— Jovianus empereur.
— Sa lettre à Athanase et réponse du saint évêque.
— Hypocrisie des Ariens.
— Leur concile présidé par Meletios d’Antioche.
— Leur déclaration orthodoxe.
— Mort de Jovianus.
— Valentinianus empereur.
— Il choisit pour collègue son frère Valens et lui confie l’Orient. Valentinianus à Milan.
— L’évêque arien Auxentius.
— Hilaire de Poitiers et Eusèbe de Verceil le combattent.
— Valentinianus le croit orthodoxe et se déclare pour lui.
— Valens se déclare pour les ariens.
— Les semi-ariens se réunissent à Lampsac.
— Les députés du concile se mettent en communion avec les Occidentaux.
— Lettres de communion que leur donnent Liberius, évêque de Rome, et les autres évêques d’Occident.
— Mort de Liberius.
— Damasus lui succède.
— Le siège lui est disputé par Ursinus.
— Etat du siège de Rome à cette époque.
— Les députés orientaux au concile de Thyane.
— Mort d’Eudoxius, évêque arien de Constantinople.
— Demophilos est élu par les ariens.
— Les orthodoxes élisent Evagrius.
— Persécutions de Valens contre les orthodoxes et les semi-ariens.
— Triste état de l’Eglise orientale sous Valens.
— L’Occident se déclare solennellement contre l’arianisme.
— Concile de Rome.
— Sa lettre aux évêques d’Ægypte et aux Orientaux.
— Saint Athanase et saint Basile en relation avec les Occidentaux.
— Mort de saint Athanase.
— Son éloge par saint Grégoire le Théologien.

(ANN. 363-373.)

Jovianus succéda à Julien sur le trône impérial. Il était un des officiers supérieurs qui avaient préféré leur foi à. leur grade ; il passait pour très-religieux ; aussi, orthodoxes et ariens essayèrent-ils de l’attirer à leur cause1. Il se déclara tout d’abord orthodoxe et pour la doctrine du concile œcuménique de Nicée. Les évêques orthodoxes exilés et qui n’avaient pas cru devoir profiter de l’amnistie de Julien, rentrèrent dans leurs Eglises. Saint Athanase quitta la solitude, et, de retour à Alexandrie, écrivit à Jovianus pour l’affermir dans ses bons sentiments. Cet empereur lui avait écrit une lettre très-élogieuse pour l’engager à retourner à son Eglise2. Saint Athanase lui répondit pour l’affermir dans la foi de Nicée. Il lui fait remarquer que cette foi était celle


1 Theod., Hist Eccl., lib IV, c. 1. Socrat., Hist. Eccl., lib III. c. 11
2 Jovian. Epist. ad Athan. ; et s. Athan. Epist ad Jovian. Imperat. Int op. s. Athanas. Edit., Bened. V. Et. Theodoret. Hist. Eccl., lib. IV, cc. 2, 3.

de l’Eglise entière, des Eglises d’Orient aussi bien que des Eglises d’Occident, et que les hérétiques, fort peu nombreux, ne pouvaient contre-balancer le témoignage universel, toujours rendu à la vérité révélée.
Les idolâtres1 qui avaient partout abusé de la protection de Julien pour persécuter les chrétiens, abandonnèrent les temples aussitôt qu’ils eurent appris la mort de l’apostat ; leurs prêtres se cachèrent, et les philosophes quittèrent un manteau que leur intolérance avait tant compromis. Les sacrifices sanglants cessèrent dans tout l’empire.
Le christianisme2 n’en était pas plus prospère ; car tous les chefs de secte se rendaient auprès de l’empereur et cherchaient tous à l’attirer dans leur parti. Désespérant d’y réussir, ils jugèrent à propos de dissimuler leurs véritables sentiments.
A son retour de Perse, où il avait combattu sous Julien, Jovianus s’était rendu à Antioche. Les Acaciens et les Macédoniens, qui formaient deux nuances dans le parti arien, accoururent dans cette ville, pour rendre leurs hommages au nouvel empereur. Ils se réunirent en concile sous la présidence de Meletios, l’un des deux évêques orthodoxes. Nous avons rapporté que ces derniers formaient deux groupes, distincts ayant chacun un évêque, Meletios et Paulinus. Le premier était reconnu comme évêque légitime par toutes les Eglises orientales ; Paulinus était en communion avec les Eglises occidentales, par l’intermédiaire de l’évêque de Rome.
Les Ariens ne pensaient pas comme Meletios. Mais dès qu’ils virent que Jovianus lui témoignait le plus profond respect et se déclarait pour sa communion, ils feignirent d’avoir la même foi, délibérèrent sous, sa présidence et présentèrent à Jovianus une déclaration dans laquelle ils admettaient la foi promulguée à Nicée, y compris le terme de consubstantiel3. Parmi les évêques qui signèrent cet acte, nous remarquerons : Jozakis,


1Socrat., loc. cit.
2 Socrat., liv. ni, c. 25.
3 Socrat., Hist. Eccl., lib. III, c. 25., Sozomen., Hist. Eccl., lib. VI, c. 4.

évêque de la grande Arménie ; Titus de Bosra ; Théotimus évêque des Arabes.
Parmi les signataires, les uns étaient de bonne foi et très-orthodoxes ; d’autres dissimulaient leurs opinions par politique.
Saint Athanase d’Alexandrie n’assista pas à ce concile, quoiqu’il se trouvât alors à Antioche. Ses ennemis d’Ægypte s’y étaient également rendus pour renouveler leurs anciennes calomnies ; mais Jovianus se déclara ouvertement pour le saint évêque, qui put retourner en paix à Alexandrie1.
Pendant son séjour à Antioche, il s’était mis en relation avec l’évêque Paulinus, et, à sa demande, il lui rédigea une profession de foi orthodoxe. Paulinus la signa2. Ces relations avec le concurrent de Meletios empêchèrent Athanase d’assister au concile d’Antioche, Il ne condamnait pas Meletios, mais il jugea à propos de renvoyer à une autre occasion l’examen de son orthodoxie. Jovianus quitta Antioche et se dirigea vers Tarse en Cilicie. Il y mourut subitement.
Valentinianus fut élu empereur par les troupes. C’était un chrétien sincère et orthodoxe ; mais il eut le tort de se donner pour collègue Valens, son frère, auquel il confia l’Orient. Valens était Arien fanatique ; il n’écouta que les conseils d’Eudoxius, évêque de Constantinople, un des chefs du parti arien le plus hétérodoxe3.
Valentinianus quittant Constantinople, se dirigea vers Rome par la Thrace. Les évêques de l’Hellespont et de Bythinie étaient alors réunis pour l’élection d’Hypatianus au siège métropolitain d’Héraclée. Ils profitèrent du passage de l’empereur pour lui demander l’autorisation de se réunir en concile, afin d’en finir avec les discussions qui avaient lieu sur la doctrine : « Je ne suis qu’un laïque, répondit Valentinianus4, il ne m’est pas


1 Sozomen. Hist. Eccl., lib. VI, c. S.
2 S. Epiph. Hœres. 77 ; s. Basil., Epist. 315.
3 Theodoret. Hist. Eccl., lib. IV, c. 5 ; Socrat., Hist. Eccl., lib. V, c. 1 ; Sozomcn., Hist. Eccl., lib. VI, c. 6.
4 Sozomen., Hist. Eccl., lib. VI, c. 7.

permis de trop approfondir de pareilles choses ; les évêques sont chargés de ce soin, et peuvent se réunir où bon leur semblera. »
Valens étant arrivé à Constantinople, les mêmes évêques s’adressèrent à lui pour obtenir la permission de se réunir1. Il la leur accorda, et ils résolurent de se réunir à Lampsac. Valens s’arrêta peu à Constantinople et se dirigea sur Antioche, pour être mieux à portée de surveiller les Perses, qui peut-être seraient disposés à violer le traité qu’ils avaient fait avec Jovianus. Les Perses se tinrent en paix, ce qui donna à Valens le loisir de persécuter les orthodoxes. Il exila Meletios. Quant à Paulinus, l’autre évêque orthodoxe, il respecta sa haute vertu, et ne lui fit subir aucun outrage ! Il expulsa des églises de la ville ceux qui ne voulaient pas communiquer avec l’évêque arien, qui était alors Euzoius. On dit que plusieurs orthodoxes furent alors jetés dans l’Oronte.
La révolte de Procopius, qui se fît proclamer empereur, arrêta pour un temps la persécution. Les mêmes circonstances empêchèrent Eudoxius de Constantinople de s’opposer au concile de Lampsac, qui se prononça dans un sens semi-arien, conformément aux décisions du concile d’Antioche confirmé dans celui de Séleucie2. Acacius de Cæsarée en Palestine, et Eudoxius de Constantinople furent de nouveau déposés ; et la décision arienne adoptée à Nice par les délégués de Rimini fut condamnée.
Valens se saisit de Procopius, trahi par ses propres généraux, et le fit écarteler ainsi que ceux qui l’avaient trahi et auxquels il avait promis de pardonner. Ce honteux succès le rendit fier et il se remit à persécuter les orthodoxes avec plus de fureur qu’auparavant, et principalement les membres du concile de Lampsac. Parmi eux s’était distingué Eleusius de Cyzique3. Violenté


1 Socrat., Hist. Eccl., lib. IV, c. 2.
2 Socrat., Hist. Eccl.. lib. IV, cc. 3 et 4 ; Sozom., Hist. Eccl., lib. VI, c. 7.
3 Socrat., Hist. Eccl., lib. IV, cc. 5, 6, 7 ; Sozomen., Hist. Eccl., lib. VI, cc. 8 et 9.

par Valens et effrayé de ses menaces, il adhéra ouvertement à l’arianisme ; mais, de retour dans son Eglise, il protesta contre la violence qui lui avait été faite, et pria les fidèles de choisir à sa place un autre évêque plus digne de les diriger. Les habitants de Cyzique aimaient beaucoup leur évêque ; ils refusèrent de lui donner un successeur, et Eleusius continua à occuper son siège. Mais Eudoxius de Constantinople nomma, de sa propre autorité, évêque de Cyzique, le fameux hérétique Eunomius, et Valens l’envoya muni d’un décret qui le mettait en possession de l’Eglise. Les habitants de Cyzique abandonnèrent alors l’Eglise de la ville occupée par le faux évêque, et se réunirent avec Eleusius dans une église qu’ils firent bâtir hors de la ville1.
A Constantinople, Valens persécuta les orthodoxes et les expulsa de la ville. Il enveloppa dans les mêmes persécutions les Novatiens qui, comme les orthodoxes, admettaient le symbole de Nicée.
Pour se soustraire à ces persécutions, les évêques semi-ariens d’Asie, de Pamphylie, d’Isaurie et dé Lycie, s’entendirent entre eux par des émissaires, et prirent la résolution d’envoyer des députés à Valentinianus et à l’évêque de Rome Liberius ; car ils aimaient mieux admettre le mot consubstantiel que de se rallier aux Ariens. Ces députés furent Eusthate, évêque de Sébaste ; Silva- nus, évêque de Tarse en Cilicie, et Théophile, évêque de Castabal en Cilicie. Ces députés se dirigèrent vers Rome où ils pensaient trouver Valentinianus.
Lorsqu’ils y arrivèrent, l’empereur était parti pour une expédition contre les Sarmates. Il est probable, du reste, qu’il n’eût pas pris leur parti, car il était en communion avec le fameux Auxentius, chef de l’arianisme en Occident. Lorsque Valentinianus était arrivé à Milan, il y avait trouvé Hilaire de Poitiers et Eusèbe de Verceil, qui dévoilaient la fausse doctrine et les subterfuges de l’évêque hérétique. Celui-ci connaissait l’orthodoxie de Valentinianus. Il feignit d’avoir la même foi que lui et


1 Socrat., Hist. Eccl., lib. IV, c. 12.

se plaignit de ce que des évêques étrangers à son Eglise Venaient l’y troubler et déclamer contre lui.
Valentini abus fut trompé, reconnut Auxentius pour évêque orthodoxe et renvoya Hilaire et Eusèbe à leurs Eglises : Mais le grand évêque de Poitiers ne put laisser la vérité ainsi sacrifiée, et il publia son livre contre Auxentius, pour dévoiler Ce loup couvert de la peau de brebis1. Gomme cet hypocrite se cachait sous les dehors spécieux de la paix : « C’est une belle chose que la paix, s’écrie Hilaire, et l’unité n’est pas moins belle, mais faut-il que la paix et l’unité soient celles de l’Eglise et des Evangiles. Celles dés antéchrists ne sont qu’une paix et une unité fausses, et on ne l’obtient que par des moyens inconnus autrefois. Dites-moi, vous évêques qui avez recours à la puissance séculière pour vous protéger, quels secours dé eette sorte eurent les apôtres lorsqu’ils prêchèrent l’Evangile ? Quelle puissance les protégea lorsqu’ils prêchèrent Jésus-Christ et convertirent presque toutes les nations des faux dieux au Dieu véritable ? Sur quel courtisan S’appuyaient-ils lorsque, dans leur prison, et chargés de chaînes, ils chantaient la gloire de Dieu ? O douleur ! aujourd’hui c’est l’autorité humaine qui se donne comme le soutien de la foi ! »
Hilaire eut cent fois raison contre Auxentius, mais Valentinianus soutenait l’hypocrite, qui continua pendant dix ans encore à ravager le troupeau du Christ. Mais il mit plus de réserves dans son arianisme, par crainte de déplaire à l’empereur.
Les députés des évêques d’Asie n’ayant pas trouvé Valentinianus, présentèrent les lettres dont ils étaient porteurs pour Liberius, évêque de Rome, et les autres évêques occidentaux2. Liberius se montra défiant à leur égard, et refusa de recevoir des évêques qui avaient abandonné la foi de Nicée. Mais ceux-ci répondirent qu’ils s’en repentaient ; qu’ils avaient reconnu la vérité ; qu’ils étaient persuadés que le mot semblable en substance, qu’ils avaient soutenu, était au fond l’équivalent du consub-


1 S. Hilar. Pictav., Cont. Auxent.
2 Socrat, Hist. Eccl., lib. IV, c. 12 ; Sozomen., Hist. Eccl., lib. VI, c. 10.

stantiel, et qu’ils abjuraient l’erreur des Anoméens, c’est- à-dire, des vrais Ariens. Liberius leur demanda de mettre par écrit ces déclarations ; ils le firent et lui remirent un acte authentique dans lequel le symbole de Nicée était compris sans en excepter le mot consubstantiel. Ils y attestent qu’ils étaient délégués des évêques des conciles de Lampsac et autres auprès de l’évêque de Rome et dés autres évêques d’Italie et d’Occident, pour nouer ensemble des liens de communion sur la base de la vérité proclamée au concile de Nicée1.
Liberius ayant reçu cet acte les admit à sa communion et leur remit une lettre pour les évêques qui les avaient délégués. Cette lettre était écrite, non-seulement en son nom, mais au nom des évêques d’Italie et des autres évêques occidentaux. On a droit d’en inférer qu’il avait convoqué un concile à Rome pour entrer en relation avec les Orientaux. Dans cette lettre, il se réjouit de ce qu’ils adhèrent purement et simplement à la foi de Nicée, et il leur apprend que les députés de Rimini qui s’étaient laissé séduire, avaient depuis regretté leur faiblesse et adhéré à l’ancienne foi promulguée à Nicée.
Les députés ayant reçu cette lettre se dirigèrent vers la Sicile. Les évêques de cette contrée se réunirent en concile pour les recevoir, et leur donnèrent une lettre de communion après avoir entendu leur profession de foi.
De Sicile les députés retournèrent vers ceux qui les avaient envoyés.
Liberius mourut peu de temps après avoir reçu cette députation des Orientaux. Il fut remplacé par Damasus. C’était un homme très-répandu dans la haute société romaine, et deux prêtres de l’époque, qui habitaient Rome


1 Πρόσ τήν γρηστο’τητά σου και πάντασ τάυσ Ίταλοΰσ τε καί Δυτιχουσ Ιπισκο’πουσ γράμμα κομίζομεν.
Ad tuam Benignitatem et ad universos Italice et occidentis Episcopos Litteras afferimus.
Nous”avons dû citer ce texte pour répondre aux Latins qui ont transforme cette démarche des Asiatiques en appel à la papauté, autorité souveraine dans les choses de foi. Il ne s’agissait pour les Asiatiques que d’avoir un appui en Occident contre les persécuteurs orientaux, et de pouvoir se dire unis à l’Eglise occidentale.

et suivaient le parti de Lucifer de Cagliari, disaient de lui : « Les matrones l’aimaient tant qu’il semblait être leur cure-oreille1.» Il était déjà diacre de Liberius, lorsque cet évêque avait été condamné à l’exil. Il feignit de suivre son évêque, mais il l’abandonna en route et rentra à Rome où l’attirait son ambition. Ce sont les mêmes prêtres qui l’affirment2, et qui donnent de l’élévation de Damasus au siège romain un récit que l’impartialité historique veut que nous fassions connaître.
Après l’exil de Liberius, un parti avait élu Félix évêque de Rome ; son parti s’était maintenu jusqu’à sa mort. Liberius pardonna à ses partisans et les réintégra dans leurs charges. A la mort de cet évêque, ceux qui lui étaient toujours restés fidèles, c’est-à-dire, le prêtre Ursinus3 et les diacres Amantius et Lupus, se réunirent avec le peuple fidèle dans la basilique de Julius, pour procéder à l’élection de son successeur. Ceux qui avaient été partisans de Félix se réunirent dans la basilique de Lucine et élurent Damasus.
Paul, évêque de Tibur, consacra Ursinus4.
Damasus apprenant que l’on était réuni dans la basilique de Julius pour en élire un autre que lui, distribua de l’argent à la populace qui envahit la basilique et dispersa les fidèles dont plusieurs furent frappés et tués. Après cette expédition, Damasus se dirigea vers la basilique de Latran, s’y fit consacrer, et obtint des magistrats de Rome l’exil d’Ursinus et des deux diacres Amantius et Lupus.
Comme les fidèles qui avaient élu Ursinus continuaient à s’assembler à la basilique de Julius, Damasus soudoya une autre émeute. La populace se rua sur la basilique, la démolit et en jeta les débris sur les fidèles, dont cent soixante furent tués ; beaucoup d’autres, blessés, moururent de leurs blessures. Les partisans


1 Faustin et Marcellin. Lib. Prec. ad Imperai., § 3.
2 Faustin et Marcell., Prœfat. Lib. Prec.
3 D’autres historiens ne donnent à Ursinus que ie titre de diacre.
4 Rufin (Hist. Eccl., lib. II ; c. 10) dit que l’évêque qui sacra Ursinus était ignorant et grossier.

d’Ursinus ne se décourageaient pas ; ils se réunissaient pour chanter les Psaumes dans lesquels les meurtriers sont flétris, et ils suppliaient les évêques de se réunir à Rome pour chasser du siège de saint Pierre celui dont les mains étaient souillées de sang.
L’empereur Valentinianus se déclara d’abord en leur faveur et cassa le décret d’exil obtenu par Damasus des magistrats romains. Ursinus et ses deux diacres rentrèrent à Rome. Mais Damasus gagna des courtisans qui firent revenir l’empereur sur sa décision. Ursinus dut par conséquent retourner en exil, afin que le peuple chrétien ne fût pas divisé en deux partis. Mais ce but ne fut pas atteint. Les partisans d’Ursinus refusèrent de communiquer avec Damasus, et, quoique privés de clergé, ils se réunissaient dans les cimetières pour prier. Un jour qu’ils étaient assemblés dans le cimetière de sainte Agnès, Damasus, à la tête d’une troupe armée, se jeta sur eux et les dispersa avec violence. Ces actions déplaisaient aux évêques des environs de Rome. Damasus les ayant invités à venir célébrer avec lui son jour de naissance, profita de l’occasion pour les engager à excommunier Ursinus ; mais ils s’y refusèrent : « Nous sommes venus, répondirent-ils, pour le jour de ta naissance, et non pour condamner un homme que nous n’avons pas jugé. » Des prêtres de Rome furent exilés, grâce à l’influence de Damasus. Parmi eux étaient Faustinus et Marcellinus qui ont transmis les détails qu’on vient de lire.
On a peine à croire qu’ils soient tous faux1. Il est certain que Damasus n’accompagna Liberius que jusqu’à Milan, et que, de retour à Rome, il communiqua avec Félix qui avait été élu évêque de Rome à la place de Liberius. Il est certain que Damasus ne se maintint sur son siège que par la force et par l’intervention de l’em-


1 L’historien Socrate (lib. IV, c. 29) attribue au peuple les luttes qui eurent lieu, et au préfet Maximinus les exécutions sanglantes. Socrate avait pris ses renseignements dans Rufin ; et ce dernier historien ne paraît pas avoir bien connu les faits. A l’époque des luttes, c’était Juventius qui était préfet de Rome cl non pas Maximinus, comme l’atteste Ammien-Marcellin.

pereur et du préfet de Rome. Il est certain également que, pendant trois mois, des combats sanglants eurent lieu dans les basiliques entre les deux ; partis. Les partisans d’Ursinus les font retomber sur Damasus ; les autres élèvent les mêmes récriminations contre Ursinus. Un historien païen les incrimine l’un et l’autre et insinue que c’était l’ambition qui poussait les deux concurrents à se disputer le siège de Rome. « Quand je considère, dit-il1, la splendeur de Rome, je ne nie pas que ceux qui désirent cette place ne doivent faire tous leurs efforts pour y arriver ; elle leur procure une position sûre, et ils sont enrichis par les offrandes des matrones. Leur vêtement est splendide et ils ne sortent qu’en voiture ; ils font si bonne chère que leur table surpasse celle des rois. Ils pourraient être véritablement heureux si, méprisant la grandeur de Rome, ils imitaient la vie de quelques évêques de province, lesquels, par leur frugalité, la pauvreté de leurs habits, et la modestie de leur maintien, se rendent recommandables au Dieu éternel et à ses vrais adorateurs. »
Ce que disait Ammien Marcellin du luxe et des richesses des évêques de Rome n’était point exagéré. Un préfet de Rome, Prætextatus, disait à Damasus qui l’engageait à embrasser le christianisme : «Faites-moi évêque de Rome, et aussitôt je me fais chrétien2.» Les évêques de Rome avaient moins l’esprit chrétien que l’historien païen, lequel regardait la frugalité, l’humilité et la pauvreté comme plus agréables à Dieu que le luxe et la bonne chère. Rome possédait de si riches familles, et ces familles, surtout les dames, se montraient si libérales envers le clergé, et surtout envers les évêques, qu’il n’est pas étonnant que ces évêques aient été aussi pompeux. Du reste, tout le clergé de Rome imitait son chef. Les prêtres étaient vêtus de belles étoffes, se distinguaient


1 Amm. Marcell., lib. XXVII, § 13 ; Rufin ( Hist. Eccl., lib. II, c. 10) fait retomber les excès sur les deux partis et principalement sur le préfet Maximinus. Son récit n’est ni clair ni satisfaisant ; il se déclare en principe pour Damasus.
2 Hieron. Epist. 1 ad Pammach. § 3.

par leurs chaussures élégantes, et exhalaient l’odeur des plus délicieux parfums. On ne voit pas dans l’histoire, qu’ils aient été distingués par leurs vertus ou leur science. Leur ignorance, au contraire, était proverbiale ; ils y joignaient l’hypocrisie des pharisiens et des débauches qui s’accordaient peu avec leur prétention au célibat1 ; car il faut remarquer que c’est dans l’Eglise la plus corrompue que l’on se prononçait pour le célibat d’une manière plus bruyante2.
L’exil d’Ursinus et de ses principaux partisans ne mit pas fin au schisme ; l’Eglise de [Rome resta divisée en deux factions hostiles.
Tandis que ces événements avaient lieu à Rome, les députés des évêques orientaux portaient la lettre de Libérius à ceux qui les avaient envoyés. Ils les trouvèrent assemblés à Thyanes3. Ces évêques avaient assisté au concile d’Antioche sous Jovianus, et avaient ouvertement adhéré à la doctrine du concile de Nicée. Ils entendirent avec une grande joie la lecture des lettres de Libérius et des autres Occidentaux, c’est-à-dire d’Italie, d’Afrique, de Gaule et de Sicile, et les adressèrent à toutes les Eglises pour qu’elles en prissent connaissance, les priant de faire attention au nombre des signataires qui était plus considérable que celui des membres du concile de Rimini. On ne connaissait en Orient le concile de Rimini que par la formule arienne adoptée à Nicée par ses délégués.
Trente-quatre évêques assemblés à la même époque en Carie, ne jugeaient pas cependant qu’il fût nécessaire d’accepter le mot consubstantiel. Pour en finir avec les divisions, les évêques convinrent qu’ils se réuniraient à Tarse en Cilicie.
Mais Valens empêcha ce concile, et pour s’opposer au


1 Ces critiques sont le résumé de celles de Jérôme. Nous les donnerons en détail en étudiant ce Père.
2 Les historiens ultramontains modernes accueillent avec satisfaction les critiques d’Ammien-Marcellin et des autres contre les évêques de Rome et leur clergé, lis y voient une preuve de la puissance papale. Ils feraient mieux d’y voir une preuve que le clergé romain avait dès lors perdu l’esprit chrétien.
3 Sozom., Hist. Eccl, lib. VI, c. 12.

rétablissement de l’orthodoxie, ordonna d’exiler de nouveau tous les évêques chassés par Constantius et qui avaient profité de l’amnistie de Julien. Tous les préfets se mirent à l’œuvre. Celui d’Egypte voulut obliger Athanase à quitter son Eglise, mais le peuple se souleva en sa faveur, et, pour apaiser la sédition, le préfet dut promettre d’en référer à l’empereur. Lorsqu’il crut la sédition apaisée, il essaya de surprendre Athanase, pendant la nuit ; il envahit l’Eglise et la maison épiscopale où il demeurait. Mais il ne trouva pas le saint évêque qui, la veille, avait quitté sa maison et s’était caché.
Partout la persécution contre les orthodoxes et même contre les semi-ariens devint violente, et l’Eglise orientale fut dans une désolation que peignait ainsi saint Basile1 :
A quoi comparerons-nous l’état présent de l’Eglise ? Il est semblable à une bataille navale que des marins également expérimentés et belliqueux soutiennent entre eux pour venger de vieilles injures et satisfaire leur haine mutuelle. Je vois les deux flottes se jeter l’une contre l’autre d’une manière horrible et avec fureur ; ajoutez à ce tableau une furieuse tempête, d’épaisses ténèbres qui empêchent de distinguer les pavillons, et les amis des ennemis. La violence du vent, la fureur des flots, les cris des combattants, toutes les terribles péripéties de la bataille forment un tableau horrible, qui est celui de l’Eglise. Les ariens se sont élevés contre l’Eglise de Dieu, et entre eux et les fidèles existe la haine la plus profonde. La tempête de la mer est moins terrible que celle qu’ils ont agitée dans l’Eglise. Les limites posées par nos pères ont été renversées et tous les dogmes sont bouleversés ; nous nous jetons les uns contre les autres avec une telle violence que nous en sommes tous submergés ; et les Eglises, jetées les unes contre les autres semblent être englouties ; la nuit les couvre ; les cris de ceux qui luttent se mêlent et ne forment qu’un bruit confus où il n’y a plus rien de distinct


1 S. Basil., De Spirit. Sanct., c. 50, §§ 76 et seq.

et d’articulé. Dans cette confusion, les uns se font juifs, d’autres païens ; ni les Ecritures, ni les traditions apostoliques ne peuvent plus leur apporter de lumière et les réconcilier. Les ambitieux profitent des circonstances pour s’emparer des premières places dans les Eglises ; leur unique souci est ensuite de s’y maintenir ; et tous les usages apostoliques tombent en oubli. Ces usurpations produisent une véritable anarchie dans, les Eglises. La charité en a complètement disparu ; le doux nom de frère est oublié ; on en est arrivé à se réjouir des fautes de son prochain comme de bonnes actions que l’on aurait faites. Nous sommes tombés au-dessous des animaux sans raison ; car du moins les animaux de même espèce sont unis entre eux, et nous, nous avons la guerre la plus cruelle au sein même de nos maisons.
Effrayé de tant de maux, Basile avait d’abord gardé le silence, pensant qu’il était inutile d’élever la voix dans une telle confusion. Mais cependant il comprit que l’on pourrait peut-être trouver en Occident quelque secours. Valentinianus était orthodoxe, et les évêques occidentaux qui avaient si bien reçu les délégués des anciens semi-ariens devraient encore prendre plus chaudement le parti de ceux qui s’étaient toujours montrés orthodoxes. Basile jeta les yeux sur le grand Athanase pour entrer en relations avec l’Occident. L’évêque d’Alexandrie y était aimé, admiré ; on l’y considérait comme la colonne de l’orthodoxie en Orient. Basile lui écrivit donc
Je pense que personne plus que Votre Révérence n’est affecté de l’état présent de l’Eglise, ou, pour mieux dire, de la confusion où elle se trouve ; car vous pouvez comparer les choses présentes avec ce qui s’est passé autrefois ; vous comprenez ainsi combien la position est mauvaise et vous êtes persuadé que si nous allons de mal en pis, on peut prévoir que bientôt l’Eglise sera entièrement transformée. J’ai souvent pensé en moi-même aux moyens qu’on pourrait prendre pour lui rendre la paix, et c’est dans ce but que je vous écris, car c’est à


1 S. Basil,, Epist. 66 ad Athan.

vous principalement, à cause de votre sagesse qu’appartient le soin des Eglises. J’ai pensé, dans ma petite sagesse, que nous n’avions qu’un moyen à employer, ce serait de demander le concours des évêques occidentaux. Ce qu’ils ont déployé de zèle contre ceux d’entre eux qui étaient tombés dans l’erreur, ils pourraient le déployer en notre faveur. Nous pourrions ainsi avoir pour nous le nombre et en imposer ainsi à l’empereur qui le craint. Qui peut mieux que Votre Prudence obtenir ce résultat ? qui peut voir plus clairement les moyens, et montrer plus d’énergie pour arriver au but ? qui, plus que vous, gémit des douleurs qui nous affligent ? quel est celui que l’Occident vénère plus que vous ? Vénérable Père, mettez ainsi le comble à vos innombrables et illustres travaux ! Envoyez de votre sainte Eglise aux évêques occidentaux des hommes puissants dans la saine doctrine ; exposez- leur les maux qui nous accablent ; suggérez-leur le moyen de nous venir en aide.
Basile, dans la même lettre, supplie Athanase de mettre un terme au schisme dont souffrait l’Eglise d’Antioche. Nous avons dit qu’Athanase , étant venu dans cette ville sous Jovianus, avait été en communion avec Paulinus, et avait réservé la question de Mélétios. Basile pensait sans doute que s’il se prononçait en faveur de ce dernier, les adhérents de Paulinus lui obéiraient à cause de la haute autorité dont il jouissait auprès d’eux.
Tandis que l’on attendra, dit-il, le résultat de la mission adressée aux Occidentaux, vous pourriez vous occuper des affaires de l’Orient. Il ne dépend que de vous de rendre à l’Eglise d’Antioche son état florissant. Les Eglises de l’univers entier ont-elles quelque chose qu’elles puissent préférer à Antioche ? Si l’on parvenait à lui rendre la paix, le corps entier de l’Eglise recouvrerait la santé dès que sa tête serait guérie1. Les mala-


1 Nous ferons remarquer que saint Basile ne fait pas d’exception pour Rome ; cependant les partisans de la papauté citent cette lettre de saint Basile en faveur de l’autorité papale, parce que le grand évêque de Cæsarée y prie saint Athanase de s’entendre avec les évêques occidentaux. Il suffit de lire la lettre pour apprécier la preuve à sa juste valeur, et comprendre la suivante qui ne contient pas un appel à Rome, comme disent les Latins, mais des propositions d’entente pour imposer à Valens l’autorité du nombre

dies de cette Eglise ont besoin de ta sagesse et de ta commisération évangélique, car elle est, non-seulement divisée par les hérétiques, mais encore par ceux qu affirment avoir la même foi.
Basile n’avait parlé dans cette lettre que d’une manière générale au sujet du schisme d’Antioche. La lettre devait être portée dans cette ville par un diacre de cette Eglise, Dorotheos, qui pria l’évêque de Cæsarée d’être plus explicite. Basile ajouta donc une seconde lettre à la première1, et il s’y prononce d’une manière formelle en faveur de Mélétios avec lequel l’Orient orthodoxe était en communion et qui y était considéré comme un homme d’une doctrine pure et dont la vie était si sainte que personne ne pouvait lui être comparé sous ce rapport. De plus, il était l’évêque de l’immense majorité du troupeau ; le reste ne formait que des minorités sans importance.
Dorotheos avait été envoyé à Cæsarée par Mélétios. En le renvoyant à son évêque, Basile lui donna pour le saint évêque d’Antioche une lettre2 dans laquelle il l’engageait à se mettre en rapport avec l’Occident et à envoyer Dorotheos à Rome, afin qu’il décidât quelques évêques italiens à se rendre en Orient par mer, afin d’éviter les embûches des ariens et de Valens leur chef.
Athanase répondit à Basile, sans doute pour approuver ce qu’il lui avait proposé, car l’évêque de Cæsarée le félicita de ce qu’il avait pour toutes les Eglises une sollicitude égale à celle qu’il montrait pour celle qui lui avait été plus spécialement confiée3. J’ai reçu, ajoute-t-il, avec joie, et avec tout l’honneur qu’il méritait notre frère Pierre, membre de ton saint entourage ecclésiastique. Pour terminer avec Athanase l’affaire du schisme d’Antioche, Basile lui renvoya le diacre Dorotheos en le priant de le recevoir favorablement.
Quant aux relations avec les Occidentaux, Basile pensait qu’Athanase pourrait écrire à l’évêque de Rome


1 S. Basil., Epist. 67 ad Alhan.
2 S. Basil., Epist. 68 ad Melit.
3 S. Basil., Epist. 60 ad Athan.

qui enverrait en Orient des hommes capables et orthodoxes avec lesquels on pourrait s’entendre. Mais, dit Basile, ces hommes devront être chargés, non-seulement de condamner Arius, mais encore Marcel d’Ancyre ; car l’Occident, qui se prononce si vivement contre Arius, n’a jamais condamné cet évêque qui, cependant, a enseigné des doctrines hérétiques.
Il finit sa lettre en priant Athanase de ne pas tarder à envoyer ses délégués en Occident ; et il insiste pour que les envoyés occidentaux arrivent en Orient par mer, afin d’éviter les embûches des ariens.
Quelque temps après, Basile s’adressa encore à Athanase pour lui demander son souvenir et ses prières dans les circonstances de plus en plus douloureuses où se trouvait l’Eglise1.
Les malheurs de l’Eglise étaient si grands, dit-il dans une autre lettre2, qu’il en désespérerait s’il n’espérait pas dans Athanase qui savait si bien porter secours aux Eglises.
Athanase avait écrit en Occident et en avait reçu des lettres qu’il avait communiquées à Basile. Celui-ci en profita pour s’adresser directement aux Occidentaux3.
Dieu, dit-il, nous a consolé dans sa bonté par les lettres que vous avez écrites à notre père très-vénéré Athanase et qu’il nous a communiquées. Nous avons ressenti une grande joie en apprenant avec quel zèle vous soutenez la foi orthodoxe et vous paissez vos brebis avec science en suivant les traces des Pères.
Nous avons reçu un autre soulagement de ce que nous a raconté de vive voix sur vos bonnes œuvres notre très-pieux frère le diacre Sabinus. Nous avons été heureux d’apprendre, non-seulement que vous dirigez avec soin vos Eglises, mais que vous voulez bien venir en aide aux Eglises affligées. Ici, très-vénérables frères, nous succomberons sous le poids des persécutions si Dieu ne nous vient en aide, et si vous ne compatissez


1 S. Basil., Epist. 80 ad Athan.
2 Ibid., Epist. 82 ad Athan.
3 Ibid., Epist. 90 ad Episcop. occident.

pias aux maux de vos frères qui sont séparés de vous par l’espace, mais qui vous sont unis dans le Saint-Esprit .
Nos malheurs sont déjà connus dans le monde entier. La doctrine des Pères est méprisée ; les traditions apostoliques ne sont comptées pour rien ; les systèmes des novateurs régnent dans les Eglises. Ces beaux parleurs n’ont pas la science de Dieu. La sagesse mondaine domine ; la croix est conspuée. A la place des pasteurs exilés, des loups entrent dans le bercail et déchirent le troupeau du Christ. Les maisons de prière sont veuves de leurs prédicateurs ; elles sont devenues des solitudes ; les anciens pleurent en comparant l’état présent avec ce qui était autrefois ; les jeunes sont plus à plaindre encore, puisqu’ils ne savent de quoi ils sont privés. Si vous avez la charité, si le Saint-Esprit vous unit à nous, ayez pitié de nous et secourez-nous, afin que nous puissions comme vous jouir de la liberté de professer la vérité, de condamner Arius, d’enseigner la doctrine orthodoxe sur la Trinité. Le diacre Sabinus vous dira de vive voix tout ce que vous devrez savoir. Nous donnons notre assentiment à tout ce que vous avez fait suivant les règles et nous louons votre zèle pour la saine doctrine apostolique.
Basile chargea Sabinus d’une lettre particulière pour Valerianus, l’évêque le plus important d’Illyrie1. Il avait écrit précédemment à Damasus, évêque de Rome, sur le même sujet2.
Afin de donner plus d’importance aux démarches des Orientaux, plusieurs évêques se réunirent avec Basile et adressèrent une lettre collective aux évêques d’Italie et de Gaule3. Le diacre Sabinus en fut également porteur. Ils y font le tableau des malheurs de l’Eglise orientale, et y louent l’orthodoxie de l’Occident.
Il est probable que c’est par suite de ces lettres que


1 S. Basil., Epist. 91.
2 Selon toute probabilité, c’est à l’évêque de Rome qu’est adressée la lettre 70, qui n’a pas de titre dans les œuvres de saint Basile, Elle pourrait cependant avoir été écrite à saint Athanase.
3 S. Basil., Epist. 92.

Damasus assembla un concile à Rome. Quatre-vingt-dix évêques d’Italie et de Gaule s’y trouvèrent, et on y rédigea une déclaration d’après laquelle la doctrine du concile de Nicée était la seule qui dût être prise pour base de l’union entre toutes les Eglises.
Athanase ayant reçu la lettre de Damasus, assembla ses suffragants d’Egypte et de Lybie, qui en donnèrent connaissance aux évêques africains qui reconnaissaient la suprématie de l’Eglise d’Alexandrie1. Ce fut Athanase qui rédigea la lettre d’envoi. Il y exposa clairement l’histoire des conciles de Nicée et de Rimini, dont le concile de Rome s’était sans doute occupé dans sa lettre. Athanase écrivit aussi à Damasus en réponse à son envoi, et s’étonna de ce que l’Occident si orthodoxe laissait sur le siège de Milan Auxentius, non-seulement coupable d’hérésie, mais encore de plusieurs crimes.
Damasus n’avait pas osé s’attaquer à Auxentius que l’empereur regardait comme orthodoxe ; mais il comprit que le reproche d’Athanase était fondé. C’est pourquoi il assembla un nouveau concile à Rome où Auxentius fut condamné. Ce concile adressa une lettre aux évêques d’Illyrie, afin de les engager à éclairer leurs fidèles au sujet du concile de Rimini, qui avait eu dans cette province un grand retentissement2.
Malgré sa condamnation, Auxentius se maintint sur son siège jusqu’à sa mort3. Athanase apprit la condamnation d’Auxentius, et il en fait mention dans sa lettre à Epictète, évêque de Corinthe4. Le grand évêque d’Alexandrie mourut peu de temps après ces événements (373) et au moment où la persécution de Valens sévissait avec le plus de violence. Après avoir été exilé si souvent, il put mourir en paix au milieu de son troupeau.
Tous les siècles chrétiens n’ont eu qu’une voix pour louer l’orthodoxie, la science, l’énergie, les vertus chrétiennes et épiscopales de ce grand évêque, dont la place


1 S. Athan., Epist. ad Afros. §§ 1 et 10.
2 Theod., Hist. Eccl., lib. II, c. 17 ; Sozomen., Hist. Eccl., lib. VI, c. 23.
3 Sozomen., Hist. Eccl., lib. VI, c. 21.
4 S. Athan., Epist. ad Epict.

est marquée parmi les plus illustres des Pères de l’Eglise. Saint Grégoire le Théologien, un de ses plus dignes admirateurs, lui a consacré un éloge dont nous devons donner quelques extraits.
En louant Athanase, dit-il1, je vais louer la vertu. C’est la même chose de le louer ou de louer la vertu, puisqu’il a été, ou pour mieux dire, puisqu’il est le résumé de toutes les vertus… De tous les grands hommes de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance, Athanase en égala quelques-uns, ne s’éloigna pas beaucoup des autres, et, j’oserai le dire, en surpassa plusieurs. Il imita l’éloquence et la science des uns, l’activité des autres ; il eut la douceur de ceux-ci, le zèle et le courage de ceux-là.
Il ne donna pas beaucoup de temps aux sciences humaines, mais, en revanche, il approfondit tellement les saintes Ecritures que personne n’en acquit une connaissance plus complète. Sa science et ses vertus le firent choisir pour occuper le plus haut degré du sacerdoce, et il fut mis à la tête du peuple d’Alexandrie, ce qui est la même chose que si je disais qu’il fut mis à la tête du monde entier. Je ne pourrais pas dire s’il obtint cette haute dignité comme récompense de sa vertu, ou pour qu’il fût la source et la vie de son Eglise. Il fut pour elle comme une fontaine où elle put se désaltérer, un feu purifiant, dans lequel le bon grain des dogmes vrais fut séparé des fétus des erreurs ; le Verbe trouva en lui un guerrier qui combattit avec lui, et l’Esprit-Saint un homme qui respira pour lui.
Il fut choisi pour occuper le trône de Marc par le libre suffrage des fidèles, c’est-à-dire par le moyen spirituel et apostolique, et non par ces brigues et ces intrigues dont nous avons été si souvent témoins. Il a été le successeur de la piété de Marc aussi bien que de son trône ; il en était ainsi très-rapproché et c’est par là qu’il lui a véritablement succédé. Celui qui professe la même doctrine est vraiment l’associé du même trône.


1 S. Gregor. Theol., Orat. 21, in Laudem Magni Athanas.

Celui qui professe une doctrine contraire est un ennemi et non un successeur, quoique assis sur le même trône. Ce dernier n’a que le titre de successeur ; l’autre possède la vraie succession.
Athanase, devenu évêque, était grand par sa dignité, mais humble d’esprit. Il avait une vertu à laquelle personne ne pouvait prétendre, et il était tellement affable qu’il était d’un accès facile pour tous ; il était doux, éloigné de tout sentiment de colère, miséricordieux, aimable dans sa conversation, plus aimable encore dans ses habitudes ; doué d’une figure angélique, son âme était plus angélique encore ; s’il devait blâmer, il le faisait avec calme, s’il louait, il trouvait moyen d’instruire en même temps. La bonté du père tempérait en lui la gravité de l’évêque.
Mais pourquoi vous tracer le portrait d’un tel homme ? C’est Paul lui-même qui l’a tracé, en exposant les qualités du véritable évêque. Vous tous donc, qui connaissez les Ecritures et qui pratiquez les vertus chrétiennes selon votre état, aidez-moi à faire d’Athanase un éloge complet. Il était adonné aux jeûnes comme s’il n’eût pas eu de corps ; il montrait en même temps une vigueur insurmontable dans les veilles et le chant des Psaumes ; il était le soutien des pauvres ; humble avec les humbles, sa fermeté était indomptable avec les orgueilleux ; les vierges peuvent le louer, car il resta pur ; les personnes mariées trouvèrent en lui un guide plein de sagesse ; les moines un modèle parfait ; les familles un législateur ; les particuliers un directeur ; les philosophes un théologiennes hommes ardents un frein ; les malheureux un consolateur ; les vieillards un appui ; les jeunes gens un maître ; les pauvres un bienfaiteur ; les riches un dispensateur fidèle ; les veuves un protecteur ; les orphelins un père ; les étrangers un hôte ; les frères un frère plein d’affection ; les malades un médecin ; les valides un sage gardien de leur santé. Il se fit tout à tous, pour gagner tout le monde.
Il fut un temps, ajoute Grégoire, où la saine doctrine était enseignée dans sa beauté primitive ; mais ensuite,

les sectes philosophiques se firent jour dans l’Eglise et, comme ces Athéniens dont il est parlé dans, le livre des Actes, on voulut chaque jour apprendre quelque chose de nouveau. Alors parut Arius dont le nom signifie furieux1, et qui se montra digne de son nom. Sous prétexte de combattre Sabellius qui, le premier, avait voulu rétrécir la Trinité dans son unité prétendue, il voulut diviser la vraie unité en mettant dans la Trinité trois êtres absolument différents. Athanase parut pour le combattre au milieu des trois cent vingt-deux hommes illustres que le Saint-Esprit avait réunis à Nicée. Il n’était pas encore évêque à cette époque, mais il n’en tenait pas moins la première place parmi ceux qui étaient assemblés ; car dans cet heureux temps, on tenait plus de compte de la vertu que de la dignité.
Grégoire fait ensuite le tableau des tribulations que saint Athanase eut à supporter à cause de son invincible attachement à la doctrine de Nicée ; de ses exils si fréquents, et du triomphe de la foi chrétienne dû à son indomptable énergie.
Après tant de combats, dit-il, il termina sa vie dans une vieillesse paisible et fut uni à ses Pères, les patriarches, les prophètes, les apôtres et les martyrs, qui avaient combattu pour la vérité. O homme vraiment sacré et chéri ! Du ciel où tu es, jette sur nous un doux regard. Gouverne ce peuple qui adore d’une même adoration la Trinité parfaite, Père, Fils et Saint-Esprit. Pais avec moi ce troupeau et conserve-moi la vie, si la paix doit régner. Mais si l’Eglise doit être en guerre, prends- moi avec toi et avec tes imitateurs. Je demande beaucoup ; mais je t’adresse cette prière dans le Christ notre Maître auquel soient toute gloire, l’honneur et la puissance dans les siècles ! Amen.
Nous n’avons pas voulu louer nous-même le grand Athanase ; Grégoire le Théologien était plus digne de rendre hommage à ses vertus et de célébrer son génie.


1Αρειοσ, en grec, furieux.