Années 158 — 177

— Combats des chrétiens contre le despotisme païen.

— Politique de Trajan à l’égard des chrétiens.

— Lettre de Pline à cet empereur et sa réponse touchant les poursuites à exercer contre les chrétiens.

— Martyres d’Ignace d’Antioche et de Siméon de Jérusalem.

— L’Église de Jérusalem survit à la deuxième destruction de cette ville.

— Les évêques juifs et les évêques gréco-romains.

— L’empereur Adrien abandonne la politique de Trajan.

— Apologies de Quadratus et d’Aristide d’Athènes.

— Lettre d’Adrien en faveur des chrétiens.

— Le fanatisme païen ne respecte pas les ordres de cet empereur.

— Son fils adoptif, Antonin-le-Pieux, monte sur le trône impérial.

— Première apologie de Justin. — Notice sur ce grand écrivain.

— Apologie de Méliton, évêque de Sardis.

— Lettre d’Antonin en faveur des chrétiens.

— Marc-Aurèle et Verus, empereurs.

— Ils reprennent la politique de Trajan.

— Apologies d’Athénagore d’Athènes, et d’Apollinaire de Hiérapolis.

— Deuxième apologie de Justin.

— Occasion de cette apologie.

— Martyrs à Rome.

— Luttes de l’Église contre la philosophie païenne.

— Celse, Lucien, Crescent, adversaires du christianisme.

— Athénagore et son livre de la Résurrection des morts.

— Théophile d’Antioche : son livre à Autoloukos.

— Autres écrivains philosophes-chrétiens.

— Apollinaire de Hiérapolis ; Bardesanes ; Tatien.

— Hermias et son Ironie des Philosophes.

— Justin et son Ecole de philosophie chrétienne.

— Justin et ses disciples dénoncés par le philosophe Crescent.

— Le despotisme païen vient au secours de la philosophie.

— Martyre de Justin et de ses disciples.

—Martyre de Polycarpe.

— Lettre de l’Église de Smyrne à ce sujet.

— Caractère doctrinal de ce document.

— Martyrs de Lyon.

— Lettre de l’Eglise de Lyon à l’Église de Smyrne touchant ces martyrs.

— Caractère doctrinal de cette lettre.

— L’influence divine se manifeste dans le courage des martyrs chrétiens.

 

 

Tandis que les hommes apostoliques affermissaient l’Eglise et étendaient ses conquêtes sur le monde juif et païen, le polythéisme, soutenu de la puissance impériale, entreprenait de détruire l’œuvre de Jésus- Christ. De Domitien à Décius, il n’y eut pas d’édit de persécution générale, mais le sang des martyrs n’en coula pas moins dans l’empire romain tout entier. Les

calomnies, les dénonciations des fanatiques du paganisme remplacèrent les édits sanguinaires, et l’on trouvait toujours moyen de condamner les chrétiens comme ennemis des dieux et du culte sacrilège que l’on rendait aux aigles ou aux statues impériales. Le paganisme était devenu une institution de l’Etat ; l’empereur en était le souverain pontife ; ses statues, comme les aigles portées en tête de chaque légion, avaient quelque chose de divin. Refuser de leur offrir l’encens était un sacrilège digne de mort ; professer un autre culte que celui de l’Etat était un acte de rébellion. Il faut en convenir, les empereurs Trajan, Adrien, Antonin, Marc-Aurèle, étaient tolérants par nature ; leur esprit philosophique les élevait bien au-dessus des préjugés vulgaires. Mais en présence des calomnies et des dénonciations dont les fidèles étaient l’objet, les empereurs philosophes croyaient devoir compter avec le fanatisme ; leur philosophie s’humiliait devant le préjugé populaire, et ils rendaient ou laissaient rendre des sentences injustes et cruelles.

La lettre de Trajan à Pline le Jeune est une preuve évidente à l’appui de ce que nous venons de dire.

Pline était gouverneur de Bithynie. Le nombre des chrétiens était très-considérable en cette province. Pline consulta Trajan sur la manière dont il devait agir à leur égard lorsqu’ils étaient déférés à son tribunal. Il ne m’avait jamais assisté aux procès des chrétiens avant d’être élevé à la dignité de gouverneur ; il ne savait donc, comme il le dit lui-même1, ce que l’on y punissait. Faut-il tenir compte de l’âge, du repentir ? doit-on condamner les plus tendres enfants ? suffit-il d’avoir été chrétien, même alors qu’on ne le serait plus, pour mériter condamnation ? est-ce le nom seul de chrétien que l’on punit, ou les crimes que ce nom couvrirait ? Il faut avouer que de telles questions dénotent un état moral bien indigne d’un homme civilisé. Cependant Pline était incontestablement un des plus civilisés de

 

1 Plin., lib. X. Epist. 97 ad Trajan., et 98 Trajan. ad Plin. Secund.; — Tertull., Apologet.; — Euseb. Hist. Eccl., lib. III; 33.

 

son époque. Par ce qu’il avait fait lui-même, on jugera de ce que les chrétiens avaient à souffrir sous d’autres gouverneurs :

« Voici, dit-il à Trajan, la manière dont je me suis conduit à l’égard de ceux qui m’ont été déférés comme chrétiens. Je leur ai demandé s’ils l’étaient ; quand ils l’ont avoué, je les ai interrogés une seconde, une troisième fois, en les menaçant du supplice. Quand ils ont persévéré dans leur aveu, je les y ai fait conduire. »

Il suffisait donc au chrétien de se déclarer tel pour qu’un gouverneur littérateur, philosophe, de mœurs douces, le condamnât à mort. La raison que donne Pline à l’appui de ses sentences mérite attention : « Quelle que soit, dit-il, la nature du délit qu’ils avaient commis, je suis persuadé qu’il fallait punir l’opiniâtreté et l’obstination inflexible. »

Telle était la tolérance d’un philosophe romain. Il ne savait si le titre de chrétien couvrait quelque crime, mais il suffisait de ne pas y renoncer, sur sa réquisition, pour être digne de mort et exécuté sans pitié. Pour les chrétiens qui avaient le titre de citoyen romain, Pline avait quelques égards.

« Il en est, dit-il, d’aussi insensés qui sont citoyens romains; joies ai notés pour être envoyés à Rome. » Les chrétiens mouraient pour ce qu’ils regardaient comme la vérité. C’était de la folie, aux yeux de Pline. Il demandait sans doute dédaigneusement comme Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? »

Les juges recevaient les dénonciations contre les chrétiens sans les contrôler. Des dénonciateurs étaient assez lâches pour dresser des listes de proscription sans les signer. Pline le dit ouvertement et avoue qu’il avait fait arrêter ceux qui étaient notés sur ces listes anonymes. « Je les ai interrogés, dit-il, mais, voyant qu’ils invoquaient les dieux avec moi ; qu’ils offraient de l’encens à votre image que j’avais fait apporter tout exprès avec les statues des dieux, et qu’ils maudissaient le Christ, j’ai cru devoir les renvoyer. »

Parmi les chrétiens, il y avait certainement des

hommes sans caractère, qui, par faiblesse, maudissaient en apparence ce qu’ils adoraient dans leur cœur. Mais il suffisait d’être faible ou lâche pour être absous par Pline. Ce littérateur voulait bien consentir à ne pas rechercher si l’inculpé n’avait pas été chrétien avant la dénonciation. Il suffisait qu’il fût renégat pour être disculpé de son crime, car, ajoute Pline, « on dit qu’il est impossible de contraindre au culte des dieux ceux qui sont véritablement chrétiens. »

Le peuple reconnaissait ainsi la fermeté de la foi des vrais chrétiens. Pline ne condamnait pas ceux qui avouaient l’avoir été, qui renonçaient au Christ et adoraient les dieux. Il les interrogeait cependant sur ce qu’ils faisaient étant chrétiens, et voici leur réponse, transcrite par Pline lui-même :

« Voici à quoi, écrit-il, se réduisait leur faute ou leur erreur. Ils étaient dans l’usage de s’assembler un certain jour avant le lever du soleil et de chanter ensemble, à deux chœurs, un cantique en l’honneur du Christ qu’ils adoraient comme Dieu. Ils s’engageaient par serment, non pas à commettre le crime, mais à éviter la fraude, le vol, l’adultère ; à être fidèles à leur parole ; à ne pas nier un dépôt qui leur serait confié. Ils se retiraient ensuite et se réunissaient de nouveau pour prendre un repas ordinaire et innocent. »

Les renégats eux-mêmes rendaient ainsi hommage à la pureté de leurs anciens frères. Ils insistaient surtout sur l’innocence des agapes ou repas communs, parce qu’on avait répandu le bruit, chez les païens, qu’ils y mangeaient un enfant après l’avoir immolé. Cette calomnie reposait sur la doctrine de la présence réelle et de la communion au corps et au sang de Jésus- Christ immolé mystiquement. Quelque chose de cette doctrine avait pénétré chez les païens, qui le traduisaient par une accusation d’anthropophagie.

Afin de s’assurer si cette accusation était fondée, Pline fit mettre à la question deux femmes esclaves qui, disait-on, avaient servi pendant ces repas ; mais il avoue qu’il n’avait obtenu la preuve que « d’une superstition mal réglée et excessive. » Il avait donc in-

terdit les assemblées et sursis à tout jugement à ce sujet. Il se flatte que, touchant les assemblées, ses ordres avaient été exécutés. C’est là un renseignement précieux et qui prouve que, en Bithynie, les assemblées des chrétiens étaient connues publiquement et que l’Eglise était assez nombreuse pour avoir beaucoup de notoriété. Du reste, Pline avoue l’importance de la, nouvelle superstition dont faisaient partie des personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition. « Cette superstition, ajoute-t-il, a infesté non- seulement les villes, mais les bourgs et les villages. Il me semble qu’on peut l’arrêter et la guérir. »

Le littérateur-gouverneur se flattait d’y réussir ; il s’applaudissait même déjà de voir les sacrifices offerts avec plus de solennité et plus de gens acheter la viande des victimes. Il en concluait qu’un grand nombre étaient revenus au culte national, et que si le repentir suffisait pour échapper à la mort, les chrétiens finiraient par renoncer tous à leur superstition.

Dans les autres provinces qui possédaient des gouverneurs moins philosophes, il suffisait d’avoir été chrétien pour mériter la mort, et l’apostasie ne servait à rien. Le titre seul de chrétien était un crime irrémissible et digne de mort. Malgré cette législation barbare, les chrétiens se multipliaient, remplissaient l’empire et causaient, par leur nombre, le plus grand embarras au pouvoir. Il fallait dès lors désespérer de les anéantir par la violence. C’était au début du second siècle, et lorsque les Apôtres venaient à peine de quitter ce monde, que l’Eglise était arrivée à cette importance dans la société. Les Apôtres et leurs disciples n’avaient eu recours qu’à un seul moyen de propagande : la prédication. Ils avaient à lutter contre la philosophie à laquelle ils opposaient une doctrine mystérieuse contraire à ses systèmes ; contre les vices de la société à laquelle ils annonçaient les plus sublimes vertus ; contre l’Etat, qui s’était identifié avec le paganisme, et qui opposait ses lois et ses tortures à la nouvelle religion. Malgré ces obstacles de toutes sortes et sans moyens humains, le christianisme pénétrait la société de sa douce in-

fluence, faisait d’innombrables conquêtes, même au sein de la philosophie, et menaçait l’existence du culte national.

Une telle œuvre peut-elle être attribuée à quelques pauvres Juifs qui, après avoir parcouru le monde, furent tués légalement pour leurs convictions? Nous ne pouvons le croire ; la saine raison nous fait apercevoir, dans cet événement, qui changea essentiellement la société tout entière, l’action de Dieu lui-même.

Trajan approuva la conduite de Pline à l’égard des chrétiens. « Il ne faut pas les rechercher, dit-il, mais s’ils sont dénoncés et convaincus, il faut les punir. »

On se demande : pourquoi ne pas les rechercher s’ils étaient criminels? pourquoi les punir s’ils ne l’étaient pas? Trajan était certainement un empereur tolérant et éclairé. Cependant il subordonnait le bon sens à la fausse politique qu’il avait assumée avec la couronne impériale. Toutefois il décida que le chrétien apostat ne serait pas condamné, et qu’on ne recevrait pas contre les chrétiens de dénonciations anonymes. « Ce sont là, dit-il, des choses très-mauvaises et indignes de notre siècle. »

Mais si la dénonciation n’était pas anonyme, il fallait juger et condamner le chrétien qui refuserait de renoncer à ses convictions. Trajan lui-même suivit cette règle contre Ignace, le grand évêque d’Antioche.

La neuvième année de son empire (106), cet empereur alla en Orient faire la guerre aux Parthes. Comme il était à Antioche, on lui dénonça Ignace et il le fit comparaître devant lui1. « Qui es-tu, mauvais démon, lui dit l’empereur, pour oser transgresser nos ordres et pour persuader aux autres de courir à leur perte? » Ignace répondit : « Personne n’a le droit d’appeler Théophore 2 un mauvais démon. Les démons ne se

 

1 Martyrium S. Hieromartyr. Ignat. Theoph. Ce document est reconnu comme authentique par les critiques les plus sévères. Le manuscrit syriaque découvert en ces dernières années ne diffère du texte grec que par des détails en petit nombre et sans importance. Ce récit fut écrit par les fidèles d’Antioche, qui avaient précédé ou accompagné Ignace à Rome. V. Et. Euseb., Hist. Eccl., lib. III; 36.

2 Theophore, surnom d’Ignace, signifie : Qui porte Dieu en lui.

 

trouvent pas avec les serviteurs de Dieu. Si tu veux dire que je suis mauvais aux démons, parce que je leur fais la guerre, j’accepte le titre que te me donnes, car le Christ étant mon roi céleste, je résiste aux embûches des démons. — Quel est ce Théophore? — Celui qui a le Christ dans son cœur. — Penses-tu que nous n’avons pas aussi dans le cœur nos dieux qui nous viennent en aide contre nos ennemis ? — Tu te trompes en appelant dieux les démons des nations. Il n’y a qu’un Dieu qui a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui y est contenu ; il n’y a qu’un seul Christ, Jésus, fils unique de Dieu. Puissé-je bientôt jouir de son royaume ! — Tu veux parler de celui qui a été crucifié sous Ponce-Pilate ? — Oui, de Celui qui a élevé sur la croix mon péché avec celui qui en était l’auteur, et qui, condamnant toute erreur démoniaque et tout mal, les a mis sous les pieds de ceux qui le portent dans leur cœur. — Donc, tu portes le Crucifié dans ton cœur? — Oui, car il est écrit : j’habiterai et je marcherai en eux. »

L’interrogatoire était terminé et le crime constaté. Trajan rendit cette sentence :

« Nous ordonnons qu’Ignace, qui dit porter en lui le Crucifié, soit enchaîné avec des soldats et conduit à la grande Rome afin d’y être dévoré par les bêtes pour le plaisir du peuple. »

Trajan condamnait sans scrupule un innocent à une mort atroce, et sans scrupule encourageait les instincts féroces d’un peuple abruti. En entendant cette sentence, Ignace s’écria : « Je te rends grâce, Seigneur, qui as daigné m’honorer d’un amour parfait pour toi1 et qui me fais charger de chaînes de fer comme ton apôtre Paul ! »

Le saint évêque pria pour l’Eglise, et se vit avec joie charger de chaînes. Selon la coutume romaine, les soldats qui devaient le surveiller pendant la rouie étaient enchaînés avec lui. D’Antioche, Ignace fut conduit à Srnyrne et de là à Troade. Il écrivit dans ces

 

1 Allusion à la sentence de Jésus-Christ : Que la preuve d’un amour parfait est de donner sa vie pour celui qu’on aime

 

deux villes les lettres que nous avons fait connaître. Surtout, dans celle qu’il écrivit aux Romains, il se montre passionné pour le martyre. Sa foi était tellement vive, que la terre était réellement pour lui un exil et qu’il n’aspirait qu’à la vie du monde spirituel. De Troade, il aborda à Néapolis, et fut conduit de là à Philippes, capitale de la Macédoine, et à travers l’Epire jusqu’à la mer Adriatique, sur laquelle il navigua jusqu’au port de Rome. Les fidèles le reçurent avec joie et remercièrent Dieu de leur avoir fait voir Théophore ; comme ils le suppliaient de permettre d’implorer sa grâce, Ignace les en détourna ; il pria pour les Eglises, pour obtenir la fin de la persécution, pour que les frères fussent toujours unis par un mutuel amour ; puis il fut dirigé vers l’Amphithéâtre, où il fut dévoré par les bêtes. Les fidèles d’Antioche, qui avaient été témoins du martyre de leur père, recueillirent précieusement quelques os que les bêtes féroces n’avaient pas dévorés, les enveloppèrent précieusement dans un linge et les emportèrent à Antioche comme un trésor inestimable1.

Ignace mourut le 20 décembre ; ses disciples donnèrent avis de cette date aux Eglises afin que le souvenir en fût conservé et que le jour en fût célébré comme un signe de communion avec le saint martyr.

L’Eglise primitive conservait avec respect les reliques de ses saints, et avait soin, le jour où ils étaient passés à une vie meilleure, d’honorer leur mémoire en signe de communion avec eux. La communion entre les membres de l’Eglise n’est point interrompue par la mort. Dans l’autre monde, comme en celui-ci, les fidèles peuvent prier les uns pour les autres et se demander mutuellement leurs prières. Cette grande et consolante doctrine de la communion des saints se révèle dans toute la vie fie l’Eglise.

Siméon, frère du Seigneur et évêque de Jérusalem, fut martyrisé à peu près à la même époque que Ignace d’Antioche.

 

1 On voit que, dès l’origine, l’Eglise eut le plus grand respect pour les reliques des martyrs ; nous en trouverons bientôt d’autres preuves. On célébrait aussi leur fête le jour de leur martyre.

 

Il fut dénoncé par des hérétiques1 comme chrétien et comme membre de la famille de David. Mis en jugement et condamné, il fut, pendant plusieurs jours, cruellement tourmenté ; mais il supporta les souffrances avec un tel courage que le juge et les bourreaux eux- mêmes ne pouvaient s’empêcher d’en témoigner leur admiration. Il termina sa vie, comme Jésus-Christ lui- même, par le supplice de la croix. Il était âgé de cent vingt ans. Trajan était déjà empereur lorsqu’il mourut, et Atticus était gouverneur de Syrie (vers 106). Après Siméon, il ne resta aucun disciple qui eût vu le Seigneur. Sous son épiscopat, l’Eglise de Jérusalem était encore composée exclusivement de Juifs. Il en fut encore de même jusqu’en 134, époque de la seconde ruine de Jérusalem, sous Adrien. Cet empereur remplaça la ville sainte par une bourgade appelée Ælia. Dans l’espace de moins de trente années qui s’écoulèrent, de la mort de Siméon à la destruction de Jérusalem sous Adrien, le siège épiscopal de cette ville fut occupé par quinze évêques, tous de race juive. Ce chiffre dit assez à quelles persécutions ils furent en butte. A dater de la seconde ruine de Jérusalem, cette Eglise perdit son caractère exclusivement juif et ses évêques furent de race gréco- romaine. L’empereur Adrien avait défendu à tous les Juifs d’habiter les environs de Jérusalem. Les chrétiens non Juifs ne voulurent pas laisser périr une Eglise qui rappelait les plus grands souvenirs du christianisme ; plusieurs d’entre eux allèrent se fixer dans la pauvre Ælia, ayant à leur tête Marcus, premier évêque gréco- latin, qui continua la succession légitime de Jacques- le-Juste et de Siméon.

On ne confondait plus les chrétiens avec les Juifs, comme il était arrivé pendant les premières années de la prédication apostolique. Adrien qui, à l’imitation de ses prédécesseurs, avait si cruellement sévi contre les Juifs, était obligé, comme Trajan, de montrer quelque tolérance à l’égard des chrétiens. Serenius Gra-

 

1 Hegesipp., Ap. Euseb., Hist. Eccl., lib. III: 32; — lib. IV· 5-6; — lib. V; 12.

 

nianus, proconsul d’Asie1, lui avait écrit qu’il lui semblait injuste de condamner les chrétiens sans qu’on eût à leur reprocher aucun crime, et pour obéir seulement à des clameurs tumultueuses. Ce proconsul ayant été remplacé sur ces entrefaites par Minucius Fundanus, Adrien lui adressa cette lettre :

« Ælius Adrianus Auguste à Minucius Fundanus, proconsul, salut :

« J’ai reçu une lettre de ton prédécesseur Serenius Granianus. Il me semble qu’il s’agit d’une affaire qu’on doit examiner soigneusement, car il ne faut pas que ceux qui sont chrétiens soient troublés, et on ne doit pas fournir aux délateurs l’occasion de calomnier. Si donc les habitants de ta province veulent soutenir leurs plaintes contre les chrétiens jusqu’à se présenter devant ton tribunal, qu’ils le fassent, et qu’ils n’aient pas recours seulement aux plaintes vagues et aux clameurs. Il est de toute justice que tu connaisses les accusateurs. Si quelqu’un les dénonce et prouve qu’ils ont violé les lois, juge-les selon la gravité du délit. Mais, par Hercule ! si quelqu’un calomnie, je veux qu’il soit puni selon la gravité de son crime. »

Cette lettre est incontestablement plus juste et plus raisonnable que celle de Trajan à Pline.

Adrien était d’autant plus porté à protéger les chrétiens qu’il les savait persécutés par les Juifs en Palestine. En effet, le fameux Bar-Kokébas qui avait soulevé les Juifs contre les Romains, persécutait les chrétiens et infligeait les tourments les plus cruels à ceux qui ne voulaient pas abjurer le Christ2.

Adrien avait peut-être été favorablement disposé en faveur des chrétiens par la requête apostolique que lui avait présentée Quadratus, évêque d’Athènes. Adrien était allé dans cette ville la huitième année de son règne, et ce fut alors que Quadratus lui présenta sa requête. L’œuvre du saint évêque était remarquable par l’éloquence aussi bien que par l’esprit de foi qui y

 

1 Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 8-9

2 Ibid., 8

régnait. C’est le jugement d’Eusèbe, qui nous en a conservé ce fragment :

« Les actions de notre Sauveur étaient admirables, parce qu’elles étaient vraies. C’étaient des malades guéris, des morts ressuscités. Ceux qui étaient guéris ou ressuscités n’étaient pas seulement aperçus au moment où l’action avait lieu, mais longtemps après. Ils ne vécurent pas seulement pendant que Notre Sauveur était sur la terre ; mais ils lui survécurent, et plusieurs vivent encore aujourd’hui. »

Tel est le témoignage que rendait cet homme aposto lique aux miracles de Jésus-Christ en présence des païens eux-mêmes.

Un philosophe chrétien d’Athènes, Aristide, adressa aussi une apologie à Adrien1.

Antoninus, fils adoptif d’Adrien, lui succéda (138). On le surnomma le Pieux.

Sous son règne, les clameurs contre les chrétiens continuèrent et plusieurs gouverneurs ne suivaient pas la ligne de conduite prescrite par Adrien. Un docte chrétien osa adresser à Antonin une requête publique à ce sujet ; c’était Justin, un des plus grands écrivains de l’Eglise au second siècle.

Il naquit en Palestine, à Flavia-Neapoli2, qui était l’ancienne ville hébraïque appelée Sichem, devenue colonie romaine. Il avait ainsi le titre de citoyen romain. Son père se nommait Priscus. Justin se sentit de bonne heure beaucoup d’attrait pour la philosophie ; il s’adressa aux stoïciens, aux péripatéticiens, aux pythagoriciens, enfin aux platoniciens, dont la philosophie spiritualiste répondait mieux que celle des autres écoles à l’élévation de son esprit. Il revêtit l’habit de philosophe et fit profession publique de philosophie ; il aimait à se retirer dans les lieux solitaires pour se livrer tout entier et sans distraction à ses hautes spéculations. Un jour qu’il se promenait sur le bord de la mer, il rencontra un vieillard avec lequel il lia conversation.

 

1 Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 3.

2 Justin., I Apolog., § 1; — Dialog. cum Tryph., 1-8.

La philosophie en fut naturellement le sujet. De déductions en déductions, le vieillard amena Justin à reconnaître que les philosophes les plus célèbres, comme Platon et Pythagore, avaient erré sur Dieu et sur l’âme, qui sont les deux objets fondamentaux de la philosophie. Il l’engagea ensuite à étudier les prophètes d’Israël, qui lui enseigneraient la vérité et lui feraient connaître le Christ ; et à prier pour que Dieu donnât à son intelligence la faculté de comprendre.

Justin suivit le conseil du vieillard ; il étudia les livres de l’Ancien Testament, et bientôt il crut en Jésus- Christ. Devenu chrétien, il garda son habit de philosophe, persuadé que le christianisme est la seule vraie philosophie.

Il était né dans les premières années du second siècle, à une époque où vivaient encore de nombreux disciples qui avaient vu Jésus-Christ1. Né en Palestine et ayant visité l’Orient, la Grèce et Rome, où les chrétiens étaient nombreux, il avait recueilli les enseignements apostoliques dans toute leur pureté, et il y avait trouvé cette vérité que la philosophie lui promettait toujours et ne lui donnait jamais. L’accomplissement des prophéties l’avait surtout frappé. « Comment, dit-il2, aurions-nous pu croire qu’un homme mort sur la croix est le Fils de Dieu et doit un jour juger tous les hommes, si nous n’en avions pas été convaincus par les prophéties que nous savons avoir été faites avant sa naissance et dont la certitude est confirmée par ce qui se passe sous nos yeux? La Judée est déserte comme les prophètes l’ont prédit. Toutes les nations renoncent à leurs anciennes erreurs et embrassent la doctrine de Jésus- Christ prêchée par ses Apôtres. Les prophètes ont pré-

 

1 Los érudits oui beaucoup discuté sur la date précise île la naissance de Justin. Eusèbe dit positivement qu’à l’époque où Adrien plaça Antinous parmi les dieux, Justin était encore païen. Or, cet événement arriva l’an 126 de l’ère chrétienne. Eusèbe mentionne ensuite, comme un fait qui suivit, de près, la conversion de Justin. Où peut donc penser qu’il embrassa la foi chrétienne de l’an 120 à l’an 130. Comme il était alors dans la force de l’âge, ou doit fixer sa naissance dans les premières années du second siècle, sinon dans les dernières années du premier. Cette date approximative suffit à l’histoire.

2 Justin., I Apolog., § 53.

dit tout cela ; ils ont dit que peu de Juifs et de Samaritains embrasseraient la foi on comparaison du grand nombre de gentils qui se convertiraient. En effet, nous autres qui venons des gentils, nous sommes plus nombreux, plus sincères, plus chrétiens que ceux qui viennent des Samaritains ou des Juifs. »

Justin fut probablement élevé au sacerdoce, peut- être même à l’épiscopat, sans toutefois avoir été chargé de la direction de toute une Eglise. Dans les premiers siècles, il y eut de ces évêques des nations qui continuaient le ministère apostolique parmi les infidèles. En parlant des catéchumènes, il s’exprime de manière à donner à penser qu’il leur administrait le baptême. : « Lorsque, dit-il1, nous avons lavé celui qui a cru et qui y a consenti, nous l’amenons à ceux que nous appelons frères et dans le lieu où ils sont rassemblés, pour prier tous ensemble. » Le baptême solennel était alors donné communément par l’évêque.

Il semble encore parler de lui comme pasteur, lorsqu’il dit à Triphon2 : « Nous conformons nos discours aux saintes Ecritures ; nous ne sommes guidés ni par l’argent, ni par le désir de la gloire, ni par la volupté. Personne ne peut reprocher de tels vices aux nôtres. Nous ne voulons pas vivre comme les princes de votre peuple auquel Dieu a fait ce reproche : « Vos princes sont les compagnons des brigands ; ils aiment les présents et aspirent à l’argent. » Dans les actes authentiques de son martyre, Justin affirme qu’il ne connaît pas d’autre lieu de réunion à Rome que la maison où il demeurait ; et le préfet de Rome demandait, en cette circonstance, à ceux qui étaient traduits devant son tribunal : « N’est-ce pas Justin qui vous a fait chrétiens ? »

Nous pensons donc que Justin était revêtu du sacerdoce ; qu’il convertit, surtout à Rome, beaucoup de gentils qu’il baptisait dans sa maison, où ses disciples se réunissaient pour la prière, et la participation aux

 

1 Justin., I Apolog., § 65.

2 Justin., Dialog. cum Tryph. Jud., § 82.

sacrements. Mais il n’habitait pas toujours Rome, et il parcourut le monde en apôtre et en philosophe chrétien, convertissant à l’école du Christ les vrais amis de la vérité.

Dans ses voyages, Justin avait vu les chrétiens dénoncés, persécutés, condamnés à mort malgré la lettre d’Adrien. De retour à Rome, il adressa sa première apologie à l’empereur, au sénat et au peuple romain en faveur de ceux qui, appelés de toutes les nations, sont haïs et persécutés injustement.

Cet ouvrage est digne d’un chrétien et d’un vrai philosophe.

« La raison veut, dit Justin1, que ceux qui sont vraiment pieux et philosophes adorent et aiment seulement le vrai, refusent de suivre les opinions des anciens, si elles sont mauvaises. La saine raison ne prescrit pas seulement de ne pas imiter ceux qui agissent ou enseignent mal, elle veut que celui qui aime la vérité parle et agisse toujours selon la vérité, alors même qu’il risquerait sa vie. On. vous nomme pieux et philosophes2, gardiens de la justice, amis de la science ; nous allons voir si vous l’êtes réellement ; car je n’ai pour but, dans cet écrit, ni de vous flatter, ni de vous demander des faveurs; je veux seulement vous prier de nous rendre justice selon la droite raison ; de ne point écouter les préjugés ; de n’avoir pas de complaisance pour les hommes superstitieux ; de n’obéir ni aux passions irréfléchies, ni aux clameurs, en rendant des jugements qui vous seraient préjudiciables à vous- mêmes. Quant à nous, nous sommes au-dessus de tels jugements, et personne ne pourra nous nuire tant qu’on n’aura pas prouvé que nous sommes des malfaiteurs. Vous pouvez nous tuer, mais nous nuire, jamais.

« Que l’on informe notre procès avec soin3 ; si

 

1 Justin., I Apolog., par. 2.

2 A cette époque le titre de Philosophe était un grand honneur, et les souverains s’en glorifiaient. C’est pourquoi Justin le donne, dans l’adresse de son apologie à l’empereur et à ses enfants.

3 Justin., I Apolog., par. 3. Nous devons avertit que, tout en conservant la forme de l’ouvrage de saint Justin, et en traduisant avec exactitude, nous en faisons seulement l’analyse.

 

l’on nous trouve coupables, que l’on nous punisse avec rigueur ; si nous sommes innocents, que l’on ne nous condamne pas. Un ancien a dit : « Si les souverains et les gouvernés ne sont pas philosophes, il est impossible que les cités soient heureuses. » A nous de montrer notre philosophie en exposant notre vie ; à vous de montrer la vôtre en étant bons juges.

« Le nom que l’on porte n’est ni bon ni mauvais en soi1. On ne peut en juger que d’après les actions de ceux qui le portent. Vous prenez, quand il s’agit de nous, le nom pour une preuve de culpabilité. Vous nous accusez parce que nous sommes chrétiens. Si l’accusé nie qu’il le soit, vous le renvoyez absous ; s’il avoue qu’il l’est, vous le condamnez. Ceci n’est pas juste, car il y a de bons et de mauvais chrétiens, comme il y a de bons et de mauvais philosophes. C’est en examinant la vie des uns et des autres que vous pouvez en porter un jugement légitime.

« Socrate2 s’est élevé contre des superstitions démoniaques qui déshonorent la vraie notion de Dieu, et il a été condamné comme ennemi de Dieu. Ce que le Verbe inspirait à Socrate, chez les Grecs, ce Verbe lui-même, fait homme et appelé Jésus-Christ, l’a révélé à toutes les nations ; il nous a appris à regarder les démons comme des êtres malfaisants.

« De là vient qu’on nous dit athées3. Nous le sommes réellement s’il s’agit de diviniser des démons ; mais nous ne le sommes pas s’il s’agit de l’Etre, auteur de toute vérité, de tout bien.

« On nous dit4 : Il y a des chrétiens qui ont été reconnus coupables. C’est possible ; il y a eu aussi, parmi les païens, des philosophes coupables. S’il en existe parmi les chrétiens, qu’on les condamne ; mais que ce soit comme coupables et non comme chrétiens, car il y a des chrétiens innocents. Quant à ceux qui les ont calomniés, nous ne demandons pas de poursuites

 

1 Justin., I Apolog., § 4.

2 Ibid., § 5.

3 Ibid., § 6.

4 Ibid., § 7.

 

contre eux ; nous leur laissons leur crime pour toute punition.

« Vous nous reprochez de ne pas avouer nos crimes1 ; nous ne le pouvons, car nous ne savons pas mentir. Pour nos fautes personnelles, nous n’en rendons pas compte à Minos et à Rhadamanthe, comme le veut Platon, mais à Celui qui nous jugera en corps et en âme après la résurrection. Nous n’avons à répondre devant les hommes que de délits sociaux.

« Il est vrai que2 nous n’adressons aucun culte ni aux hommes que l’on transforme en dieux, ni à leurs statues que les artistes façonnent à leur manière. Nous regardons cela comme une injure faite à la véritable divinité, et comme contraire à la raison. Que de déesses sont faites sur le modèle d’esclaves que les artistes n’ont pas respectées ! Et vous voulez que nous adorions de telles statues !

« Nous sommes persuadés3 que Dieu n’a pas besoin des dons des mortels ; car c’est lui qui leur donne tout. La vertu seule est digne de lui et l’honore, car elle seule nous conduit au but pour lequel il nous a créés. Les lois humaines ne pouvaient nous conduire à cette vertu ; voilà pourquoi le Verbe de Dieu est venu nous en donner les moyens.

« Lorsqu’on nous dit que nous attendons un royaume4, vous vous imaginez aussitôt qu’il s’agit d’un royaume terrestre. S’il en était ainsi, nous dissimulerions nos espérances en face des bourreaux ; mais, comme nous aspirons après un royaume spirituel, nous le disons hautement sans nous préoccuper des bourreaux qui nous le procurent plus vite.

« Nous venons au secours de la société5 par nos doctrines ; car si chacun était persuadé qu’il sera puni éternellement pour ses vices, oserait-il s’abandonner à ces vices pendant la vie, qui est si courte ? Au lieu d’être vicieux, chacun voudrait être vertueux pour

 

1 Justin., I Apolog., § 8.

2 Ibid., § 9.

3 Ibid., § 10.

4 Ibid., § 11.

5 Ibid., § 12.

 

obtenir une récompense, éternelle. Les coupables, dans votre société, commettent le crime parce qu’ils espèrent toujours rester à l’abri de vos poursuites ; s’ils savaient être responsables devant Dieu, qui connaît leurs actes, se rendraient-ils coupables ? En nous poursuivant, vous semblez craindre qu’il n’y ait plus assez de coupables. C’est là une idée de bourreau et non celle d’un homme sage.

« Nous pourrions nous arrêter ici, car vous devez comprendre que nous ne demandons que des choses justes. Mais entrons dans le détail, à cause de l’ignorance où vous êtes de nos doctrines. »

Justin prouve que les chrétiens ne sont pas athées1. Il expose leur doctrine sur Dieu, triple en personne : le Père ; Jésus-Christ, le Fils incarné, et le Saint- Esprit; et un en essence. Si l’on trouve étrange l’adoration d’un crucifié, il est facile de prouver qu’il est digne d’adoration par la sublimité de sa doctrine divine. Le vénérable apologiste prouve la sublimité de la doctrine chrétienne2. Au point de vue politique3, les chrétiens se soumettent aux charges de l’Etat et prient pour que Dieu accorde aux empereurs toute prospérité, mais surtout la sagesse. La grande objection des païens contre le christianisme était la doctrine de la résurrection des corps. Justin prouve que, sur cette question, le christianisme est supérieur à la philosophie4. Il établit que, dans le paganisme, on trouve les principales doctrines chrétiennes. Il passe en revue l’incarnation, la résurrection et l’ascension de Jésus-Christ, sa divinité5. Mais ce que les poètes ont dit de raisonnable, les prophètes l’ont enseigné d’une manière dont la saine raison est plus satisfaite encore ; il le démontre en rapprochant les deux doctrines chrétienne et païenne6 ; d’où il conclut que les chrétiens ne sont per-

 

1 Justin., I Apolog., §§ 13,14.

2 Ibid., §§ 13,16.

3 Ibid., §§ 17, 18.

4 Ibid., §§ 19, 20.

5 Ibid., §§ 21, 22,23.

6 Ibid., §§ 24, 23, 26, 27, 28, 29.

 

sécutés que pour enseigner dus doctrines plus raisonnables que celles du paganisme.

De qui les tiennent-ils? De Jésus-Christ. Or, Jésus était Dieu et a enseigné la vérité. L’auteur s’applique à le démontrer1, au moyen des miracles qu’il a opérés et des prophéties accomplies en sa personne.

Des prophéties relatives à la personne et à la doctrine de Jésus-Christ, Justin passe à celles qui se sont accomplies par les Apôtres ; puis il déduit cette conséquence : que les chrétiens, dans leur doctrine, sont en parfaite harmonie avec tout ce que l’humanité a possédé de plus savant et de plus vertueux, tant chez les Grecs que chez les barbares.

Le docte apologiste prouve ensuite que, dans leur culte, les chrétiens ne s’éloignaient pas de la haute doctrine spéculative qu’il avait expliquée. Il en expose ainsi les rites principaux2 :

« Ceux qui croient aux doctrines que nous avons exposées, et qui les regardent comme vraies, et qui promettent de vivre conformément à la morale que nous avons expliquée, prient et jeûnent, et nous prions et jeûnons avec eux, afin que Dieu leur pardonne leurs anciennes fautes. Ensuite ils sont conduits par nous dans un endroit où il y a de l’eau, et ils sont régénérés de la manière dont nous-mêmes l’avons été ; car ils sont lavés dans l’eau, au nom du Père de toutes choses, Dieu le Seigneur; de notre Sauveur Jésus-Christ et du Saint-Esprit ; car le Christ a dit : « Si vous n’êtes pas régénérés, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux3. »

Après avoir exposé la nécessité du baptême pour effacer la tache originelle, Justin continue :

« Nous appelons cette ablution illumination4 ; parce que ceux qui apprennent ces choses ont l’intelligence éclairée. »

 

1 Justin., I Apolog., § 30 ad 60.

2 Ibid., § 61.

3 On doit remarquer que ce texte est tiré du quatrième Evangile. Joan., III; 5;

4 Φωτισμός, Justin., § 61.

 

Justin prouve qu’un tel rite ne peut être coupable aux yeux de la loi, puisque les païens eux-mêmes faisaient usage des ablutions dans leur culte ; et il démontre qu’il est l’accomplissement des prophéties faites aux Juifs1. Puis il ajoute2:

« Lorsque nous avons ainsi lavé celui qui a professé notre foi avec conviction, nous le conduisons à ceux que nous appelons frères et dans le lieu où ils sont rassemblés ; là nous prions ensemble, et pour nous-mêmes et pour celui qui a été illuminé, et pour tous les autres frères des autres lieux, afin qu’ayant connu la vérité, nous nous montrions dignes de cette grâce par notre vie pure et l’accomplissement des commandements, et que nous obtenions le salut éternel. Après avoir terminé les prières, nous nous embrassons les uns les autres. Ensuite on apporte à celui qui préside parmi les frères du pain et une coupe de vin mêlé d’eau. Les ayant reçus, il adresse des louanges et glorifications au Père de toutes choses, au nom du Fils et du Saint- Esprit, et il fait longuement l’Eucharistie, c’est-à-dire l’action de grâces, sur ces dons que nous avons reçus de lui. Lorsqu’il a terminé les prières et l’Eucharistie, tout le peuple dit à haute voix : Amen. C’est un mot hébraïque qui signifie : Qu’il soit fait ainsi. Lorsque celui qui préside a terminé les prières, après cette acclamation du peuple, ceux que nous appelons diacres distribuent le pain et le vin mêlé d’eau, sur lesquels on a rendu grâces, à tous les assistants, et les portent aux absents.

« Cet aliment est appelé parmi nous Eucharistie3. Personne ne peut y participer à moins qu’il ne croie à la vérité de notre doctrine, qu’il ait été lavé et régénéré par la rémission de ses péchés, et qu’il ne vive conformément aux règles données par le Christ ; car nous ne prenons pas cela comme une nourriture et un breuvage ordinaires ; en effet, de même que par le Verbe de Dieu, Jésus-Christ notre Sauveur s’est incarné et

 

1 Justin., I Apolog., § 62-64.

2 Ibid., § 65.

3 Ibid., § 66.

que sa chair et son sang ont été la cause de notre salut ; ainsi cette nourriture sur laquelle on a rendu grâces par une prière contenant ses paroles, est, selon notre doctrine, la chair et le sang de ce Jésus incarné, qui s’identifie à notre sang et à notre chair. Les Apôtres, dans leurs Commentaires que l’on appelle Evangiles1, nous ont enseigné que Jésus l’avait établi ainsi. »

Les expressions de Justin sont trop explicites, soit sur le baptême, sa nécessité et ses effets ; soit sur la réalité de la chair et du sang de Jésus-Christ, s’identifiant à la chair et au sang du communiant, pour qu’il soit nécessaire de chercher à les expliquer. Les deux grands mystères du christianisme étaient, au second siècle, ce qu’ils sont restés dans l’Eglise orthodoxe jusqu’à nos jours, et ils étaient regardés comme étant de tradition apostolique, à l’époque où les disciples immédiats des Apôtres existaient encore en grand nombre.

Justin donne encore ces renseignements sur les assemblées des fidèles2 :

« Le jour qu’on appelle Jour du soleil3, ceux d’entre nous qui habitent soit la ville, soit la campagne, se réunissent dans un même lieu. On lit, aussi longtemps qu’on le peut, les Commentaires des Apôtres et les écrits des Prophètes. Quand le lecteur a fini, celui qui préside engage le peuple à imiter les belles choses qu’on lui a fait connaître. Ensuite nous nous levons tous et nous prions. Quand nous avons fini de prier, on offre, comme je l’ai dit, le pain et le vin mêlé d’eau. Celui qui préside récite, aussi haut qu’il le peut, des prières et des actions de grâces ; puis le peuple s’écrie Amen! et les diacres distribuent les choses sur lesquelles on a rendu grâce aux présents et aux absents.»

On reconnaît facilement, dans ces détails, la liturgie

 

1 Saint Jean, le dernier Evangéliste, n’était mort que depuis quarante ans lorsque Justin pariait ainsi. Nous avons vu précédemment qu’il a cité le quatrième évangéliste. Les quatre Evangiles étaient donc acceptés comme authentiques au milieu du second siècle.

2 Justin., I Apolog., § 67.

3 C’est le même qu’on nomme aujourd’hui Dimanche.

 

telle que l’Eglise orthodoxe la célèbre encore aujourd’hui, y compris ce détail important, que c’est à très- haute voix que celui qui préside récite les prières de l’institution eucharistique1. Justin ajoute qu’après la liturgie on faisait une collecte qui était remise au chef de l’assemblée qui la distribuait aux pauvres.

Après cette exposition du culte chrétien, Justin dit aux empereurs2 : « Si cela vous paraît conforme à la raison et à la vérité, estimez-le ; si vous le considérez comme des bagatelles, méprisez-le ; mais ne condamnez pas à mort, comme ennemis, les hommes inoffensifs qui y croient. » Il cite ensuite à l’empereur la lettre de son prédécesseur Adrien.

Tel est l’admirable ouvrage de Justin, intitulé : Première apologie.

Meliton, évêque de Sardis, joignit sa voix à celle de Justin3. « Si, dit-il à Antonin, les persécutions dont nous sommes victimes sont justes, nous n’avons rien à dire ; mais si l’on nous traite avec injustice et si l’on use contre nous de procédés que les barbares eux- mêmes ne connaissent pas, nous avons le droit d’en appeler à votre équité. On nous accuse d’être pour l’empire une cause de décadence, parce que nous attirerions contre lui le courroux céleste. Cependant, jamais l’empire n’a été si prospère que depuis le règne d’Auguste ; et depuis cette époque, deux empereurs seulement, Néron et Dornitien, nous ont déclaré la guerre. Les autres empereurs se sont déclarés pour nous, entre autres Adrien ton père, dans ses lettres écrites à Fundanus, proconsul d’Asie ; aux Larissiens, aux Thessaloniciens, aux Athéniens, à tous les Grecs. Toi, dont la réputation de sagesse est si grande, nous ne pouvons croire que tu ne nous traites pas avec humanité. »

Il y a tout lieu de croire que ces éloquents plaidoyers

 

1 Dans l’Eglise romaine, et dans les autres Eglises occidentales, ces prières sont toujours dites à voix busse. L’Eglise orthodoxe est restée fidèle aux usages apostoliques, même quant aux détails du culte.

2 Justin., I Apolog., § 68.

3 Ap. Euseb., Hist. Eccl., lib. IV: 26.

 

en faveur des chrétiens frappèrent Antonin, car il publia, vers le même temps, la lettre suivante1 :

« L’empereur Antoninus, Pieux, souverain Pontife, etc., etc., à 1a Commune d’Asie, salut :

« Je pense que les dieux pourront bien aviser eux-mêmes à ce que de tels hommes ne puissent rester cachés, car ils désirent encore plus que vous sans doute punir ceux qui refusent de les adorer. Vous les tourmentez, vous les accusez d’impiété, et par là vous les affermissez dans leur résolution. Il leur paraît plus avantageux de souffrir la mort pour leur Dieu que de conserver la vie. Ils remportent la victoire sur vous lorsqu’ils préfèrent mourir plutôt que d’obéir à ce que vous demandez d’eux. Vous parlez des tremblements de terre qui sont arrivés ou qui vous menacent ; à ce sujet, vous feriez bien de vous comparer à eux, vous qui perdez si facilement courage ; car ils montrent, en ces circonstances, plus de confiance en Dieu, tandis que vous, lorsque ces malheurs arrivent, vous semblez ne pas connaître les dieux, vous négligez les temples, et vous n’avez aucun souci du culte de Dieu. Et parce que les chrétiens l’adorent, vous leur portez envie et vous les poursuivez jusqu’à la mort ! Plusieurs gouverneurs de provinces ont écrit au sujet de ces hommes à mon divin père. Il leur a répondu qu’il ne fallait exercer contre eux aucune poursuite s’ils n’étaient pas convaincus d’être ennemis de l’Empire romain. On m’a aussi envoyé beaucoup de lettres à ce sujet, et j’ai répondu comme l’avait fait mon père. Si quelqu’un est poursuivi comme chrétien, qu’il soit renvoyé absous alors même qu’il serait certain qu’il l’est en effet, et que l’accusateur soit puni conformément aux lois. »

Il est probable que les représentants de l’Asie, réunis à Ephèse, avaient adressé une requête à Antonin au sujet des chrétiens. La réponse de l’empereur dut modérer leur zèle.

Cette politique était certainement aussi juste que

 

1 Justin., Ad fin. Apolog., I; — Et ap. Euseb., Hist. Eccl. lib. IV; 13.

raisonnable. Le successeur d’Antonin, un philosophe pourtant, Marc-Aurèle, lui préféra celle de Trajan. Il partagea le trône avec Lucius Verus (ann. 161). Marc-Aurèle appartenait, comme philosophe ; à la secte des stoïciens ; il prétendait descendre de Numa et affectait de lui ressembler comme observateur exact de l’ancien culte. La tolérance n’était pas la vertu des stoïciens, qui se flattaient d’être inflexibles dans leurs opinions et condamnaient avec orgueil et pédantisme toutes les idées qu’ils ne partageaient pas. Pour Marc- Aurèle, le christianisme était une religion nouvelle ; elle était opposée au culte dont il était, en sa qualité d’empereur, le souverain pontife. A ce double titre, il la condamnait. Comme stoïcien, il méprisait les chrétiens, et il ne voyait en eux que des hommes obstinés1. Il ne donna pas de nouvel édit de persécution, mais il laissa toute liberté au fanatisme, et l’on put accuser les chrétiens comme tels sans que les délateurs eussent à redouter les peines légales dont Adrien et Antonin les avaient menacés.

Un philosophe athénien, Athenagore, prit alors la défense des chrétiens.

Athenagore s’adressa à Marc-Aurèle et à Lucius Verus, moins comme empereurs que comme philosophes2.

« Tous les peuples, dit-il., adorent la divinité à leur manière3 ; vous leur laissez leur liberté, tandis que nous, nous sommes persécutés ; notre nom seul équivaut à un crime. Sous votre règne, chacun s’applaudit de votre justice; nous seuls, sujets fidèles, nous sommes exposés aux vexations et aux violences, et l’on nous impute, sur des délations injustes, des crimes auxquels nous ne pensons même pas et que commettent ceux qui nous dénoncent.

« Si l’on peut nous convaincre de quelque crime4,

 

1 Marc. Aurel., Sent., lib. XI; § 3.

2 Athenag., Legat. Pro Christ. Αύτοχράτοpus… τôde μίγιστον, φιλοσόφου.

3 Ibid., § 11 Nous analysons seulement l’œuvre, en donnant la substance des raisonnements.

4 Ibid., § 2.

 

que l’on nous punisse, nous y consentons volontiers ; mais si notre nom seul nous est reproché, vous devez, en princes justes et éclairés, nous couvrir de la loi. Aucun coupable n’est puni qu’après un jugement qui l’a convaincu de son crime ; pour nous, il suffît que nous portions le nom de chrétiens pour que l’on nous condamne. Un nom ne peut être en soi ni bon ni mauvais ; il faut savoir s’il couvre ou non un crime. On n’a encore pu trouver de coupable parmi nous, si ce n’est ceux qui ont pris notre nom hypocritement1. Que l’on examine donc notre vie et que l’on ne nous punisse que si nous sommes coupables.

« On nous reproche trois crimes2 : l’athéisme, les festins de Thyeste et les incestes d’OEdipe. Si nous en sommes coupables, ne nous épargnez pas ; nous sommes une race pire que celle des animaux sauvages ; détruisez-nous avec nos femmes et nos enfants. Mais si ces imputations sont calomnieuses, punissez ceux qui nous accusent.

« Les chrétiens3 ne sont pas athées, car ils croient en Dieu, créateur de tous les êtres. Beaucoup d’autres avant nous n’ont admis qu’un Dieu, parmi les poètes comme parmi les philosophes. Il n’y a de différence entre leur doctrine et la nôtre qu’en ce que la nôtre est supérieure. Le polythéisme est rempli d’inconséquences, tandis que la doctrine chrétienne sur la Trinité est remplie d’une haute philosophie.

« La morale des chrétiens4 ne peut laisser planer sur eux aucun soupçon des immoralités qu’on leur impute ; et cette morale seule les venge du crime d’athéisme.

« Il est vrai5 qu’ils n’immolent pas à Dieu des vic-

 

1 Athénagore fait sans doute allusion ici au philosophe Pérégrin, qui était parvenu à tromper les chrétiens d’Orient et à s’enrichir de leurs aumônes, après avoir commis plusieurs crimes, On découvrit son hypocrisie. Abandonné des chrétiens, Pérégrin se rendit à Athènes et se déclara adepte de l’école des cyniques. Il se fît brûler afin de faire parler de lui. Lucien a fait un livre pour se moquer de Pérégrin et du christianisme, dont il avait la plus fausse idée.

2 Athenag., § 3.

3 Ibid., §§ 4, 3, 6, 7, S, 9, 10.

4 Ibid., §§ 11, 12.

5 Ibid., §§ 13, 14.

times ; mais cela ne prouve pas que nous sommes athées. Nous ne croyons pas que Dieu aime le sang ; il n’a pas créé les animaux pour qu’on lui offre leur sang ; il préfère un culte spirituel et raisonnable. Ceux qui nous accusent adorent-ils Dieu de la même manière? Non ; chaque ville a son culte de prédilection. Pourquoi n’aurions-nous pas le nôtre ? Pourquoi nous appelle- t-on athées, parce que nous adorons Dieu à notre manière ?

« Nous séparons Dieu de la matière1 ; nous n’adorons ni le monde, ni les êtres qui le composent. Les noms que l’on donne aux dieux et les statues qu’on leur élève ; tout cela est de date récente. On connaît l’origine de tous ces dieux que les païens adorent. Les fictions des poètes s’accordent en cela avec les observations des philosophes, et il faut bien convenir que les uns et les autres attribuent aux dieux des vices qu’il ne faudrait pas imiter. À nos yeux, tous ces dieux sont des démons, et Thalès et Platon pensent comme nous sur ce point.

« Nous admettons comme eux cette doctrine des démons2 ; ce sont eux qui entraînent les hommes à l’idolâtrie, et qui, par leurs artifices, ont transformé de simples mortels en dieux. Les poètes et les historiens nous attestent l’origine de ces hommes divinisés, que leurs actions coupables rendent indignes de tout honneur.

« Quant aux deux autres crimes qui nous sont imputés3, ils n’ont pas plus de réalité que ceux dont les plus grands philosophes comme Pythagore, Héraclite, Démocrite et Socrate ont été victimes. La supériorité de ces hommes leur avait fait des envieux. Il en est de même des chrétiens ; leurs mœurs et leurs doctrines répondent à ces calomnies. Seulement ce qui nous étonne, c’est qu’on nous reproche comme des crimes, des actions dont les fausses divinités se sont rendues coupables. Peut-on croire à l’immoralité contre nature,

 

1 Athenag., §§ 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23,

2 Ibid., §§ 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30,

3 Ibid., §§ 31, 32, 33.

 

d’hommes qui professent cette doctrine : qu’ils ne doivent pas regarder une femme avec un désir coupable? qui enseignent que le mariage doit être chaste ; qui ne se marient pas pour être plus purs, ou qui no se marient qu’une fois? On trouve parmi nous beaucoup d’hommes et de femmes qui vieillissent dans le célibat, dans l’espérance d’être ainsi plus unis à Dieu1.

« Il suffit2 de, comparer les chrétiens avec leurs accusateurs pour être convaincu que leurs mœurs sont fort supérieures. Bien loin de commettre un meurtre injuste, ils ne veulent même pas en commettre un qui serait juste. Qui pourrait penser que nous mangeons de la chair humaine, comme Thyeste, lorsqu’on sait que nous croyons à la résurrection des corps ? voudrions-nous être les tombeaux de ceux qui ressusciteront un jour? »

Ce qui donnait lieu à cette accusation dirigée contre les chrétiens, c’est qu’ils croyaient manger le corps et le sang de Jésus-Christ dans l’Eucharistie. Les païens qui avaient une idée erronée du grand mystère chrétien, cm concluaient que les fidèles, clans leurs assemblées, mangeaient de la chair humaine.

Athénagore termine son éloquente et savante apologie en implorant la justice des empereurs.

Apollinaire venait de succéder à Papias sur le siège de Hiérapolis. Il éleva aussi la voix en faveur des chrétiens clans un discours qu’il adressa à l’empereur3. Justin reprit la plume pour plaider auprès du Sénat romain la cause de ses frères. Il expose ainsi lui-même les faits qui donnèrent lieu à sa seconde apologie4.

Une certaine femme vivait avec un mari immoral, et elle était immorale elle-même. Devenue chrétienne, elle se corrigea et chercha à corriger son mari en lui

 

1 Le célibat observé avec pureté et dans des vues religieuses était donc en usage dans l’Eglise apostolique ; mais il était libre. Le § 33 de l’Apologie d’Athénagore doit être aussi remarqué au sujet du mariage. Les secondes noces n’étaient pas en usage chez les premiers chrétiens. On ne les condamnait pas, cependant, comme on le verra plus tard.

2 Ibid., §§ 34, 35, 36, 38

3 Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 27.

4 Justin., II Apolog., § 2; — Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 17

 

exposant la doctrine chrétienne sur les peines éternelles dont seraient punis ceux qui s’abandonnaient à leurs passions brutales. Celui-ci, continuant ses débauches, s’aliéna l’esprit de sa femme qui voulut se séparer d’un homme assez vicieux pour ne pas respecter les règles mêmes de la nature. Se rendant au conseil des fidèles qui l’engageaient à patienter encore, elle voulut bien ajourner sa résolution. Sur ces entrefaites, le mari fit un voyage à Alexandrie, et se livra, dans cette ville, à la débauche la plus effrénée. Sa femme pensa qu’elle se rendrait complice de ses vices si elle restait unie à un tel homme, et elle demanda le divorce conformément à la loi. Le mari, pour se venger, l’accusa d’être chrétienne. Elle présenta une requête pour qu’il lui fût permis de régler ses affaires domestiques avant de répondre à l’accusation, ce qui lui fut accordé.

Les poursuites furent ainsi interrompues. Alors le mari s’en prit à Ptolémée, qui avait enseigné la sainte doctrine à sa femme et le dénonça comme chrétien à Urbicius, alors préfet de Rome. Celui-ci donna ordre au centurion chargé d’arrêter Ptolémée de lui demander seulement s’il était chrétien, et, sur sa réponse affirmative, de le jeter en prison. Après une détention longue et douloureuse, Ptolémée confessa sa foi avec constance et fut condamné à mort. Un chrétien, nommé Lucius, outré d’une pareille injustice, éleva la voix et dit au préfet : « Pourquoi condamnes-tu un homme qui n’a commis ni adultère, ni homicide, ni vol ; que tu n’as convaincu d’aucun crime ; et seulement parce qu’il est chrétien? Crois-moi, Urbicius, un tel jugement n’est conforme ni aux maximes du pieux empereur, ni du philosophe son fils, ni du sacré Sénat. » Urbicius se contenta de répondre : « Il paraît que tu fais aussi partie de cette religion ? » Lucius l’avoua, et il fut aussi conduit au supplice. « Je te remercie beaucoup, reprit Lucius ; non-seulement tu me délivres ainsi de mauvais maîtres, mais tu me fais aller à Dieu, Père et Roi plein de bonté. » Un troisième survint qui protesta contre une telle injustice et qui fut aussi condamné.

C’est avec ce féroce sans-gêne que des magistrats

envoyaient les chrétiens à la mort. Ce qui se faisait à Rome, on l’imitait en province. C’est ainsi que, sous le règne du philosophe Marc-Aurèle, et sans qu’aucun édit de persécution fût publié, l’empire entier fut rougi du sang chrétien.

Justin flétrit avec énergie les délateurs des chrétiens. Comme Athénagore, il répond au reproche d’athéisme et aux accusations de débauches et de festins de chair humaine1. Ces calomnies étaient surtout répandues par un nommé Crescent2, qui déclamait en public et ameutait la foule ignorante et fanatique contre les chrétiens. Justin l’avait confondu publiquement. Crescent lui en gardait rancune et le philosophe chrétien disait hautement dans son apologie qu’il s’attendait bien à être dénoncé et poursuivi par lui.

C’est ce qui arriva en effet.

Pour répondre aux infamies dont on chargeait les chrétiens, Justin en appelle à leur courage pour supporter la mort3. « Peut-on comprendre, s’écrie-t-il, que des gens adonnés aux voluptés méprisent ainsi leur corps et le livrent si facilement à la mort ? Ne voyez-vous pas, dit-il aux païens, qu’en nous reprochant des amours impures et des festins atroces, vous faites le procès à vos propres dieux, à Saturne, à Jupiter ? Nous ne commettons pas de tels crimes, et il n’est rien d’élevé dans les doctrines des philosophes que nous ne puissions revendiquer comme nôtre, et notre doctrine est plus élevée encore, parce qu’elle nous vient du Verbe de Dieu lui-même. Comparez-la avec les doctrines infâmes auxquelles vous laissez toute liberté, et jugez-la. »

Mais la raison ne pouvait rien contre le fanatisme. Les magistrats savaient que l’empereur avait abandonné la ligne de conduite d’Adrien et d’Antonin, et ils ne craignaient pas de considérer le titre seul ‘de chrétien comme un crime digne de mort.

 

1 Justin., II Apolog., §§ 4, 5, 6, 7, 8, 9,10, 11.

2 Ibid., §§ 3, 11.

3 Ibid., §§ 12, 13,14.

On a vu avec quelle énergie les apologistes se sont élevés contre cette injustice.

Mais ce n’était pas seulement contre l’Etat que les chrétiens avaient à lutter. La philosophie s’attaquait à leur doctrine. La résurrection des morts surtout était un dogme contre lequel les philosophes élevaient le plus d’objections. On sait combien saint Paul avait rencontré d’opposition sur ce point dans l’aréopage d’Athènes. Les philosophes, qui étaient toujours nombreux dans cette ville, continuaient à attaquer ce dogme chrétien. Mais un d’entre eux, Athénagore, dont nous avons analysé plus haut l’apologie, prit hardiment la défense de la doctrine chrétienne, et s’attacha à réfuter toutes les objections dont retentissaient les écoles.

Il s’attache, dans le premier livre, à réfuter ces objections, et, dans le second, il prouve sa thèse de la résurrection des morts1.

Les objections des philosophes athéniens étaient semblables à celles que font encore aujourd’hui les déistes et se résument ainsi : Après la. mort, les corps sont anéantis, soit parce que des animaux les dévorent, soit parce que tombés en poussière, ils passent, d’une manière ou d’une autre, en d’autres êtres d’une nature quelconque, et qu’ainsi leur substance se trouve absolument détruite. Un ne peut donc admettre qu’ils ne reviennent jamais à leur ancien être.

La réponse d’Athénagore peut être ainsi résumée : Malgré le changement qui s’opère dans le corps humain et l’identification d’une partie plus ou moins grande de ses parties avec d’autres êtres, il reste toujours assez d’éléments qui le représentent pour que Dieu puisse le former de nouveau dans son identité, en vertu de sa puissance infinie. Les éléments des corps humains subsistent, car rien ne se perd dans la nature. Si quelques- uns de ces éléments sont passés en des corps humains qui doivent eux-mêmes ressusciter, il en est d’autres qui se retrouvent dans des êtres non appelés à la résurrection, et ces éléments suffisent pour la seconde

 

1 Athenag., De resurrect. mort., §§ 1 ad 11

 

formation des corps, lorsque Dieu les appellera à une nouvelle vie.

Comme les philosophes ajoutaient que Dieu ne voudra pas faire une pareille œuvre ; Athénagore soutient qu’il n’y a rien, dans la résurrection, qui ne soit bon et digne de Dieu.

Après avoir réfuté les objections, le philosophe chrétien établit sa thèse sur ces arguments1 :

L’homme n’a été créé que pour contempler Dieu ; il ne peut donc périr, autrement le but de sa création ne serait pas atteint.

L’âme seule n’est pas appelée à cette contemplation de Dieu, car c’est l’homme qui a été créé dans ce but ; or, l’homme n’est pas âme seulement, il est âme et corps, et le corps est aussi nécessaire que l’âme pour former l’être humain. L’âme est indestructible et immortelle ; le corps, séparé d’elle, se décompose, mais il devra être recomposé pour que l’homme, reconstitué dans sa nature, obtienne le but de sa création. La mort n’est qu’une mutation dans l’existence, la résurrection en sera une autre et définitive.

Dieu n’a pu créer l’homme sans lui imposer une certaine responsabilité pour ses actes ; sans que finalement il l’en punisse ou l’en rémunère. Or, ce n’est pas assez que l’âme soit punie et récompensée ; le corps, partie intégrante de l’être humain, participe à tous les actes et doit avoir le même sort que l’âme, autrement ce serait seulement une partie de l’homme, et non pas l’homme lui-même qui porterait la responsabilité des actes de l’être humain.

Peut-on nier le but de la création tel qu’il a été indiqué? Non, car alors pourquoi l’homme aurait-il été créé? Serait-ce pour l’indifférence? pour la volupté? pour l’anéantissement ? Une telle création serait indigne de Dieu. Dès qu’il a eu un autre motif dans son œuvre créatrice, la résurrection des corps est nécessaire.

 

1 Athenag., §§ 12 ad 25.

 

Tel est le résumé de l’ouvrage d’Athénagore, œuvre d’une philosophie, élevée et digne d’un disciple de Platon perfectionné par la doctrine chrétienne.

Un grand évêque, Théophile d’Antioche, entra, comme Athénagore, en lice contre la philosophie païenne par ses livres à Autoloukos1. Ce personnage (soit fictif, soit réel) s’attaquait surtout au christianisme par des plaisanteries qu’il croyait spirituelles. C’était un phraseur élégant2 qui ne s’occupait pas de savoir si sou style brillant ne servait pas de manteau à l’erreur. C’était un artiste, grand admirateur de ses dieux de métal, de pierre ou de bois, coulés, taillés, sculptés, et qui ne pouvait comprendre les chrétiens qui se contentaient d’un Dieu spirituel et invisible.

« Montrez-moi donc votre Dieu, disait-il3. —Montre- moi que tu es un homme, lui répond Théophile, et je te montrerai mon Dieu. Fais voir que ton âme a des yeux pour voir et des oreilles pour comprendre. Par les yeux et les oreilles du corps tu vois les choses matérielles et tu entends les sons : par ceux de l’âme tu vois et entends les choses spirituelles. Il y a, dans la nature extérieure, des sourds et des aveugles ; il en est de même dans la nature spirituelle. Tu ne pourras voir Dieu que si l’œil de ton âme est sain ; l’est-il ? n’est-il pas aveuglé par tes mauvaises actions ? Jette un regard sur toi-même et vois si ta vie n’est pas livrée à l’immoralité, tu sauras alors pourquoi tu ne vois pas Dieu. »

Le docte évêque part de là pour exposer la nature et les attributs de la divinité4. Dieu est spirituel et nous ne le verrons en lui-même qu’après la résurrection ; car il est absurde de refuser de croire à cette résurrection.

Il oppose ensuite la notion païenne de la divinité à la notion chrétienne5.

Autoloukos se moquait du chrétien parce que, pour lui donner ce titre, on l’avait oint avec de l’huile. Cette

 

1 Theoph., Episcop. Antioch. ad Autolycum libri tres.

2 Ibid., lib. I; § 1.

3 Ibid., § 2.

4 Ibid., §§ 3. 4, 5, 6, 7, 8.

5 Ibid., §§ 9, 10.

 

objection ridicule est devenue pour nous un témoignage en faveur de l’onction donnée aux nouveaux baptisés1. « Tu ne sais ce que tu dis, répond Théophile à son adversaire, lorsque tu te moques de mon titre de chrétien. L’onction est une chose douce et utile, et je ne vois pas ce qui peut prêter à rire en ceci. N’est-il pas nécessaire d’oindre le navire pour qu’il soit utile et ne submerge pas ? N’a-t-on pas soin d’oindre les tours, les maisons, pour qu’elles soient commodes et élégantes ? L’enfant qui vient de naître, le lutteur avant d’entrer dans l’arène ne sont-ils pas oints d’huile ? Quelle œuvre d’art ne subit pas une certaine onction ? L’air, la terre et tous les êtres ne reçoivent-ils pas comme une onction de la lumière et de la vie ? Et toi, tu ne veux pas que nous recevions l’onction avec une huile divine ? Car il faut que tu saches que c’est avec cette huile divine que l’on nous rend dignes du nom de chrétien. »

Autoloukos ne voulait croire à la résurrection qu’à la condition qu’on lui montrerait un homme ressuscité2. « Cependant, lui répond Théophile, tu n’as pas vu Hercule, et tu crois qu’il a été brûlé et qu’il vit. Ne crois- tu pas qu’Esculape soit vivant, et cependant tu crois qu’il est mort frappé de la foudre ? Quand je te montrerais un homme ressuscité, tu ne croirais pas davantage, car les arguments qui peuvent te convaincre sont assez forts, et tu n’en fais aucun usage. Je n’y croyais pas plus que toi ; aujourd’hui, j’y crois après mûre réflexion. Fais comme moi, réfléchis, lis les Ecritures avec un cœur pur, et tu croiras. »

On voit, par ces paroles, que Théophile avait passé, soit du paganisme, soit de la secte saducéenne, dans l’Eglise.

Autoloukos avait été frappé de cette première conférence avec le docte évêque. Il se rendit à la seconde avec des intentions plus sérieuses. Théophile y attaqua

 

1 Celte onction ou confirmation est encore donnée aux nouveaux baptisés dans l’Eglise orthodoxe.

2 Theoph., §§ 13, 14.

 

directement la notion païenne de la divinité1, et ce fut à son tour de plaisanter sur la valeur plus ou moins grande des dieux lorsqu’ils étaient mis en vente ; sur leur infécondité actuelle, lorsqu’ils étaient si féconds autrefois. Après avoir couvert de ridicule les idées populaires, il démontra que les philosophes n’étaient pas plus raisonnables que les peuples en parlant de Dieu2. Il leur opposa ensuite la notion de Dieu telle qu’elle résulte des Ecritures3 et s’attacha surtout à l’idée de Dieu comme créateur du monde.

Les Grecs, ajoute-t-il4, ont emprunté plusieurs choses à l’Ecriture, et surtout à la Genèse, mais ils les ont corrompues. Le docte évêque oppose aux rêves des Grecs les vraies doctrines sur la création du monde, de l’homme en particulier ; sur l’état heureux dans lequel il fut créé et sur sa chute5.

Théophile s’arrête, dans les récits de la Genèse, à la dispersion des peuples et à l’origine de la diversité des langues. Puis il expose la morale chrétienne d’après la sainte Ecriture6, et fait voir que ses préceptes sont en harmonie avec les oracles sibyllins dans lesquels il aperçoit un écho des doctrines primitives communes à l’humanité. Il retrouve dans les poètes des réminiscences de ces doctrines. Par eux on peut donc remonter à la vérité et démontrer que la révélation primitive est conservée dans sa pureté par les chrétiens.

Àutoloukos n’était pas encore convaincu. Théophile lui adressa son troisième livre sous forme de lettre7. On était toujours préoccupé des accusations atroces que l’on répandait contre les chrétiens, des incestes et des festins de chair humaine qu’on leur reprochait. Théophile prouve que ce sont les philosophes les plus célè-

 

1 Theoph., lib. II; §§ 1, 2, 3.

2 Ibid., §§ 4, 5, 6, 7, 8.

3 Ibid., §§ 9, 10,11.

4 Ibid., §§ 12 ad 35.

5 Nous ferons remarquer que Théophile, en parlant des fleuves du Paradis terrestre, dit que le Géon arrose l’Ethiopie et pénètre en Egypte sous le nom de Nil. Quant au Tigre ou l’Euphrate, dit-il, ils sont près d’ici (c’est-à-dire d’Antioche).

6 Theoph., §§ 35, 36, 37, 38.

7 Ibid., III; §§ 1 ad 8

 

bres du paganisme qui ont enseigné que ces crimes étaient des actions licites. II met à nu l’affreuse morale enseignée par ceux que le paganisme exaltait comme des génies, et prouve que les dieux eux-mêmes donnaient l’exemple de ces crimes.

Aux vices du paganisme, Théophile oppose les vertus chrétiennes1. « Comment, ajoute-t-il2, reprocher des crimes infâmes à des hommes qui admettent une telle morale ? » Il revient ensuite aux origines de l’histoire pour compléter ce qu’il avait dit dans le second livre, et il établit, avec beaucoup d’érudition, que l’histoire du monde, d’après les données chrétiennes, est incomparablement plus certaine que celle que l’on tire des traditions païennes3.

Ce bel ouvrage fait le plus grand honneur à l’Eglise primitive. On ne sait malheureusement rien de l’auteur, sinon qu’il fut le sixième évêque d’Antioche depuis les Apôtres4, et qu’il écrivit beaucoup d’ouvrages pour la défense de la foi contre les païens et contre les hépatiques. Il réfuta les hérésies d’Hémogène et de Marcion. Eusèbe remarque que, dans le livre écrit contre le premier de ces hérétiques, Théophile appelle en témoignage l’Apocalypse de saint Jean5. Le saint évêque d’Antioche avait un zèle très-ardent contre les hérétiques, qu’il regardait comme des bêtes féroces cherchant à dévorer les brebis du Seigneur. Son prédécesseur, Ignace, leur donnait le même titre. Théophile les attaquait, non-seulement par ses livres, mais en des conférences publiques, et il ne leur permettait pas de semer l’ivraie dans le bon grain de la doctrine apostolique.

 

1 Theoph., III; §§ 9 ad 14.

2 Ibid., § 15.

3 Ibid., §§ 16 ad 30.

4 Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 24.

5 Nous avons vu plus haut que Méliton, évêque, de Sardis, avait fait, un ouvrage sur ce même livre. Le dernier en date des livres du Nouveau Testament était connu dans l’Eglise très-peu de temps après la mort de saint Jean l’Evangéliste. Nous ferons l’histoire du canon des Livres saints à l’époque de sa formation. Au deuxième siècle, ce canon n’existait pas. Seulement, les Eglises particulières conservaient pieusement les écrits apostoliques qu’elles possédaient.

 

Apollinaire, successeur de Papias sur le siège d’Hiérapolis1, entra aussi en lice contre la philosophie par deux écrits, l’un intitulé : Contre les gentils ; l’autre : De la vérité2. Il défendit également la saine doctrine contre la secte des cataphryges3.

Au nombre des adversaires de la philosophie païenne, il faut nommer encore Tatien, un des plus savants hommes du second siècle, disciple de Justin. Son livre Contre les gentils eut un grand succès et lui attira l’admiration4. Un Syrien, Bardesanes5, attaqua principalement une des doctrines païennes les plus importantes, celle du Destin. Malheureusement Tatien et Bardesanes ne restèrent pas orthodoxes, comme nous le verrons plus bas ; mais les erreurs de détail qu’ils enseignèrent ne les empêchèrent pas de défendre avec énergie et science le christianisme contre la philosophie païenne.

Hermias qui, comme Justin, Aristide et Athénagore, portait le titre de philosophe, tout en étant chrétien, retourna contre ses confrères en philosophie l’arme du ridicule dont ils voulaient se servir contre le christianisme. Il publia un livre intitulé Ironie6, et dans lequel il s’appliqua à opposer les philosophes les uns aux autres sur les questions les plus importantes, comme l’essence de l’âme, le souverain bien, l’immortalité, la métempsycose, le principe des êtres, le vrai et le faux, le monde. Nous ne pensons pas que l’ouvrage tel qu’il est arrivé jusqu’à nous, soit complet ; mais ce qui en reste est spirituel et intéressant.

Les chrétiens soutinrent, comme on voit, avec courage, la lutte que la philosophie avait engagée contre

 

1 Il ne faut pas le confondre avec des écrivains postérieurs qui portèrent le même nom.

2 Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 27.

3 Nous exposerons, dans le chapitre suivant, les systèmes hérétiques ; et nous mentionnerons les écrivains qui les ont réfutés.

4 Euseb., Hist. Eccl., lib. IV; 29.

5 Ibid., 30.

6 Herm., philosoph. Διχαυραί; (Irrisio). On cite un Hermias qui vécut au second siècle et qui ne fut pas orthodoxe sur tous les points. Il nous semble que c’est l’auteur de l’Ironie, dans lequel il est facile de reconnaître un écrivain du second siècle ; un collègue, sinon un disciple de Tatien.

 

eux. Justin nous apparaît comme le chef de cette école de philosophie chrétienne qui sut faire servir la science et l’éloquence au triomphe de la foi. Il avait lui-même ouvert la voie, aussitôt après sa conversion, par ses livres intitulés : Exhortation aux Grecs et De la Monarchie, c’est-à-dire d’un principe unique1. D’autres philosophes chrétiens le suivirent et se servirent, au profit de la doctrine chrétienne, de leurs connaissances sur les systèmes philosophiques des diverses écoles.

Parmi les philosophes païens qui attaquèrent le christianisme, le plus sérieux était un Epicurien nommé Celse. Il publia, sous le règne d’Adrien, son ouvrage intitulé Discours de vérité2. Il reprochait aux Juifs d’avoir abandonné la loi mosaïque, et aux chrétiens d’être divisés en plusieurs sectes ; puis il attaquait en détail la doctrine chrétienne. On peut croire que les ouvrages de Meliton et d’Apollinaire, intitulés De la Vérité, étaient opposés à ces prétendus Discours de vérité.

Celse affectait surtout de mépriser le christianisme. Ce n’était pas, à ses yeux, une religion civilisée ; elle venait des barbares. Aussi, ajoutait-il, voyez les infamies qui se commettent chez les chrétiens ? Et il se rendait l’écho des accusations populaires. Athénagore avait sans doute en vue l’ouvrage de Celse lorsqu’il réfutait si énergiquement ces accusations calomnieuses.

On peut bien aussi considérer Lucien comme un philosophe ennemi du christianisme, puisque dans son Pérégrin il insulte grossièrement Jésus-Christ et sa doctrine3. Mais, à vrai dire, Lucien n’était pas plus ennemi du christianisme que de la philosophie et du

 

1 Vid. Justin., Op. Edit. Bened. de Maran. — Nous ne citons pas maintenant l’ouvrage le plus important de Justin, intitulé Dialogue avec le Juif Tryphon, parce que nous l’analyserons au commencement du chapitre suivant, où nous traiterons des hérésies.

2 On ne possède de cet ouvrage que les extraits qu’en a donnés Origène dans la réfutation qu’il en a faite. Nous parlerons en son lieu de l’ouvrage d’Origène.

3 Ce livre est dirigé contre Pérégrin, faux chrétien dont nous avons parlé plus haut.

 

paganisme. C’était un sceptique, se moquant de tout, excepté d’Epicure et de son impure doctrine1.

Mais ni Celse, ni Crescent, l’adversaire de Justin, ni Lucien ne pouvaient pas plus entraver les progrès du christianisme par leurs calomnies que par leurs raisonnements. Ils le comprenaient ; aussi les philosophes appellent-ils les violences et les persécutions de l’Etat contre leurs adversaires. C’est ainsi que Crescent, vaincu, confondu par Justin, dénonça son adversaire comme chrétien et intrigua contre lui jusqu’au jour où il le vit donner son sang pour la foi.

Quelques récits authentiques des atroces violences exercées contre les chrétiens donneront une idée de la tolérance philosophique de Marc-Aurèle et des philosophes ses amis.

Justin, dénoncé par le philosophe Crescent, comparut devant le préfet de Rome, Rusticus, avec plusieurs autres chrétiens nommés Carito, Evelpistis, Hiérax, Péo, Liberianus. Parmi eux était une femme nommée Caritina2. « Obéissez, leur dit Rusticus, à la volonté des dieux et aux ordres de l’empereur. » Justin répondit : « On n’a rien à reprocher à un homme qui obéit aux ordres de notre Sauveur Jésus-Christ, et on ne peut le condamner. — Quelle est la science que tu cultives? reprit Rusticus, et quelle est ta profession? — Je me suis efforcé, dit Justin, de connaître toutes les philosophies et de me rendre habile dans toutes les sciences. Après avoir cherché la vérité de toutes parts, je me suis attaché à la philosophie des chrétiens, sans me préoccuper de savoir si elle plaît ou déplaît à ceux qu’aveuglent leurs préjugés. — Quoi! misérable, s’écria Rusticus, tu suis cette doctrine? — Oui, répondit Justin, et j’en suis heureux, car elle est vraie. —

 

1 On trouve, parmi les œuvres de Lucien, un ouvrage intitulé Philopatris. L’auteur se donne comme chrétien et dit avoir été baptisé par saint Paul. S’il en est ainsi, l’ouvrage ne peut être de Lucien, qui est né au plus tôt l’an 120 de l’ère chrétienne. Quelques écrivains ont prétendu, d’après le Philopatris, que Lucien était chrétien. Il est évident : 1° que ce livre n’est pas de Lucien ; 2° que Lucien était hostile au christianisme, comme on le voit par

son Pêrégrin.

2 Act. S, Just., ap. D. Ruinart, Acte sincera Martyr.

 

Qu’est-ce que cette vérité? dit Rusticus. — Cette vérité, répondit Justin, consiste à croire en un seul Dieu créateur de toutes les choses visibles et invisibles, et à confesser Notre-Seigneur Jésus-Christ Fils de Dieu, annoncé avant sa venue par les prophètes, et qui reviendra pour juger tous les hommes. Il est le Sauveur, le Maître et le Chef de tous ses vrais disciples. Je ne saurais parler dignement de sa divinité et de sa grandeur infinie. Mon esprit n’est pas assez élevé pour cela. Les prophètes seuls, qui ont annoncé sa venue, ont pu le faire. — Où s’assemblent les chrétiens ? reprit le préfet. — Chacun s’assemble, répondit Justin, où il veut et où il peut. Pensez-vous que nous ayons l’habitude de nous réunir au même lieu ? Le Dieu des chrétiens n’est pas renfermé dans un lieu. Comme il est invisible et qu’il est partout, les chrétiens l’adorent en tous lieux et lui rendent partout honneur et gloire. — Je veux savoir au moins où toi tu tiens ton école, dit le préfet. — Jusqu’à présent, répondit Justin, j’ai habité aux Bains de Timothée, près de la maison Martius. Je suis à Rome, pour la seconde fois, et je ne connais pas d’autre lieu de réunion. Si quelqu’un a voulu m’y venir trouver, je lui ai fait connaître les vérités que j’avais apprises moi-mêmel. — Ainsi, reprit Rusticus, tu es chrétien ? » Justin répondit avec assurance : « Oui, je suis chrétien. »

Ses disciples confessèrent la foi avec une égale énergie.

S’adressant de nouveau à Justin, Rusticus lui dit : « Toi qui passes pour éloquent et qui prétends suivre la vraie philosophie, tu crois donc, si je te fais flageller des pieds à la tête, que tu monteras au ciel? — Oui, reprit Justin, j’espère que Jésus-Christ me donnera la récompense qu’il a promise à ceux qui l’auront servi. —

 

1 Cette réponse nous initie à la vie intime de l’Eglise à Rome. Les fidèles, obligés de se cacher, ne se réunissaient pas toujours au même lieu. Ils s’assemblaient en des maisons particulières, et ils formaient comme des groupes isolés les uns des autres. Justin avait des réunions dans sa maison, et ne fréquentait pas les autres lieux de réunion, ce qui prouve qu’il était prêtre ou évêque, et qu’il pouvait présider au culte, tel qu’il le dépeint dans sa Première apologie.

 

Alors, ajouta Rusticus, tu penses aller au ciel pour y recevoir une récompense? » Justin répondit : « Ce n’est pas chez moi une simple opinion ; je le sais d’une manière si certaine que je n’ai aucun doute à cet égard. — Finissons ces digressions, dit Rusticus. Voulez-vous sacrifier aux dieux ? — Non, répondirent unanimement tous les accusés. Alors Rusticus prononça cette sentence : « Ceux qui ont refusé de sacrifier aux dieux et d’obéir à l’édit de l’empereur, seront flagellés, puis décapités. »

Cette sentence fut exécutée sans délai. Les fidèles recueillirent pieusement et cachèrent les corps des martyrs.

C’est ainsi que Justin donna avec courage sa vie pour la religion qu’il avait si énergiquement défendue.

A la même époque, le grand évêque de Smyrne, Polycarpe, couronna aussi par le martyre sa longue et sainte carrière apostolique1. Le récit de sa mort et de celle des autres chrétiens de Smyrne qui furent alors martyrisés pour la foi, a été fait par les témoins oculaires qui l’envoyèrent à l’Eglise de Philomélie et à toutes les Eglises du monde. Ce document du second siècle est trop vénérable pour- que nous ne le donnions pas textuellement. On y trouvera des renseignements précieux sur la doctrine et sur la vie intime de l’Eglise à cette époque :

« L’Eglise de Dieu, qui est en pèlerinage à Smyrne, à l’Eglise de Dieu, qui est en pèlerinage à Philomélie2, et à toutes les parties de la sainte et catholique Eglise répandues dans l’univers : accroissement de miséricorde, de paix, de charité de la part de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ!

« Frères, nous vous avons annoncé le martyre de plusieurs d’entre nous, et en particulier celui du bienheureux Polycarpe, qui semble, parle sien, avoir mis

 

1 Euseb., Hist. Eccl,, lib. IV; 15. Cet historien n’avait donné fine des extraits de la lettre de l’Eglise de Smyrne sur le martyre de saint Polycarpe et de ses compagnons. Elle a été publiée en entier, d’après les manuscrits grecs, d’abord par Usserius, puis par plusieurs autres érudits.

2 Philomélie était, selon certains géographes, une ville de Lycaonie ; selon d’autres, de Pisidie.

 

fin à la persécution. Tout ce qui est arrivé, Dieu l’a permis pour nous montrer ce qu’est un martyr digne de l’Evangile. Polycarpe a été trahi, comme le Seigneur, afin que nous ayons en lui un modèle, non-seulement pour nous-mêmes, mais que nous puissions aussi offrir à notre prochain ; car la charité vraie et solide ne consiste pas à vouloir se sauver seul, mais à désirer le salut de tous les frères.

« Tous les martyres qui ont eu lieu ont été bienheureux et supportés avec courage. La religion nous fait un devoir d’en reporter l’honneur à Dieu lui-même. Qui n’admirerait le courage, la patience et l’amour pour Dieu de ces martyrs qui étaient si cruellement flagellés que l’on voyait leurs veines, leurs artères et le dedans de leur corps ? Les spectateurs eux-mêmes en avaient pitié et les plaignaient, tandis qu’eux étaient animés d’un tel courage qu’ils ne poussaient pas un gémissement, ne faisaient pas entendre un murmure ; ils montraient ainsi à tous que les martyrs du Christ, à l’heure où ils sont tourmentés, n’ont plus de corps, ou plutôt que le Seigneur est auprès d’eux pour les encourager. Ne songeant qu’à la grâce du Christ, ils méprisaient les tourments extérieurs, sachant que par une heure de souffrances, ils se rachetaient d’une peine éternelle. Le feu de leurs bourreaux cruels leur paraissait froid, car ils avaient devant les yeux ce feu éternel auquel ils échappaient, et ils voyaient, par les yeux de leur cœur, les biens réservés à ceux qui souffrent et qui sont supérieurs à tout ce que l’oreille a entendu, que l’œil a vu, que l’homme a pu jamais concevoir. Dieu les leur montrait, car ils n’étaient plus des hommes, mais des anges. Ceux qui étaient condamnés aux bêtes étaient livrés à divers genres de supplices dans l’espoir de les amener à renier le Christ.

« Le diable avait recours contre eux à toutes ses ressources ; mais, grâce à Dieu, il n’a pu vaincre personne. Le courageux Germanicus fortifiait ses compagnons de souffrances en défiant les bêtes qui devaient le dévorer. Le proconsul cherchait à le fléchir, lui disant d’avoir pitié de son âge. Pour toute réponse, le

martyr excita une bête et la mit en furie afin de quitter plus vite cette vie humaine si remplie d’injustices et d’iniquités. La multitude, étonnée de ce courage des chrétiens, s’écria : « Tue ces impies, et qu’on aille chercher Polycarpe ! »

« Un phrygien, nommé Quintus, arrivé récemment de son pays, fut saisi de frayeur à l’aspect des bêtes féroces. Il s’était présenté de lui-même au proconsul et avait engagé plusieurs autres à l’imiter. Le proconsul, profitant de sa faiblesse, lui persuada de sacrifier. Ceci prouve, frères, qu’il ne faut pas se livrer soi- même ; l’Evangile ne nous l’enseigne pas.

« Polycarpe, homme éminemment admirable, voulait rester dans la ville et ne fut point troublé par la nouvelle de la persécution. Cependant il céda aux conseils que la plupart lui donnaient, et il se retira dans une campagne très-rapprochée de la ville. Il avait avec lui un petit nombre de fidèles, et il passait les jours et les nuits à prier pour toutes les Eglises du monde, comme c’était sa coutume. Un jour qu’il priait, il eut une vision et aperçut son lit brûler. Se tournant vers ses compagnons, il leur fit cette prophétie : « Je serai brûlé vif. »

« Apprenant qu’on le cherchait, il se retira dans un autre village. À peine était-il sorti de la maison qu’y arrivèrent ceux qui étaient à sa poursuite. Ne le trouvant point, ils soumirent à la question deux petits serviteurs qu’ils trouvèrent dans la maison. Un d’eux, cédant à la douleur, découvrit la retraite de son maître. Il était impossible à Polycarpe de se cacher dès que les gens de sa maison le trahissaient. L’Irénarque nommé Hérode avait hâte de le faire prendre et conduire dans l’arène, afin que, comme le Christ, il accomplît son sacrifice. Que ceux qui l’ont trahi subissent la peine de Judas !

« C’est un vendredi que ceux qui poursuivaient Polycarpe, accompagnés de cavaliers et guidés par le petit serviteur, partirent comme pour saisir un brigand. Ils arrivèrent le soir ; Polycarpe était couché dans la chambre supérieure d’une petite maison. Il aurait pu

encore fuir, mais il s’y refusa en disant : « Que la volonté de Dieu soit faite! » Il descendit et s’entretint avec ceux qui le poursuivaient. Ceux-ci, en voyant combien il était vieux, étaient étonnés de sa vigueur et de ce qu’ils avaient eu tant de peine à le prendre. Polycarpe leur lit servir à boire et à manger autant qu’ils en voulurent, et il leur demanda, en retour, une heure pendant laquelle il pourrait prier en liberté. On la lui accorda. Alors, plein de la grâce de Pieu, et se tenant debout1, il pria pendant deux heures à haute voix, de sorte que les persécuteurs eux-mêmes étaient dans l’étonnement et regrettaient d’être venus prendre un vieillard si religieux.

« Dans sa prière, il fit mention de tous ceux qu’il avait connus, petits et grands, illustres ou obscurs, et de toute l’Eglise catholique de l’univers. Ayant terminé, et l’heure de partir arrivée, on le fit monter sur un âne et on le conduisit à la ville. C’était le grand samedi2. L’Irénarque Hérode et son père Nicétas allèrent à sa rencontre et le firent monter sur leur char. Pendant le chemin, ils lui disaient : « Quel mal y a-t-il à dire : « Seigneur César ! et à sacrifier pour avoir la vie sauve? » D’abord, Polycarpe ne leur répondit pas. Comme ils insistaient, il dit : « Je ne ferai pas ce que vous me conseillez. » Ceux-ci, déçus de l’espérance qu’ils avaient eue de le fléchir, l’accablèrent d’outrages et le jetèrent en bas de leur char. Il se blessa à la jambe en tombant ; mais, sans s’émouvoir et comme s’il ne souffrait pas, il continua son chemin et alla gaiement jusqu’à l’arène. Il y avait en cet endroit un tel tumulte que personne ne pouvait se faire entendre.

« Lorsque Polycarpe entrait dans l’arène, une voix venant du ciel prononça ces mots : et Courage, Polycarpe ! sois inébranlable ! » Personne ne vit celui qui prononçait ces paroles, mais ceux des nôtres qui étaient tout près les entendirent. Le tumulte redoubla, lorsqu’on apprit que celui qui arrivait dans

 

1 Les premiers chrétiens priaient debout. C’est encore l’usage dans l’Eglise orthodoxe.

2 Probablement le samedi qui précédait la Pâques.

 

l’arène, était Polycarpe lui-même. Le proconsul lui demanda s’il était bien Polycarpe ; sur sa réponse affirmative, il lui dit : « Respecte ton âge et autres paroles à leur usage. Jure par la Fortune de César, repends-toi et crie : Mort aux impies! » Alors Polycarpe regarda avec un visage grave et sévère la foule criminelle et idolâtre qui se pressait dans l’arène, étendit la main vers elle et éleva les yeux au ciel en soupirant et en disant : « Mort aux impies1 ! » — Jure, disait le proconsul, et je t’acquitte ; maudis le Christ! » Polycarpe répondit : « Il y a quatre-vingt-six ans que je le sers, et il ne m’a jamais fait de mal. Comment pourrais-je maudire mon Roi qui m’a sauvé? — Jure, reprenait le proconsul, par la Fortune de César! » Polycarpe répondit : « Puisque tu mets une certaine « vanité à ce que je jure, comme tu dis, par la Fortune de César, et que tu feins de ne pas savoir qui je suis, apprends-le : Je suis chrétien. Si tu veux apprendre la doctrine chrétienne, un jour suffira si tu veux écouter. — Dis cela au peuple, reprit le proconsul. — C’est à toi que je veux parler, parce que je respecte ta dignité ; on nous a appris à rendre honneur aux princes et à tous les pouvoirs établis par Dieu, tant que notre conscience le permet2. Quant à ceux- là, je ne relève pas d’eux et je n’ai pas de compte à leur rendre. — J’ai des bêtes féroces, dit le proconsul, je t’abandonne à elles si tu ne changes pas de sentiment. — Tu peux les faire venir, répondit Polycarpe ; il m’est impossible de changer de bons sentiments contre de mauvais ; il est bien au contraire de passer de mauvais sentiments à de bons. — Si tu

 

1 Ce n’était pas l’esprit de vengeance qui lui dictait ces mots. Il avait prouvé par toute sa vie qu’il était animé pour tous de la charité la plus ardente. Mais il détestait l’impiété, et c’est sur elle qu’il dirigeait son anathème.

2 Le vrai chrétien a toujours distingué entre l’autorité et ceux qui en sont investis. L’autorité, principe d’ordre et base de la société, est établie par Dieu, auteur de la société. Ceux qui en sont revêtus d’une manière régulière, ont droit à la soumission de tous les membres de la société, tant qu’ils n’ordonnent rien de contraire au bien. Polycarpe témoigne du respect au proconsul, même abusant de son autorité, parce qu’il était le représentant, d’une autorité régulièrement établie. Il méprise, non le peuple auquel il s’était sacrifié pendant toute sa vie, mais une populace avilie, avide de sang, et qui n’aspirait qu’à satisfaire ses passions immorales et féroces.

 

n’as pas peur des bêtes, dit le proconsul, je te ferai brûler, si tu ne changes pas. — Tu me menaces, répondit Polycarpe, d’un feu qui brûle une heure et qui s’éteint bientôt ; ignores-tu qu’il y a pour les impies un feu éternel après le jugement futur ? Du reste, qu’attends-tu ? Fais ce que tu voudras. »

En prononçant ces paroles et d’autres encore, Polycarpe était rempli de confiance et de joie ; son visage était comme resplendissant. Ce n’était pas lui qui était abattu, mais bien le proconsul, qui ne pouvait dissimuler son étonnement. Pour gagner du temps, il envoya trois fois son hérault prononcer ces paroles au milieu de l’arène : « Polycarpe avoue qu’il est chrétien. » À chacune de ces proclamations, la foule des Juifs et des gentils qui habitaient Smyrne entrait en fureur et criait : C’est le maître de l’impiété ; c’est le père des chrétiens ; le destructeur de nos dieux, ce- lui qui apprend à ne pas sacrifier, à ne pas adorer les dieux ! » Ils appelaient à grands cris l’asiarque1 Philippe et lui demandaient de lâcher un lion contre Polycarpe. Philippe répondit qu’il ne le pouvait pas, parce que le spectacle des bêtes était terminé. Tous alors crièrent : « Que Polycarpe soit brûlé vif ! » Il fallait que sa prophétie fût accomplie ; car, en voyant brûler son lit, il avait dit : « Je serai brûlé vif. »

« A peine le peuple avait-il prononcé ces mots, que l’on courut dans les magasins et dans les bains chercher du bois. Les Juifs se montrèrent les plus joyeux et les plus empressés comme à l’ordinaire. Le bûcher étant préparé, Polycarpe ôta son manteau, dénoua sa ceinture et cherchait à ôter ses chaussures. Il n’avait pas l’habitude de le faire, car les fidèles s’empressaient à l’envi de lui rendre ce service, afin de pouvoir toucher son corps, car, à cause de sa sainteté, il était, dès avant son martyre, orné de tout bien2. Il était entouré

 

1 L’asiarque était le magistrat choisi par le Conseil des villes d’Asie pour régler les cérémonies religieuses dont les spectacles faisaient partie ; il était comme le délégué de l’Empereur souverain pontife.

2 La vénération pour le corps des saints était donc en usage à l’époque apostolique.

 

de tous les instruments du bûcher et l’on s’apprêtait à le clouer dessus ; il dit alors : « Ne prenez pas cette peine; Celui qui me donne la force de souffrir le feu, me donnera celle d’y rester immobile sans y être cloué. »

On ne le cloua pas, mais on l’attacha. Les mains liées derrière le dos et garrotté, il ressemblait à un bélier choisi dans tout le troupeau pour être offert comme une victime agréable à Dieu. Levant alors les yeux au ciel, il dit : « Seigneur, Dieu Tout-Puissant ! Père de ton bien-aimé et béni fils Jésus-Christ, qui nous a appris à te connaître ! Dieu des Anges et des Puissances, et de toute créature, et de toute la famille des justes vivant en ta présence ! Je te bénis de ce que tu as daigné, en m’admettant au nombre de tes martyrs, me faire participer aujourd’hui, en ce moment, au calice de ton Christ, pour la résurrection à la vie éternelle de mon âme et de mon corps dans l’incorruptibilité que donne le Saint-Esprit! Puissé-je être admis aujourd’hui parmi les martyrs, comme une victime choisie et agréable, selon que tu m’y as prédestiné, que tu me Tas dit, et que tu l’accomplis maintenant, ô Dieu véridique qui ne connais pas le mensonge ! C’est pourquoi, je te loue de tout, je te bénis, je te glorifie, avec l’éternel Jésus- Christ, ton fils bien-aimé, avec lequel et au Saint- Esprit, gloire te soit rendue maintenant et dans les siècles.

Amen. »

Lorsqu’il eut terminé sa prière et dit Amen ! ceux qui étaient chargés d’allumer le bûcher y mirent le feu. Une grande flamme brilla tout à coup, et nous avons vu en même temps un grand miracle, nous auxquels il a été donné d’en être témoins et qui avons reçu mission de l’annoncer aux autres. La flamme se courba, en forme de four, ou comme une voile enflée par le vent, et renferma comme dans un cercle le corps du martyr. Au milieu de cette flamme, son corps n’avait pas l’apparence d’une chair rôtie, mais d’un pain cuit, ou de l’or et de l’argent dans la fournaise. Nous avons

senti une suave odeur semblable à celle de l’encens ou d’un autre parfum précieux.

« Les spectateurs, furieux de ce que son corps ne brûlait pas, demandèrent au bourreau d’approcher de lui et de le transpercer d’un poignard. Il obéit. Aussitôt on vit une colombe s’envoler, et il sortit du corps une si grande quantité de sang que le feu fut éteint. Le peuple fut frappé de cet événement et vit la différence qui existe entre les infidèles et les élus. Un de ces élus est certainement l’admirable martyr Polycarpe qui a été, de nos jours, docteur apostolique et prophétique et évêque de l’Eglise catholique de Smyrne. Tout ce qu’il a dit a été accompli ou s’accomplira1.

« L’adversaire de la famille dos Justes, dans sa malice et sa jalousie, voyant cet admirable martyre, les vertus que le saint avait pratiquées dès son jeune âge, la couronne d’immortalité qu’il avait conquise, et la récompense qui lui était accordée, résolut d’empêcher que nous n’emportions ses restes, quoique beaucoup d’entre nous désirassent posséder son saint corps. Le diable suggéra donc à Nicétas, père d’Hérode et frère d’Alkis, d’aller demander au proconsul de ne pas donner le corps du martyr pour l’ensevelir : « Les chrétiens seraient capables, dit-il, de laisser de côté le Crucifié et de l’adorer. » Il parlait ainsi sous l’inspiration des Juifs qui avaient remarqué que nous voulions retirer le corps du feu. Ils ne savent pas que nous ne pouvons jamais abandonner le Christ qui a souffert pour le salut de tous ceux qui seront sauvés, ni en adorer un autre. Car nous l’adorons comme le Fils de Dieu ; mais nous aimons à bon droit les martyrs comme les disciples et les imitateurs du Maître, à cause de leur amour excellent pour leur Roi et Seigneur. Puissions-nous être leurs imitateurs et partager leur sort !

 

 

1 Le don de prophète était reconnu, dans l’Eglise primitive, comme une communication de l’Esprit-Saint ; mais les Prophètes ne formaient pas un ordre dans l’Eglise, comme plusieurs modernes l’affirment. Polycarpe était évêque et, en même temps, docteur et prophète : comme les filles de l’apôtre Philippe et celles du diacre Philippe étaient prophétesses.

 

« Le centurion observa la discussion que les Juifs avaient soulevée. Pour la finir, il fil brûler le corps ; et nous en avons recueilli les us que nous regardons comme plus précieux que des pierreries et que l’or, et nous les avons déposés en lieu convenable. Dès qu’il nous sera possible, nous nous réunirons en ce lieu avec joie et bonheur, et le Seigneur nous accordera d’y célébrer la fête de ce martyr, en mémoire de ceux qui ont combattu, et pour animer ceux qui seront appelés à combattre dans l’avenir.

« Voilà ce qui regarde le bienheureux Polycarpe. Quoiqu’il ait souffert le martyre avec douze fidèles de Philadelphie, on ne parle que de lui, et les païens eux- mêmes en font le sujet de leurs entretiens. En effet, il fut, non-seulement, un docteur illustre, mais un grand martyr, dont la mort, si conforme à l’Evangile du Christ, doit être l’objet des désirs de tous. Après avoir vaincu par sa patience un magistrat injuste, il a reçu la récompense d’immortalité, il se réjouit avec les Apôtres et tous les Justes ; il glorifie Dieu le Père et bénit Notre-Seigneur Jésus-Christ, sauveur de nos âmes, guide de nos corps, et Pasteur de l’Eglise catholique dans tout l’univers1.

« Vous nous aviez demandé de vous écrire en détail ce qui s’est passé. Nous vous envoyons seulement un abrégé par notre frère Marc. Quand vous aurez lu cette lettre, envoyez-la aux frères plus éloignés, afin qu’ils glorifient le Seigneur du choix qu’il a fait entre ses serviteurs. A Lui qui, par sa grâce et sa bonté, peut, par son fils unique Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous admettre dans son royaume ; gloire, honneur, souveraineté et majesté dans les siècles ! Amen.

« Saluez tous les saints ; ceux qui sont avec nous vous saluent, et particulièrement Evareste qui a écrit cette lettre, et sa famille.

« Le bienheureux Polycarpe a souffert le martyre le

 

1 On ne connaissait d’autre souverain pasteur à l’Eglise universelle que Jésus-Christ.

 

second jour du mois Xantique, le septième avant les Calendes de mai, le grand samedi à la huitième heure1. Il a été pris par Hérode sous le pontificat de Philippe de Tralles, sous le proconsulat de Statius Quadratus, sous le règne de Jésus-Christ, auquel soient la gloire, l’honneur, la majesté, le trône éternel, de génération en génération ! Amen2. »

Ce vénérable document du second siècle ne renferme pas seulement les circonstances d’un martyre illustre ; il contient des témoignages à l’appui des grandes vérités chrétiennes, comme la Trinité, la Divinité du Christ, Sauveur du monde ; de la foi au surnaturel dont vivait l’Eglise primitive, et de plusieurs usages qui ont toujours été chers à la vraie Eglise de Jésus- Christ, comme la vénération des saints, le respect de leurs reliques et la célébration de leurs fêtes. La lettre de l’Eglise de Smyrne est aussi un tableau saisissant de la cruauté des païens et des Juifs contre les chrétiens, et du courage surnaturel des martyrs, qui donnaient si héroïquement leur vie pour Jésus-Christ. On sent, en la lisant, qu’elle n’a rien de légendaire ; tout y est grand, majestueux et simple en même temps. Le caractère du chrétien primitif s’y reflète dans toute sa pureté ; dans toutes les lignes se révèle cette foi profonde, énergique qui ne peut être qu’un don de l’Esprit de Dieu. Ceux qui écrivaient une telle lettre, comme ceux qui souffraient les atroces violences qui y sont exposées, ne sont point des fanatiques. L’humanité ne paraît plus en eux, comme le disent si bien les fidèles de Smyrne ; leur nature devient angélique, et leur martyre est empreint d’un sceau divin qu’il est impossible de méconnaître.

Un grand nombre d’autres martyrs souffrirent sous

 

1 Cette date répond au 23 avril, à deux heures après-midi.

2 Une note trouvée dans les manuscrits porte que cette lettre fut transcrite par Irénée, disciple de Polycarpe. Caïus, disciple d’Irénée, la copia sur le manuscrit d’Irénée ; et Socrate de Corinthe, la copia sue le manuscrit de Caïus.

le règne de Marc-Aurèle. Dieu les a inscrits au livre de vie, et les Eglises en vénèrent un grand nombre. Nous ne pouvons ni les nommer tous, ni transcrire les actes authentiques de leur mort glorieuse. Cependant l’histoire de l’Eglise doit enregistrer ceux des martyrs de Lyon et de Vienne, ayant à leur tête Pothiu, disciple de Polycarpe L’Eglise ligduno-viennoise, qui avait sans aucun doute reçu la lettre de l’Eglise de Smyrne sur le martyre de Polycarpe, lui en adressa une sur celui de Potion et de ses compagnons. Irenée, dont nous aurons bientôt occasion de parler, rédigea cette lettre, qui est, comme celle de l’Eglise de Smyrne, un des plus beaux monuments de l’Eglise primitive. Pour peindre les luttes de l’Eglise dans toute leur vérité, il vaut mieux laisser la parole à ceux qui on furent témoins et victimes, que de vouloir en faire soi-même le tableau. Il y a avantage pour le cœur chrétien, et pour l’ami de l’histoire véridique, à lire les récits tels que nous les ont transmis ces chrétiens primitifs qui écrivaient avec cette foi vive et cette simplicité touchante dont les martyrs donnaient l’exemple en mourant pour Jésus-Christ.

Voici la lettre de l’Eglise de Lyon1 :

« Les serviteurs de Jésus-Christ qui sont à Vienne et à Lyon, dans les Gaules, à nos frères d’Asie et de Phrygie, qui ont la même foi à la rédemption, et la même espérance, paix, grâce et gloire en Dieu le Père et Jésus-Christ Notre-Seigneur.

« Les expressions nous manquent pour vous parler de la persécution que la haine des infidèles a excitée contre les saints, et des supplices que les martyrs ont endurés avec une héroïque constance.

« L’ennemi a déployé contre nous toutes ses forces, et, dès les premières attaques, nous avons pu prévoir ce que nous avions à attendre de ses ministres, qu’il a dressés à faire la guerre aux serviteurs de Dieu.

« On nous interdit d’abord l’entrée des bains et de

 

1 Euseb., Hist. Eccl., lib. V; 1, 2, 3, 4

tous les édifices publics ; on nous chassa du forum, et nous ne pouvions plus paraître en aucun lieu.

« La grâce de Dieu a combattu pour nous contre le démon ; elle a éloigné les plus faibles du combat, et n’y a exposé que ceux qui, armés de patience et semblables à de fermes colonnes, pouvaient braver les efforts de l’ennemi et défier toutes ses attaques.

« Ces athlètes généreux, entrés en lice, souffrirent mille tourments ; mais ils les regardèrent comme bien légers, désireux qu’ils étaient de s’unir à Jésus-Christ. Ils nous apprirent par leur exemple que les afflictions de cette vie ne sont rien, comparées à la gloire future qui éclatera en nous. Ils supportèrent d’abord les insultes, les cris furieux, les coups de pierres, tout ce que peut inventer une vile populace contre ceux qu’elle croit ses ennemis Traînés au forum, ils furent publiquement interrogés par les tribuns et les autres juges, qui les jetèrent en prison jusqu’à l’arrivée du président.

« Lorsqu’ils furent conduits à son tribunal, ce magistrat les traitant d’une manière cruelle et injuste, Vettius Epagathus, un de nos frères, donna une prouve éclatante de la charité dont il brûlait pour Dieu et le prochain.

« Ce jeune homme, dirigeant sa vie selon la justice, marchait dans la voie de tous les commandements du Seigneur, et, bien jeune encore, il méritait l’éloge que fait l’Ecriture du vieillard et saint prêtre Zacharie. Indigné de la sentence rendue contre nous, il demanda à plaider la cause de ses frères et à prouver qu’il n’y a aucune impiété dans notre vie. Vettius Epagathus était bien connu. En entendant sa. demande, la populace qui environnait le tribunal se mit à crier contre lui, et le président, pour toute réponse, lui demanda s’il était chrétien. Il déclara hautement qu’il, l’était, et fut mis aussitôt au nombre des martyrs. On le surnomma l’avocat des chrétiens, titre glorieux qu’il méritait, car l’ardente charité qui lui fit sacrifier sa vie pour ses frères prouve bien que le Verbe divin était en lui, et

que son cœur, plus encore que celui de Zacharie, était le temple de l’Esprit-Saint. Il fut un des disciples chéris du Sauveur qui accompagnent l’Agneau partout où il va1.

« Parmi nos frères, les uns se déclaraient chrétiens avec joie ; tout leur désir était de mourir pour la foi, mais d’autres étaient saisis de crainte. Nos premières épreuves nous mirent bientôt à même de distinguer les lâches et ceux qui s’étaient généreusement préparés au combat. Dix eurent le malheur de succomber, ce qui nous remplit de douleur et modéra le zèle de ceux qui n’avaient pas cessé, malgré le péril, d’assister les martyrs dans leurs souffrances. Nous étions pour eux en de continuelles alarmes. Les tourments ne nous effrayaient point, mais nous craignions d’apprendre quelque nouvelle, apostasie.

« Tous les jours, on emprisonnait ceux que la Providence avait jugés dignes de remplacer les apostats. On arrêta les plus fermes soutiens des deux Eglises ; on se saisit même de quelques-uns de nos esclaves païens ; car, par ordre du président, on cherchait partout des témoins contre nous. Ces âmes basses, redoutant les supplices qu’elles voyaient souffrir aux saints, excitées aussi par le démon et les soldats, nous accusèrent des repas cruels de Thyeste, des amours incestueux d’OEdipe, et d’autres crimes si affreux, que nous n’osons ni les nommer, ni croire qu’il n’y ait jamais eu des hommes assez infâmes pour les commettre2. Les idolâtres, instruits de ces dispositions, se déchaînèrent contre nous, comme des bêtes féroces ; ceux mêmes auxquels les liens du sang avaient inspiré d’abord quelque modération, grinçaient les dents contre nous, et semblaient possédés d’une rage in-

 

1 C’est-à-dire qu’il resta vierge;

2 Dans les premiers siècles ou accusa souvent les chrétiens de manger de la chair humaine et de se livrer aux plus infâmes plaisirs. L’adorable Eucharistie donna lieu à la première calomnie. Pour la seconde, on peut en trouver la raison dans la corruption des idolâtres, qui jugeaient les chrétiens d’après eux-mêmes. Ou confondait aussi, avec les vrais fidèles, les différentes sectes de gnostiques qui, aux erreurs les plus absurdes, joignaient la plus affreuse corruption.

 

sensée. Ainsi s’accomplissait la prédiction du Sauveur : « Un temps viendra que celui qui vous fera mourir « croira faire une chose agréable à Dieu. » Pour faire avouer aux martyrs les infamies dont on nous chargeait, on leur fit endurer des tourments que l’enfer seul pouvait inspirer.

« La fureur du peuple, du président et des soldats, éclata surtout contre le diacre Sanctus, originaire de Vienne ; contre Maturus, encore néophyte, mais déjà courageux athlète de Jésus-Christ; contre Attale, originaire de Pergame, la colonne et le soutien de nos Eglises; enfin contre Blandina, jeune esclave, par qui Jésus-Christ a fait connaître comment il sait glorifier devant Dieu ce qui paraît vil et méprisable devant les hommes. Nous craignions tous pour cette jeune fille ; et sa maîtresse, qui était du nombre des martyrs, avait, peur que la faiblesse de son corps ne l’empêchât de professer sa foi. Nous fûmes bientôt rassurés, et elle lassa les bourreaux qui se relayèrent pour la tourmenter du matin au soir. Après lui avoir fait endurer tout ce que put inventer leur rage ingénieuse, ils s’avouèrent vaincus et dans l’impossibilité de trouver de nouvelles tortures ; ils ne comprenaient pas qu’elle pût encore respirer dans un corps en lambeaux, et lorsqu’un seul des tourments qu’elle avait soufferts était bien suffisant pour lui donner la mort. La sainte martyre reprenait des forces nouvelles en confessant sa foi ; cette seule parole : « Je suis chrétienne ; il ne se passe rien de criminel parmi nous, » adoucissait toutes ses douleurs et changeait tous ses tourments en délices.

« Le diacre Sanctus souffrit aussi, avec un courage supérieur aux forces humaines, tous les supplices que purent imaginer les bourreaux, dans l’espérance d’arracher de lui quelque parole déshonorante pour la religion ou son caractère. Il porta si loin la constance, qu’il ne voulut même pas dire son nom, son pays, sa condition. A toutes les demandes, il répondait par ces deux mots latins : « Christianus sam » (je suis chrétien); c’était là son nom, sa patrie, l’expression de

tout ce qu’il était ; jamais les persécuteurs ne purent avoir d’autre réponse. Celte fermeté irrita tellement le président et les bourreaux, qu’après avoir employé tous les autres supplices, ils mirent au feu des lames de cuivre et les appliquèrent aux endroits les plus sensibles de son corps. Le martyr vit rôtir sa chair sans changer seulement de posture, et il resta inébranlable dans la confession de sa foi ; c’est que Jésus-Christ versait dans son sein une rosée céleste qui le rafraîchissait et lui donnait des forces nouvelles. Son corps brûlé, déchiré, n’était plus qu une plaie, n’avait plus de forme humaine ; mais Jésus-Christ souffrait en lui, faisait ainsi éclater sa gloire, confondait l’ennemi, animait les fidèles en leur montrant, par cet exemple, qu’on ne craint rien quand on a la charité du Père, qu’on ne souffre rien quand on envisage la gloire du Fils.

Quelques jours après, lorsque l’inflammation de ses plaies les rendait si douloureuses qu’il ne pouvait souffrir le plus léger attouchement, les bourreaux l’appliquèrent à de nouvelles tortures. Ils pensaient qu’il succomberait enfin à la douleur, ou que, du moins, expirant dans les supplices, sa mort intimiderait les autres ; mais, par un miracle inattendu, son corps défiguré, disloqué, reprit sa première forme et parut entièrement guéri. Par la grâce de Jésus-Christ, la seconde torture fut un remède à la première

L’ennemi, confondu, s’attaqua à des personnes plus faciles à vaincre.

Biblis était du nombre de ceux qui avaient renoncé à la foi ; le démon, qui avait éprouvé la faiblesse de cette femme, la regardait déjà comme sa proie ; il ne douta pas que, mise à la torture, elle nous accuserait des crimes les plus honteux ; mais, au milieu des tourments, elle rentra en elle-même et parut sortir d’un profond assoupissement. Le sentiment de ses douleurs rappelant à son souvenir les peines éternelles, elle s’écria : « Comment ces gens mangeraient- ils leurs propres enfants, quand il leur est même

défendu de manger le sang des animaux1? » Elle rendit ensuite témoignage à la foi, et fut remise au nombre des martyrs. La constance de nos frères, forts du secours de Jésus-Christ, ayant vaincu tous les supplices, le démon eut recours contre eux à de nouveaux moyens. Il les fit jeter dans un cachot étroit et obscur ; on mit leurs pieds dans des entraves de bois qu’on étendit jusqu’au cinquième trou ; on leur fit endurer tout ce qu’on peut inventer pour tourmenter de pauvres prisonniers. Dieu permit que plusieurs en mourussent dans la prison ; mais une chose étonnante, c’est que ceux qui avaient été si cruellement tourmentés, qu’on n’eût jamais cru qu’ils eussent pu y survivre, ne moururent point dans cet affreux cachot où ils furent entassés. Privés de tout secours humain, ils étaient tellement fortifiés par le Seigneur, qu’ils animaient et fortifiaient les autres. Ceux, au contraire, qui avaient été récemment emprisonnés et dont le corps n’avait pas été endurci à la douleur, ne purent supporter les incommodités et l’infection du cachot, et moururent tous en peu de temps.

« Parmi ceux qui furent arrêtés, était le bienheureux Pothin, qui gouvernait l’Eglise de Lyon ; il était malade et âgé de plus de quatre-vingt-dix ans. Le désir du martyre lui inspirait, il est vrai, une ardeur nouvelle, mais il était si faible, qu’il pouvait à peiné se soutenir et respirer, et on fut obligé de le porter au tribunal. Mais si l’âge et la maladie avaient affaibli son corps, son âme courageuse et forte y demeurait encore pour le triomphe de Jésus-Christ. Pendant que les soldats le portaient, il était suivi des magistrats de la ville et de toute la populace qui criait contre lui, comme s’il eut été le Christ lui-même. Alors, ce vénérable vieillard rendit à la foi un glorieux témoignage. Le président lui ayant demandé quel était le Dieu des chrétiens, il lui répondit : « Vous le

 

1 Le Concile apostolique de Jérusalem (Ad. Apodol, c. 15, v. 20) avait fait la défense de manger du sang des animaux. Ce précepte est encore en vigueur dans l’Eglise orthodoxe.

 

connaîtrez, si vous en êtes digne. » Aussitôt, on l’accabla de coups, sans respect pour son grand âge. Ceux qui étaient près de lui le frappaient à coups de pieds et à coups de poings, les plus éloignés lui jetaient ce qu’ils trouvaient sous leur main ; tous se fussent crus coupables d’un grand crime, s’ils lui eussent épargné un outrage. Ils croyaient ainsi venger l’honneur de leurs dieux. Le saint évêque fut jeté à demi-mort dans une prison, où il expira trois jours après.

« La Providence éclata envers nous d’une manière particulière, et Jésus-Christ fît un miracle bien conforme à son infinie bonté.

Ceux qui avaient apostasié avaient été jetés en prison comme scélérats et homicides ; ils avaient donc bien plus à souffrir. L’attente du martyre, l’espérance des biens promis, l’amour de Jésus-Christ, les douceurs de l’Esprit-Saint, remplissaient de joie les fidèles ; mais les apostats, leur conscience était pour eux un fardeau si pénible qu’on les distinguait facilement lorsqu’ils paraissaient en public. Un mélange de grâce, de majesté, de bonheur, brillait sur le visage des fidèles ; ils étaient parés de leurs chaînes comme une épouse de ses diamants ; ils exhalaient une odeur si douce qu’on les eût crus oints de parfums précieux ; mais les autres, tristes, abattus, portant au visage la tache honteuse de leur faute, ils avaient à souffrir les insultes des idolâtres eux-mêmes qui les regardaient comme des lâches, des hommes sans cœur. Ayant perdu le nom admirable, glorieux et salutaire du Christ, ils étaient appelés homicides, comme s’ils l’eussent été réellement. Les fidèles en devinrent bien plus forts, et ils confessaient la foi dès qu’ils étaient arrêtés.

Il faut raconter maintenant les tourments divers par lesquels nos généreux martyrs ont terminé leur vie ; car ils ont présenté à Dieu une couronne composée de mille fleurs différentes, et n’ont reçu la couronne immortelle qu’après avoir été victorieux en bien des combats.

On condamna aux bêtes Maturus, Sanctus, Blan-

dina et Attale. Pour les y exposer, on donna exprès au peuple ce cruel et affreux spectacle.

« Maturus et Sanctus supportèrent les tourments de l’amphithéâtre avec un nouveau courage, comme de braves champions qui, après plusieurs victoires, vont combattre pour la dernière couronne ; ils furent frappés de verges, offerts aux morsures des bêtes sauvages, livrés à toutes les tortures que demandait un peuple féroce. On les fit asseoir sur une chaise de fer rougie au feu, et l’odeur de leur chair brûlée ne fit qu’exciter la cruauté des spectateurs. On espérait vaincre leur patience, mais on ne put jamais tirer de Sanctus d’autres paroles que celles qu’il avait prononcées dans ses premiers tourments. Ces généreux chrétiens remplacèrent pendant un jour plusieurs paires de gladiateurs. Comme ils respiraient encore après tant de souffrances, ils furent égorgés dans l’amphithéâtre.

Blandina fut exposée aux bêtes, suspendue à un poteau ; attachée ainsi comme à une croix, et priant avec une ferveur angélique, elle remplissait de courage et d’ardeur les autres martyrs qui voyaient en elle l’image de Celui qui avait été crucifié pour eux. Aucune bête n’osa la toucher, et on la réserva pour le spectacle d’un autre jour. Dieu le voulut ainsi, afin que cette jeune esclave, si faible en apparence, mais revêtue de Jésus-Christ, l’invincible athlète, triomphât en plusieurs combats et inspirât, par son exemple, une généreuse ardeur aux autres fidèles.

Comme Attale était très-connu et distingué par son mérite, le peuple demanda qu’on l’amenât aussi dans l’arène. Fort du témoignage de sa conscience, aguerri dans tous les exercices de la milice chrétienne, Attale était intrépide et avait toujours été, parmi nous, un fidèle témoin de la vérité. Pour l’exposer aux insultes du peuple, on lui fit d’abord faire le tour de l’amphithéâtre, un héraut portant devant lui un écriteau, sur lequel était en latin cette inscription : « C’est Attale chrétien. » Mais le président ayant appris qu’il était citoyen romain, le fit reconduire en prison avec les autres.

Il écrivit à l’empereur au sujet des martyrs, et, jusqu’à sa décision, il leur laissa quelque repos dont ils profitèrent pour faire éclater l’infinie bonté de Jésus-Christ. Ranimés par ces membres vivants, plusieurs membres morts du corps mystique du Seigneur reprirent une vie nouvelle ; les confesseurs de la foi obtinrent grâce pour ceux qui l’avaient reniée, et l’Eglise, cette mère-vierge des fidèles, les vit avec joie rentrer dans son sein. Grâce aux exemples et aux exhortations des saints, ces membres ressuscités, pleins de courage, le cœur pénétré des douceurs de Dieu qui ne veut point la mort du pécheur, mais l’invite au repentir, marchèrent sans hésiter au tribunal pour y être de nouveau interrogés sur leur foi.

« L’empereur, dans sa réponse, ordonna de mettre à mort ceux qui confesseraient la foi, et de· mettre en liberté ceux qui la renieraient.

« Le président fît donc amener de nouveau les prisonniers à son tribunal pour leur faire subir un second interrogatoire, et les donner en spectacle à une multitude immense qu’avaient attirée en cette ville des foires célèbres qui s’y tenaient alors. Il interrogea d’abord ceux qui étaient demeurés fermes dans la foi, condamna les citoyens romains à avoir la tête tranchée et les autres à être exposés aux bêtes ; mais, à la gloire de Jésus-Christ, ceux mêmes qui l’avaient d’abord renié le confessèrent, contre l’attente des infidèles ; interrogés séparément, comme devant être mis en liberté, ils se déclarèrent chrétiens avec courage. Il n’y eut d’apostats que ceux qui n’avaient point de foi, qui ne comprenaient pas la vie chrétienne et ce que c’est que la robe nuptiale ; qui n’avaient point la crainte du Seigneur dans le cœur, et avaient déshonoré par leurs mœurs la foi qu’ils professaient extérieurement. Les enfants de perdition restèrent seuls en dehors de l’Eglise ; tous les autres rentrèrent dans son sein. Pendant qu’on interrogeait les nouveaux confesseurs, un médecin phrygien nommé Alexandre, qui, depuis longtemps, demeurait dans les Gaules, se tenait près du tribunal. Son zèle pour prêcher la religion et son amour

pour Dieu l’avaient fait connaître de tous : c’était un véritable apôtre, et, pendant l’interrogatoire, il exhortait, par signes et gestes expressifs, ceux qui le subissaient, à confesser la foi. Le peuple s’en aperçut : irrité de voir les apostats se déclarer chrétiens avec fermeté,

Il s’en prit à Alexandre, et se mit à crier contre lui. Le président lui demanda qui il était : « Chrétien ! » répondit-il, et sur-le-champ il fut condamné aux bêtes. Le lendemain, il entra dans l’amphithéâtre avec Attale, que le juge condamna au même supplice, quoiqu’il fût, citoyen romain, pour faire plaisir à la populace. Ces deux martyrs, avant d’être égorgés, souffrirent bien des tourments. Alexandre ne laissa échapper aucune plainte, ne prononça pas même une parole, et il s’entretenait intérieurement avec Dieu. Attale, pendant qu’on le brûlait sur la chaise de fer, et que l’odeur de sa chair se répandait au loin, dit au peuple en langue latine : « C’est vous qui mangez maintenant de la chair humaine, mais nous, nous n’en mangeons point et ne commettons aucun crime. — Quel est le nom de Dieu ? lui criait-on. — Dieu, répondait-il, n’a pas un nom comme un homme. »

« On avait conduit tous les jours à l’amphithéâtre dandina et un enfant âgé de quinze ans nommé Ponticus, afin de les intimider par la vue des supplices qu’on faisait souffrir aux autres. On les pressa d’abord avec beaucoup d’instance de faire serment au nom des dieux ; mais ils le refusèrent avec mépris. Alors la foule entra en fureur, et sans pitié pour l’âge de Ponticus et le sexe de dandina, on les fit passer par tous les tourments, au milieu desquels on leur faisait de nouvelles instances pour les faire apostasier. Leur constance fut invincible. Ponticus, animé par sa sœur qui le fortifiait et l’exhortait a la vue même des infidèles, consomma son martyre et triompha de la faiblesse de l’âge et de la rigueur des supplices.

Blandina demeura la dernière, comme une mère qui, après avoir envoyé devant elle ses enfants victorieux qu’elle a animés an combat, s’empresse d’aller les rejoindre. Elle s’avança dans l’arène où elle devait

être la pâture dos bêles, avec plus de joie qu’à un festin nuptial. Après avoir souffert les verbes, les morsures des animaux sauvages, la chaise de fer, elle lui enveloppée d’un filet et exposée ainsi à un taureau furieux qui la jeta plusieurs fois en l’air. La sainte martyre, soutenue par l’espérance que lui donnait sa foi, s’entretenait avec. Jésus-Christ, et n’était point sensible aux tourments. On égorgea enfin cette innocente victime, et les idolâtres eux-mêmes avouèrent que jamais femme n’avait tant souffert et avec une si héroïque constance.

« La rage de nos ennemis ne fut point assouvie par le sang des martyrs. Furieux de se voir vaincus, le président et tout le peuple vomissaient contre nous les Ilots d’une haine excitée par le démon, cette bête sauvage et cruelle. Cet oracle de l’Ecriture s’accomplissait : « L’impie multipliera ses impiétés et le juste ses « vertus. » Ils déchargèrent leur fureur sur les cadavres des saints, jetèrent à la voirie, pour être mangés des chiens, ceux que l’infection du cachot avait l’ait mourir, et les firent garder nuit et jour pour nous empêcher de leur donner la sépulture. Ils ramassèrent les membres épars de ceux qui avaient combattu dans l’arène, et ces restes des bêtes et des flammes, ils les gardèrent aussi plusieurs jours avec les corps de ceux qui avaient eu la tête tranchée.

« Les uns frémissaient de rage et grinçaient des dents à la vue de ces saintes reliques, cherchant encore l’occasion de les outrager ; les autres s’en moquaient et faisaient l’éloge de leurs dieux, à la vengeance desquels ils attribuaient la mort des martyrs. Les plus modérés simulaient une compassion qu’ils n’avaient pas, et nous insultaient en disant : « Où est leur Dieu ? A quoi leur a servi son culte qu’ils ont préféré à la vie ? » Tels sont les divers sentiments que la haine des infidèles leur inspirait.

« Pour nous, notre douleur était grande de ne pouvoir ensevelir les corps des martyrs. Ce fut inutilement que nous cherchâmes à profiter des ténèbres de la nuit, à gagner les gardes à force d’argent, à les fléchir par nos prières : tout nous fut inutile ; ils croyaient avoir

assez gagné si nos frères n’étaient pas ensevelis ; leurs corps restèrent pendant six jours exposés à mille outrages ; nos ennemis les brûlèrent ensuite et les jetèrent dans le Rhône qui coule près de là, afin qu’il ne restât rien d’eux sur la terre. Ils voulaient vaincre la puissance de notre Dieu et empêcher les martyrs de ressusciter un jour. « C’est, disaient-ils, l’espérance de la résurrection qui leur a fait embrasser cette religion étrangère et nouvelle, mépriser les tourments, recevoir la mort avec joie ; voyons maintenant s’ils ressusciteront et si leur Dieu pourra les tirer de nos mains. »

On ne peut lire sans émotion cette belle et pieuse lettre, qui retrace avec une si touchante simplicité les combats de ces illustres martyrs. Son style vraiment biblique exhale un parfum d’antiquité chrétienne qui révèle des cœurs primitifs tout pénétrés de l’Evangile. Elle nous fait assister, pour ainsi dire, à un de ces drames sanglants dans lesquels l’Eglise eût cent lois été anéantie, si elle n’eût eu le bras de Dieu pour appui. On y voit avec bonheur, attestée de la manière la plus claire, cette foi des martyrs qui est aussi la nôtre : l’auguste Trinité, l’Incarnation, la Rédemption par la croix, l’influence intime de Dieu sur les cœurs qu’elle convertit, anime, élève au-dessus de la nature; le pouvoir miraculeux inhérent à l’Eglise ; l’immortelle destinée de l’homme, la résurrection des corps ; le respect pour les restes précieux qu’ont sanctifiés des âmes amies de Dieu : toutes ces vérités sont attestées par cet antique monument de l’Eglise primitive.

Nous devons regretter qu’avec cette lettre si touchante, Eusèbe ne nous ait pas transmis celles que les martyrs eux-mêmes écrivirent au milieu de leurs tourments. Ils en adressèrent une à leurs frères de Phrygie pour les prémunir contre les erreurs de Montanus, qui cherchait alors à répandre, sa pernicieuse doctrine, voilée sous les dehors trompeurs de la rigidité. Ils avaient une telle horreur pour cette hérésie hypocrite, qu’ils n’en pouvaient souffrir même l’apparence. Ainsi, ils n’approuvaient pas la conduite d’un saint confesseur

nommé Alcibiade qui, depuis longtemps, menait une vie si austère, qu’il ne mangeait que du pain et ne buvait que de l’eau. Lorsqu’il fut mis en prison avec eux, après avoir confessé la foi, il voulut observer la même abstinence ; mais Attale, dans la nuit qui suivit son premier combat, eut une vision dans laquelle le Seigneur lui fît connaître qu’il n’approuvait point Alcibiade qui, en refusant de faire usage des biens créés par Dieu, pouvait donner lieu de croire qu’il favorisait les erreurs de Montanus ; Alcibiade, dont la foi était aussi pure que la vie, modéra depuis ses austérités, afin de ne pas être un sujet de scandale pour ses frères.

Dans leur lettre à l’Eglise de Phrygie contre Montanus, les martyrs firent connaître que leur prudence était égale à la pureté de leur foi.

Ils écrivirent dans le même temps à Eleuthère, évêque de Rome.

Les saints martyrs, dit Eusèbe, remplissaient les fonctions de négociateurs de la paix. »

Nous avons prié, disaient-ils à Eleuthère, notre frère Irénée de vous porter cette lettre ; nous vous le recommandons comme un grand zélateur du Testament de Jésus-Christ, et s’il avait besoin auprès de vous d’un autre titre, nous vous le recommanderions aussi comme prêtre, car il a été élevé à cet honneur. »

Outre ces deux lettres, les martyrs en écrivirent plusieurs autres pour la consolation de ceux qui s’adressaient à eux. Ils ne voulaient pas qu’en leur écrivant ou en leur parlant, on leur donnât le titre de martyrs. « Ceux-là, disaient-ils, sont véritablement martyrs qui ont donné leur vie pour la foi ; nous ne sommes que d’humbles confesseurs. » Ils conjuraient les fidèles de prier pour eux ; ils priaient eux-mêmes pour leurs bourreaux et défiaient des peines canoniques ceux qui imploraient leur charité1.

 

1 L’Eglise, dans les premiers siècles, ratifiait les indulgences des martyrs ; Ceux qui avaient encouru des pénitences s’adressaient à eux, et souvent ils les déliaient de ces peines, non par un droit qui leur fût personnel, mais par la concession de l’Eglise. Ces indulgences primitives ne ressemblent guère à ce que l’on nomme ainsi dans l’Eglise romaine.

 

C’est ainsi que ces vrais chrétiens avaient employé le peu de temps dont ils avaient pu disposer au milieu de leurs affreux tourments.

Les premiers martyrs de Lyon moururent au nombre de quarante-huit.

D’autres, en grand nombre, furent immolés dans l’Eglise lugduno-viennoise et aux environs, ainsi que dans le reste de l’Eglise universelle.

Ceux qui ne veulent pas croire à l’influence surnaturelle de l’Esprit de Dieu au sein de l’Eglise, ont cherché à expliquer d’une manière naturelle le courage des martyrs chrétiens. Ils n’ont voulu voir là qu’un enthousiasme fanatique, et ils ont cherché dans l’histoire des faits qui pouvaient venir en aide à leur théorie. Nous admettons que l’orgueil, le fanatisme, la passion, puissent surexciter certaines natures exceptionnelles au point de leur faire affronter les tourments les plus cruels et la mort. Nous comprenons encore qu’un entraînement fanatique surexcite certaines masses et les entraîne en des aventures où la mort sera à peu près certaine. Mais nous ne comprenons pas que des hommes ayant à choisir entre les tourments les plus atroces, la mort la plus cruelle, et quelques formules extérieures au moyen desquelles ils peuvent sauver leur vie, choisissent froidement les tourments et la mort. Si l’on soutient qu’un homme exceptionnel en est capable, on ne peut en dire autant d’une foule immense composée de caractères si différents, d’hommes simples, de faibles femmes, d’enfants. Il est impossible de surprendre chez les martyrs l’ombre même du fanatisme, d’une surexcitation quelconque. Ils vont à la mort avec simplicité ; ils ne la considèrent que comme le chemin à une vie meilleure, et se montrent supérieurs à tous les raisonnements humains, comme à tous les instincts naturels. C’est pourquoi nous voyons là l’influence surnaturelle de l’Esprit divin. Dieu qui laisse à l’homme sa liberté, même lorsqu’il en abuse, permit que le paganisme se défendit par tous les moyens que la passion et la haine purent lui inspirer. Mais il devait en même temps

soutenir ses fidèles, qui eussent certainement succombés si la grâce ne les eût pas soutenus et ne les eût pas élevés au-dessus de la nature.

Le courage des martyrs démontre ainsi que l’Eglise chrétienne est dirigée, soutenue, fortifiée par l’Esprit de Dieu ; qu’elle est l’œuvre de Dieu lui-même ; que Dieu veille sur elle et saura bien la faire parvenir à ses destinées malgré les passions et les erreurs des hommes.