de David, afin de ne laisser subsister aucun prétendant à la royauté juive.

 

1 Ces derniers mots d’Hégésippe, historien contemporain des disciples des Apôtres, donnent à penser que saint Jacques pourrait bien avoir traduit en grec l’Evangile de saint Matthieu pour les Juifs hellénistes, comme on l’affirme dans la Synops. Script. Sac., attribuée à saint Athanase.

2 Joseph., Antiq. Jud., lib. XX, c. 8.

3 Euseb., Hist. Eccl., lib. III; 11 et 12.

4 Nous avons dit que les fils de Cléopas étaient cousins de Jésus, par leur mère Marie, sœur ou cousine de la sainte Vierge. Le plus ancien historien de l’Eglise, Hégésippe (Ap.. Euseb , Luc. cit.) nous apprend que Cléopas lui-même était frère de Joseph. Ses enfants auraient été ainsi, à double titre, cousins germains ou frères de Jésus, selon une locution usuelle en Orient.

 

Les oracles de Dieu et de son Christ étaient accomplis. Jérusalem, après un siège horrible1, n’était plus qu’un monceau de ruines ; le temple était détruit. Les Juifs, dispersés sur toute la terre, ne formèrent plus une nation. Poursuivis, persécutés de toutes parts, ils n’ont été conservés que pour rendre témoignage aux prophéties qui ont annoncé leurs malheurs, leur crime et leur endurcissement.

Ceux d’entre les Juifs qui regardaient Jésus-Christ comme le Messie, en voyant les troubles qui déchiraient la Judée, les luttes qui la désolaient, les préparatifs de la guerre qui devait avoir pour résultat l’anéantissement des Juifs comme nation, se souvinrent de la prophétie de Jésus-Christ et se retirèrent dans les montagnes2. Ils se fixèrent principalement autour de Pella, située près d’un désert et sur les frontières de Syrie3. Joignant à la foi en Jésus-Christ la fidélité aux observances judaïques, on continua à les appeler Nazaréens, nom que les Juifs endurcis donnaient aux chrétiens par mépris4.

Jusqu’à la ruine de Jérusalem, les chrétiens judaïsants avaient une grande influence dans l’Eglise. Il fallut toute l’énergie des Apôtres et des hommes apostoliques, de Paul surtout, pour les empêcher de rendre les rites judaïques obligatoires pour le salut. Infatués des hautes destinées temporelles qu’ils croyaient promises à leur race, ils ne voulaient voir dans le christianisme qu’un moyen donné par Dieu pour soumettre le monde entier au peuple juif. Ils ne considéraient plus le Christ comme un conquérant fameux appelé à soumettre le monde païen par les armes, mais comme un souverain spirituel, dont la puissance, représentée par le peuple élu de Dieu, devait s’étendre sur l’univers.

Après la ruine de Jérusalem, les chrétiens judaïsants ne renoncèrent point à leurs illusions. Enfermés dans les montagnes de la Palestine, pauvres, délaissés, iso-

 

1 Jérusalem fut détruite l’an 70, par Titus, fils de l’empereur Vespasien.

2 Matth., XXIV; 16.

3 Euseb., Hist. Eccl., III ; 5. — Epiph., Haeres., XXIX; § 7.

4 Act. Apost., XXIV; 5.

 

lés des autres Eglises chrétiennes, ils persévérèrent clans leur foi en Jésus-Christ, mais aussi dans la pratique des cérémonies légales, et dans leurs fastueuses espérances1. Ils n’avaient de l’Ecriture du Nouveau Testament que l’Evangile de saint Mathieu. Comme il y avait au milieu d’eux un grand nombre de fidèles qui avaient vu Jésus-Christ et les Apôtres, ils ajoutèrent au texte primitif du premier évangéliste quelques faits qui, sans avoir l’autorité des autres, peuvent cependant être vrais2 et émaner d’hommes apostoliques. Leurs Apôtres de prédilection étaient Pierre et Jacques le Juste. Ils élevaient le premier au-dessus de tous les autres Apôtres et le donnaient comme le dépositaire privilégié de la doctrine ; ils regardaient Jacques comme l’évêque des évêques et le chef de l’Eglise universelle3. Ces deux idées réunies ont formé ce qu’on a depuis appelé la Papauté. Il faut remonter aux Nazaréens pour en trouver l’origine. Mais ce système, inventé au profit des judaïsants, ne pouvait être alors dangereux. L’élément judaïco-chrétien, qui avait essayé de prédominer dans la société chrétienne primitive, reçut un coup mortel par la chute de la nation juive, de Jérusalem et du temple ; l’élément païen christianisé devait prédominer sur lui, et bientôt les Nazaréens ne furent plus considérés que comme une secte isolée de la grande société chrétienne. On leur imputa même des erreurs et on les confondit avec les Ebionites.

Il est certain, du moins, que cette secte hérétique sortit de leur sein, et qu’elle mêla de fausses doctrines à la profession de quelques-unes des vérités chrétiennes.

Mais les Nazaréens proprement dits ne sont accusés d’aucune doctrine hérétique4 ; on leur reprocha seule

 

1 Nous enverrons des preuves, au second siècle, en analysant les fausses Clémentines, qui sont leur œuvre.

2 Le docte Jérôme, qui consulta leur Evangile hébraïque au cinquième siècle, a mentionné quelques-uns de ces faits dans plusieurs de ses ouvrages, et ne les a pas donnés comme erronés. On peut croire que de légères additions avaient déjà été faites au texte de saint Mathieu avant qu’il ne fût traduit eu grec ; ce qui expliquerait la difficulté que nous avons signalée précédemment, p. 146 de ce volume, note 3.

3 Pseudo-Clementina, ouvrage dont on trouvera plus loin l’analyse.

4 Epiph., lib. I. Haeres., XXIX ; par. 6-7. Ce Père parle des Nazaréens de

 

ment leur fidélité au mosaïsme. Ils savaient parfaitement l’hébreu, et au cinquième siècle ils habitaient encore Pella et ses environs. Les Juifs les avaient en horreur, et trois fois par jour, lorsqu’ils se réunissaient dans leurs synagogues pour prier, ils lançaient contre eux cet anathème : « Que Dieu exècre les Nazaréens ! » Ce qui offensait surtout les Juifs, c’est que les Nazaréens étaient des Juifs fidèles tout en croyant en Jésus- Christ qu’ils regardaient comme le Messie.

Il est probable que, primitivement, les Nazaréens appartenaient à cette belle communauté de Jérusalem dont les membres pratiquaient l’abnégation complète, vendaient leurs biens, en apportaient le prix aux pieds des Apôtres, et se glorifiaient du titre de pauvres.

Un d’entre eux prit ce nom de pauvre, en grec Ebion1, et donna naissance à la secte des Ebionistes, qu’il faut bien distinguer des Nazaréens. Ebion exaltait outre mesure la pauvreté et dépassait les maximes évangéliques sur ce point, en prétendant que l’abnégation complète était un précepte obligatoire. S’il se fut borné à cet enseignement, son système n’eût pas été dangereux ; mais il y ajouta des doctrines hérétiques qu’il emprunta à d’autres dogmatiseurs de son temps, en particulier à Cerinthe et à Carpocras, qui avaient eux-mêmes copié Simon-le-Magicien.

Simon a été, comme l’affirme saint Irénée, le chef et la source de toutes les hérésies2.

Juif d’origine et baptisé, il prétendit interpréter le mosaïsme et le christianisme, et fusionner quelques doctrines de l’un et de l’autre dans un système dont le résultat serait sa propre déification et celle de sa concubine nommée Héléna. Mahomet reprit plus tard cette théorie en sous-œuvre. Il n’est pas étonnant que, voulant fusionner le mosaïsme et le christianisme, Si-

 

son temps; il est remarquable qu’il ne leur reproche aucune hérésie proprement dite, et qu’il avoue qu’ils avaient conservé l’Evangile de saint Mathieu, en hébreu, dans toute son intégrité,

1 Des écrivains ont pensé que tel était son véritable nom.

2 Iraen., Cont. Hares., I; c. 23.

mon ait gagné quelques adeptes parmi les chrétiens judaïsants1.

Il avait pour prédécesseur dans sa prétention à la divinité un certain Apseth, de Libye, dont la divinité n’avait pu aboutir qu’au ridicule. Simon crut qu’il serait plus heureux.

Moïse avait dit, métaphoriquement : « Dieu est un feu qui brûle et consume. » Simon, prenant à rebours la maxime de Moïse, posa ce premier principe : « Le feu a été le principe de tous les êtres. » De ce principe unique et éternel sortent comme six racines : l’Esprit, l’intelligence, la voix, le nom, le raisonnement et la pensée. Dans ces six racines gît la puissance infinie, et cette puissance infinie est ce qui est, a été et sera ; c’était lui, Simon. Il appelait quelquefois œons ou siècles ces principes radicaux, pour donner à entendre que, dans leur ensemble, ils formaient le temps complet, le pliroma ou le tout éternel. C’est là que Valentin puisa la base de son fameux système. Paul connaissait ce système, comme nous l’avons remarqué en analysant ses Epîtres.

Continuant son explication symbolique des Ecritures, Simon disait : « l’Esprit et l’intelligence, c’est ce que Moïse a appelé ciel et terre ; la voix et le mot sont désignés par les termes de soleil et de lune ; le raisonnement et la pensée sont symbolisés par l’air et l’eau.

« Moïse, disait-il encore, affirme que trois jours ont existé avant la création du soleil et de la lune. Par là il entend l’esprit, l’intelligence, et cette septième puissance qui résume les six autres. C’est cette puissance qui est désignée par le mot Esprit planant sur les eaux. »

Quant à la création telle que Moïse l’a racontée, c’est un pur symbolisme. Le paradis terrestre n’est autre que le sein de la femme ou l’enfant est formé, et

 

1 Justin., I Apolog., § 26. — Iræn., Cont. Haeres., I ; c. 23 ; § 1-4. — Philosophuamena, VI; § 7-20. — Euseb., Hist. Eccl., II; 13. — Epiph., Haares., XXI. — Theodoret., Hæret. fab., lib. I; c. 1.

les quatre fleuves dont parle Moïse ne sont que les quatre veines principales qui du point central de l’homme, portent la vie dans son organisme1.

La puissance infinie eut pour premier fruit de son action, l’intelligence, et par elle il produisit les anges. Ces mauvais êtres firent le monde et conjurèrent contre l’intelligence. Ils s’emparèrent d’elle et la firent passer d’un corps dans un autre, en particulier dans celui d’Héléna qui fut cause de la guerre de Troie.

Enfin, la puissance infinie, incarnée en Simon, l’a retrouvée captive en Syrie, portant encore le nom d’Héléna et l’a délivrée. C’est la brebis perdue de l’Evangile.

Simon et Héléna étaient donc la puissance infinie et l’intelligence.

« Je suis apparu, disait-il, en Judée sous le nom de Fils ; on a cru m’y faire souffrir ; mais je n’ai pas souffert ; j’ai habité la Samarie, sous le titre de Père; dans le reste du monde, on m’appelle Saint-Esprit. Peu importe le titre que l’on me donne. »

Simon eut des adeptes parmi les païens, qui retrouvèrent dans sa dogmatique la doctrine de Jupiter produisant Minerve. Ces adeptes l’adorèrent avec Héléna, sous le nom de Maître et de Maîtresse. Mais ce qui lui acquit surtout des adeptes, c’était sa théorie immorale. Le mal n’existait pas, d’après lui, pour ses initiés, et l’initiation était le principe du salut. Or, les initiés, à l’exemple de Simon et d’Héléna, s’abandonnaient à toutes les turpitudes.

Cette morale convenait bien aux Romains. Simon devait obtenir de grands succès à Rome, où on fui éleva une statue avec cette inscription : À Simon Dieu saint2! Comme il prenait le titre de chrétien et qu’il le faisait

 

1 On voit que le système de symbolisme scripturaire n’est pas nouveau, et que certains exégètes modernes ont été devancés par Simon-le-Magicien.

2 On a voulu contester ce fait. Pourquoi ? Simon no se donnait-il pas comme Dieu ? Au témoignage de saint Justin (I Apolog., § 26) qui parle de celte statue, il faut ajouter celui des Philosophumena, où il est dit positivement que les adeptes avaient des statues de Simon et d’Héléna, avec les attributs de Jupiter et de Minerve.

 

prendre à ses adeptes, on comprend que l’on ait regardé a Rome, au rapport de Tacite, les chrétiens comme des gens perdus de mœurs et ennemis du genre humain. Par l’exposé rapide que nous avons fait de la doctrine de Simon, il est évident qu’il fut moins un hérétique qu’un de ces faux christs que Jésus-Christ avait prédits. L’imposteur ambitionnait de se faire passer pour le Christ lui-même ou pour Dieu incarné se révélant au monde. On peut en dire autant de Ménandre.

Cet imposteur était, comme Simon, originaire de la Samarie1. II se donnait comme la grande vertu inconnue jusqu’alors ; il était envoyé, disait-il, comme sauveur des hommes. Il enseignait, avec Simon, que le monde avait été fait par les anges, qui, eux-mêmes étaient émanés d’Ennoia ou l’intelligence, et que, par elle, il donnait la science pour vaincre les anges. Il avait un baptême ou signe d’initiation, qui donnait à ceux qui le recevaient résurrection et immortalité. Il promettait même l’immortalité dans le monde présent.

Il n’était pas rare de rencontrer alors de ces faux christs qui s’attribuaient une divinité chimérique et qui, spéculant sur l’attente générale du Messie, essayaient, de mettre à profit quelques idées chrétiennes, tombées en des esprits mal préparés, et y associaient des doctrines empruntées aux diverses religions ou aux systèmes philosophiques. Chez les Juifs, plusieurs faux christs s’étaient élevés, avaient excité des rébellions et hâté la ruine de Jérusalem. Ils répondaient à ce préjugé israélite, que le Messie serait un conquérant fameux qui délivrerait le peuple élu du joug étranger.

D’autres faux christs voulaient imiter le caractère purement religieux du vrai Christ ; tels furent Simon et Ménandre.

La philosophie essaya aussi d’avoir ses christs. Apollonius de Thyane ne fut qu’une mauvaise copie de Jésus-Christ, et ses voyages une imitation des courses apostoliques. On peut- en dire autant des autres.

Ces essais de déification humaine ne pouvaient sur-

 

1 Iraen., Cant. Haeres., I ; c. 23; par. 5. — Theodoret., Haeret. fabul, I ; c. 2. — Epiph.. Hœres., XXII. — Euseb., Hist. Eccl., III; 26.

 

vivre à leurs auteurs ; mais les doctrines enseignées par ces imposteurs devaient avoir de l’influence à cause de l’état où se trouvaient les esprits, travaillés, chez les Juifs, par une foule de préjugés nationaux ; chez les païens par les divers systèmes de philosophie. De là, deux écoles qui eurent leur caractère particulier : l’hérésie judaïque et l’hérésie philosophique.

A la première classe appartiennent les ébionites, les nicolaïtes et les cérinthiens.

Les ébionites1, comme les Nazaréens, étaient restés fidèles à la loi mosaïque. Ils admettaient l’Evangile de saint Mathieu ; croyaient que Jésus était le Christ et qu’il était né de Marie seule, et non pas de Joseph ; ils détestaient saint Paul, qu’ils considéraient comme un transfuge de la loi.

Dans le principe, ils ne professaient aucune hérésie ; mais par la suite, plusieurs d’entre eux tombèrent dans l’erreur de Cérinthe qui niait la divinité de Jésus et le considérait comme fils naturel de Joseph et de Marie.

Celui qui fit dévier les ébionites fut un certain Théodote, natif de Byzance2. Il admettait le mosaïsme des ébionites, et il y joignit la doctrine de Cérinthe sur la personne de Jésus-Christ. Il ne faut pas confondre ce Théodote avec un autre hérétique du même nom, et qui fut le chef d’une secte qui plaçait Jésus-Christ au-dessous de Melchisédech dont il n’aurait été que l’image3.

Cérinthe distinguait le Christ de la personne de Jésus. Le Christ était, d’après lui, une émanation divine qui s’était reposée sur Jésus, fils de Joseph et de Marie, après qu’il eut été baptisé par Jean4. Le Christ quitta depuis Jésus, lequel souffrit, mourut et ressuscita ; quant au Christ, qui était spirituel, il fut impassible. Cérinthe distinguait ainsi deux personnes en Jésus- Christ, deux êtres véritables. C’était le Juif, obligé de

 

1 Iræn., Cont. Hœres., 1 ; c. 26; §2. — Philosophumena, VII ; §34. — Epiphan., Hœres., XXX; § I, 2 et 3. — Theodoret., Hœret. fab., Il; c. I. — Euseb., Hist. Éccl., III ; 27.

2 Philosophumena, VII ; §35. — Theodoret., Hœres. fabul., II; c. 5 et 6.

3 Ibid., § 36.

4 Iræn., Adv. Hœres., I; c. 26; § I. — Euseb., Hist. Eccl., III; 28. — Philosophumena, VII ; § 33.

 

reconnaître la vie miraculeuse et la résurrection de Jésus-Christ, mais qui ne voulait voir en lui qu’une première manifestation du Christ ou Messie.

A cette erreur, Cérinthe en ajoutait d’autres sur l’origine du monde qui émanerait d’un principe inférieur à l’Etre infini et primordial. Ce sectaire avait été initié à la philosophie des Egyptiens et cherchait à la fusionner avec quelques idées chrétiennes. Cependant, son système appartient plus à la classe des hérésies judaïques qu’à celle des hérésies philosophiques.

Les nicolaïtes forment aussi une secte judaïco-chrétienne, quoique leur caractère principal fût une opposition absolue aux prescriptions judaïques. Leur chef fut Nicolas, un des sept diacres choisis par les Apôtres 1. Il semble avoir pris à tâche de s’opposer à la décision du concile de Jérusalem et il enseigna qu’il était indifférent d’user de telle ou telle nourriture et que la fornication n’était pas un mal. Cette première opposition le jeta en des écarts plus graves au point d’autoriser des désordres contre nature. Il fut le père d’une foule de sectes que l’on a désignées sous le titre de Gnostiques et que nous ferons connaître dans la suite.

Tels furent les hérétiques qui dogmatisèrent du temps des Apôtres.

On rencontre dans les Epîtres de saint Paul et de saint Pierre des allusions à leurs erreurs. Judas, frère de Jacques-le-Juste2, et l’un de ceux que l’on appelait frères du Seigneur, les signala à l’Eglise entière comme ennemis de la vérité dans une lettre énergique qui commence ainsi3 :

« Judas, serviteur de Jésus-Christ, et frère de Jac-

 

1 Iræn., Adv. Hœres., I; c. 26; par 3. — Philosophumena, VII; § 36. —

Epipb., Hœres., XXV. — Euseb., Hist. Eccl., III; 20.

2 Nous pensons que la Lettre catholique qui fait partie du canon du Nouveau Testament sous le nom de Judas, n’est pas de l’apôtre de ce nom, mais de Judas, frère de Jacques, de Simeon et de Joseph, fils de Cléopas et de Marie, et frères du Seigneur. Au verset 17 de cette Epitre, l’auteur parle des Apôtres de manière à donner à penser qu’il n’appartenait pas lui-même au college des Douze.

3 Epist. Cath. Jud., Apost., 1-4.

ques, à ceux que j’aime en Dieu le Père, qui ont été conservés par Jésus le Christ, qui ont été appelés :

« La plénitude de la miséricorde, de la paix et de la charité soit avec vous !

« Très-chers, depuis longtemps je désirais vous écrire touchant notre commun salut ; j’y suis obligé aujourd’hui pour vous supplier de combattre avec courage pour la foi qui a été donnée une fois pour toutes aux saints. Car certains hommes impies (prédestinés pour cette condamnation) se sont glissés parmi nous, prêchant la luxure au lieu de la grâce de Dieu, et niant notre seul souverain et Seigneur, Jésus- Christ. »

L’apôtre Judas avait en vue Simon, qui faisait en effet de la luxure le principe du salut, au lieu d’attribuer ce salut à la grâce de Dieu. Il rappelle les condamnations que Dieu a prononcées contre ceux qui n’ont point observé ses lois; puis il fait des hérétiques ce portrait1 :

« Ils souillent la chair ; couvrent de leur mépris la puissance, et blasphèment la Majesté. Ils blasphèment ce qu’ils ignorent ; et tout ce qu’ils connaissent naturellement, ils en abusent, comme des animaux sans raison, pour leur propre corruption. Malheur à ces hommes qui marchent dans la voie de Caïn, qui, comme Balaam, sont séduits par l’amour de l’argent, qui imitent la rébellion de Coré ; ils périront comme eux. Ils sont la honte de vos agapes2 ; car ils sont sans retenue et ne songent qu’à manger. Ces hommes sont des nuées sans eau que le vent emporte, des arbres qui, en automne, ne rapportent pas de fruit ; doublement morts et déracinés. Comme des vagues qui, dans leur furie, se couvrent d’une sale écume, ils se couvrent eux- mêmes de leurs infamies ; ce sont des astres errants qui tomberont dans la nuit d’une éternelle tempête.

« Ces hommes3 murmurent et discutent sans cesse ;

 

1 Epist. Cath. Jud., Apost., 8-13.

2 Festins fraternels des chrétiens avant la célébration de celle du Seigneur.

3 Ibid, 16.

 

ils n’ont d’autres guides que leurs passions ; leurs paroles sont pleines d’orgueil, et ils n’admirent que ceux qui les payent.

« Vous, très-chers, souvenez-vous de ce qui a été prédit par les Apôtres de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lesquels vous disaient que dans ces derniers temps apparaîtraient des hommes trompeurs, marchant dans l’impiété, en ne suivant que leurs passions. Ce sont les gens qui se séparent de la communauté, des hommes sensuels qui n’ont pas l’Esprit. Pour vous, très- chers, élevez-vous comme un édifice ayant pour base votre très-sainte foi ; priez donc le Saint-Esprit ; persévérez dans l’amour de Dieu, dans l’attente de la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour la vie éternelle.

« Reprenez hardiment ceux qui sont condamnés ; arrachez les autres du feu et sauvez-les ; ayez compassion des autres en craignant que le même malheur ne vous arrive ; haïssez la chair corrompue comme un vêtement souillé.

« A celui qui peut vous conserver purs, vous placer devant sa gloire immaculée, et vous inonder de joie au jour de l’avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; Au seul Dieu notre Sauveur, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, gloire, magnificence, puissance et souveraineté, maintenant et dans tous les siècles !

« Amén. »

Cet appel à la doctrine une fois reçue et qui ne pouvait être changée, a toujours été celui de la vraie Eglise au milieu des discussions.

Barnabas joignit sa voix à celle de Judas pour préserver les fidèles de l’erreur. Ce disciple du Sauveur que l’Eglise de Jérusalem, dans ses premiers jours, avait surnommé le Fils de consolation ; celui qu’elle avait envoyé organiser l’Eglise d’Antioche, devait surtout s’adresser aux Juifs qui mettaient trop leur confiance dans les rites figuratifs de l’ancienne loi. Son Epître1 fut écrite, ce nous semble, pour les Nazaréens.

 

1 S. Barnab., Apost., Epist. Cath. Nous regardons comme étant bien de saint Barnabas l’Epître qui porte son nom. Elle fut lue, dans plusieurs Eglises,

 

Barnabas avait sans doute visité leurs Eglises après la ruine de Jérusalem, et, à son retour, il leur écrivit pour les convaincre qu’on ne devait plus conserver d’illusions ni sur les destinées futures de la race d’Israël, ni de confiance en des rites qui étaient définitivement abolis avec le Temple. Telle est la doctrine qu’il expose dans toute sa lettre, en s’appliquant à mettre en évidence le sens figuratif des rites de l’ancienne loi. Les rites ayant été figuratifs n’ont plus de raison d’être, puisque Jésus-Christ les a accomplis en sa personne, et a remplacé l’Ancienne-Alliance par l’Alliance-Nouvelle. Ce n’est qu’en lui, vrai Fils de Dieu, que nous pouvons être sauvés, et ce n’est que parle baptême, dont la circoncision était la figure, que nous pouvons appartenir au nouveau peuple élu.

Les sacrifices, les jeûnes, tous les rites sont abolis. Je suis un des vôtres, dit Barnabé à ceux auxquels il écrit sa lettre ; je ne puis vous être suspect en vous parlant ainsi. Je vous le dis, abandonnez l’Ancienne- Alliance pour appartenir véritablement à la Nouvelle que Jésus-Christ a fondée par sa passion. C’est cette Alliance qui a été prédite par les prophètes, et qui a été le but de tous les rits de l’ancien culte. Aujourd’hui le Temple a été détruit par les ennemis des Juifs. Avec lui, l’Ancienne-Alliance est tombée pour ne plus se relever.

Barnabas termine sa lettre par deux tableaux différents : celui des vertus et celui des vices. Les vertus forment la voie de la lumière ; les vices, la voie de ténèbres. Les fidèles doivent suivre la première voie pour obtenir le salut.

 

pendant les premiers siècles, comme étant un écrit inspiré. Elle n’a pas été, il est vrai, admise dans le canon des Saintes Ecritures ; ce qui ne peut empêcher de la considérer comme un monument authentique et très-respectable. La publication récente du texte grec de cette Epître a mis fin à une foule d’objections que la traduction latine avait fait naître. D’anciens Pères de l’Eglise, Clément d’Alexandrie (Stromat., II; cc. 6, 7, 13, 18, 20; — Lib. V; ce. 8, 10) et Origène (Cont. Cels., I; — De Princip., III; c. 2) ont cité l’Epitrc catholique de saint Barnabas comme une œuvre apostolique. Eusèbe (Hist. Eccl., III; 25. — VI; 13-14) mentionne l’Epître de Barnabas comme n’appartenant pas au canon des Ecritures ; mais il n’en conteste pas l’authenticité. Le B. Jérôme (De Vir. Illust., c. 6; Comment, in Ezechiel, lib. XIII ; XLIII ; 19) on parle dans le même sens.

 

Barnabas n’écrivit sa lettre qu’après la destruction de Jérusalem. On ignore l’époque précise de la mort de cet homme apostolique. Au cinquième siècle, on trouva son corps en Chypre. Il avait sur la poitrine l’Evangile de saint Mathieu écrit de sa main. Ce précieux manuscrit fut envoyé à Constantinople, à l’empereur Zénon1.

On peut croire que d’autres Apôtres adressèrent, comme Barnabas, leurs enseignements aux fidèles. Clément d’Alexandrie2 a mentionné un livre de saint Mathias, élu pour remplacer Judas l’Iscariote dans le collège apostolique. Son titre : Des traditions, peut donner à penser qu’il était dirigé contre les Juifs comme l’Epître de Barnabas, et que le saint Apôtre y opposait aux traditions figuratives de l’Ancienne-Alliance la réalité de la Nouvelle.

Mais l’Apôtre qui prit la plus large part dans la lutte contre les premiers hérétiques fut saint Jean l’Evangéliste.

Les erreurs de Simon-le-Magicien sur la puissance divine, la génération éternelle du Verbe et l’origine des choses ; celles de Cérinthe contre la personnalité unique du Christ, en Jésus Dieu et homme, inspirèrent au saint Apôtre la pensée d’écrire son Evangile dans le but de prémunir les fidèles contre ces fausses doctrines. Son premier chapitre est évidemment une réponse au système de Simon; et son Evangile tout entier est la réfutation des hérésies de Cérinthe.

Nous avons établi3 que, dans son travail, saint Jean s’appliqua spécialement à combler les lacunes qu’il trouva dans l’Evangile de saint Luc, afin de le compléter.

Il n’est pas étonnant que saint Jean ait eu pour but de réfuter les erreurs de Cérinthe, car cet hérésiarque avait osé publier un livre sous le nom de l’Apôtre4.

 

1 La relation de cet événement a été faite par un contemporain, le moine Alexandre.

2 Clement. Alexand. Stromat., lib. II; c. 9; lib. III; c. 4…

3 V. les Préliminaires du présent ouvrage, pages 7 et suiv.

4 Dyonis. Alexand., lib. De Proinissinmbus·, ap. Euseb., Hist.Eccl., lib, III, c. 28.

 

On peut donc considérer l’Evangile comme une réponse aux erreurs contenues dans ce mauvais livre. Jean connaissait personnellement l’hérésiarque qui, comme lui, habitait l’Asie-Mineure. L’Apôtre s’était fixé dans ce pays, après avoir, comme ses collègues, porté la lumière de l’Evangile chez plusieurs peuples1. Il habita principalement Ephèse, où Cérinthe demeurait également. Un jour que, dans cette ville, Jean était allé au bain2, il aperçut Cérinthe qui se baignait. A cette vue, il sortit précipitamment en disant : « Je crains que la maison ne s’écroule, puisque Cérinthe, l’ennemi de la vérité, s’y trouve. » Ephèse avait son évêque, Timothée, disciple de saint Paul3; mais l’apôtre Jean résidait néanmoins dans cette ville, dirigeant toutes les Eglises de l’Asie-Mineure4, .car aucun Apôtre ne fut évêque, c’est-à-dire surveillant d’une Eglise particulière ; leur autorité supérieure s’étendait sur l’Eglise entière. Tous les évêques d’Asie se groupaient autour de l’Apôtre que Jésus avait aimé d’une manière particulière, afin d’entendre de sa bouche la saine doctrine et les circonstances de la vie terrestre du Sauveur. Un des plus illustres, parmi ces évêques, était Polycarpe, établi, par les Apôtres eux-mêmes, évêque de Smyrne. Jean quittait souvent Ephèse pour se rendre dans les provinces limitrophes, soit pour établir des évêques, soit pour organiser des Eglises, soit pour admettre dans le clergé ceux que le Saint- Esprit lui désignait comme en étant dignes. Les disciples qui l’entouraient le prièrent de compléter les trois Evangiles que l’Eglise possédait déjà. L’Apôtre les connaissait ; il les approuva et n’écrivit le sien que pour les compléter. Telle était la tradition conservée par les Eglises d’Asie5.

On ne pourrait pas dire précisément en quelle au-

 

1 La première Epitre est nommée, par plusieurs écrivains, Epitre aux Parthes ; ce qui donnerait à penser qu’il a évangélisé ce peuple.

2 Iræn., Cont Hœres., III; c. 3 ; S 4.

3 Le concile d’Ephèse atteste que Timothée fut le premier évêque de celle ville.

4 Iraen., Cont. Hærrs., lib. II; c. 22; g —Lib. III; c. 3: par 4.

5 Clément. Alexand. Ap. Euseb., Hist. Eccl., lib. III; 23, 24.

 

née saint Jean publia son Evangile ; mais il est certain qu’il l’écrivit avant la persécution de Domitien, c’est- à-dire avant l’année 96 de l’ère chrétienne. Pendant cette persécution, l’Apôtre fut exilé dans l’île de Patmos, où il écrivit son Apocalypse, le dernier de ses ouvrages. Après son exil, il retourna à Ephèse, d’où il gouverna comme auparavant les Eglises d’Asie.

Nous pensons que les trois Epîtres que l’on possède de saint Jean ont été écrites, aussi bien que son Evangile, avant son exil à Patmos.

Dans sa première Epître, il eut pour but de prémunir les fidèles contre les novateurs ; ce qui résulte évidemment de ces paroles1 : « Mes petits-enfants, vous avez entendu dire que l’antechrist doit venir ; il y a eu déjà plusieurs antechrists ; ce qui nous fait voir que nous sommes à la dernière heure. Ils sont sortis de notre communauté ; mais ils ne lui appartenaient pas en réalité ; car s’ils eussent été véritablement des nôtres, ils fussent demeurés avec nous. Ils nous ont quittés afin que l’on connaisse clairement que tous ne sont pas de notre société. »

Saint Jean désignait clairement les faux christs Simon et Ménandre, qui avaient appartenu au christianisme. Jésus-Christ avait prédit que de faux christs paraîtraient ainsi dans les derniers jours de l’Ancienne- Alliance. Ces derniers jours étaient donc arrivés, dit saint Jean ; ce qui indique qu’il écrivait cette lettre peu avant la ruine de Jérusalem et du Temple.

« Montrez, dit Jean aux fidèles, que vous êtes les vrais disciples du Christ rachetés par son sang, en imitant le Maître et en vous aimant les uns les autres. » L’amour mutuel est la base de la morale chrétienne. Parmi les philosophes, les uns ont nié la morale ; ne sachant sur quelle considération supérieure appuyer la notion du bien, ils ne l’ont considéré que comme un produit de la conscience dont la valeur n’avait pas plus de réalité que celle du mal. D’autres ont cherché au bien une base dans la nature, et ont présenté la liberté

 

1 I Epist. Joan., II; 18, 19.

 

comme base de la morale. C’est la base d’une morale négative ; si le respect de la liberté d’autrui empêche de faire du mal au prochain, il n’impose pas l’obligation de lui faire du bien. La morale de la liberté donne pour conséquence logique l’indifférence et l’égoïsme. La morale chrétienne est basée sur l’amour mutuel qui porte chacun à faire à son prochain le bien qu’il désire pour lui-même. Jésus-Christ a enseigné cette haute vérité au monde qui ne veut pas encore la comprendre, et saint Jean s’est particulièrement appliqué à prêcher cet amour mutuel comme le caractère de la vraie morale chrétienne.

Le chrétien se reconnaît à ces deux qualités : au point de vue doctrinal, il croit à la vérité révélée, sans y mêler de systèmes humains ; au point de vue moral, il aime son prochain. Saint Jean développe ces deux vérités dans sa première Epître. Après avoir exposé le principe de l’amour mutuel, il arrive à celui de la vérité révélée : « Je ne vous ai pas écrit, dit-il1, comme à des gens qui ne connaissent pas la vérité, mais qui savent que rien de faux ne peut venir de la vérité. Or, qui est menteur ? Celui qui nie que Jésus soit le Christ. »

C’était Cérinthe qui enseignait cette erreur.

« Celui-là, continue Jean, c’est un antechrist qui nie le Père aussi bien que le Fils ; car celui qui nie le Fils ne connaît point le Père. Faites tous en sorte que la doctrine que vous avez entendue dès le commencement demeure toujours en vous. »

Saint Jean, comme on voit, donne l’enseignement oral des Apôtres comme la base de la doctrine qui devait être conservée avec soin, telle qu’on l’avait entendue. Dans tous les écrits apostoliques qui nous sont restés, on trouve cette recommandation expressive ; La fidélité à l’enseignement reçu par la prédication apostolique était le moyen unique de se préserver de toute fausse doctrine. Saint Jean ajoute :

« Si ce que vous avez entendu dès le commencement demeure en vous, vous demeurez vous-mêmes dans le

 

1 Joan., I Epist., II; 21-26.

 

Fils et dans le Père ; or, c’est dans cette union que consiste la vie éternelle que le Christ nous a promise. Voilà ce que j’ai cru devoir vous écrire touchant ceux qui cherchent à vous séduire. »

Jusqu’alors, les fidèles auxquels saint Jean écrivait, avaient été fidèles à l’onction qu’ils avaient reçue, c’est-à-dire au Saint-Esprit qui leur avait été communiqué par l’onction sainte1; c’est pourquoi il leur dit qu’ils n’ont pas besoin de ces nouveaux docteurs qui venaient leur annoncer des doctrines différentes de celles qu’ils avaient entendues dès le commencement et auxquelles ils étaient restés fidèles2.

Saint Jean donne ensuite aux fidèles un moyen de reconnaître les vrais chrétiens et de les distinguer des faux frères, c’est la pratique de la vertu et surtout l’amour mutuel3. Celui qui s’abandonne au péché ne peut être un vrai chrétien, puisque Jésus-Christ est venu pour nous en délivrer. On peut penser que saint Jean avait en vue, dans cette partie de sa lettre, les Nicolaïtes qui regardaient les vices, même infâmes, comme choses indifférentes. Il revient sans cesse sur l’amour mutuel comme base de la morale chrétienne ; il écrit sous cette préoccupation et ne s’en distrait que pour dire de nouveau à ses chers enfants :

« Ne vous confiez pas à tout esprit4, mais éprouvez les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu ; car plusieurs faux prophètes se sont élevés dans le monde. Voici à quoi vous reconnaîtrez qu’un esprit est de Dieu ; tout esprit qui confesse que le Christ est venu en chair, celui-là est de Dieu. »

Cérinthe distinguait le Christ de Jésus ; il en faisait un être distinct et spirituel, qui n’était descendu sur Jésus que pour un temps. Saint Jean oppose à cette hérésie la réalité de l’incarnation du Christ, de sorte

 

1 Il faut remarquer que la communication du Saint-Esprit est presque toujours appelée onction. Nous avons déjà fait observer que l’emploi de l’huile dans les rites sacrés était d’origine primitive et apostolique.

2 1 Epist. Joan., II; 28.

3 Ibid., III.

4 Ibid., IV.

 

que Jésus était véritablement le Christ lui-même, et il ajoute :

« Tout esprit qui ne confesse pas que Jésus est le_ Christ venu en chair, n’est pas de Dieu ; c’est l’antechrist dont vous avez entendu dire qu’il viendra, et qu’il est même venu déjà en ce monde. »

On se préoccupait beaucoup dans l’Eglise primitive de cet antechrist. Un grand nombre de fidèles, interprétant d’une manière inexacte les paroles de Jésus- Christ sur la fin des deux Alliances, appliquaient à la dernière, c’est-à-dire à la fin du monde, ce qui avait été dit de la fin de la première. Ils en concluaient que le monde allait bientôt finir ; qu’on était arrivé aux derniers temps. Saint Pierre avait déjà cherché à détromper les fidèles sur ce point, en leur disant qu’il ne fallait pas prendre à la lettre quelques expressions qui pouvaient faire croire à la fin prochaine du monde, car mille ans ne sont que comme un jour aux yeux de Dieu. Saint Jean voit, dans les paroles de Jésus-Christ, les derniers temps de l’Ancienne-Alliance dont la chute devait être précédée de l’apparition d’antechrists. Ce qui n’empêche pas de penser qu’il en sera de même aux derniers jours de la Nouvelle-Alliance, c’est-à-dire à la fin du monde présent.

Dans le reste de sa lettre1, saint Jean explique que, sans l’amour mutuel et sans la pratique de la vertu, il n’y a pas d’amour de Dieu ; et que l’on ne peut savoir certainement que l’on aime Dieu que si l’on observe les commandements. L’amour de Dieu n’est pas une affection purement sentimentale, mais la pratique des bonnes œuvres et la disposition de faire du bien à tous.

Enfin il engage ses chers fidèles à s’éloigner soigneusement des idoles.

La seconde Epître de saint Jean n’est qu’un billet adressé à une pieuse dame et à sa famille2. Il paraît que cette dame avait été visitée par Cérinthe qui cher-

 

1 I Epist. Joan., IV; 5

2 II Epist. Joan., 1-12.

 

chait à la séduire. L’Apôtre l’avertit qu’il y a des imposteurs qui enseignent que le Christ ne s’est pas incarné, et qu’elle fera bien, non-seulement de ne pas les recevoir, mais même de ne pas les saluer. Il lui recommande de ne pas perdre, en professant de mauvaises doctrines, le fruit des bonnes œuvres qu’elle avait faites ; il lui fait compliment de la bonne conduite de ses enfants ; lui promet d’aller la voir et lui, adresse les salutations de sa sœur et de ses enfants, qui demeuraient sans doute dans la même ville que l’Apôtre, c’est-à-dire à Ephèse. Il donne aux deux sœurs le même nom dElecta (Elue); ce m’était pas sans doute leur véritable nom ; mais elles méritaient ce titre d’Elue à cause de leurs vertus.

L’Apôtre ne prend dans cette lettre que le titre d’Ancien ou Prêtre1. C’était aussi celui qu’affectionnait saint Pierre2.

La troisième Epître de saint Jean est adressée à Caïus pour le féliciter de la charité qu’il avait exercée envers les apôtres de l’Evangile. Caïus habitait sans doute une ville de l’Asie-Mineure. Il s’y trouvait un évêque nommé Diotréphis, infatué de sa dignité, et qui osait interdire à saint Jean la visite de son Eglise dans la crainte de ne pas y paraître comme étant le premier en dignité. Il se permettait même des propos malveillants contre le saint Apôtre, et il chassait de son Eglise ceux que l’Apôtre envoyait prêcher l’Evangile. Jean engage Caïus à ne pas imiter de si mauvais exemples, et à prendre, au contraire, pour modèle, Démétrius, dont tout le monde faisait l’éloge.

A l’époque où saint Jean écrivait ses Epîtres, Domitien, fils de Vespasien, était monté sur le trône des Césars. Il imita Néron, dans sa haine contre les chrétiens, comme dans la plupart de ses vices. Sous son règne, le sang chrétien coula de toutes parts. Jean

 

1 On a voulu en conclure que cette lettre n’était pas de Jean l’Apôtre, mais du prétre Jean, qui habitait aussi Ephèse. D’autres ont, cherche à identifier ce, prêtre avec l’Apôtre. On verra bientôt que ces deux opinions ne sont pas fondées.

2 I Epist. Pet., V; 1.

 

l’Evangéliste ne fut pas épargné par le tyran. Amené à Rome, il y fut plongé dans l’huile bouillante1. Par un miracle de la toute-puissance divine, il n’en reçut aucun mal, et il fut relégué dans l’île de Patmos. Domitien voyait avec effroi le nombre des chrétiens, qu’il confondait avec les Juifs ; il avait entendu parler de Jésus, roi des Juifs et descendant de David ; aussi bien que des espérances que nourrissaient ceux-ci touchant leur rétablissement par un Messie, qui soumettrait le monde entier. Il résolut d’affermir le trône des Césars en persécutant les chrétiens2, et il fit rechercher tous les membres de la famille de David. Des hérétiques lui dénoncèrent deux neveux de Judas, un des quatre personnages connus sous le titre de frères de Jésus. Ils voulaient sans doute se venger ainsi de l’Epître que Judas avait dirigée contre eux. Domitien ayant fait venir ces deux parents de Jésus, leur demanda s’ils étaient bien de la famille de David et quelles étaient leurs richesses ; ils répondirent qu’ils appartenaient bien à la race de David ; que leurs richesses consistaient pour eux deux en neuf mille deniers3, somme à laquelle ils évaluaient les terres qu’ils travaillaient de leurs mains pour vivre, et pour lesquelles ils payaient les impôts fixés. Ils montrèrent, comme preuve de leurs travaux, leurs mains calleuses. Interrogés sur le Christ et sur son royaume, ils répondirent que ce royaume n’avait rien de terrestre, qu’il était tout spirituel et qu’il ne serait établi qu’à la fin du mondé lorsqu’il reviendrait juger les vivants et les morts. Un tel royaume et de si pauvres gens ne pouvaient inspirer à Domitien beaucoup de craintes pour le trône des Césars. Il témoigna son mépris pour les représentants de la race de David, et cessa la persécution qu’il avait commencée contre les chrétiens. Il mourut avant que ceux qu’il avait exilés ne pussent être rappelés. Ce fut Nerva, son successeur, qui répara ses injustices autant qu’il était

 

1 Tertull., De Prœsciript., c. 36.

2 Euseb., Hist. Eccl., III; 17, 19, 20,— Tertull., Apolog., c. 5.— Lactant., De Mort, persecut., § 3.

3 Environ 3,400 francs de la monnaie française actuelle (11,000 euros pour la France de 2018)

 

possible. On ne peut douter que la persécution de Donatien n’ait été cruelle. Clément et Hermas, témoins oculaires, en parlent en des termes qui ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Le premier1 mentionne particulièrement deux femmes, Danaïdès et Dircé, qui souffrirent les plus horribles supplices et donnèrent leur vie pour la foi. Hermas2 avait été averti, dans une vision, de la tribulation qui devait tomber sur l’Eglise, mais en même temps du triomphe qui en serait la suite. En effet, une paix profonde succéda à la persécution, et l’Eglise en profita pour étendre ses rameaux sur le monde entier.

?

Après la mort de Domitien, saint Jean l’Evangéliste retourna à Ephèse. Pendant son séjour à Patmos, il avait reçu de Dieu les révélations consignées dans Y Apocalypse sur les destinées de l’Eglise. Nous devons analyser ce livre mystérieux, qui clôt la série des livres inspirés du Nouveau Testament. Saint Jean adressa sa prophétie aux sept Eglises d’Asie. Nous avons vu que l’Apôtre avait comme dirigé toute l’Eglise de cette contrée, en vertu de cette juridiction divine, universelle, qui lui appartenait comme membre du collège apostolique. A la tête de chacune des sept Eglises il y avait un pasteur supérieur que l’Apôtre appelle Ange. Ce terme (angelos) a le même sens que messager, envoyé. Le premier pasteur était en effet un envoyé de l’apostolat, un messager porteur de la bonne nouvelle, et qui était chargé d’en nourrir le troupeau confié à sa garde3. Quoique supérieur à eux par sa dignité d’Apôtre, saint Jean se nomme leur frère, car l’apostolat était unique, qu’il fût possédé par un des douze, pour la surveillance de toute l’Eglise, ou par l’Ange d’une Eglise particulière.

« Moi Jean, dit-il4, votre frère, votre compagnon d’affliction, dans le royaume de Jésus-Christ et dans

 

1 Clement., Epist. ad Corinth., c. 6.

2 Herm., Past., lib. I ; Vis. 4.

3 On donnait aussi dès lors aux premiers pasteurs de l’Eglise le titre d’évêque (έπισχόποζ) ou surveillant ; mais les pasteurs inférieurs portaient aussi ce titre ; celui d’ange était réservé aux premiers pasteurs.

4 Apocalyps., c.1.

 

l’attente de son règne, j’ai été relégué dans l’île de Patmos pour la parole du Seigneur et le témoignage que j’ai rendu à Jésus. Un dimanche, je fus ravi en esprit et j’entendis tout à coup auprès de moi comme la voix éclatante d’une trompette. On me disait : « Ce que tu vois, écris-le dans un livre et envoie-le aux sept Eglises qui sont en Asie, c’est-à-dire à celles d’Ephèse, de Smyrne, de Pergame, de Thyatire, de Sardis, de Philadelphie et de Laodicée. »

Les sept Eglises étaient représentées par sept chandeliers d’or. Au milieu d’eux était un personnage qui ressemblait au Fils de l’Homme. Son vêtement était une longue robe ; il avait une ceinture d’or ; sa tête était pleine d’éclat ; ses cheveux ressemblaient à la laine la plus blanche ; ses yeux jetaient comme des éclairs ; ses pieds étaient brillants et ardents comme l’airain le plus pur dans la fournaise ; sa voix retentissait comme celle d’un torrent impétueux. Il tenait dans sa main droite sept étoiles ; de sa bouche sortait une épée à double tranchant ; son visage rayonnait, comme le soleil.

C’est la figure de Jésus-Christ régnant dans son Eglise, comme son unique chef.

Au moment où je l’aperçus, continue Jean, je tombai à ses pieds comme mort, mais il me toucha de sa main droite en me disant : « Ne crains point : je suis le Premier et le Dernier ; Celui qui vit. J’ai été mort ; mais je vis maintenant pour l’éternité, et je tiens les clefs de la mort et du tombeau. Ecris les choses que tu as vues ; celles qui sont, et celles qui doivent arriver. »

La partie de la vision se rapportant à l’état actuel de l’Eglise, concernait les sept Eglises qui formaient alors le centre le plus brillant de l’Eglise universelle.

Les sept chandeliers figuraient ces sept Eglises, et les sept étoiles qui étaient dans la main du Fils de l’Homme figuraient les Anges de ces Eglises. L’Ange d’Ephèse était Timothée. Voici ce que lui fit écrire le Fils de l’Homme :

« Ecris à l’Ange d’Ephèse1 : Voici ce que dit Celui qui tient les sept étoiles dans sa main droite et qui marche au milieu des sept chandeliers d’or : Je connais tes œuvres, ton travail et ta patience ; je sais que tu ne peux supporter les méchants ; que tu as mis à l’épreuve ceux qui se disent apôtres et qui ne le sont pas ; que tu les as convaincus de mensonge. Tu as éprouvé des tourments, tu as été patient, tu as souffert pour mon nom, et tu n’as point perdu courage2. J’ai cependant un reproche à te faire : tu as perdu quelque chose de ta première ardeur. Souviens-toi de l’état d’où tu es déchu ; fais pénitence et agis comme autrefois ; autrement je viendrais à toi, et, si tu ne faisais pénitence, j’ôterais ton chandelier de la place qu’il occupe. Je te loue de ce que tu hais les œuvres des Nicolaïtes comme je les hais moi-même. »

Le chef de l’Eglise fait écrire à l’Ange de Smyrne. C’était Polycarpe.

« Ecris à l’Ange de l’Eglise de Smyrne : Voici ce que dit Celui qui est le Premier et le Dernier ; qui a été mort et qui est vivant : je connais tes œuvres, ton affliction et ta pauvreté (quoique tu sois riche) ; je sais que tu as à supporter les attaques de ceux qui se disent Juifs, mais qui ne le sont pas, et qui forment la synagogue de Satan. Ne redoute point ces épreuves. Dans peu de temps le diable jettera en prison quelques-uns d’entre vous ; c’est une épreuve qui durera dix jours. Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. »

On ne sait qui était alors évêque à Pergame.

« Ecris à l’Ange de l’Eglise de Pergame : Voici ce que dit Celui qui porte l’épée à double tranchant : Je connais tes œuvres et que tu habites un lieu où se trouve le trône de Satan. Tu as conservé mon nom, tu n’as pas renié ma foi, même dans les jours où mon martyr Antipas a souffert la mort au milieu de vous, et dans ta ville où habite Satan. »

 

1 Apocalyps.. c. 2.

2 Timothée avait sans doute souffert pendant la persécution de Domitien.

 

Quel était ce Satan? Ne serait-ce pas Nicolas qui aurait fixé sa demeure à Pergame? Il est certain qu’il habitait l’Asie et qu’il était alors un chef très-influent. Ce que Jésus-Christ ajoute le donnerait à penser, car il indique la doctrine des Nicolaïtes et il nomme ces hérétiques.

« J’ai quelque chose à te reprocher, c’est qu’il y a parmi vous des hommes qui tiennent la doctrine de Balaam, lequel conseillait à Balac de placer des obstacles sur le chemin des enfants d’Israël ; car ils disent qu’on peut manger des viandes offertes aux idoles et commettre la fornication. Tu as ainsi auprès de toi des Nicolaïtes que je hais.

« Fais pénitence, autrement je viendrai bientôt, et je combattrai contre eux avec l’épée à deux tranchants qui est dans ma bouche. »

L’évêque était personnellement sans reproche, mais Jésus-Christ l’identifie avec l’Eglise dont il a la garde, et il s’adresse à lui pour menacer les coupables.

L’évêque de Thyatire était également recommandable personnellement ; mais Jésus-Christ lui reproche que, dans son troupeau, se trouve une fausse prophétesse qui séduisait les fidèles : « Ecris à l’Ange de l’Eglise de Thyatire : Voici ce que dit le Fils de Dieu, dont les yeux sont étincelants comme le feu, et les pieds brillants comme l’airain le plus pur : Je connais tes œuvres, ton ardeur, ta charité, ta foi, ta patience; je sais que tes dernières œuvres sont supérieures aux premières. Mais j’ai quelque chose à te reprocher : c’est que tu laisses la femme Jézabel, qui se dit prophétesse, séduire les fidèles en enseignant qu’il est permis de commettre la fornication et de manger des viandes offertes aux idoles. Je lui ai donné du temps pour se repentir de son immoralité, et elle ne se repent pas ; mais je vais la frapper d’une maladie qui l’obligera à garder le lit, et je punirai ceux qui ont péché avec elle s’ils ne font pénitence. »

Cette Jézabel, qu’on ne connaît que par l’Apocalypse, appartenait, comme on voit, à la secte des Nicolaïtes. Le même livre nous apprend que les adeptes de Nicolas

appelaient leur système la science profonde1. C’est l’origine de la Gnose qui prit de si vastes développements au second siècle.

Jésus-Christ, après avoir félicité les fidèles de Thyatire, qui avaient échappé à la séduction, leur indique le moyen de persévérer jusqu’à la fin dans la vraie foi : « Conservez la doctrine que vous possédez jusqu’à ce que je vienne. »

La doctrine révélée ne peut être modifiée, elle doit être conservée telle qu’on l’a reçue. Tel a été le critérium suivi de tout temps par la véritable Eglise, pour distinguer la vérité de l’erreur.

L’évêque de la cinquième Eglise, c’est-à-dire celle de Sardis2, est fortement réprimandé par le divin Chef de l’Eglise. Ne pourrait-on pas croire que c’était cet orgueilleux Diotrephis qui, dans la crainte de ne pas être considéré comme le premier de son Eglise, refusait d’y recevoir l’Apôtre Jean lui-même3 ? Voici ce que Jésus-Christ lui fit écrire :

« Ecris à l’Ange de l’Eglise de Sardis : Voici ce que dit Celui qui a les sept Esprits de Dieu4 et les sept étoiles. Je connais tes œuvres ; tu as l’apparence d’un vivant et tu es mort. Deviens vigilant et affermis ce qui n’est pas encore mort. Je n’ai pas trouvé tes œuvres pleines devant Dieu. Souviens-toi de ce que tu as reçu et entendu ; conserve-le et fais pénitence. Si tu ne veilles pas, je viendrai à toi comme un voleur au moment où tu y songeras le moins. Tu as à Sardis un petit nombre de fidèles qui ne sont pas souillés ; ils marcheront avec moi, avec des vêtements blancs, car ils en sont dignes. »

L’Ange de Philadelphie ne méritait que les éloges du divin Pasteur. On peut croire que c’était ce Démétrius dont saint Jean opposait les bons exemples aux mau-

 

1 Apocalyps., II; 24.

2 Ibid., III.

3 V. Joann., Epist. III.

4 C’est-à-dire les sept dons de l’Esprit.

 

vais que donnait Diotréphis. Voici l’avertissement qui le concerne :

« Ecris à l’Ange de l’Eglise de Philadelphie : Voici ce que dit le Saint, le Vrai qui porte la clef de David pour ouvrir ce que personne ne peut fermer, pour fermer ce que personne ne peut ouvrir : je connais tes œuvres, je tiens la porte ouverte devant toi et personne ne la fermera. Malgré ta faiblesse, tu as gardé ma parole, et tu n’as pas renoncé à mon nom. Je t’amènerai bientôt quelques-uns d’entre ceux qui se disent Juifs, mais qui ne le sont pas et qui forment une synagogue de Satan et sont menteurs. Ils viendront bientôt se prosterner à tes pieds et ils connaîtront que je t’aime. »

L’Ange de Laodicée ne méritait pas autant d’éloges. Le Pasteur suprême lui fit écrire en ces termes :

« Ecris à l’Ange de Laodicée : Voici ce que dit l’Amen, le Témoin fidèle et véridique, le Principe de la créature de Dieu : je connais tes œuvres ; tu n’es ni chaud ni froid; mais comme tu es tiède, je suis prêt à te vomir. Tu dis : « Je suis riche, je suis comblé de biens et je n’ai besoin de rien ; et tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle, dénué de tout. Je te conseille d’acheter de moi de l’or pur pour t’enrichir : des vêtements blancs pour couvrir ta honteuse nudité, un collyre pour te rendre la vue. Si je te reprends et te châtie, c’est que je t’aime ; réveille-toi donc et fais pénitence. Je serai bientôt à ta porte et je frapperai. »

Ces extraits de l’Apocalypse ont un intérêt historique saisissant. Ils mettent aussi en relief cette grande vérité chrétienne : que Jésus-Christ vit toujours au sein de son Eglise ; qu’il en est l’unique pasteur suprême ; qu’il la gouverne directement ; qu’il porte son attention divine sur les pasteurs comme sur les fidèles ; qu’il ne s’est substitué aucun suppléant pour le représenter en ce monde ; et qu’il n’a pas besoin d’un vicaire pour cette action supérieure et divine qu’il a promis d’exercer dans son Eglise jusqu’à la consommation des siècles.

La seconde partie de l’Apocalypse se rapporte à l’ave-

nir de l’Eglise1. On y distingue six prophéties dont le but est le même, c’est-à-dire les périodes de temps ou les états divers par lesquels l’Eglise doit passer, jusqu’à l’établissement du règne éternel de Jésus- Christ.

La première prophétie indique sept états différents pour la première période. Ils sont figurés par les sept sceaux d’un livre mystérieux que l’Agneau a ouvert par son sacrifice. Le livre est évidemment la figure du monde racheté. Le Prophète nous transporte aux pieds du trône de Dieu ; il y voit vingt-quatre vieillards, quatre animaux symboliques et des millions de millions d’anges ; devant le trône de la victime ou l’Agneau, tout le monde céleste adore la souveraine Majesté, et proclame que l’Agneau seul peut ouvrir les sept sceaux du livre, c’est-à-dire découvrir les événements qui devront arriver au monde créé et racheté par lui.

Le premier état du monde dans la première période, est figuré par un cheval blanc2. Le cavalier qui le monte a un arc. Il est couronné et il part pour continuer les victoires. C’est l’Eglise marchant à la conquête du monde, et continuant les victoires de la Synagogue.

Le second sceau est brisé ; paraît un cheval roux ; c’est la guerre qui éclate ; c’est-à-dire la persécution. Le troisième sceau est brisé ; paraît un cheval noir portant une balance. C’est le choix des élus qui meurent pour la foi, et des réprouvés qui l’abandonnent. Le quatrième sceau est brisé ; un cheval pâle apparaît, il est monté par la Mort qui fait disparaître le quart des habitants de la terre par l’épée, la famine, et les bêtes sauvages. C’est le martyre qui afflige l’Église.

Lorsque le cinquième sceau est brisé, apparaissent aux yeux du Prophète toutes les victimes innocentes massacrées pour le nom de Dieu, pendant la période décrite, c’est-à-dire jusqu’au moment où le trône ensanglanté des Césars tomba aux mains de Constantin. Ils sont revêtus d’écharpes blanches ; mais ils doivent

 

1 Apocalyps., cc. 4 et 5

2 Ibid., c. 6.

 

attendre, avant d’entrer dans la gloire, ceux qui doivent mourir ou souffrir pour la foi, jusqu’à la fin du monde.

Le sixième sceau brisé, le monde apparaît dans un trouble effrayant ; la nature au loin semble bouleversée. De toutes parts se remuent des armées sauvages qui se ruent sur l’Empire, et frappent l’univers entier de stupeur ; mais les Anges1 retiennent pour un temps les quatre vents du ciel ; et les élus de Dieu furent choisis avant qu’il leur fût permis de se déchaîner. Toutes les tribus du Nouvel Israël fournirent leur contingent de martyrs dans cette lutte cruelle qui mit fin à l’Empire païen de Rome.

Lorsque le septième sceau fut brisé, il se fit un grand silence dans le ciel. C’est la paix dont jouit l’Eglise à dater du règne de Constantin jusqu’au moment où les Barbares détruisirent l’empire d’Occident.

Puis le Prophète voit sept Anges qui reçoivent chacun une trompette2. Mais avant que la première trompette se fît entendre, la religion régnait dans le monde. L’Ange qui la représentait se tenait devant l’autel du Très-Haut avec un encensoir d’or, et la fumée des parfums, c’est-à-dire les prières de l’Eglise terrestre unies à celles du monde céleste qu’offrait l’Agneau, montait jusqu’à Dieu3.

Le premier Ange sonne ensuite de la trompette. Surgit un peuple qui, semblable à la foudre, frappe le tiers du continent, et dévaste le monde comme un feu dévorant4.

Le second Ange sonne de la trompette, un peuple immense comme une montagne s’élève et ensanglante les bords de la mer5.

Le troisième Ange sonne de la trompette, un peuple

 

1 Apocalyps. 7.

2 Ibid., cc. 8, 9, 10, 11

3 Ibid., c. 8.

4 N’est-ce pas la race Hunno-Gothique qui ravagea l’Europe et l’Asie ?

5 N’est-ce pas la race Vandale qui ravagea les côtes de l’Afrique ?

brillant comme une étoile envahit la plus grande partie du pays des fleuves, c’est-à-dire le continent. Son nom est Absinthe ; car il porte en lui un vice d’amertume, et les fleuves qu’il en satura empoisonnèrent les peuples1.

Le quatrième Ange sonne de la trompette ; et la nuit se fait au milieu des nations sur lesquelles dominent les trois races appelées à préparer le sol où devait habiter une Société nouvelle. Cette nuit, c’est le Moyen Age avec toutes ses horreurs physiques et morales.

Le cinquième Ange sonne de la trompette, une étoile tombe du ciel et la clef de l’abîme lui est donnée. C’était d’abord une étoile, la Réforme, qui avait pour but de dissiper la nuit du Moyen Age ; mais bientôt la clef de l’abîme lui est donnée. Le puits de l’abîme est ouvert ; la guerre religieuse, comme une fournaise, embrase le monde occidental ; l’esprit de rébellion est la conséquence de ses principes. En même temps, apparaissent des sauterelles au visage humain, elles ont des couronnes d’or ; ces êtres sont armés pour le combat ; ils unissent la volupté féminine, à la rage du lion ; leurs morsures empoisonnent comme celles du scorpion ; ces sauterelles ont des cuirasses de fer ; leurs ailes font un bruit semblable à celui des chariots et de chevaux courant en combat. Elles veulent combattre contre tout, et leur chef est Abaddon, l’Exterminateur. La violence est leur doctrine de prédilection ; les luttes leur état permanent2.

Le sixième Ange avait sonné de la trompette ; quatre Anges liés sur les bords de l’Euphrate avaient été déliés ; deux cents millions de guerriers s’étaient élancés et avaient détruit le tiers des hommes qui habitaient le pays. C’est le peuple musulman qui domine sur l’Orient.

Un Ange fort et puissant descend alors du ciel ; il a un pied sur la terre et un autre sur la mer ; il tient à la main un petit livre ouvert ; il crie à toute voix comme

 

1 N’est-ce pas la race Franko-Saxonne qui empoisonna l’Eglise en créant et en soutenant la papauté temporelle?

2 N’est-ce pas le jésuitisme né en même temps que la Réforme ?

 

un lion qui rugit, et à son cri, sept tonnerres se font entendre. Il annonce au nom de Dieu que la période de temps serait terminée dès que le septième Ange aurait sonné de la trompette. En attendant, le Prophète, figurant l’Eglise, mange le petit Livre qui contient les oracles de Dieu. Il fut doux à sa bouche, mais il lui causa beaucoup d’amertumes intérieures. Sur l’ordre de Dieu, il alla prendre la mesure du Temple de Dieu ; laissant en dehors le Parvis abandonné aux païens. Pendant un certain temps, le Temple fut souillé, deux témoins, l’Eglise et la Synagogue, rendaient, chacun à leur manière, témoignage à la vérité ; on les accable d’outrages, on croit les avoir tués ; mais tout à coup, ils ressuscitent et le septième Ange sonne de la trompette pour annoncer que ces plaies seront guéries, et que le règne de Jésus-Christ les détruira.

Ici commence la troisième prophétie1. C’est un tableau général de l’Eglise. La deuxième avait trait aux luttes extérieures ; la troisième trace le tableau des luttes intérieures. On voit apparaître deux Eglises qui se trouvent en présence, se donnant l’une et l’autre pour celle de Jésus-Christ.

La première apparaît dans le ciel sous la figure d’une femme qui a le soleil pour vêtement, la lune pour escabeau, et dont 1a tête est couronnée de douze étoiles. Elle est enceinte, et crie comme une femme dans les douleurs de l’enfantement. Un Dragon roux, à sept têtes, ornées de diadèmes, et à dix cornes, s’apprêtait à dévorer son enfant ; mais l’enfant lui échappa, fut porté devant le trône de Dieu, et la mère se cacha au désert où Dieu lui avait préparé un refuge. Le Dragon voulut ravir au ciel l’enfant prédestiné de l’Eglise. Mais Michel vainquit le Dragon et le chassa du ciel. Celui-ci revint sur la terre persécuter la femme, figure de l’Eglise ; mais elle, aidée de Dieu, échappa à sa rage. Le Dragon vaincu s’attaqua à d’autres peuples, enfants de l’Eglise ; il suscita contre eux une Bête qui sortit de la

 

1 Apocalyps., cc. 12, 13. 14.

mer, avec sept têtes et dix cornes couronnées d’autant de diadèmes. Des enfants de l’Eglise se soumirent à Bête et l’adorèrent ; la Bête devint toute-puissant et son trône fut a Babylone.

Pendant qu’elle domine, les purs enfants de l’Eglise célèbrent, comme au ciel, les louanges de Dieu et suivent l’Agneau ; un Ange plane dans les cieux porta l’Evangile éternel qu’il offre en vain aux adorateur de la Bête ; mais le temps du règne de la Bête va fin : un second Ange s’écrie : « Babylone est tombée ; et est tombée, la grande ville qui a fait boire à toutes les nations le vin empoisonné de sa prostitution. » Un troisième Ange menace de la colère de Dieu ceux qui continueraient à adorer la Bête, et deux Anges en fo une grande moisson et une vendange sanglante.

Ainsi se termine la troisième prophétie, par la victoire de la vraie Eglise sur la Bête trônant à Babylon

Voici la quatrième1. Babylone ne se laisse pas vaincre sans résistance. Elle avait reçu les premiers coups et ses vainqueurs chantaient le cantique du triomphe mais pour la détruire il faut que Dieu lui envoyé se plaies qui sont l’accomplissement de la colère de Dieu contre elle. Sept Anges, porteurs de sept coupes pleines de la colère de Dieu, partent pour accomplir la mission. Le premier Ange verse sa coupe sur la terre et les adorateurs de la Bête sont frappés d’une blessure cruelle. Le second verse sa coupe sur la mer, et s eaux sont corrompues, et tous les animaux qui y vive sont frappés de mort. Le troisième verse sa coupe sur les fleuves et les fontaines dont les eaux sont changées en sang, et un Ange s’écrie : « Tu es juste, Seigneur. Ils ont répandu le sang ; tu leur fais boire du sang ! » Le quatrième Ange verse sa coupe sur le soleil dont les rayons dévorent comme un feu ardent les hommes qui blasphèment au lieu de faire pénitence. Le cinquième Ange verse sa coupe sur le trône de la Bête, et son royaume est plongé dans les ténèbres ; ses adorateurs se mordent la langue dans leur rage ; ils accusent Dieu

 

1 Apocalyps., cc.15, 16, 17, 18.

 

de leurs malheurs et blasphèment au lieu de faire pénitence. Le sixième Ange verse sa coupe sur l’Euphrate le fleuve est desséché ; il devient une route pour les princes qui doivent venir de l’Orient et abolir le royaume de la Bête. Alors, de la gueule du Dragon, de la gueule de la Bête et de celle du faux Prophète de la Bête sortent trois Esprits immondes semblables à des Grenouilles et qui vont vers les Rois de la terre pour les appeler à combiner leurs efforts contre Dieu.

Cette conjuration est inutile ; un des Anges porteur des sept coupes conduit le Prophète de Dieu vers la Prostituée assise sur les grandes eaux, avec laquelle les Rois de la terre s’étaient prostitués, et qui avait enivré les peuples du vin de ses débauches. Le Prophète voit une femme, assise sur une Bête de couleur écarlate, couverte de mots blasphématoires, et qui a sept têtes et dix cornes. Cette femme vêtue de pourpre et d’écarlate, est parée d’or, de pierreries, de perles. Elle tient à la main un vase d’or rempli de ses impuretés. Elle porte écrits sur le front ces mots : « MYSTERE ! La grande Babylone, mère des fornications et des abominations de la terre ! » Le Prophète voit cette femme enivrée du sang des Saints et des Martyrs de Jésus, et l’Ange lui explique ses destinées.

Quand il eut fini de parler, un autre Ange cria à haute voix : « Elle est tombée la grande Babylone, elle est tombée ! elle est devenue la demeure des Démons, le réceptacle des esprits impurs, la cage des oiseaux immondes et odieux ! Parce qu’elle a fait boire à toutes les nations le vin de sa prostitution, parce que les Rois de la terre ont péché avec elle, parce que les marchands de la terre se sont enrichis de son luxe. »

Une autre voix cria :

« Mon Peuple ! sors de Babylone, de peur que tu ne participes à ses iniquités et aux plaies qui vont lui être faites ; car ses péchés sont montés jusqu’au ciel, et Dieu s’est souvenu de ses iniquités. Traitez-la comme elle vous a traités ! Rendez-lui au double toutes ses œuvres ; donnez-lui à boire, et, deux fois autant, dans la même coupe où elle vous a fait boire elle-même ! Que ses tour-

ments et ses douleurs soient proportionnés à son orgueil et aux délices dans lesquelles elle s’est plongée. »

On ne peut se méprendre sur le sens de la prophétie concernant la Babylone aux sept collines ; enivrée de sang, de débauches et d’orgueil, courtisane infâme des Rois pour s’élever au faîte de la puissance universelle ; corruptrice des peuples qu’elle a fait boire à la coupe de ses fornications, c’est-à-dire, qu’elle a précipités dans l’erreur . Personne n’a jamais douté qu’il ne s’agît ici de Rome, mais, ceux qui, veulent que la papauté soit à jamais le centre de l’Eglise de Jésus-Christ, ont fait d’incroyables efforts pour prouver que l’Apôtre- Prophète n’avait en vue que la Rome ancienne et non la Rome papale. Ils renferment les prophéties de l’Apocalypse dans un cercle de quelques siècles, et se condamnent, dans un intérêt de parti, à ne rien comprendre à la prophétie qui annonce les destinées de l’Eglise en ce monde. Il suffit d’un coup d’œil général sur l’Apocalypse pour comprendre que la vie de l’Eglise chrétienne y est esquissée en entier, comme celle de la Loi l’avait été dans les anciennes prophéties. Saint Jean, sous l’inspiration du Saint-Esprit a tout prédit, jusqu’au jour où le royaume de Dieu en ce monde deviendra la Jérusalem céleste et immortelle.

La Rome papale est donc la Babylone coupable dont la chute, clairement prédite, sera l’aurore d’une nouvelle vie pour l’Eglise de Jésus-Christ.

Cette prophétie incontestable admise, on pourrait lever une partie du voile symbolique sous lequel l’Apôtre-Prophète a converties événements qu’il prédit ; mais nous ne pourrions le faire sans sortir des limites d’un travail historique. Nous laissons l’explication de l’Apocalypse aux Exégètes ; c’est assez d’avoir indiqué les traits principaux qui donneront une idée exacte du livre prophétique du Nouveau Testament.

Après la chute de Babylone, une lutte terrible aura lieu contre le Christ. C’est le sujet de la cinquième prophétie1. Mais Babylone, sa Bête et son faux Prophète

 

1 Apocalips., cc. 19, 20.

ne pourront vaincre le Verbe de Dieu ; ils seront foudroyés ; leurs cadavres seront dévorés par les oiseaux du ciel; leurs âmes, avec Satan qui avait séduit la terre, seront enchaînées pour mille ans. Cette période de temps sera celle de l’accomplissement du règne de Dieu en ce monde et du triomphe de l’Eglise1.

Mais Satan, la Bête et le faux Prophète reparaîtront pour livrer une dernière lutte ; ils seront vaincus de nouveau et le jugement dernier aura lieu.

La sixième prophétie concerne la Jérusalem céleste2, c’est-à-dire le monde fidèle ressuscité, vivant dans la possession de Dieu et dans un éternel bonheur.

L’Apôtre-Prophète quitta Patmos lorsque l’empereur Nerva eut réparé les injustices de son prédécesseur. Il retourna à Ephèse, et dirigea, comme auparavant, les Eglises d’Asie. Clément d’Alexandrie nous a conservé sur les dernières années de l’Apôtre quelques traditions qu’il avait recueillies pendant ses voyages en Asie. Voici les paroles de ce docte et antique écrivain3 :

« Lorsque, après la mort du tyran, Jean fut revenu, de l’île de Patmos, à Ephèse, il alla jusqu’aux confins de la province pour obéir à la prière qui lui en était faite, soit pour établir des évêques, soit pour donner à ses Eglises leur constitution définitive, soit pour élever dans les rangs du clergé ceux que le Saint-Esprit lui indiquait comme dignes de cet honneur. Etant venu à une ville peu éloignée d’Ephèse, il remarqua parmi les fidèles qu’il avait consolés par ses paroles un jeune homme d’un extérieur distingué, doué d’un beau visage, et qui paraissait avoir d’excellentes qualités. S’adressant à celui qu’il venait d’ordonner évêque, Jean lui dit : « Je te recommande ce jeune homme d’une manière particulière, en présence de toute l’Eglise, et j’en prends le Christ en témoignage. » L’évêque promit d’en prendre soin, et Jean, avant de retourner à Ephèse,

 

1 Ces mille ans du règne de l’Eglise ont donné naissance au Millénarisme dont nous parlerons plus tard.

2 Apocalyps., 21, 22.

3 Clément Alexand., Ttç ό σώζορβνος πλούσιο; par. 42, et Aρ. Euseb., Hist. Eccl, lib. III; 23.

lui renouvela ses recommandations à ce sujet. L’évêque prit le jeune homme chez lui, l’éleva avec soin, et enfin le baptisa. Croyant avoir accompli son œuvre, en le marquant du sceau du Christ, il se relâcha un peu de sa surveillance. Le jeune homme fit connaissance d’autres jeunes gens de son âge, lesquels étaient de mœurs dissolues, et il abusa bientôt d’une liberté qui lui avait été laissée trop tôt. Ses compagnons l’attirèrent d’abord par des repas magnifiques, puis l’emmenèrent avec eux, pendant la nuit, dévaliser les passants ; enfin ils l’entraînèrent dans mille actions criminelles. Il s’accoutuma bientôt à cette conduite vicieuse ; comme un cheval vigoureux qui mord son frein avec colère et s’abandonne à une course désordonnée, il se jeta dans le crime avec d’autant plus de passion qu’il était doué d’un esprit plus distingué. Il perdit l’espérance du salut qu’il avait auparavant placée en Dieu ; il prit à tâche de commettre des crimes exceptionnels, comme s’il eût dédaigné les peines réservées aux crimes ordinaires. Il forma de ses compagnons une bande de voleurs dont il fut le chef ; il était digne de ce titre, car il surpassait les autres par ses violences et sa cruauté. Quelque temps après, les affaires de l’Eglise amenèrent Jean dans la même ville. Après les avoir réglées, l’Apôtre dit à l’évêque : « Rends-moi maintenant le dépôt que le Christ et moi nous t’avons confié en présence de l’Eglise à laquelle tu présides. » L’évêque s’étonna d’abord, pensant que l’Apôtre lui demandait de l’argent qu’il n’avait pas déposé entre ses mains ; il savait que ce dépôt ne lui avait pas été fait, et ne pouvait croire que l’Apôtre eût l’intention de lui réclamer quelque chose. « Ce dépôt, lui dit Jean, c’est le jeune homme et l’âme de ce frère. » Alors l’évêque baissa la tête, pleura et répondit : « Il est mort ! — Comment, dit Jean, et de quelle mort ? — Il est mort à Dieu, répondit l’évêque ; il s’est abandonné au péché, s’est perdu et est devenu voleur. Il a quitté l’Eglise pour aller dans la montagne avec une troupe de brigands. » En entendant ces paroles, l’Apôtre déchira ses vêtements, poussa un profond gé-

missement en se frappant la tête, et dit : « J’ai vraiment laissé l’âme d’un frère sous bonne garde ! Que l’on m’amène un cheval et un guide. » Il quitta l’Eglise dans l’état où il était, monta à cheval et s’éloigna rapidement. Arrivé à l’endroit indiqué, il fut pris par ceux qui gardaient les avant-postes. Au lieu de chercher à les fléchir et à fuir : « Conduisez-moi à votre chef, s’écria-t-il, c’est pour cela que je viens. » Celui-ci l’attendait tout armé ; mais dès qu’il reconnut Jean, il prit la fuite. L’Apôtre, sans souci de son âge, se mit à le poursuivre de toute la vitesse de son cheval : « Mon fils, criait-il, pourquoi fuis-tu ton père ? Je suis vieux et sans armes !… Mon fils, aie pitié de moi ; ne crains pas ; tu peux encore espérer le salut… je satisferai pour toi au Christ ; pour toi, je mourrai volontiers comme le Seigneur est mort pour nous… je donnerai mon âme pour la tienne… Arrête et crois- moi ; je suis envoyé par le Christ. » Le jeune homme s’arrêta enfin, baissa la tête, laissa tomber ses armes, et se jeta, en pleurant, dans les bras de l’Apôtre, cachant sa main droite coupable de tant de crimes. Il demandait grâce, et ses larmes étaient si abondantes qu’elles étaient comme un second baptême qu’il recevait. L’Apôtre lui promit d’obtenir pour lui la grâce du Seigneur; il se mit à ses genoux, lui prit la main droite et la baisa pour lui faire comprendre que son repentir l’avait purifiée, et il le ramena à l’Eglise; il pria et jeûna avec lui, le consola par de douces paroles et ne le quitta qu’après l’avoir entièrement réconcilié avec l’Eglise, à laquelle il laissa ainsi un grand exemple de repentir sincère, une preuve remarquable d’une seconde régénération, et comme un trophée de glorieuse résurrection. »

D’autres traditions s’étaient conservées en Orient sur les dernières années de l’Apôtre1. Un jour, il caressait doucement une perdrix lorsqu’un chasseur s’ar-

 

1 Cass. Collat. XXIV, c. 21. Cassien, disciple de saint Jean Chrysostome, avait habité longtemps l’Asie et connaissait parfaitement les Eglises orientales.

 

rêta tout à coup devant lui, étonné qu’un homme de si haute réputation s’abaissât à un tel amusement : « N’es- tu pas, lui dit-il, ce Jean dont la célébrité est si grande que je désirais vivement le connaître? Gomment donc t’abaisser à une telle distraction ? » Jean lui répondit : « Qu’as-tu là dans ta main ? — C’est un arc, répondit le chasseur. — Pourquoi, reprit l’Apôtre, ne le tiens-tu pas toujours bandé ? — Parce que, répondit le chasseur, s’il était toujours bandé, il perdrait de sa force ; lorsqu’il faudrait diriger avec impétuosité une flèche contre une bête sauvage, on ne pourrait y parvenir, s’il avait perdu de sa force par une tension continue. — Jeune homme, reprit Jean, ne sois donc pas choqué que je donne à mon esprit cet instant de relâche. Si on ne l’accorde pas à l’esprit, et si la tension est continue, l’esprit perd de son énergie lorsqu’il devient nécessaire qu’il en déploie davantage. »

Un autre enfant de l’Orient, Jérôme nous a conservé cette autre tradition. « Lorsque Jean l’Evangéliste était à Ephèse, et qu’il était devenu si vieux que c’est à peine si ses disciples pouvaient le porter à l’Eglise, il lui était impossible d’enseigner comme auparavant dans les assemblées, et il se contentait de dire : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. » Ses disciples et les frères, fatigués de lui entendre toujours répéter la même chose, lui dirent un jour : « Maître, pourquoi nous dis-tu toujours cela ? » Jean leur fît cette réponse vraiment digne de lui : « C’est le précepte du Seigneur, et si vous l’observez, vous serez parfaits. »

L’Apostolat de saint Jean en Asie fut accompagné de miracles2 comme celui des autres Apôtres. Le saint Evangéliste vécut jusqu’au règne de Trajan3. A la même époque mourut l’Apôtre Philippe. Ces deux faits sont relatés par un saint évêque du deuxième siècle, Polycrate d’Ephèse, qui s’exprime ainsi4: « En

 

1 Hieron. In Epist. ad Galat., lib. III, cc. 6, 10.

2 Euseb., Hist. eccl., lib. V ; 18 ; Sozom., Hist. eccl., VII ; 26.

3 Trajan commença à régner l’an 98 de l’ère chrétienne. Dans la Chronique d’Eusèbe·, on fixe l’année de la mort de saint Jean à la troisième année du règne de Trajan, qui coïncide avec l’année 100 de l’ère chrétienne.

4 Ap. Euseb., Hist. Eccl., lib. III; 31. Papias , disciple des Apôtres et

 

Asie deux grandes lumières se sont éteintes en même temps, lesquelles ressusciteront au dernier jour de l’avènement du Seigneur lorsqu’il viendra du ciel avec gloire chercher ses saints : Je veux dire Philippe, qui fut un des douze Apôtres et qui est mort à Hiérapolis avec deux de ses filles qui vieillirent dans leur virginité. Une autre fille de cet Apôtre fut ensevelie à Ephèse après avoir mené une vie toute spirituelle. La seconde lumière, c’est Jean qui reposa sur le sein du Maître, qui porta les insignes du souverain Sacerdoce, et fut Martyr et Docteur. Il mourut à Ephèse où se trouve son tombeau. »

Le diacre Philippe avait aussi des filles qui restèrent Vierges et furent prophétesses à Césarée de Palestine, comme nous l’avons rapporté d’après le livre des Actes des Apôtres.

L’époque apostolique finit, avec le premier siècle de l’ère chrétienne, à la mort de saint Jean l’Evangéliste et de l’Apôtre Philippe.

 

évêque d’Hierapolis, atteste également que l’Apôtre Philippe et ses filles habitèrent Hierapolis et y moururent. Ap. Euseb., Hist. eccl., lib. III; 31.