Années 38 — 51

— Evangélisation de la Phénicie, de Pile de Chypre et d’Antioche.

— Succès à Antioche parmi les Grecs.

— Pierre, Jacques et Jean restent en Judée avec Jacques-le-Juste, évêque de Jérusalem.

— Dispersion des autres Apôtres.

— André à Byzance, en Scytbie, en Colchide, dans l’Asie centrale et en Achaïe.

— Philippe dans les Phrygies.

—Barthélemy aux Indes.

— Mathieu en Ethiopie.

— Son Evangile écrit avant l’an 38.

— Judas dans les Libyes.

— Simon-le-Zélote en Sarmatie.

—Hypothèse sur la mission de Jacques d’Alphée en Espagne.

—Thomas, apôtre des Parthes.

— Il envoie Thàddée, un des soixante-dix disciples, évangéliser Edesse.

— Le roi Agbar.

— Ses relations avec Jésus-Christ.

— Sa conversion.

— Judas, frère de Jacques d’Alphée, en Afrique.

— Mathias en Ethiopie.

— Saul quitte Damas et va à Jérusalem.

— Il y trouve Pierre et Jacques-le-Juste.

— Il retourne en Syrie et va en Cilicie son pays natal.

— Barnabas choisi pour organiser l’Église d’Antioche.

— Il va chercher Saul à Tarse et l’amène à Antioche pour l’aider dans la direction de cette Église.

— Le titre de chrétien donné pour la première fois à Antioche aux disciples de Jésus-Christ.

— L’Église d’Antioche vient au secours de celle de Jérusalem.

— Famine prédite par Agab.

— Persécution d’Hérode-Antipas contre l’Église de Jérusalem

— Pierre en prison.

— Il est délivré par un ange.

— Première mission de Saul et de Barnabas avec Jean-Marc.

— Voyages à Séleucie.

— En Chypre.

— Le magicien Elymas.

— Conversion du proconsul Sergius-Paulus.

— Saul prend le nom de Paul.

— Voyage en Pamphylie.

— Jean-Marc retourne à Jérusalem.

— Voyage à Antioche de Pisidie.

— Prédications dans la synagogue de cette ville.

— Les Apôtres chassés de la ville à l’instigation des Juifs.

— Mission à Icône.

— Les Juifs complotent la mort des Apôtres.

— Mission en Lycaonie, à Lystre.

— Les gentils prennent Paul et Barnabas pour des dieux.

— Paul lapidé par les Juifs.

— Mission à Derbe.

— Retour par Lystre, Icône et Antioche de Pisidie.

— Églises constituées dans ces villes.

— Retour en Pamphylie.

— Arrivée à Attalie.

— Les Apôtres s’embarquent pour Antioche.

— Discussion à Antioche au sujet des rites judaïques.

— Paul et Barnabas envoyés à Jérusalem pour demander une solution qui rendît la paix à l’Église.

 

 

Les premiers pays qui furent évangélisés, en dehors de la Judée, furent la Phénicie, l’île de Chypre et Antioche. La première semence de l’Evangile y avait été jetée par ceux qui avaient fui la Judée, lors de la persécution pendant laquelle Etienne avait été mar-

tyrisé1. Mais ils ne s’étalent adressés qu’aux Juifs. Parmi eux, il y avait des fidèles, originaires de Chypre et de Cyrène, qui s’étaient arrêtés à Antioche. Ils s’adressèrent aux Grecs et leur annoncèrent Jésus- Christ, dès qu’il fut connu, par la conversion de Cornélius, que les gentils devaient être évangélisés aussi bien que les Juifs.

On savait déjà que le royaume de Dieu était pour toutes les nations ; mais, par l’ordre exprès de Jésus- Christ et conformément à. son exemple, on devait l’annoncer d’abord aux Juifs. Dès que Cornélius y eut été appelé par une manifestation évidente de la volonté de Dieu, on comprit que le temps était arrivé où tous les peuples devaient être évangélisés.

Les fidèles Cypriotes et les Gyrénéens obtinrent à Antioche de brillants succès parmi les Grecs. Cette ville, capitale de l’Orient græco-romain, était un des centres les plus brillants de la civilisation. Elle devint bientôt, au point de vue chrétien, l’émule de Jérusalem, et c’est de là que partirent les rayons lumineux qui devaient éclairer le monde civilisé.

Au moment où l’Eglise d’Antioche se formait, les Apôtres s’étaient dispersés dans toutes les parties du monde alors connu2. Ils parcoururent, non-seulement les pays habités par les Grecs et les Romains, dit le docte Théodoret, mais tous les pays barbares, et ils sillonnèrent toutes les mers3.

Ce grand fait est resté dans la mémoire de tous les peuples ; toutes les Eglises importantes se sont toujours flattées de remonter aux temps apostoliques et d’avoir reçu la parole évangélique d’un des douze Apôtres de Jésus-Christ4.

 

1 Act., XI; 19.

2 Ce fait arriva l’an 37 de l’ère chrétienne, trois ans après l’Ascension de Jésus-Christ. Nous avons calculé ainsi cette date : Saul fut converti la première année après l’Ascension, c’est-à-dire l’an 34. Il alla en Arabie et revint à Damas où il resta trois ans jusqu’à l’an 37 ou 38. Il vint alors à Jérusalem ; les Apôtres étaient partis ; il n’y trouva que Pierre et Jacques-le-Juste, évêque de Jérusalem (Epist. ad Galat., I; 17-19). Il faut remarquer que celte année 38, Pierre n’avait pas encore quitté la Judée.

3 Théodoret, In Psalm, 116; § 1. — Euseb., Hist. eccl., lib. III; 1.

4 Il faut, distinguer soigneusement ce fait en lui-même des détails accessoires qu’on y a mêlés à des époques postérieures. Le fait est certain. Dans

 

Pierre, Jacques de Zébédée et Jean restèrent d’abord en Judée et continuèrent à évangéliser le pays habité par les douze tribus d’Israël.

André se dirigea vers Byzance, appelée depuis Constantinople ; après l’avoir évangélisée, il passa dans les vastes régions habitées par les Scythes1 ; puis il descendit vers la Colchide, traversa le Pont, visita de nouveau Byzance en se rendant en Epire, d’où il alla en Achaïe où il reçut la couronne du martyre2. Dans le courant du quatrième siècle, le corps de saint André fut transporté à Constantinople, qui avait été le point central de ses travaux apostoliques.

L’apôtre Philippe évangélisa les Phrygiens ; il mourut à Hiéraples, où son tombeau resta en vénération3.

Barthélemy pénétra jusqu’aux Indes4. Lorsque le célèbre Pantène visita l’Inde, au deuxième siècle, il y trouva des traces des travaux de saint Barthélemy et l’Evangile de saint Mathieu que cet apôtre y avait apporté5.

 

les détails, il est possible qu’il y en ait de vrais ; mais, comme on y a mêlé beaucoup d’erreurs, l’historien ne peut aujourd’hui démêler le vrai du faux. Nous avons recueilli ce que nous avons trouvé dans les écrivains des premiers siècles. Quant aux ouvrages interpolés ou composés au moyen âge, on ne peut les considérer comme de véritables documents historiques.

1 Le pays des Scythes est appelé aujourd’hui Russie, et la Colchide est la Crimée actuelle, qui forme une partie de l’empire russe.

2 Euseb., Hist. eccl., lib. III; c. 1. — Théodoret, In Psalm., CXVI; § 1.

3 Théodoret, loc. cit.

4 Théodoret, Ioc. cit., ne dit pas que ce fut Barthélemy qui évangélisa les Indes; mais affirme que ce pays fut visité par les Apôtres.

5 Euseb., Hist. eccl, liv. V; c. 10. — Socrat., Hist. eccl., lib. I; c. 19. — Ruflin, Hist. eccl., lib. I ; c. 9. -L’enseignement chrétien passa jusque dans les livres sacrés des Indiens et la légende de Chrisna est calquée sur l’Evangile de saint Mathieu. On a prétendu que cette légende était antérieure, dans l’Inde, à la prédication de l’Evangile, de sorte que toute l’histoire de Jésus-Christ ne serait qu’un roman calqué sur cette ancienne légende indienne. A-t-on prouvé l’antiquité que Ton réclame pour cette légende? Nullement. Les savants les plus compétents dans la littérature indienne, comme William Jones et Colebroke, ont établi que plusieurs des livres auxquels on voudrait attribuer une antiquité fabuleuse, ne remontent qu’aux siècles qui correspondent au moyen âge des nations occidentales et que les livres les plus anciens ont été modifiés à diverses époques. On oppose donc une légende d’une date incertaine au fait certain de l’existence de Jésus-Christ, fait d’une telle notoriété, que toute l’histoire du monde occidental repose sur lui depuis plus de dix-huit siècles ; fait qui a été annoncé au monde entier à l’époque même où il eut lieu, et sans que les ennemis les plus acharnés du christianisme, Israélites ou païens, l’aient contesté. Tous ses ennemis, au contraire, l’ont reconnu et attesté, même dans leurs attaques. On ne comprend donc pas l’aveuglement de ceux qui ont voulu opposer une légende obscure et de date incertaine, à un fait historique aussi évident que celui de l’existence de Jésus-Christ dont la vie a été racontée

 

Ce fait prouve que saint Mathieu avait composé son Evangile avant la dispersion des Apôtres, c’est-à-dire peu de temps après l’ascension de Jésus-Christ et pendant les quatre ans que tous les Apôtres restèrent en Judée1 : Comme les autres Apôtres, Mathieu avait d’abord prêché la foi aux Hébreux. Avant de les quitter pour porter la lumière chez les gentils, il voulut laisser à ceux qu’il avait convertis le résumé des enseignements divins2 qu’il leur avait donnés ; c’est pour cela qu’il composa le livre connu sous le nom d’Evangile, mot employé pour désigner la doctrine révélée au monde par Jésus-Christ.

Papias, évêque d’Hiéraples et contemporain des Apôtres, nous a conservé le témoignage du prêtre Jean, un des disciples du Seigneur, au sujet de l’Evangile de saint Mathieu. Cet homme apostolique disait :

 

en détail à l’époque même où ceux qui l’avaient connu, persécuté, crucifié, vivaient encore. La légende indienne fut calquée sur l’Evangile de saint Mathieu; elle est une réminiscence de l’enseignement chrétien donné aux Indes par saint Barthélemy, et elle confirme ce fait : que l’Evangile de saint Mathieu fut porté aux Indes par saint Barthélemy. Il y était encore dans sa pureté au deuxième siècle de l’ère chrétienne, comme l’affirme le célèbre et savant Pan- tène. Ce ne fut qu’à une date postérieure qu’il fut interpolé et passa dans les livres sacrés des Indiens. Ce fut peut-être un moyen trouvé par les prêtres idolâtres pour ramener à leur culte les descendants des chrétiens formés par saint Barthélemy et qui se trouvèrent isolés des Eglises chrétiennes.

1 Saint Irénée (Cont. Haeres., lib. III; c. 1.) dit que saint Mathieu écrivit son Evangile lorsque Pierre et Paul fondaient l’Eglise de Rome ; et que saint Marc écrivit le sien après la mort de ces Apôtres. Si le texte de saint Irénée n’a pas été interpolé, il faut convenir que ce saint docteur s’est trompé et qu’il a mis le nom de Mathieu où devait se trouver celui de Marc, et celui de Marc où il devait mettre celui de Luc. En effet, il est possible que Marc ait écrit son Evangile lorsque Pierre et Paul étaient à Rome, c’est-à-dire l’an 67 ; saint Luc écrivit le sien après la mort de ces deux Apôtres. Quant à saint Mathieu, il écrivit son Evangile en l’an 37.

2 Papias désigne par le titre d’Enseignements divins (Loγια), l’Evangile selon saint Mathieu. Des critiques ont élevé sur ce mot une foule de systèmes sur un prétendu livre intitulé Loγια et qui ne serait pas le même que celui qu’on nomme Evangile. Pour renverser tous ces systèmes, il suffit de faire observer : 10 que l’on n’a jamais trouvé de traces du prétendu proto-évangile qui aurait servi de type aux autres; 2° que le mot Evangile n’est qu’un mot général par lequel on désigne l’enseignement divin de Jésus-Christ et qu’il est synonyme de Loγια ; 3° que, dès les premiers siècles, on trouve cité sous le nom de saint Mathieu le seul Évangile que nous possédions encore sous ce nom; 4° que jamais, avant les modernes critiques rationalistes, on n’a eu connaissance du prétendu ouvrage dont ils ont rêvé l’existence ; que les quatre Evangiles, tels qu’ils existent aujourd’hui, ont toujours été admis par la société chrétienne comme les seuls authentiques. Le système élevé sur le mot Loγια n’a donc pour base qu’un mot mal interprété. Loγια signifie littéralement oracles, sentences émanant de Dieu.

 

« Mathieu a écrit en hébreu les enseignements divins, et chacun les interpréta comme il put1. » Cette manière de s’exprimer peut faire supposer que plusieurs ne l’interprétèrent pas avec exactitude2. Mais on ne confondit jamais l’écrit authentique de saint Mathieu avec les mauvaises interprétations qui en furent faites.

Mathieu, après avoir composé son Evangile pour perpétuer l’enseignement qu’il avait donné de vive voix3, quitta la Judée et se dirigea vers l’Ethiopie4, où les voies lui avaient été préparées par l’eunuque de la reine de ce pays, baptisé par le diacre Philippe.

D’anciennes traditions nous apprennent que Judas évangélisa les Libyes ; que Simon-le-Zélote fut l’apôtre des Sarmates.

 

1 Euseb., Hist. eccl., lib. III, c, 39. — En comparant plusieurs des Evangiles apocryphes avec celui de saint Mathieu, il est facile de voir que les derniers ont été composés ïur l’ouvrage du saint Apôtre, et que les auteurs y ont mêlé des doctrines et des faits qui favorisaient les erreurs qu’ils voulaient propager. C’est peut-être à ces apocryphes que le prêtre Jean faisait allusion.

2 Le texte hébraïque de saint Mathieu se trouvait encore au cinquième siècle dans la fameuse bibliothèque de Césarée, collectionnée, au troisième siècle parle martyr Pamphile. Le B. Jérôme l’y vit ; ce renseignement positif détruit l’hypothèse mentionnée ci-dessus d’un Proto-Évangile. L’ouvrage de saint Mathieu fut traduit en grec au temps apostolique. Le B. Jérôme dit que l’auteur de cette traduction n’est pas assez certain (Hieron., De Viris illust, III). Dans le Synopsis script, sac., ouvrage attribué à saint Athanase d’Alexandrie, il est dit que le traducteur grec fut saint Jacques, évêque de Jérusalem (Synops., § 76); on ajoute, dans cet ouvrage, que saint Mathieu écrivit son Evangile à Jérusalem. Le grec était très-répandu en Syrie et en Palestine depuis les conquêtes d’Alexandre-le-Grand et la domination de ses successeurs sur ces contrées. Le B. Jérôme (loc. cit.) dit que le texte hébraïque de saint Mathieu était encore .conservé, de son temps, par les Nazaréens, et qu’il le vit chez eux à Bérée, en Syrie. Ce docte exégète a cité, dans plusieurs de ses ouvrages, des extraits de l’Evangile hébraïque qui ne se trouvent pas dans le texte grec. On peut croire que le texte hébraïque a été modifié, dans quelques détails, soit, avant soit après la traduction grecque, sans que le vrai texte de saint Mathieu ait été essentiellement altéré.

Nous ferons observer que saint Justin-le-Philosophe, né en Palestine aux temps apostoliques, s’est servi de l’Evangile de saint Mathieu dans sa discussion avec Tryphon ; et que plusieurs des objections de Celse, ennemi du christianisme, qui naquit aussi aux temps apostoliques, reposent sur des faits empruntés à l’Evangile selon saint Mathieu. Dès le premier siècle de l’ère chrétienne, l’Evangile de saint Mathieu, quant aux faits qui sont relatés dans le texte grec, était, donc admis comme authentique, et comme l’œuvre du saint Apôtre.

3 Origène ap. Euseb., Hist. eccl.. lib. I, c. 25 et Cont. Cels. — Euseb., Hist, eccl., lib. III; c. 24; —Joann. Chrysost., Homil. I in Math., n 3; Epiph. Hoeres, 51 ; — Hieron., Prœfat. in Evangel;Epist. ad Paul,; — Prolog., Comment, in Math.; — De Viris illust., III.

4 Socrat., Hist. eccl.. lib. I ; c. 19; — Ruffin, Hist. eccl., lib. I ; c. 9 ; — Théodoret [in Psalm. CXVI) ne nomme pas saint Mathieu ; mais il affirme que l’Ethiopie fut évangélisée par les Apôtres.

 

On ne sait rien de Jacques d’Alphée. Peut-être se dirigea-t-il, par le rivage africain, que son frère Judas évangélisait, jusqu’au détroit de Gibraltar et passa-t-il en Espagne1.

Thomas prêcha l’Evangile aux Parthes2 peuple puissant qui dominait sur tous les pays du centre de l’Asie jusqu’à l’Euphrate. Il était accompagné de Thaddée, un des soixante-dix disciples qu’il envoya évangéliser l’Arménie.

Alors régnait à Edesse le roi Agbar3. Ce prince ayant entendu parler des miracles de Jésus-Christ, lui avait écrit pour le prier de venir le guérir. Le Sauveur lui avait répondu qu’il lui enverrait un de ses disciples pour le guérir et lui donner la vie, à lui et aux siens4.

 

1 Ceci expliquerait la tradition de l’Espagne qui prétend avoir été évangélisée par un apôtre Jacques, qu’elle dit être tantôt Jacques de Zébédée, tantôt Jacques-le-Mineur. Le premier ne quitta pas la Judée ou il fut martyrisé. Le second resta toujours dans son Eglise de Jérusalem. Ce serait donc Jacques l’Alphée qui aurait été l’Apôtre de l’Espagne.

2 Euseb., Hist. eccl., lib. III; c. 1; — Socrat., Hist. eccl., lib. I; c. 10.— Ruff., Hist. ecck., lib. 1; c. 9.

3 Agbar fut roi de Nisibe vers l’an 6 avant la naissance de Jésus-Christ ; il commença à régner à Edesse l’an 7 ou 8 après celte naissance. Thaddée se rendit à Edesse l’an 43 du règne de ce prince, c’est-à-dire depuis qu’il avait commencé à régner à Nisibe. Celle date correspond à l’an 38 de l’ère chrétienne ; ce qui confirme la date que nous avons fixée du départ, des Apôtres pour les divers pays du inonde. Les anciennes éditions d’Eusèbe portent cette date de l’an 43 du règne d’Agbar. Le père de Valois, dans son édition, a corrigé à tort, cet endroit, d’après quelques manuscrits ; Ruffin, qui a traduit l’histoire d’Eusèbe presque du vivant de l’auteur, a admis celle date de 43.

Eusèbe (Hist. cccL, liv. 1; c. 13) atteste qu’il a traduit du syriaque en grec les lettres de Jésus-Christ à Agbar et de ce roi à Jésus-Christ, ainsi que le récif, de la conversion d’Edesse, et qu’il a tiré ces documents des archives d’Edesse. Le savant diacre Ephrem d’Edesse atteste que ces documents étaient encore de son temps dans les archives de cette ville. On n’a donc aucune raison de contester l’authenticité du récit qu’Eusèbe nous a transmis.

Dans son Histoire des Arsacides, Saint-Martin donne sur Agbar des détails fort intéressants.

4 Voici la lettre d’Agbar :

« Agbar, Toparque d’Edesse, à Jésus bon Sauveur qui est apparu au pays de Jérusalem, salut.

« J’ai entendu parler de toi et des guérisons que tu fais sans herbes ni médicaments. On dit que tu rends la vue aux aveugles, et que tu fais marcher droit les boiteux, que lu purifies les lépreux, que tu chasses les démons et les esprits immondes, que tu rends la santé à ceux qui sont, depuis longtemps malades, que tu ressuscites les morts. Lorsque j’ai entendu dire toutes ces choses de toi, j’ai pensé que tu étais Dieu lui-même descendu du ciel pour faire ces merveilles, ou certainement le Fils de Dieu. C’est pourquoi je t’ai écrit pour te prier de me visiter et de me guérir de la maladie dont je suis affligé. J’entends dire que les Juifs le haïssent et te tendent des piégés pour le faire mourir. Je possède une ville, petite il est vrai, mais belle, qui nous suffirait à tous deux. »

 

Cette promesse divine fut accomplie lors de la mission de Thaddée.

Agbar ayant entendu parler des miracles que l’Apôtre faisait au nom de Jésus-Christ, pensa qu’il était le disciple que le Sauveur lui avait promis. Il l’envoya chercher, et dès qu’il le vit il se jeta à ses pieds en lui disant : « N’es-tu pas le disciple de Jésus, Fils de Dieu, qui m’a promis ta visite ? — Je le suis, répondit Thaddée, et si ta foi le mérite, tout ce que tu as demandé s’accomplira. —J’ai cru en lui, reprit Agbar, et lorsque j’ai appris que les Juifs l’avaient crucifié, je serais parti pour venger sa mort, si je n’avais eu peur des Romains. — Notre-Seigneur et Dieu, Jésus-Christ, répondit Thaddée, a accompli les ordres de son Père, et il est retourné vers lui. — Je crois en lui et en son Père, » dit Agbar. Alors Thaddée lui imposa les mains et le guérit. Le lendemain, Thaddée évangélisa les habitants de la ville qui se réunirent pour l’entendre, et sa prédication fut accompagnée de miracles.

Selon d’anciennes traditions, Mathias, qui remplaça Judas l’Iscariote dans le collège apostolique, aurait prêché l’Evangile en Ethiopie.

Au moment où les Apôtres partaient pour les régions où l’Esprit de Dieu les poussait, Saul évangélisait Damas depuis son retour d’Arabie. Il y avait trois ans qu’il était converti, et il n’avait pas encore vu les Apôtres1. Il résolut alors d’aller à Jérusalem où il trouva Pierre et l’évêque Jacques-le-Juste2. II resta quinze jours à Jérusalem3 ; puis il se rendit en Syrie et de là en Cilicie4, son pays natal. Il était encore inconnu aux Eglises de Dieu qui étaient en Judée. Seu-

 

Le courrier Ananias porta cette lettre à Jésus qui lui remit cette réponse pour Agbar :

« Tu es bien heureux, Agbar, d’avoir cru en moi sans m’avoir vu, Il a été écrit de moi : que ceux qui m’auront vu ne croiront pas, et que ceux qui ne m’auront pas vu croiront pour posséder la vie. Quant à la prière que tu m’adresses, de t’aller voir, je ne puis m’y rendre, car je dois rester ici pour accomplir la mission qui m’a été confiée, et, après l’avoir remplie, retourner à Celui qui m’a envoyé. Lorsque j’y serai retourné, je t’enverrai un de mes disciples qui guérira ta maladie et qui te donnera la vie à toi et aux tiens. »

1 Paul, Epist. ad Gal, I; 17.

2 Ibid., 18-19.

3 Ibid., 18.

4 Ibid., 21.

 

lement elles avaient appris que celui qui persécutait les fidèles était devenu prédicateur de l’Evangile et elles en glorifiaient Dieu1.

Ce fut sans doute lors de son premier voyage à Jérusalem que Saul connut Barnabas ; il est certain, du moins, que ce dernier habitait alors Jérusalem, puisque c’est lui qui fut choisi par l’Eglise de cette ville pour aller organiser la nouvelle Eglise d’Antioche.

Les succès des Cypriotes et des Cyrénéens à Antioche avaient été si considérables, que le bruit en vint jusqu’à l’Eglise de Jérusalem2. Elle envoya dans cette ville Barnabas, un des soixante-dix disciples du Seigneur. Comme il était lui-même de l’île de Chypre, qu’il avait le rang d’Apôtre de Jésus-Christ, quoiqu’il n’eût pas été un des Douze, et qu’il était homme de bien, et rempli du Saint-Esprit et de foi, on pensa qu’il réunissait toutes les qualités nécessaires pour organiser la nouvelle Eglise3. En arrivant à Antioche, il témoigna toute la joie des succès que l’on y avait obtenus et exhorta les néophytes à persévérer dans leurs bonnes dispositions.

Le nombre des croyants augmenta encore d’une manière considérable après l’arrivée de Barnabas. Ne pouvant suffire au ministère apostolique dans une Eglise devenue tout à coup si importante, il résolut d’appeler à son aide Saul, qu’il avait connu à Jérusalem quelque temps auparavant. Depuis son voyage à Jérusalem, Saul avait évangélisé la Cilicie et habitait Tarse, sa ville natale, et capitale de la province. C’est là que le trouva Barnabas, qui l’amena à Antioche. Ils y restèrent une année entière à prêcher Jésus-Christ et ils opérèrent un si grand nombre de conversions que les fidèles obtinrent dans la ville une notoriété qu’ils n’avaient encore eue nulle part. Jusqu’alors on les con-

 

1 Paul, Epist, ad Gal., 22-24.

2 Act., XI; 22-30.

3 Ce témoignage de l’écrivain sacré contredit l’affirmation des chroniqueurs qui prétendent que l’Eglise d’Antioche aurait été fondée et organisée par saint Pierre, qui en aurait été évêque pendant sept ans. Nous verrons bientôt sur quoi repose la tradition de l’épiscopat de saint Pierre à Antioche, où il n’alla que l’an 52.

 

fondait avec les Juifs, parmi lesquels ils semblaient former comme un parti. Mais, dès que l’on vit une grande quantité de Grecs entrer dans la nouvelle Eglise, on ne put la regarder plus longtemps comme une secte du judaïsme, et l’on donna aux fidèles, pour la première fois, le titre de chrétiens.

L’Eglise de Jérusalem, composée de Juifs pauvres ou qui s’étaient dépouillés de leurs biens pour soutenir la communauté dans ses commencements, avait conçu des inquiétudes au sujet d’une grande famine que Dieu lui avait annoncée d’avance par ses prophètes. Elle résolut d’avoir recours à sa jeune sœur d’Antioche, dont les fidèles étaient plus riches. Elle lui envoya donc un de ses prophètes, Agab, qui arriva à Antioche, prédit la famine et sollicita des secours pour l’Eglise de Jérusalem. Aussitôt les fidèles apportèrent leurs offrandes, chacun selon sa fortune, et ils les envoyèrent aux Anciens de l’Eglise de Jérusalem par les mains de Barnabas et de Saul.

Ce fut pendant ce séjour de Saul à Antioche, qu’il fut ravi en extase jusqu’au troisième ciel, et qu’il entendit des secrets trop élevés pour être exprimés dans un langage humain1.

La famine prédite arriva, comme le remarque l’écrivain sacré, sous le règne de l’empereur Claudius2, c’est-à-dire l’an 4-5 de l’ère chrétienne.

 

1 Paul, II, Epist. ad Corinth., XII; 2-4. En 58, Paul écrivait que l’extase lui était arrivée quatorze ans auparavant ; ce qui en fixe la date à l’an 44, époque de son séjour à Antioche avec Barnabas.

2 Cette indication est précieuse pour établir la chronologie du Livre des Actes, car cette famine arriva, d’après tous les historiens, l’an 45 de l’ère vulgaire. (Joseph., Antiq. Jud., XX; 2.) Nous avons remarqué précédemment que Saul était allé à Jérusalem quatre ans environ après sa conversion, c’est-à-dire l’an 38. La famine ayant été prédite avant qu’elle arrivât, on doit mettre le voyage d’Agab à Antioche en 44. Saul y était depuis un an avec Barnabas. Il y était donc arrivé l’an 43 ou à la fin de 42. Il était ainsi resté quatre ou cinq ans en Cilicie ; c’est pendant ce temps que l’Eglise d’Antioche s’était formée. C’est donc de l’an 40 à 42 que le titre de chrétiens fut donné aux fidèles. Le chapitre XI des Actes prouve que saint Pierre n’était pas encore venu à Antioche l’an 44 de l’ère chrétienne. L’an 38, Saul l’avait trouvé à Jérusalem. L’an 45, il y était encore, comme on le voit par le chapitre XII des Actes, où l’on raconte son emprisonnement à Jérusalem. D’après les légendes, il a gouverné l’Eglise d’Antioche sept ans avant d’aller à Rome ; or, en 45, il n’était pas encore allé à Antioche. Cependant, s’il a été évêque à Rome vingt-cinq ans comme le veut la légende, et s’il est mort sous Néron comme tout le monde en convient, il a dû aller à Rome l’an 42. A cette an-

 

A la même époque, Hérode Antipas persécuta l’Eglise de Jérusalem. Jacques de Zébédée, frère de Jean, se trouvait alors dans cette ville ainsi que Pierre. C’est surtout contre eux que le roi résolut de sévir ; il fit tuer Jacques par le glaive, et voyant que Pierre plaisait aux Juifs, il le fit mettre en prison1. On célébrait alors les jours des azymes ; il mit Pierre sous bonne garde, réservant son procès pour le temps qui suivrait la Pâques. L’Eglise de Jérusalem se mit en prière. La nuit qui précédait le jour où Hérode devait appeler l’Apôtre devant son tribunal, Pierre dormait entre deux soldats ; il était lié avec deux chaînes, et des soldats gardaient la porte de sa prison. Une lumière brilla tout à coup dans le cachot : c’était un ange du Seigneur qui frappa Pierre au côté et lui dit : « Lève-toi vite. » Ses chaînes tombèrent de ses mains. — « Habille- toi, continua l’ange, et mets tes chaussures. » Il le fit. « Mets ta ceinture, dit encore l’ange, et suis-moi. » Il le suivit sans se rendre compte s’il rêvait ou si ce qui lui arrivait était une réalité. L’ange et Pierre passèrent auprès d’une première et d’une seconde garde ; ils arrivèrent à la porte de fer qui ouvrait sur la ville ; elle s’ouvrit d’elle-même ; ils parcoururent une rue, et tout à coup l’ange disparut.

 

née 42 il aurait dû avoir été évêque d’Antioche sept ans, c’est-à-dire depuis l’an 35. Or, on voit, parles Actes, qu’il était alors à Jérusalem ; que l’an 42, c’était Barnabas et Saul qui dirigeaient l’Eglise d’Antioche ; que Pierre n’y était pas encore venu l’an 4o. Les légendes sont donc contraires à l’Ecriture sainte. Nous en donnerons plus tard encore d’autres preuves.

1 Act., XII; 1-17. L’écrivain sacré en disant que Pierre plaisait aux Juifs, suppose son séjour parmi eux. Les laits et les dates confirment ce point historique : que saint Pierre n’avait pas encore quitté alors les provinces occupées par les douze tribus d’Israël. Il est donc contraire à l’Ecriture sainte de dire que Pierre, après avoir fondé l’Eglise d’Antioche (ce qui est déjà de toute fausseté), est allé à Borne la troisième année du règne de Caligula, c’est-à-dire l’an 40 de l’ère vulgaire, et qu’il y fut évêque vingt-cinq ans. Ou lit cela dans la Chronique d’Eusèbe. Dans l’Histoire ecclésiastique du même auteur (lib. II, ch. XIV), on dit que Pierre n’alla à Rome que sous Claudius, successeur de Caligula. C’est une première contradiction. Enfin, au livre III, ch. I, de l’Histoire ecclésiastique du même Eusèbe, on dit que Pierre n’alla à Rome qu’à la fin de sa vie et après avoir évangélisé le Pont, la Galatie, la Bithynie et la Cappadoce. Cette, dernière version est la vraie ; elle se trouve conforme aux anciens monuments et à la sainte Ecriture. Les deux premières versions contradictoires, tirées de la Chronique et du livre II de l’Histoire, sont des interpolations et doivent être rejetées. On ne pourrait les admettre sans contredire formellement l’Epitre de saint Paul aux Romains comme on le verra bientôt. Remarquons dès maintenant que le Liber Pontificales lui-

 

Pierre comprit que ce n’était pas un songe qu’il avait : « Le Seigneur, dit-il, m’a bien réellement envoyé son ange [tour m’arracher des mains d’Hérode et au spectacle qu’il s’attendait à donner à la populace juive. » Il reconnut son chemin et se dirigea vers la maison de Marie, mère de Jean surnommé Marc. C’est là que les fidèles s’étaient réunis pour prier. Il frappa à la porte ; une jeune servante du nom de Rhodé, vint demander qui était là. En entendant la voix de Pierre, elle fut si joyeuse qu’elle oublia d’ouvrir et courut annoncer que l’Apôtre était à la porte. « Tu es folle, » lui répondit-on ; mais, comme elle l’affirmait d’une manière positive, on disait : « C’est son ange. » Pendant ce temps-là, Pierre continuait à frapper. On ouvrit enfin, chacun en l’apercevant, fut stupéfait ; il leur fit, avec la main, signe de ne pas faire de bruit, et il leur raconta comment le Seigneur l’avait délivré. Il recommanda d’annoncer sa délivrance à l’évêque Jacques et aux frères, et il quitta Jérusalem1.

On fut fort étonné le matin lorsque, sur l’ordre du roi, on alla à la prison chercher Pierre2. Hérode, furieux, fit punir les gardes et partit pour Césarée. Il se préparait à tirer vengeance des Tyriens et des Sidoniens qui avaient méconnu son autorité ; mais ceux-ci se soumirent et il se contenta de faire comparaître leurs délégués devant son tribunal. Il y parut dans toute la splendeur de la pompe royale et commença ses réprimandes : « C’est un Dieu qui parle, acclamait le peuple, ce n’est pas un homme ! » Enivré de ces flatteries, Hérode se croyait presque Dieu ; au même instant l’ange du Seigneur le frappa et il expira, rongé par les vers3.

 

même ne fait aller saint Pierre à Rome que sous le règne de Néron : « Petrus ingressus in urbem Romam sub Nerone Cæsare. » Cette première affirmation est un écho de la vraie tradition et réfute le reste de la légende.

1 Nous l’y retrouverons l’an 51 au concile de Jérusalem. Il n’alla à Antioche que l’an 52 ; nous en concluons qu’il resta alors en Palestine. On ne peut dire qu’il alla à Rome, puisque, selon la légende, il n’y alla qu’après un épiscopat de sept ans à Antioche, et que l’an 46 il n’était pas allé encore à Antioche, même en supposant (ce qui est faux) qu’il alla alors à Rome, la légende serait fausse, car on ne trouverait pas alors les vingt-cinq ans de son prétendu épiscopat.

2 Ad., XII; 18-23.

3 La mort d’Hérode arriva l’an 44, la troisième année du règne de Claudius.

 

Cet homme qui s’était moqué de Jésus, la Sagesse éternelle, devait mourir ignominieusement au sein de son orgueil.

La persécution finit avec lui, et l’Eglise put continuer ses progrès1.

Après avoir accompli leur mission à Jérusalem2, Barnabas et Saul étaient retournés à Antioche, emmenant avec eux Jean surnommé Marc, qui était cousin de Barnabas3. Les prophètes et les docteurs qui se trouvaient à la tête de cette Eglise étaient alors (l’an 46) Barnabas, Simon surnommé Le Noir, Lucius de Cyrène, Manahen qui avait eu la même nourrice que le tétrarque Hérode et Saul. Pendant qu’ils accomplissaient le ministère du Seigneur et qu’ils jeûnaient, le Saint-Esprit leur dit : « Séparez-moi Paul et Barnabas pour l’œuvre à laquelle je les ai destinés. » Alors ils jeûnèrent de nouveau, prièrent, imposèrent les mains aux élus de Dieu et les envoyèrent accomplir leur mission.

Dieu avait choisi les deux Apôtres, il leur avait communiqué son Esprit, et cependant, il voulait que l’Eglise représentée par ses guides, leur imposât les mains, en accompagnant ce rite extérieur du jeûne et de la prière.

A l’origine de l’Eglise, le jeûne était déjà en usage et on le considérait comme un moyen de plaire à Dieu.

On ne connaît point le détail des actions des trois prophètes et docteurs qui imposèrent les mains à Saul et à Barnabas4.

Les deux Apôtres5, sous l’inspiration du Saint-Esprit, allèrent à Séleucie, où ils s’embarquèrent pour la Chypre. Arrivés à Salamine, capitale de l’île, ils prêchèrent la parole de Dieu dans les synagogues des Juifs.

 

1 Ad., XII; 24.

2 Ibid., XIII; 1-3.

3 Paul, Epist. ad Coloss., IV; 19. On a voulu distinguer Jean-Marc de Marc l’Evangéliste. Les raisons sur lesquelles on s’appuie ne nous ont pas paru solides.

4 Il est bien évident qu’à cette date (ann. 46) saint Pierre n’avait pas gouverné l’Eglise d’Antioche, et que Evodius, qui en est donné comme le premier évêque, ne s’y trouvait pas encore.

5 Act., XIII ; 4-52.

Jean-Marc les secondait dans ce ministère. Ils parcoururent l’île entière jusqu’à Paphos, où ils rencontrèrent un magicien, faux prophète juif, qui se nommait Elymas Bar-Jésus et vivait dans l’intimité du proconsul romain Sergius Paulus, gouverneur de l’île. Sergius Paulus était un homme sage ; il désira entendre Barnabas et Saul. Elymas s’y opposait ; il mit tout en œuvre pour éloigner le proconsul de la foi. Saul, qui modifia alors son nom et se fit appeler Paul, combattait Fins fluence du magicien. Un jour, sous l’influence du Saint-Esprit, il jeta sur lui un regard terrible et lui dit : « O fils du diable, plein de ruse et d’astuce, ennemi de toute vertu, ne veux-tu pas cesser de mettre des obstacles sur la voie droite du Seigneur ? Voici que la main du Seigneur va te frapper ; tu vas devenir aveugle et tu ne verras point, pendant un certain temps, la lumière du soleil. » Aussitôt Elymas se trouva dans les ténèbres, et il allait et venait, priant quelqu’un de lui donner la main. Ce miracle eut lieu en présence du proconsul, qui en fut si frappé qu’il crut à la parole du Seigneur.

Paul conquit en Chypre plusieurs compagnons, qui s’embarquèrent avec lui à Paphos pour se rendre à Perge, en Pamphylie.

Arrivés là, Jean-Marc le quitta pour s’en retourner à Jérusalem. Paul et ses autres compagnons ne firent que traverser Perge et allèrent à Antioche de Pisidie. Ils entrèrent, un jour de sabbat, dans la synagogue des Juifs et y prirent place. On ne les connaissait pas. Lorsqu’on eut fait une lecture de la loi et une des prophètes, les chefs de la synagogue leur envoyèrent dire : « Frères, si l’un de vous veut adresser au peuple un discours, vous avez la parole. » Paul se leva, et, d’un geste, ayant demandé le silence, s’exprima ainsi :

« Israélites, et vous tous qui craignez Dieu, écoutez:

« Le Dieu du peuple d’Israël a élu nos pères ; il en a fait un peuple lorsqu’ils habitaient encore l’Egypte, et il les a arrachés de ce pays par sa puissance. Pendant l’espace de quarante ans, il a soutenu leur courage dans le désert, et ayant détruit sept nations qui habitaient

la terre de Chanaan, il la leur distribua. Cinq cent cinquante ans s’écoulèrent, après quoi il établit des juges jusqu’au prophète Samuel. Ensuite nos pères demandèrent des rois, et Dieu leur donna Saül, fils de Cis, homme de la tribu de Benjamin, qui régna quarante ans. L’ayant rejeté, il leur donna pour roi David, dont il porta lui-même ce témoignage : « J’ai trouvé David, fils de Jessé, homme selon mon cœur, qui fera toutes mes volontés. »

« Dieu a fait sortir de sa race, selon sa promesse, le Sauveur d’Israël, Jésus. Jean l’a précédé, en prêchant à tout le peuple d’Israël, le baptême de pénitence. A la fin de sa mission, Jean disait : « Je ne suis pas celui que vous pensez ; Celui-là vient après moi, et je ne suis pas digne de délier ses chaussures. »

« Frères, enfants d’Abraham qui craignez Dieu, c’est pour vous que ce Verbe de salut a été envoyé. Les habitants de Jérusalem et leurs chefs n’ont voulu ni le connaître, ni comprendre les paroles des prophètes qu’on lit chaque sabbat ; ils l’ont jugé, et, ne trouvant en lui rien qui méritât la mort, ils ont demandé à Pilate de le faire mourir.

« Lorsque tout ce qui avait été prédit de lui eut été accompli, on le déposa dans un tombeau. Mais Dieu le ressuscita le troisième jour ; et pendant quelque temps il fut vu par ceux qui étaient venus avec lui de Galilée à Jérusalem, et qui en portent témoignage jusqu’aujourd’hui devant le peuple.

« C’est lui que nous vous annonçons ; lui qui a été l’objet de la promesse faite à nos pères et qui l’a accomplie, pour les fils, en ressuscitant Jésus, selon ce qui est écrit au second psaume : « Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui. » C’est lui aussi qui étant ressuscité ne doit pas éprouver la corruption, selon ces paroles : « Je vous donnerai certainement le Saint de David. » Et il a ajouté : « Tu ne permettras pas que ton Saint voie la corruption. » Ces paroles ne peuvent se rapporter à David qui, après avoir accompli sa mission, mourut, fut placé avec ses pères, et éprouva la corruption du tombeau. Mais celui que Dieu a ressus-

cité des morts n’a pas vu la corruption. Sachez donc, frères, que nous vous annonçons par lui la rémission des péchés et la purification de toutes les souillures dont la loi de Moïse ne pouvait vous purifier. Prenez garde qu’il ne vous arrive ce qui a été prédit par les prophètes : « Voyez, contempteurs, soyez étonnés et confondus ; parce que, dans vos jours, je fais une œuvre à laquelle vous ne croirez pas si quelqu’un vous l’annonce. »

Le tableau général de l’Ancienne Alliance, esquissé en traits rapides par Paul, la lumière dont il entourait les oracles des prophètes avaient frappé les auditeurs. On le pria de venir, le sabbat suivant, continuer son discours. Lorsque l’assemblée eut été congédiée, un grand nombre de Juifs et d’habitants qui appartenaient à leur culte, accompagnèrent Paul et Barnabas jusqu’à leur demeure. Les deux Apôtres les engagèrent à persévérer dans la grâce dont Dieu avait touché leur cœur. Au. sabbat suivant, la ville presque tout entière se dirigea vers la synagogue pour entendre la parole de Dieu. En voyant cette foule, les Juifs, pleins de dépit, se mirent à contredire Paul et à opposer des blasphèmes à ses raisons. Paul et Barnabas soutinrent leur opposition avec énergie et finirent par leur dire : « II fallait d’abord vous annoncer la parole de Dieu. Mais puisque vous la repoussez et que vous vous jugez indignes de la vie éternelle, nous nous tournons vers les gentils ; car tel est Tordre que nous a donné le Seigneur : « Je t’ai placé pour la lumière des nations, afin que tu sois pour eux un principe de salut jusqu’à T extrémité de la terre. »

Les gentils, en entendant ces paroles, témoignèrent beaucoup de joie et applaudirent à la parole de Dieu. Tous ceux qui, dans le décret de Dieu, avaient été choisis pour la vie éternelle, crurent à cette parole qui fut répandue comme une bonne semence dans tout le pays. Les Juifs ameutèrent contre Paul et Barnabas les matrones dévotes et les citoyens importants. Les deux Apôtres furent chassés de la ville. Selon le précepte du Maître, ils secouèrent la poussière de leurs chaussures

sur leurs persécuteurs et se dirigèrent vers Icône ; mais ils laissèrent à Antioche de Pisidie de nombreux disciples qui étaient remplis de joie et du Saint-Esprit.

A Icône les deux Apôtres prêchèrent dans la synagogue des Juifs avec un tel succès, qu’une très-grande quantité de Juifs et de Grecs crurent en Jésus-Christ. Mais ceux d’entre les Juifs qui refusèrent de croire, excitèrent contre les Apôtres le fanatisme des païens. Paul et Barnabas ne s’effrayèrent pas ; ils restèrent longtemps dans la ville, prêchant la vérité et opérant des prodiges. Bientôt la ville fut partagée en deux partis : celui des Juifs et celui des Apôtres. Les païens et les Juifs incrédules avaient pour eux les chefs de la cité. Ils conçurent le complot de lapider Paul et Barnabas. Ceux-ci, en ayant été avertis, se retirèrent en Lycaonie : ils y prêchèrent à Lystre, à Derbe et dans tout le reste du pays.

A Lystre, Paul aperçut un infirme qui n’avait jamais marché depuis sa naissance. Il connut qu’il avait assez de foi pour être guéri ; c’est pourquoi il lui dit à haute voix : « Lève-toi tout droit sur tes pieds. » L’infirme fit un saut et se mit à marcher. La foule, témoin de ce miracle, acclama les Apôtres et s’écria : « Des dieux se sont faits semblables à des hommes, et sont descendus parmi nous. » On appelait Barnabas Jupiter, et Paul, Mercure, parce que c’est lui qui était l’orateur. Le prêtre de Jupiter, qui habitait près de la ville, accourut à la porte de leur demeure, conduisant des bœufs couronnés qu’il voulait sacrifier en leur honneur. Barnabas et Paul, voyant ces préparatifs, sortirent et déchirèrent leur tunique en signe de douleur : « Que faites-vous? s’écrièrent-ils. Nous ne sommes que des hommes mortels comme vous, et nous sommes venus ici pour vous détourner de ces vaines cérémonies et vous faire connaître le Dieu vivant qui a fait le ciel, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu. Dans les temps passés, Dieu a laissé les nations s’égarer dans 1

 

1 Act., XIV; 1-27.

 

leurs voies, tout, en leur laissant pour témoignage de son existence, la douce influence du ciel, les pluies et les récoltes des saisons qui apportent avec elles notre subsistance et la joie. »

C’est à peine si, par ces paroles, ils purent empêcher qu’on ne leur offrît des sacrifices.

Mais bientôt des émissaires des Juifs d’Antioche et d’icône arrivèrent à Lystres pour mettre à exécution leur projet de lapider Paul. Ils trouvèrent des complices à Lystres, s’emparèrent de l’Apôtre, le lapidèrent et le laissèrent pour mort sur le terrain. Les disciples accoururent et l’entourèrent ; il se leva et rentra avec eux dans la ville. Le lendemain, il partit pour Derbe avec Barnabas ; après avoir évangélisé cette ville où ils formèrent un grand nombre de disciples, ils revinrent visiter les fidèles de Lystres, d’icône et d’Antioche, de Pisidie. Ils y constituèrent des Eglises en y instituant des prêtres, après avoir jeûné et prié avec les fidèles. Ils leur adressèrent leurs derniers conseils, leur rappelant que l’on ne pouvait entrer dans le royaume de Dieu qu’à travers les tribulations. Puis ils les bénirent et quittèrent la Pisidie pour se rendre en Pamphylie. Après avoir annoncé la parole du Seigneur à Perge, ils descendirent vers Attalie où ils s’embarquèrent pour Antioche, d’où ils étaient partis pour accomplir l’œuvre à laquelle Dieu les avait appelés (ann. 50).

A leur arrivée, ils réunirent l’assemblée des fidèles ; racontèrent les grandes choses que Dieu avait faites par eux, et comment la porte de la foi avait été ouverte aux gentils ; ils restèrent assez longtemps à Antioche1.

 

1 Cette mission de Paul et de Barnabas dura de l’année 46 à l’année 50 environ. Voici comment nous calculons ces dates. Nous avons établi plus haut la date de l’année 40. Le concile de Jérusalem eut lieu un certain temps après le retour de saint Paul à Antioche. Or, le voyage que fit alors Paul à Jérusalem eut lieu quatorze ans après celui qu’il avait fait en 37 ou 33, comme il le dit lui-même dans l’Epître aux Galâtes (II; 1). Ce voyage cul lieu l’an 51 à 52. On peut croire que Paul resta environ un an à Antioche après sa mission avec Barnabas ; il nous paraît raisonnable d’interpréter ainsi le mot temps non petit dont se sert saint Luc en parlant, de ce séjour. Paul retourna donc eu 50 à Antioche, d’où il était parti en 46. Sa mission dura quatre ans environ, et il partit pour le concile de Jérusalem l’an 51.

 

Comme ils y étaient, quelques fidèles arrivèrent de Jérusalem et se mirent à prêcher que si les gentils convertis n’étaient pas circoncis selon la loi mosaïque, ils ne pourraient obtenir le salùt1. Ils rencontrèrent une forte opposition de la part de Paul et de Barnabas. Il est certain que Jésus-Christ n’avait, pas voulu détruire la loi mosaïque ; la Nouvelle Alliance n’était à ses yeux que la continuation de l’Ancienne, mais il n’est pas moins certain que, dans cette dernière, il y avait des rites et des règlements purement locaux dont l’observation ne pouvait être imposée à tous ceux qui, par leur origine, n’appartenaient pas au peuple juif ; à plus forte raison ne pouvait-on pas imposer à tous, ces rites et ces règlements comme nécessaires au salut. Paul se déclara avec énergie contre la doctrine des fidèles de Jérusalem. Il enseigna d’abord que les observances légales n’étaient pas nécessaires au salut, même pour les Juifs, puisque l’unique principe du salut est la foi en Jésus- Christ. Cependant il ne condamnait pas les Juifs qui voulaient rester fidèles à certains rites de l’ancienne loi, comme la circoncision et les purifications légales, pourvu que leur foi en Jésus-Christ n’en fût pas amoindrie. Mais il se révoltait à la pensée que l’on voulût soumettre aux observances de la loi mosaïque les païens convertis.

Les fidèles d’Antioche, troublés par les nouveaux prédicateurs, résolurent d’envoyer à Jérusalem Paul et Barnabas pour provoquer une décision qui pût rendre la paix à l’Eglise. 1

 

1 Act., XV; 1 et. seq.