Années 30 – 31

— Première Pâques célébrée par Jésus depuis son baptême.

— Marchands chassés du temple une première fois.

— De nombreux disciples s’attachent à lui.

— Nicodème.

— Mission en Judée.

— Jean à OEnnon, près de Salim.

— Dernier témoignage de Jean et fin de sa mission.

— Son emprisonnement.

— Retour de Jésus en Galilée à travers la Samarie.

— La Samaritaine.

— Retraite au Désort et jeune de quarante jours.

— Jésus à Nazareth et à Kapernaüm.

— Pêche miraculeuse.

— Vocation des quatre premiers Apôtres : Pierre et André, Jacques et Jean.

— Miracles à Kapernaüm.

— Vocation de Lévi.

— Constitution du collège apostolique.

— Sermon des béatitudes.

— Voyage vers Jérusalem.

— Arrivée à Naïm.

— Résurrection d’un jeune homme.

— Message que Jésus reçoit de Jean prisonnier.

— Jésus à Béthanie.

— Simon le Pharisien et la femme pécheresse.

Lorsque Jésus entra dans le temple, il y trouva des marchands qui vendaient des bœufs, des brebis, des colombes ; ainsi que des changeurs assis à leurs comptoirs. Ayant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple avec les brebis et les bœufs ; il jeta à terre l’argent des changeurs et renversa leurs tables. A ceux qui vendaient des colombes, il dit : « Emportez tout cela d’ici, et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de commerce. »

Les disciples, témoins de ce fait, se rappelaient ce passage du Psaume : « Le zèle de ta maison m’a dévoré1. » Pleins de foi en Jésus, ils cherchaient dans les prophéties ce qui pouvait les éclairer sur ses actions. Ils furent témoins du même zèle trois ans plus tard, lorsque Jésus alla à Jérusalem pour la dernière Pâques.

Les Juifs qui ne connaissaient pas le caractère divin de Jésus étaient étonnés de ce qu’il venait de faire :

 

1 Jean, II; 14-23. — Ps. LXVIII; 10.

 

« Quel miracle fais-tu, lui dirent-ils, pour prouver que tu as le droit d’en agir ainsi ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours. Ces paroles renfermaient un témoignage en faveur de sa puissance divine et une prophétie ; car il faisait allusion à son corps, temple de la divinité, que les Juifs crucifieraient et qui ressusciterait le troisième jour.

Les Juifs ne comprirent pas ce sens prophétique et mystérieux ; aussi répondirent-ils : « On a mis quarante-six ans à bâtir ce temple, et toi, tu le rebâtirais « en trois jours1 ! » Ils considérèrent la réponse de Jésus comme un blasphème, puisqu’il ne pouvait la faire sans s’attribuer la puissance divine : ils s’en souvinrent lorsqu’ils voulurent le condamner à mort.

Les disciples, déjà certains de la divinité de Jésus, ne regardèrent point sa réponse comme blasphématoire, mais ils n’en découvrirent le sens prophétique qu’après sa résurrection.

Pendant son séjour à Jérusalem, Jésus fit un grand nombre de miracles, et beaucoup de gens crurent en lui. Parmi les nouveaux disciples, plusieurs n’étaient pas sincères ; mais, comme il connaissait les intimes pensées des hommes, il ne se fait pas à tous, et il n’avait besoin que du témoignage de sa vision divine pour connaître ceux auxquels il devait accorder sa confiance.

Parmi les nouveaux disciples2, il y en avait, un qui jouissait d’une haute réputation parmi les Israélites ; il se nommait Nicodème, et était pharisien. Il vint à Jésus pendant la nuit et lui dit : « Rabbi, nous savons que tu es un Maître envoyé de Dieu, car personne ne peut faire des miracles comme toi, à moins que Dieu ne soit avec lui. » Jésus lui répondit : « En vérité, en

 

1 Selon Josèphe (Antiq. Jui., XV, 14), Hérode commença la reconstruction du temple la dix-huitième année de son règne. Or, Hérode régna trente-sept ans et mourut environ un an après la naissance de Jésus-Christ. Il régna donc dix-neuf ans depuis qu’il eut commencé la reconstruction du temple. Jésus- Christ avait trente ans lorsqu’il chassa, pour la première fois, les marchands du temple. Il y avait donc quarante-neuf ans que la reconstruction avait commencé, et elle était terminée depuis trois ans lorsque les Juifs disaient à Jésus qu’on avait mis quarante-six ans à faire les travaux.

2 Joann., III; 1-21.

 

vérité, je te le dis, si on ne renaît de nouveau, on ne peut voir le royaume de Dieu. »

Cette réponse donne à penser que Nicodème n’avait pas une idée juste de ce royaume, c’est-à-dire de la Nouvelle Alliance, et qu’il ne regardait Jésus que comme un prophète appelé à relever la race d’Abraham. Jésus voulut lui faire comprendre que l’élection exclusive de la race d’Abraham allait cesser, et qu’une alliance serait contractée avec tous les hommes régénérés, quelle que fût leur origine.

Nicodème ne pouvait atteindre à une aussi haute doctrine : « Comment, dit-il, un homme peut-il naître quand il est vieux ? Est-ce qu’il peut rentrer dans le sein de sa mère et renaître ? » Jésus lui répondit : « En vérité, en vérité, je te le dis : il n’y a que celui qui renaîtra par le moyen de l’eau et de l’Esprit qui peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit. Ne t’étonne donc pas de ce que je t’ai dit il faut naître de nouveau. Le vent souffle où il veut ; tu entends le souffle, mais tu ne sais d’où il vient ni où il va ; il en est ainsi de Celui qui est né de l’Esprit. »

Telle est le premier point de doctrine que Jésus ait expliqué. L’Alliance Nouvelle que Dieu contractait avec l’humanité était basée, non sur une origine charnelle, mais sur une régénération spirituelle, s’opérant par l’eau, c’est-à-dire par le baptême.

Nicodème ne pouvait encore comprendre cette doctrine : « Comment, dit-il, ces choses peuvent-elles se faire ? » Jésus lui répondit : « Tu es maître en Israël, et tu les ignores ? En vérité, en vérité, je vous le dis, j’exprime ce que je sais, j’atteste ce que j’ai vu, et vous ne recevez pas mon témoignage. Si, lorsque je vous parle de choses terrestres, vous ne croyez pas, comment me croirez-vous si je vous révèle les choses du ciel ; car personne n’est monté au ciel, sinon CELUI qui en est descendu, le Fils de l’homme, qui est du ciel ; mais, pour que tout croyant ne périsse pas et ait la vie éternelle, il faut que le Fils de l’homme soit élevé, comme le serpent élevé par Moïse dans le désert. Car

Dieu a aimé le monde jusqu’à lui donner son Fils unique afin que tous ceux qui croiront en lui ne périssent pas, mais qu’ils possèdent la vie éternelle ; Dieu n’a point envoyé son Fils dans le monde pour le juger, mais pour que le monde soit sauvé par lui. Celui qui croit en lui n’est pas jugé ; mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, puisqu’il refuse de croire au nom du Fils unique de Dieu. Ce jugement est basé sur ce que la lumière est venue dans le monde, et que des hommes ont préféré les ténèbres à la lumière. Il en a été ainsi parce que leurs œuvres étaient mauvaises. En effet, celui qui fait le mal hait la lumière, et il n’agit pas au grand jour de peur de s’attirer le blâme. Celui, au contraire, qui agit avec sincérité, agit à la lumière, et ne craint pas que ses œuvres ne soient connues parce qu’elles sont faites en Dieu. »

Jésus expliqua à Nicodème qu’il ne pouvait comprendre la mission de l’Homme-Dieu jusqu’à ce que, par son sacrifice, il lui eût mérité la grâce de la foi ; et que s’il ne voyait pas la lumière et ne comprenait pas la vérité de sa mission divine, c’est que son cœur n’était pas pur. La pratique de la vertu conduit à la vérité ; le Sauveur, par son sacrifice, transforme la conviction en cette foi divine qui est le principe du salut, et qui n’est donnée qu’à ceux qui, par la régénération baptismale, font partie du royaume de Dieu ou de la Nouvelle Alliance. L’eau baptismale n’a pas, par elle-même, la vertu de sanctifier, mais elle est le signe de la communication de l’Esprit qui régénère l’homme, le purifie, le fait naître à une vie nouvelle ; c’est pourquoi Jésus dit qu’il faut renaître de l’eau et de l’Esprit.

Jésus, après les fêtes de Pâques, parcourut la Judée avec ses disciples1. Ceux-ci, par son ordre, baptisaient ceux qui venaient entendre ses instructions. Il ne baptisait pas lui-même2 ; mais, comme ses disci-

 

1 Joann., III; 22-36. En revenant de Judée, et passant par la Samarie, il dit qu’il n’y avait plus que quatre mois jusqu’à la moisson, c’est-à-dire jusqu’à Pâques, époque où la première gerbe était offerte à Dieu. Il resta donc huit mois en Judée. (V. Jean.. IV; 35.)

2 Ibid., IV; 2. Le baptême que donnaient alors les Apôtres n’était qu’un rite

 

ples baptisaient, le bruit s’était répandu qu’il baptisait aussi. Jean-le-Baptiste se trouvait alors à OEnnon, près de Salim. Il y avait beaucoup d’eau en cet endroit et on y accourait pour recevoir son baptême.

Ses disciples avaient alors avec les Juifs une discussion touchant la purification. Sans doute que les disciples de Jean regardaient le baptême de leur maître comme le seul qui pût rendre pur. Ayant entendu dire que Jésus baptisait, ils vinrent à Jean et lui dirent : « Rabbi, celui qui était avec toi au-delà du Jourdain et auquel tu as rendu témoignage : voici qu’il baptise et que tous viennent à lui. » Jean leur répondit : « Cet homme ne peut rien recevoir qui ne soit un don du ciel. Vous reconnaissez que je vous ai dit : Je ne suis pas le Christ, mais j’ai été envoyé pour l’annoncer. Celui qui possède l’épouse est l’époux ; or l’ami de l’époux qui se tient tout près et qui l’écoute se réjouit d’entendre la voix de l’époux. Ma joie est donc à son comble. Il faut que celui-ci croisse et que je diminue. Celui qui est d’En Haut est au-dessus de tous. Celui qui est de la terre est de terre et parle de la terre. Celui qui est du ciel est supérieur à tous. Il atteste ce qu’il a vu et entendu, et personne ne comprend son témoignage. Celui qui y croit reconnaît que Dieu est véridique ; car CELUI que Dieu a envoyé parle les paroles de Dieu ; et Dieu ne lui a point mesuré l’esprit. Le Père aime son Fils et lui a tout remis entre les mains. Celui qui croit dans le Fils a la vie éternelle ; mais celui qui refuse de croire au fils ne verra pas la vie ; la colère de Dieu demeure sur lui. »

C’est par ce sublime témoignage rendu à la divinité de Jésus que Jean-le-Baptiste termina sa mission. Bientôt après il fut emprisonné par Hérode.

Cependant, Jésus ne voulait point autoriser les pharisiens qui, pour humilier Jean, répandaient le bruit qu’il avait plus de disciples que lui et qu’il en baptisait figuratif du vrai baptême. Ce dernier ne fut administré qu’après le sacrifice du Rédempteur, dont il est l’image, et qui lui donne son efficacité.

davantage1, C’est pourquoi il quitta la Judée et se dirigea vers la Galilée.

Pour s’y rendre, il traversa la Samarie2. Il passa par une ville de cette province appelée Sichar, située auprès du champ que Jacob avait donné à son fils Joseph. Il y avait là le puits de Jacob. Jésus, fatigué de la route, s’assit sur le bord du puits. Il était environ la sixième heure. Une Samaritaine vint puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donnes-moi à boire. » Ses disciples étaient allés à la ville acheter de quoi manger. La Samaritaine lui répondit: « Comment, toi qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis du pays de Samarie ? » En effet, les Juifs étaient ennemis des Samaritains3, Jésus lui dit : « Femme, si tu connaissais ce que Dieu t’accorde en ce moment, et quel est celui qui te dit : Donne-moi à boire, tu lui en aurais demandé toi-même, et il t’aurait donné de l’eau vive. — Maître, reprit la femme ; tu n’as pas avec quoi puiser, et le puits est profond ; comment donc as-tu de l’eau vive ? Es-tu plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits et y a puisé de l’eau pour lui et pour ses troupeaux ? » Jésus lui répondit : « Celui qui boit de cette eau aura encore soif ; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif, et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissante à jamais. » La femme lui dit : « Maître, donne-moi cette eau, afin que je n’aie jamais soif et que je ne vienne plus en puiser ici. » Jésus lui dit : « Va chercher ton mari et amène-le ici. » La femme répondit : « Je n’ai pas de mari. — C’est vrai, reprit Jésus, tu n’en as pas. Tu en as eu cinq, mais l’homme que tu as maintenant n’est pas ton mari; tu as donc dit la vérité. — Maître, dit la femme ; je vois que tu es un prophète. Dis-moi alors qui a raison, de nos pères qui nous ont dit d’adorer Dieu sur cette montagne qui est près d’ici, ou des Juifs qui prétendent que c’est à Jérusalem qu’il faut

 

1 Joann., IV; 1-3.

2 Joann., 4-42.

3 Les Samaritains étaient des Juifs de l’ancien royaume d’Israël mélangés de païens transportés des rives de l’Euphrate par les anciens rois d’Assyrie.

 

l’adorer. — Femme, reprit Jésus, crois-moi ; l’heure vient où vous n’adorerez le Père ni sur cette montagne ni à Jérusalem. Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous autres, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut sortira des Juifs. Mais l’heure vient, et elle est venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car ce sont là les adorateurs que demande le Père. Dieu est Esprit et ceux qui l’adorent le doivent adorer en esprit et en vérité. » La femme lui dit : « Je sais que le Messie1 doit venir ; lorsqu’il sera venu, il nous apprendra toutes choses. » Jésus lui répondit : « Je le suis, moi, qui te parle2. »

Au même instant, ses disciples arrivèrent ; ils étaient étonnés de ce qu’il parlait à une femme ; aucun cependant ne lui dit : « Que lui demandes-tu ? » ou : « Pourquoi parles-tu avec elle ? » Ils en étaient sans doute d’autant plus étonnés que cette femme était une Samaritaine.

La femme, à l’arrivée des disciples, laissa sa cruche, courut à la ville et dit à ceux qu’elle rencontra : « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ; ne serait-ce pas le Christ ? » Ils sortirent de la ville et vinrent vers lui. Pendant ce temps-là, ses disciples le pressaient de prendre quelque nourriture ; mais il leur dit : « J’ai à prendre une nourriture que vous ne connaissez pas. » Les disciples disaient entre eux : « Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? — Ma nourriture, leur dit Jésus, est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé, afin d’accomplir son œuvre. Ne dites-vous pas qu’il faut encore quatre mois jusqu’à ce que la moisson arrive ? Et moi, je vous le dis : Levez les yeux et voyez les champs qui déjà blan-

 

1 Ici l’Evangéliste met une parenthèse pour expliquer que Messie est la même chose que Christ.

2 Des critiques ont prétendu que Jésus ne s’était pas donné pour le Messie au début de sa mission. Il leur donne lui-même un démenti par les paroles si positives qu’il a adressées à la Samaritaine. On ne peut lire une seule ligne des Evangiles, depuis le commencement, sans trouver la preuve que le système de ces critiques leur est diamétralement opposé. Il serait plus honnête de rejeter l’Evangile que de l’admettre en apparence pour en nier toutes les affirmations.

 

chissent pour la moisson. Dans ce travail, celui qui moissonne reçoit pour récompense une récolte pour la vie éternelle ; mais il est juste que celui qui a semé se réjouisse aussi bien que celui qui moissonne. Toutefois, on peut lui appliquer aussi le proverbe : L’un sème et l’autre moissonne. En effet, je vous ai envoyé moissonner dans un champ que vous n’avez pas labouré. D’autres ont travaillé, et vous, vous entrez dans leurs travaux. »

Depuis longtemps les prophètes cultivaient le peuple Israélite et le préparaient à la venue du Messie ; les apôtres devaient moissonner et recueillir le bon grain des élus pour la vie éternelle. Mais Jésus les avertit que ceux qui avaient semé seraient récompensés aussi bien que ceux qui étaient appelés à récolter. Dans le royaume de Dieu, tout travail mérite récompense ; ce n’est pas le succès qui est récompensé, mais seulement l’acte produit par la foi. Le succès, en effet, est entre les mains de Dieu, et le travail est l’unique lot qui soit échu aux ouvriers que Dieu veut employer dans son œuvre. Seule, la grâce de Dieu peut atteindre les âmes, les pénétrer, les amener au bien. Cette grâce est l’eau vive qui les désaltère ; Dieu seul en est la source, et il la donne à qui il veut et quand il le veut.

Dès le début de sa mission, Jésus voulut visiter les Samaritains, afin de prouver aux Juifs que leurs ennemis étaient appelés aussi bien qu’eux à la Nouvelle Alliance, et que l’Évangile n’avait pas le caractère exclusif du culte de Jérusalem. Ce n’était plus ni dans cette ville, ni sur la montagne sacrée de la Samarie que Dieu voulait être exclusivement adoré ; il appelait à son alliance, sans distinction de race, tous les adorateurs sincères, et il répudiait les rites purement extérieurs dans lesquels les Juifs mettaient toute leur espérance. Les pécheurs eux-mêmes n’étaient pas exclus ; l’eau vive de la grâce pouvait purifier la Samaritaine, malgré les désordres de sa vie.

Cette doctrine, douce, spirituelle et pure, devait paraître bien extraordinaire en présence du culte exclusif du Juif, et d’un polythéisme, si sensuel pour les

uns, si sauvage pour la plus grande partie de l’humanité. Elle toucha le cœur des habitants de Sichar, qui accoururent voir Celui qui avait lu dans le cœur de la Samaritaine, et le prièrent de s’arrêter dans leur ville. Jésus y resta deux jours pendant lesquels un grand nombre furent convaincus de sa mission divine et crurent en lui. Ils disaient alors à la Samaritaine : « Ce n’est plus maintenant à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons en lui, car nous l’avons entendu et nous savons qu’il est le Sauveur du monde. »

Après un séjour de deux jours à Sichar, Jésus partit pour la Galilée1. Mais tout à coup il disparut et il fut enlevé par l’Esprit jusqu’au Désert2. Il y demeura quarante jours et y fut tenté par le diable.

Le peuple hébreu qui, dans sa vie de peuple, a été un symbole du Messie, avait passé quarante ans dans le Désert de Judée, après être sorti de la servitude et avant de se constituer comme peuple. Jésus, avant de donner au royaume de Dieu sa constitution, devait passer quarante jours dans ce même Désert, et y être tenté, comme l’avait été le peuple hébreu. Il ne mangea point pendant ces quarante jours, et, lorsqu’ils furent écoulés, il eut faim. Alors le diable lui dit :« Si tu es le Fils de Dieu, dis à cette pierre qu’elle devienne un pain.» Jésus lui répondit : « Il est écrit que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu. » Le diable l’enleva et lui fit voir, comme du haut d’une montagne très-élevée, tous les royaumes du monde, et lui dit : « Je te donnerai pouvoir sur tous ces royaumes et leur gloire, car tout cela m’a été livré et je le donne à qui je veux. Si tu te prosternes devant moi, tout sera à toi. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne serviras que lui seul. » Le diable le transporta à Jéru-

 

1 Joann., IV; 43. Saint Jean dit que c’est en ce voyage qu’il prononça la parole : « Qu’un prophète n’est pas honoré dans son pays, » L’événement qu’il indique est raconté par saint Luc, IV; 14-30, et fait suite à ce que nous avons déjà emprunté à son Evangile. On voit que saint Jean avait voulu le compléter par ce qui précède dans notre récit, et qu’il renvoie indirectement à saint Luc pour le fait de Nazareth. Saint Luc l’a fait précéder de la retraite au Désert.

2 Luc, IV; 1-13; — Math., IV; 1-11; — Marc, I; 12-13.

salem, le plaça sur le sommet du Temple, et lui dit: Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit qu’il a ordonné à ses anges de veiller à ta conservation et de te porter sur leurs mains, de peur que ton pied ne se heurte à quelque pierre. » Jésus lui répondit : « Il a été dit aussi : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. » Le diable alors le laissa, du moins pour quelque temps.

Lorsqu’il se fut retiré1, les anges de Dieu s’approchèrent de Jésus et le servirent. Pendant les quarante jours qu’il resta au Désert, il n’eut de rapport qu’avec les êtres spirituels, et n’eut d’autres compagnons que les animaux sauvages2. La vie de l’homme étant une tentation continuelle, Jésus voulut apprendre, par son exemple, comment on doit vaincre la tentation.

En sortant de sa retraite, il fut ramené par la puissance de l’Esprit en Galilée. Le bruit des miracles qu’il avait faits en Judée l’y avait précédé3, et on parlait beaucoup de lui dans tout le pays. Il entrait dans les synagogues et tous parlaient de son enseignement avec admiration. Il alla à Nazareth, où il avait été élevé. Il entra, selon sa coutume, dans la synagogue le jour du sabbat, et se leva pour lire. On lui donna le livre du prophète Isaïe. Dès qu’il eut déroulé le livre, il trouva l’endroit où il est écrit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi : c’est pourquoi il m’a consacré par son onction ; m’a envoyé évangéliser ceux qui sont humbles; guérir ceux qui ont le cœur brisé ; annoncer la liberté aux captifs et la vue aux aveugles ; délivrer ceux qui sont dans les chaînes ; annoncer l’année salutaire du Seigneur4. » Ayant fermé le livre, il le rendit au ministre et s’assit. Tous ceux qui étaient dans la synagogue fixaient les yeux sur lui. Il commença ainsi son discours : « Les pa-

 

1 Math.,, IV; 11.

2 Marc, I; 13. Le Désert était celui où le peuple hébreu avait séjourné pendant quarante ans, et qui se trouve au midi de la Judée. On l’appelait le Grand Désert, ou simplement le Désert. Il est bien évident que, dans ce Désert, ni ailleurs, il n’y avait de montagne d’où l’on pût voir le monde entier. Il ne s’agit donc ici que d’une montagne imaginaire dont Satan essaya de donner l’illusion à Jésus.

3 Luc, IV; 14-32.

4 Isaï, LXI; 1-2.

 

rôles de l’Ecriture que vous venez d’entendre sont accomplies aujourd’hui. » Les paroles de grâce qui sortirent de sa bouche excitèrent l’admiration de tous; ils en convenaient hautement, mais ils ajoutaient pour le rabaisser : « N’est-ce pas le fils de Joseph ?» Il leur paraissait extraordinaire que le fils d’un homme de si petite condition pût s’énoncer avec tant de sagesse ; ne pouvant se refuser à l’évidence, ils remarquèrent qu’il n’avait pas fait en leur présence ces actions merveilleuses qui avaient retenti dans tout le pays. Jésus, qui connaissait leurs mauvaises dispositions, leur dit : « Vous me citerez ce proverbe : Médecin, guéris-toi toi-même ; fais voir qui tu es en opérant ici, dans ta patrie, les grandes choses que, dit-on, tu as opérées à Kapernaüm. » Et il ajouta : « En vérité, je vous le dis : Personne n’est considéré comme prophète dans sa patrie. Je vous le dis en vérité : il y avait beaucoup de veuves en Israël du temps d’Elie, lorsque le ciel fut fermé pendant trois ans et six mois, et qu’une grande famine régna sur toute la terre ; et Elle ne fut envoyé à aucune d’elles, mais à une femme veuve de Sarepta, au pays de Sidon. Sous le prophète Elisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; aucun d’eux ne fut guéri, et un seul le fut : Naaman, qui était Syrien. »

En entendant ces paroles, où Jésus leur disait si ouvertement qu’ils étaient moins dignes des grâces de Dieu que Kapernaüm, tous ceux qui étaient dans la synagogue furent remplis de colère ; ils se jetèrent sur lui, le chassèrent de la ville et le conduisirent vers la cime d’un roc situé près de la ville, afin de le précipiter en bas ; mais lui, passant au milieu d’eux, s’en alla.

Ils demandaient des prodiges ; Jésus les aveugla pour se soustraire à leur fureur.

Il se rendit à Cana1, où il avait changé l’eau en vin ; il y fut rejoint par un prince dont le fils était malade à Kapernaüm. Celui-ci ayant appris que Jésus était arrivé de Judée en Galilée, l’alla trouver et le pria de venir chez lui pour guérir son fils, qui était

Saint Jean, après avoir mentionné la visite à Nazareth racontée par saint Luc, ajoute au récit de ce dernier la visite faite à Cana. Joan., IV ; 44 ; ibid., 46.

près de mourir. Jésus lui dit : « Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croyez pas. » Le prince lui dit : « Maître, viens avant que mon fils ne meure. » Jésus lui répondit : « Va, ton fils vit. » Cet homme crut à la parole de Jésus et s’en alla. Lorsqu’il était sur la route, il rencontra ses serviteurs qui accouraient au-devant de lui et qui lui dirent que son fils était plein de vie. Il leur demanda à quel moment il s’était trouvé mieux Ils lui répondirent : « Hier, à la septième heure, la fièvre le quitta. » Le père reconnut que c’était l’heure où Jésus lui avait dit : « Ton fils vit. » Et il crut avec toute sa famille.

C’était là le second miracle que faisait Jésus en Galilée depuis son retour de Judée1. Mais, pendant le séjour qu’il avait fait à Kapernaüm, avant son voyage en Judée, il en avait fait d’autres qui avaient excité la jalousie des habitants de Nazareth.

Jésus quitta Cana pour se rendre à Kapernaüm, où il prêchait les jours de sabbat2. Sa doctrine remplissait d’étonnement ceux qui l’entendaient ; on remarquait surtout qu’il s’exprimait comme ayant autorité.

Il se rencontra dans la synagogue un homme possédé de l’Esprit immonde et qui se mit à pousser de grands cris en disant : « Laisse-nous, Jésus de Nazareth ; qu’est-ce que cela peut te faire à toi et à nous? Es-tu venu pour nous détruire? Je sais qui tu es : le SAINT de Dieu. »

Jésus l’interpella et lui dit : « Tais-toi et sors de cet homme. » Il ne voulait pas que l’Esprit de mensonge attestât sa divinité. La divinité du Christ ne devait être prêchée que par lui avant l’effusion du Saint-Esprit. Lui seul, en effet, connaissait l’essence divine et pouvait en rendre témoignage. C’est pourquoi il enseigne sa double nature divine et humaine, et il défend, même à ses Apôtres, de l’enseigner3. Le démon ayant jeté le

 

1 On doit observer ici que saint Jean ne dit pas qu’il n’en avait pas fait d’autres en Galilée avant son voyage en Judée, où il en fit beaucoup selon le même Evangéliste. IV; 45.

2 Luc, IV; 31-44.

3 Des critiques n’ont pas compris la raison de cette conduite de Jésus par rapport à l’enseignement de sa divinité ; ce qui les a conduits à des systèmes

 

possédé au milieu de l’assemblée, sortit sans lui causer aucun mal. Tous ceux qui furent témoins du miracle, étaient épouvantés et se disaient les uns aux autres : « Que signifie cela? il commande avec autorité et puissance aux Esprits immondes et ceux-ci lui obéissent ! » Il n’y avait, pas de localité, dans le pays, où l’on ne s’entretînt de ses prodiges.

En sortant de la synagogue, Jésus entra dans la maison de Simon. La belle-mère de ce disciple était alors tourmentée d’une fièvre violente. On le pria en sa faveur. Jésus s’approchant d’elle, ordonna à la fièvre de la quitter. Se levant aussitôt, cette femme le servit lui et ses disciples.

Au coucher du soleil, tous ceux qui avaient des malades les lui amenèrent. Il les guérit tous en leur imposant les mains. Les démons sortaient d’un grand nombre et s’écriaient : « Tu es le Fils de Dieu. » Mais Jésus, rejetant leur témoignage, leur défendait de dire qu’ils le connaissaient pour le Christ.

Dès qu’il fit jour, il se retira dans un lieu solitaire. La foule se mit à sa recherche, le trouva et ne voulait pas le laisser partir. Mais il dit : « Il faut aussi que j’aille annoncer le royaume de Dieu aux autres villes ; car telle est ma mission. »

Et il prêchait dans les synagogues de la Galilée.

Ce fut alors qu’il commença à choisir les Apôtres qu’il destinait à porter l’Evangile à tous les peuples de l’univers et à être les colonnes de son Eglise. Lorsque la foule se précipitait à sa rencontre pour entendre la parole de Dieu, il se tenait auprès du lac de Genesareth1 ; il vit deux barques sur le bord du lac : les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets. Montant sur une de ces barques qui appartenait à Simon, il le pria de s’éloigner un peu de la terre, et s’asseyant il enseignait de là la foule qui était sur le rivage. Lorsqu’il eut cessé de parler, il dit à Simon : « Navigue en pleine souvent dénués de sens, sur le prétendu développement du plan de Jésus et les prétendus progrès de ses idées messianiques One étude plus approfondie de l’Evangile les eût garantis de ces pauvres systèmes.

 

1 Luc, V; 1 et seq.

 

eau et jetez vos filets pour la pêche. — Maître, répondit Simon, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; cependant, puisque tu le dis, je vais jeter le filet. « Lorsque lui et ses compagnons l’eurent fait, ils prirent une si grande quantité de poissons que leur filet était prêt de se rompre. Ils firent signe à leurs associés de l’autre barque de venir les aider, ils vinrent et remplirent tellement les deux barques qu’elles étaient sur le point d’être submergées. A cette vue, Simon-Pierre, saisi d’une crainte respectueuse, se jeta aux genoux de Jésus, en disant : « Maître, éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur. » Ceux qui étaient avec lui partageaient les mêmes sentiments, en particulier Jacques et Jean, fils de Zébédée qui étaient associés de Pierre. Jésus dit à Simon : « Ne crains pas : à l’avenir tu seras pêcheur d’hommes. » Simon et ses associés ayant ramené leurs barques au rivage, abandonnèrent tout et suivirent Jésus.

Lorsqu’il passait par une des villes de la Galilée, un lépreux se jeta devant lui, la face contre terre, en lui disant : « Maître, si tu le veux, tu peux me guérir. » Jésus étendant la main, lui dit : « Je le veux, sois guéri. » D’après la loi1 le lépreux guéri devait se montrer aux prêtres, et présenter une offrande. Jésus voulait que la loi fût observée jusqu’au jour où, par son sacrifice, il aurait promulgué la Nouvelle Alliance. Il défendit à celui qu’il avait guéri de répandre le bruit du miracle dont il avait été l’objet, et il lui ordonna d’aller présenter son offrande comme si sa guérison eût été naturelle. Son but était de prouver à ses ennemis qu’il ne voulait pas condamner la loi, mais la compléter.

Tout le monde parlait de ses miracles et de ses instructions ; l’on accourait de toutes parts, les uns pour l’entendre, les autres pour lui demander la guérison de leurs infirmités. Lui ne recherchait pas le bruit, et il aimait à se retirer dans les déserts pour y prier.

 

1 Levit., XIV; 4.

 

Un jour qu’il enseignait, entouré de docteurs qui étaient venus de toutes les villes de Galilée, de Judée et de Jérusalem, la vertu du Seigneur se manifesta d’une manière particulière pour la guérison des maladies. Des hommes lui avaient apporté un paralytique couché dans un lit. Comme ils ne pouvaient l’entrer par la porte de la maison où il se trouvait à cause de la foule, ils montèrent sur le toit1, le descendirent au milieu de la salle et le placèrent devant lui. Jésus, voyant leur foi, dit : « Homme, tes péchés te sont remis. » Il savait que le péché était la cause de la maladie de cet infirme. Les scribes et les pharisiens, entendant ces paroles, murmuraient en eux-mêmes : « Quel est donc cet homme qui blasphème ainsi ? qui peut remettre les péchés, si ce n’est Dieu seul ? » Jésus connaissait leurs pensées ; au lieu de leur dire qu’il n’était pas Dieu et qu’il agissait seulement en vertu de la puissance qui lui aurait été déléguée, il affirma sa divinité en disant : « Que pensez-vous dans vos cœurs ? est-il plus facile de dire : tes péchés te sont remis, ou de dire : lève-toi et marche ? » Afin donc que vous sachiez que le fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés : « Lève-toi, dit-il en s’adressant au paralytique, prends ton lit et va dans ta maison. » Aussitôt, en présence de tous ceux qui étaient là, le paralytique se leva, souleva le lit sur lequel il était couché, et s’en alla dans sa maison en glorifiant Dieu. Tous furent remplis de stupeur et glorifiaient Dieu. Sous l’impression de la crainte religieuse qu’ils ressentaient, ils disaient : « Nous avons vu aujourd’hui des choses admirables ! »

Ces miracles étaient évidents ; on comprenait que Dieu seul pouvait en être l’auteur, et que le Fils de l’homme qui remettait les péchés, commandait en maître aux maladies et agissait en son propre nom, était le Fils de Dieu.

En sortant de la maison où le paralytique avait été

 

1 En Palestine, beaucoup de maisons étaient couvertes en plate-forme et d’une manière fort légère ; elles n’avaient pas de plancher sous la couverture.

 

guéri, Jésus passa devant le bureau où était assis un péager, nommé Lévi, il lui dit : « Suis-moi. » Et Lévi, abandonnant tout, le suivit. Il donna ensuite en son honneur, un grand festin dans sa maison, et il y invita un grand nombre de péagers et d’autres personnes. Les pharisiens et les scribes en murmurèrent et dirent à ses disciples : « Pourquoi mangez-vous avec des péagers et des pécheurs ? » Jésus leur répondit : « Ceux qui se portent bien n’ont pas besoin de médecin : ceux- là seulement en ont besoin qui sont malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence. » Les scribes et les pharisiens répliquèrent : « Pourquoi les disciples de Jean jeûnent-ils et prient-ils souvent comme ceux des pharisiens, tandis que les tiens mangent et boivent ? » Il leur répondit : « Est-ce que vous pouvez obliger au jeûne les enfants de l’époux, pendant que l’époux est avec eux ? Des jours viendront où l’époux leur sera ravi ; alors ils jeûneront. » Afin d’expliquer plus clairement sa pensée, il leur fit ces comparaisons : « Personne ne coud une pièce neuve à un vieux vêtement ; autrement l’étoffe neuve déchire l’ancienne et ne peut s’accommoder au vieux vêtement. Personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement le vin nouveau ferait éclater les outres, qui seraient perdues avec le vin. On met au contraire le vin nouveau dans des outres neuves ; et le vin et les outres sont ainsi conservés. Personne après avoir bu du vin vieux, n’en demande tout de suite du nouveau, car il dit : le vieux est meilleur. »

Les disciples avant d’avoir reçu l’Esprit-Saint, n’auraient pas été capables de comprendre la sublimité de la doctrine évangélique. Le divin Maître devait donc ménager, pour un temps, leur ignorance, et attendre que l’Esprit de Dieu les eût régénérés et les eût rendus dignes des communications divines.

Au sabbat appelé second premier1, Jésus passait

 

1 Luc, VI ; 1 et seq. On varie sur le sens qu’il faut donner à ces expressions de sabbat second, premier. Comme la fête de Pâques était proche alors, nous

 

dans un champ où le blé était mûr1. Ses disciples cueillirent des épis et en mangèrent le grain, après les avoir froissés dans leurs mains. Quelques pharisiens qui se trouvaient là, leur dirent : « Pourquoi faites-vous ce qui n’est pas permis les jours de sabbat ? » Jésus leur répondit : « Vous n’avez donc pas lu ce que fit David lorsque lui et ses compagnons eurent faim ? comment il entra dans la maison de Dieu, prit les pains de Proposition, en mangea et en donna à ceux qui étaient avec lui j cependant les prêtres seuls ont le droit d’en manger2. » Si David avait le droit d’en agir ainsi, lui serviteur de la loi, lé Fils de l’homme, maître de la loi et du sabbat, ne le pouvait-il pas? C’est ce qu’ajouta Jésus-Christ, en affirmant ainsi de nouveau sa divinité unie en lui à l’humanité.

Un autre samedi qu’il était entré dans la synagogue et qu’il y enseignait, il s’y trouva un homme qui avait la main paralysée. Les scribes et les pharisiens l’observaient afin d’avoir contre lui un sujet d’accusation, s’il guérissait le jour du sabbat. Jésus connaissait leurs pensées, c’est pourquoi il s’adressa à l’homme infirme et lui dit : « Lève-toi et tiens-toi au milieu de l’assemblée. « L’homme obéit. Jésus s’adressant alors à ses ennemis leur dit : « Je vous pose cette question : est-il permis de faire le bien le jour du sabbat, ou de faire le mal ? de sauver la vie ou de l’ôter ? » Il les regarda tous les uns après les autres, aucun ne répondit. Alors il dit à l’infirme : « Etends ta main. » Il l’étendit et elle fut guérie.

Au lieu de reconnaître la puissance de Celui qui commandait en maître à la nature, les scribes et les pharisiens, remplis de fureur, se mirent à discuter entre eux sur les moyens de nuire à Jésus. Mais lui, méprisant leurs complots, se retira sur une montagne où il passa la nuit en prière.

 

pensons que saint Luc appelle ainsi le second des sabbats solennels qui précédée il la Pâques, et qu’il désigne par le nom de premiers.

 

1 Luc, VI ; 1 el seq. La moisson était donc· proche; elle commençait à Pâques.

2 I Rois, XXI; 6; — Lévit., XXIV; 9; — Exod., XXIX; 32,

 

Dès que le jour fut venu il appela ses disciples et il en choisit douze d’entre eux, qu’il nomma Apôtres. Il les choisit au nombre de douze pour rappeler que dans la Nouvelle Alliance ils devaient remplacer les douze Patriarches, pères des douze tribus d’Israël. Toutes les Eglises particulières forment comme douze groupes distincts qui se rattachent à l’un des douze Apôtres, son père dans la foi. Les douze Apôtres, assis sur douze trônes, dans les Cieux, sont les Pères des douze tribus du nouvel Israël ; ils les jugent, les dirigent et les conduisent sous le gouvernement du chef suprême et unique. Jésus-Christ, et sous l’inspiration du Saint-Esprit. Ainsi l’Eglise terrestre est toujours en communion avec l’Eglise céleste et gouvernée par les Apôtres dont les pasteurs ne sont que les délégués1. Tels sont les noms des douze Apôtres : « Simon surnommé Pierre et André son frère, Jacques et Jean, Philippe et Barthélémy, Mathieu et Thomas, Jacques d’Alphée et Simon surnommé Zelote, et Judas fils de Jacques et Judas Iscariote qui fut traître2. » Il descendit avec eux de la montagne et s’arrêta sur un plateau3 où il trouva la foule de ses disciples, et une grande multitude de gens accourus de toute la Judée, de Jérusalem, des côtes de la mer,

 

1 Tel est le sens de ces paroles : « Vous serez assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d’Israël. (Math., XIX; 2S.)

2 Cette élection par couple est très-clairement exposée par saint Luc. Saint Mathieu et saint Marc donnent à Judas, frère de Jacques, le nom de Thaddée et le placent avant Simon qu’ils surnomment le Chananéen. Dans les trois Evangélistes, Simon-Pierre est choisi le premier, et saint Mathieu dit expressément, qu’il l’a été ; mais il est bien clair qu’il ne s’agit ici que d’une classification et que le mot premier n’y a d autre sens que celui de priorité dans l’ordre de la vocation à l’apostolat. L’élection par couple est mentionnée par suint, Mathieu comme par saint Luc, sauf qu’il place Thomas avant Mathieu et Simon après Judas, frère de Jacques ou Thaddée Le récit de saint Marc est cordonne à celui des deux autres Evangélistes, mais il est fait avec moins de soin.

3 On a vu une contradiction en cet endroit entre saint Luc qui fait prononcer le sermon dans un endroit plat, et saint Mathieu qui le fait prononcer sur la montagne. (Luc, VI; 17: — Math., V; 1 ; — .VIII; 1.) Certain critique a ajouté même que l’on avait, tort d’appeler lu discours de Jésus : Sermon de la montagne, et l’intitule : Sermon de la plaine. Nous ferons observer que saint Luc n’a pas parlé d’une plaine, mais d’un plateau où Jésus rencontra une grande foule en descendant de la montagne. D’un autre côté, lorsque saint Mathieu a parlé d’une montagne, il n’a pas entendu certainement que la foule pouvait se trouver sur la pente. » Il s’agit donc, dans les deux Evangélistes, d’un plateau se trouvant dans la montagne où Jésus était allé prier.

 

de Tyr et de Sidon, pour l’entendre et demander la guérison de leurs infirmités. Il guérit ceux qui étaient possédés d’Esprits immondes ; chacun cherchait à le toucher, car il sortait de lui une vertu qui les guérissait tous.

Jésus ayant alors jeté les yeux sur ses disciples, leur dit :

« Bienheureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume de Dieu est le vôtre. Bienheureux, vous qui avez faim maintenant, parce que vous serez rassasiés. Bienheureux, vous qui pleurez, parce que vous serez dans la joie. Vous serez bienheureux, lorsque les hommes vous haïront, vous diviseront, vous chargeront d’opprobres, et abjureront votre nom comme mauvais à cause du Fils de l’homme, réjouissez-vous ce jour-là et tressaillez d’allégresse, car votre récompense est abondante dans le ciel. En effet, c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes. »

Les premiers disciples de Jésus étaient de pauvres gens au cœur simple et droit. Les biens temporels ne les avaient point corrompus ; c’est pour cela que, les premiers, ils avaient été appelés au royaume de Dieu, c’est-à-dire à la société nouvelle qui reconnaît Dieu pour son roi. Après avoir fait le portrait de ses disciples, Jésus fait celui de ses adversaires :

« Malheur à vous, riches, car vous possédez votre consolation ! malheur à vous qui êtes rassasiés, car vous serez affamés ! Malheur à vous qui êtes maintenant dans la joie, car vous gémirez et pleurerez. Malheur à vous, quand les hommes diront du bien de vous, car ils en agissaient ainsi envers les faux prophètes. »

Dans ce préambule, Jésus traçait les principaux traits du caractère de ses disciples et de ses adversaires : les premiers, pauvres et persécutés ; les seconds riches et honorés. Cependant l’avantage était du côté des disciples, traités par les Juifs de l’époque comme les prophètes l’avaient été dans tous les temps, tandis que ses adversaires étaient honorés comme les faux prophètes l’avaient été parleurs ancêtres.

Il exposa ensuite les perfectionnements que la Nouvelle Alliance devait apporter à l’Ancienne1 :

« Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi ou les prophètes ; je ne suis pas venu les détruire, mais les compléter. Je vous le dis en vérité : tant que dureront le firmament et la terre, un iota, un point ne seront pas retranchés de la loi, et l’on ne sera pas dispensé de l’accomplir2. » Mais l’accomplissement de la loi n’est pas la perfection, comme le pensaient les scribes et les pharisiens. La Nouvelle Alliance est plus parfaite que l’Ancienne. Cette dernière défend l’homicide ; la Nouvelle défend de se mettre en colère contre le prochain et d’avoir de la rancune contre lui. L’ancienne loi défend la fornication ; la nouvelle interdit de jeter les yeux sur une femme avec concupiscence, ordonne d’éviter à tout prix ce qui peut conduire au péché. L’ancienne autorise le divorce ; la nouvelle ne le permet qu’en cas d’adultère. L’ancienne défend le parjure ; la nouvelle défend même le serment. L’ancienne autorise une juste vengeance ; la nouvelle ordonne de pardonner l’injure. L’ancienne ordonne d’aimer son prochain et permet de haïr son ennemi ; la nouvelle ordonne d’aimer ses ennemis, et donne Dieu lui-même comme le modèle de la perfection à laquelle l’homme doit tendre.

Après cette comparaison, Jésus développa les vertus que devaient pratiquer ses disciples :

« Ne faites pas le bien pour être vus des hommes, mais pour plaire à Dieu. Lorsque tu fais l’aumône, ne va pas le chanter au son de la trompette, comme font les hypocrites, dans les synagogues et dans les rues. Quand tu pries, ferme ta porte et prie ton Père en secret et ne prononce pas beaucoup de paroles, comme le font les païens. Lorsque vous jeûnez, n’imitez pas les hypocrites qui prennent des airs tristes et abattus ; au contraire, lavez-vous, parfumez-vous la

 

1 Dans notre analyse, nous avons emprunté à saint Luc et à saint Mathieu qui expose la doctrine de ce discours avec plus de détail dans ses chapitres V. VI, VII.

2 Dans la loi, il y a la partie dogmatique et morale qui est immuable, et la partie figurative qui devait cesser à l’avènement du Messie qu’elle figurait.

 

 

tête, afin que l’on ne sache pas que vous jeûnez. N’amassez pas de trésors terrestres, mais des trésors célestes. Que ce soit la lumière de votre conscience qui illumine toute votre vie.

« Personne ne peut servir deux maîtres : Dieu et l’argent.

Ne vous tourmentez pas pour l’avenir : Dieu veille sur vous. Voyez les oiseaux du ciel et les fleurs des champs. Si Dieu les nourrit et leur donne leur parure, pensez-vous qu’il n’aura pas soin de vous qui valez mieux qu’eux ? Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice. Le reste vous sera donné par surcroît.

Ne jugez pas, si vous voulez n’être pas jugés ; vous serez mesurés avec la même mesure dont vous vous serez servis pour les autres. Pourquoi vois-tu un fétu dans l’œil de ton frère, et ne vois-tu pas une poutre qui est dans le tien ? Comment dis-tu à ton frère : Permets que j’ôte le fétu qui est dans ton œil, lorsque tu as une poutre dans le tien ? Hypocrite, ôte d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour ôter le fétu de l’œil de ton frère.

Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens, et ne jetez pas les perles devant les pourceaux, ils ne sauraient les apprécier ; ils les fouleraient aux pieds.

Soyez comme des mendiants vis-à-vis de Dieu ; demandez, insistez dans vos demandes, et vous obtiendrez ce qui sera juste, et pour votre bien.

Faites aux autres ce que vous voulez que l’on fasse pour vous. Cette règle résume la loi et les prophètes.

Le but de toute la vie terrestre est la vie céleste ; mais la porte pour y entrer est étroite ; pour y passer il faut jeter par terre tout le bagage des choses terrestres. Celui qui en est chargé, le riche, ne pourra pas plus facilement entrer par la porte de la vie éternelle, que le chameau par le trou d’une aiguille1. II en est qui vous indiqueront une autre voie. Ce

1 On a donné à ce passage plusieurs interprétations. Les uns entendent par le trou d’aiguille une petite porte par laquelle un chameau ne pouvait passer sans être déchargé ; d’autres entendent par le mot chameau un câble fait de poil de chameau, et donnent au mot aiguille son sens propre. D’autres enfin

 

sont les faux prophètes qui viendront à vous avec les apparences d’innocentes brebis et qui, au fond, sont des loups rapaces ; vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Un bon arbre produit de bons fruits ; un mauvais arbre n’en peut produire que de mauvais; tout mauvais arbre sera coupé et jeté au feu.

« Vous entendrez les hypocrites invoquer Dieu, se donner les apparences d’hommes religieux ; mais ce n’est pas celui qui me dit : « Maître! Maître! » qui entrera dans le royaume céleste ; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. Un jour viendra où des hommes me diront : « Maître! Maître ! « n’avons-nous pas prophétisé, chassé les démons, fait « des miracles en ton nom ? » et je leur répondrai : « Je ne vous connais pas, vous qui commettez l’iniquité. »

« Il ne faut pas seulement écouter mes paroles, il faut les mettre en pratique.

« Celui qui m’écoute et met mes paroles en pratique, je le compare à un homme sage qui a bâti sa maison sur le roc. La pluie est tombée, les torrents et les vents se sont déchaînés contre elle, et elle n’a pas été ébranlée parce qu’elle était bâtie sur le roc. Celui qui m’écoute et ne met pas mes paroles en pratique, est semblable à un insensé qui bâtit sa maison sur le sable ; la pluie est tombée, les torrents et les vents se sont déchaînés contre elle ; elle tomba et ses débris couvrirent le sol. »

Une doctrine aussi élevée excitait l’admiration de tous ceux qui l’entendaient ; ils la comparaient aux discussions des sectaires dans les synagogues, et remarquaient que Jésus s’exprimait, non pas comme un sectaire querelleur, mais comme un maître ayant autorité.

Après avoir ainsi parlé, Jésus quitta la montagne et se dirigea de nouveau vers Kapernaüm1. Il y avait là

 

acceptent dans leur sens propre les mots chameau et aiguille. Le sens moral est toujours le même ; l’impossibilité pour le riche d’entrer dans le royaume de Dieu, à moins qu’il ne reçoive une grâce toute spéciale qui lui inspire de faire un usage chrétien de ses richesses,

1 Luc, VII; 1 et suivants.

 

un centurion qui avait un serviteur atteint d’une maladie mortelle, et qui lui était cher. Ayant entendu parler de Jésus, il lui envoya les principaux d’entre les Juifs pour le prier de venir chez lui et de guérir son serviteur. Ce centurion, magistrat romain, était idolâtre, mais sincèrement religieux. Pénétré de respect pour Jésus d’après ce qu’il en avait appris, il pensa que les principaux d’entre les Juifs étaient plus dignes que lui-même d’approcher un homme aussi saint.

Ceux-ci étant venus trouver Jésus, lui dirent : « Ce magistrat est digne que tu lui rendes service, car il aime notre nation et il nous a fait bâtir une synagogue. » Jésus alla avec eux. Comme il approchait de la maison, le centurion lui envoya ses amis pour lui dire : « Maître, ne te fatigue pas ; car je ne suis pas digne que tu entres chez moi ; si je ne suis pas allé vers toi, c’est aussi parce que je ne m’en suis pas trouvé digne. Dis seulement un mot et mon serviteur sera guéri ; tu es plus puissant que moi, qui ne suis qu’un homme subordonné à tant d’autres, et cependant j’ai sous moi des soldats qui obéissent au premier mot ; si je dis à l’un : Va, il part; à un autre : Viens, il vient; à mon serviteur : Fais cela, il le fait. »

Jésus admira ces paroles et s’adressant à la foule qui le suivait : « En vérité, dit-il, je n’ai pas trouvé tant de foi chez les Juifs. » Ceux qui avaient été envoyés étant retournés à la maison, trouvèrent le malade guéri.

Jésus n’avait pas besoin de toucher les infirmes pour les guérir ; la puissance divine était en lui et il l’exerçait selon sa volonté.

En quittant Kapernaüm, il prit le chemin de la Judée et passa par Naïm, accompagné de ses disciples et d’une foule considérable. Lorsqu’il approchait des portes de la ville, on portait au tombeau un mort. C’était un jeune homme, fils unique d’une femme veuve. Des habitants de la ville, en grand nombre, accompagnaient le convoi funèbre. Jésus ayant aperçu la pauvre mère tout en larmes, en eut pitié et lui dit : « Ne pleure pas. »

Ceux qui portaient le cercueil s’arrêtèrent. Jésus s’approcha et toucha le cercueil, en disant : « Jeune homme, je te le dis, lève-toi. » Le mort se leva aussitôt en son séant et commença à parler. Jésus le rendit à sa mère. Tous furent saisis de stupeur et ils glorifiaient Dieu, en disant ; « Un grand prophète a paru parmi nous et Dieu a visité son peuple. » Le bruit de ce miracle se répandit dans toute la Judée et dans les pays d’alentour.

Les disciples de Jean annoncèrent à leur maître tout ce que faisait Jésus. Ce grand prophète avait été mis en prison par Hérode auquel il reprochait ses adultères. Ne sachant si Celui dont ses disciples lui annonçaient les miracles était ce Jésus que l’Esprit de Dieu lui avait révélé comme le Messie, et qui se serait dès lors manifesté au monde ; ou bien s’il était un prophète chargé comme lui d’annoncer la venue de l’Envoyé de Dieu, il lui députa deux de ses disciples pour lui dire :« Es-tu Celui qui doit venir, ou faut-il en attendre un autre ? » Jésus fit une réponse digne d’un Dieu. Il opéra en présence même des envoyés de Jean un grand nombre de miracles ; puis il leur dit : « Allez annoncer à Jean ce que vous avez entendu et vu, c’est-à-dire : que les aveugles voient, que les boiteux marchent, que les lépreux sont guéris, que les sourds entendent, que les morts ressuscitent, que les pauvres sont évangélisés. »

Tels étaient les signes qui devaient, selon le prophète Isaïe1, faire reconnaître le Messie ; mais, comme ses miracles, au lieu de le manifester aux Juifs incrédules ne devaient que les endurcir davantage, Jésus ajouta : « Bienheureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet ! » Peut-être s’exprimait-il ainsi pour ceux que Jean lui avaient envoyés, et qui, par crainte ou tout autre motif condamnable, ne s’étaient pas encore rangés parmi ses disciples.

Les envoyés de Jean s’étant retirés, Jésus entretint le peuple de ce saint prophète que tout le monde était allé visiter dans le désert. « Qu’êtes-vous allés voir dans

 

1 Isaïe, XXXV; 5.

le désert? est-ce un roseau agité par le vent? Qu’êtes- vous allés voir ? est-ce un homme vêtu avec mollesse? Ceux qui portent des habits somptueux et vivent dans les délices, vous les trouverez dans les palais des rois. Qu’êtes-vous donc allés voir au désert ? un prophète? oui et plus qu’un prophète ; car c’est de lui qu’il a été écrit : « Voici que j’envoie mon ange devant ta face, « pour préparer le chemin devant toi1. » Je vous le dis, parmi les enfants des hommes, il n’y a pas de plus grand prophète que Jean-le-Baptiste. Toutefois le plus petit dans le royaume de Dieu est plus grand que lui. » En effet, le plus petit dans la Nouvelle Alliance devait, par la rédemption, participer au titre d’enfant de Dieu, tandis que dans l’Ancienne Alliance, les plus grands prophètes et Jean lui-même n’étaient que ses serviteurs.

Le peuple et les péagers qui avaient reçu le baptême de Jean entendirent avec joie les éloges que Jésus donnait à son précurseur ; il n’en fut pas de même des pharisiens et des docteurs de la loi qui n’avaient pas reçu ce baptême, et qui avaient méprisé les desseins que Dieu avait conçus pour eux. Malgré leur prétendue sagesse, ils étaient moins sensés que le peuple ; le Maître le leur reprocha avec énergie : « A qui comparerai-je, dit-il, les hommes de cette race? à qui ressemblent-ils? à des enfants assis sur la place publique et qui jouent en se disant l’un à l’autre : « Nous « vous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé ; « nous avons jeté des cris lugubres, et vous n’avez pas «pleuré2.» Jean-le-Baptiste est venu, ne mangeant point de pain, et ne buvant point de vin, et vous avez dit : « Il est possédé du démon. » Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant et vous dites :« C’est un mangeur et un ivrogne, ami des péagers et des pécheurs. » C’est ainsi que tous les enfants de la sagesse se donnent toujours raison. »

Cette ironie ne faisait qu’envenimer la haine de ses ennemis. Cependant Jésus ne faisait point acception de

 

1 Malach., III; 1.

2 Jésus fait ici allusion à un jeu d’enfants alors en usage.

telle ou telle classe sociale, et si les pharisiens méritaient ses anathèmes, ce n’était point à cause de leur titre de pharisiens.

Jésus arriva tout près de Jérusalem, à Béthanie. Un pharisien, connu sous le nom de Simon-le-Lépreux, l’ayant invité à manger chez lui, il entra et se mit à table. Une pécheresse publique, connue de toute la ville, ayant appris qu’il était chez le pharisien, apporta un vase rempli de parfums, et se tenant par derrière, près de ses pieds, les lui arrosait de ses larmes, les essuyait avec ses cheveux et les oignait de parfums. Le pharisien qui avait invité Jésus, voyant cela, disait en lui-même :

« Si c’était un prophète, il saurait certainement que cette femme qui le touche est une pécheresse. » Jésus lisait dans le cœur du pharisien, il s’adressa donc à lui : « Simon, lui dit-il, j’ai quelque chose à te demander. — Maître, répondit Simon, parle. — Un créancier avait deux débiteurs ; l’un lui devait cinq cents deniers et l’autre cinquante ; n’ayant ni l’un ni l’autre de quoi payer leur dette, il la leur remit à tous deux. Lequel en eut le plus de reconnaissance? — Je pense que c’est celui auquel il a remis davantage, dit le pharisien. — Tu as très-bien jugé, » répondit Jésus qui, se tournant vers la femme, dit à Simon : « Tu vois cette femme? je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas offert de l’eau pour me laver les pieds ; elle, au contraire, m’a lavé les pieds avec ses larmes et me les a essuyés avec ses cheveux ; tu ne m’as pas donné le baiser de l’hospitalité ; elle, au contraire, depuis que je suis entré n’a pas cessé de me baiser les pieds. Tu ne m’as pas offert l’huile pour oindre ma tête ; elle, au contraire, m’a oint les pieds avec des parfums. C’est pourquoi je te dis : beaucoup de péchés lui ont été remis, puisqu’elle a tant de reconnaissance ; mais celui à qui Ton a moins remis en a moins. » Jésus dit ensuite à la femme : « Tes péchés te sont pardonnés. » Ceux qui étaient à table commencèrent alors à dire en eux-mêmes : « Qui est donc Celui- ci, qui prétend remettre les péchés? » Sans se préoccuper de ces idées malveillantes, Jésus dit à la femme: « Ta foi t’a sauvée, va en paix. »

Cette pécheresse était Marie, sœur de Marthe et de Lazare1. Ame ardente, le démon s’était emparé de ses nobles facultés et les avait souillées. La grâce divine la purifia, et Marie mérita de devenir l’amie pure et dévouée du Fils de Dieu.

1 Jean, XI ; 2. Saint Mathieu et saint Marc (Math., XXVI; 7; — Marc, XIV; 3) ont confondu le fait qui se passa à Béthanie, dans la maison de Simon-le- Lépreux. avec celui qui se passa dans la maison de Marie, de Marthe et de Lazare, et où Marie versa de nouveau un vase de parfums sur les pieds de Jésus. Saint Luc a très bien distingué les deux faits, et saint Jean dit positivement que le second se passa dans la maison des trois amis de Jésus (XII; l). Saint Mathieu et saint Marc ont donné un renseignement précieux en disant que ce fut à Béthanie, dans la maison de Simon, que la femme pécheresse versa des parfums sur les pieds de Jésus. Saint Jean a donné un autre renseignement très-précieux en disant que ce fut Marie qui versa ces parfums (XI; 2). Ainsi les Evangélistes se complètent, et l’on voit ainsi que Marie, sœur de Lazare, était bien la pécheresse de Béthanie, qui devint l’amie de Jésus. Ne pourrait-on pas croire qu’elle était originaire de Magdala, et qu’elle est la même que Marie-Magdeleine ?