Années 31 — 32

 

— Deuxième Pâques célébrée par Jésus à Jérusalem depuis son baptême.

— Le lépreux de la piscine de Bethesda.

— Haine des pharisiens contre Jésus.

— Il expose le mystère de sa double nature divine et humaine.

— Retour en Galilée.

— Evangélisation de ce pays avec les douze Apôtres.

— Parabole du semeur.

— Excursion au pays des Gergéséens.

— Un possédé guéri.

— Retour en Galilée.

— La fille de Jaïre ressuscitée.

— Guérison d’une femme affligée d’une perte de sang.

— Mission des douze Apôtres.

— Mort de Jean-le-Baptiste.

— Multiplication des pains.

— Le pain de l’aine.

— Jésus marche sur les flots de la mer de Galilée.

— Sa prédication dans la synagogue de Kapernaüm.

— Jésus demande à ses Apôtres ce que l’on pense de lui et ce qu’ils en pensent eux-mêmes.

— Profession de foi des Apôtres en la divinité de Jésus.

— Voyage vers Jérusalem.

— Transfiguration.

— Guérison d’un démoniaque.

— Discussion entre les apôtres à propos de la primauté.

— Voyage à travers la Samarie.

— Condamnation du zèle violent.

— Un disciple rejeté et l’autre élu.

 

Jésus arriva à Jérusalem pour y célébrer la fête de Pâque.

Il y avait à Jérusalem une piscine, appelée Probatique ou des Brebis, en hébreu : Bethesda ; elle avait cinq portiques, sous lesquels étaient couchés des malades, des aveugles, des boiteux, des paralytiques en grand nombre, qui attendaient que l’eau fût remuée. Un ange du Seigneur descendait, à certaine époque, dans la piscine et l’eau s’agitait ; le premier qui descendait dans la piscine, après l’agitation de l’eau, était guéri, quelle que fût, son infirmité. Il y avait là un homme qui était infirme depuis trente-huit ans. Jésus l’ayant vu couché et sachant qu’il était malade depuis longtemps lui dit : « Veux-tu être guéri? » Le malade lui répondit : « Maître, je n’ai personne pour me jeter dans la piscine quand l’eau aura été agitée ; pendant que j’y vas, un autre y descend avant moi. » Jésus lui dit : « Lève-toi,

prends ton grabat et marche. » Aussitôt cet homme fut guéri, se chargea de son grabat et marcha. Or, c’était le jour du sabbat. Des Juifs lui dirent : « C’est aujourd’hui le sabbat ; il ne t’est pas permis de porter ton grabat. — Celui qui m’a guéri, leur répondit-il, m’a dit : « Emporte ton grabat et marche. » — Quel est donc cet homme, reprirent les Juifs, qui t’a dit : « Emporte ton grabat et marche ? » Celui qui avait été guéri ne connaissait pas Jésus qui, aussitôt après le miracle, s’était retiré de la foule qui était en ce lieu. Ayant rencontré dans le temple celui qu’il avait guéri, Jésus lui dit : « Voici que tu as été guéri, ne pèche plus de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pis. » Cet homme courut aussitôt dire aux Juifs que c’était Jésus qui l’avait guéri. Ceux-ci, au lieu de reconnaître la puissance divine de Jésus, lui reprochèrent d’avoir opéré son miracle le jour du sabbat. Mais Jésus leur répondit : « Mon père agit sans interruption, et moi aussi. » Au lieu d’ouvrir les yeux à la lumière, les Juifs s’aveuglaient volontairement, et ils résolurent de tuer Jésus, non-seulement parce qu’il n’observait pas le sabbat, mais encore parce qu’il disait que Dieu était son Père et qu’il se faisait l’égal de Dieu. Ils ne voulaient pas comprendre que l’on ne viole pas le repos prescrit par Dieu, par un acte de charité, et que Celui-là était Dieu qui faisait des actions divines. Jésus chercha à le leur faire comprendre : « En vérité, en vérité, leur dit-il, le Fils ne peut rien faire de lui-même, mais seulement ce qu’il voit faire au Père ; tout ce que fait le Père, le Fils le fait également. Le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait ; et il lui montrera des œuvres plus grandes encore, afin que vous en soyez étonnés. »

Jésus enseignait ainsi, qu’uni intimement au Principe ou Père, dans sa personne de Fils de Dieu, la toute- puissance lui était connue et se manifestait par lui, Verbe éternel. Il continua ainsi à exposer le dogme de sa divinité :

« De même que le Père ressuscite les morts et les vivifie, de même le Fils vivifie ceux qu’il veut. Le Père

lui-même ne juge personne ; il a remis tout jugement au Fils, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Celui qui n’honore pas le Fils, n’honore pas le Père qui l’a envoyé. En vérité, en vérité, je vous le dis : celui qui écoute ma parole et croit à Celui qui m’a envoyé possède la vie éternelle, ne vient point en jugement, mais passe de la mort à la vie. »

Le vrai croyant n’a rien à craindre du jugement de Dieu, et la mort n’est pour lui que le passage à une vie meilleure et éternelle.

Jésus annonça aux Juifs des miracles plus grands encore que ceux qu’il avait faits jusqu’alors :

« En vérité, en vérité, je vous le dis : l’heure vient, elle est même venue, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et que ceux qui l’entendront vivront. Car, de même que le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d’avoir aussi la vie en lui, et il lui a donné le pouvoir de juger, parce qu’il est le Fils de l’homme. »

Jésus avait en lui, comme Fils de Dieu, le principe même de la vie qui est un attribut de Dieu ; et comme Fils de l’homme, il avait été établi juge de toute la nature humaine qu’il représentait et dont il était le médiateur. Les Juifs s’étonnaient en entendant une telle doctrine sur la résurrection des morts et le jugement :

« Ne vous étonnez pas, continua Jésus, de ce que je vous ai dit que l’heure vient où ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu ; que ceux qui ont fait le bien ressusciteront pour vivre; que ceux qui ont fait le mal, ressusciteront pour être jugés. Je ne puis rien faire de tout cela par moi- même. Je juge selon ce que j’entends, et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. Si je rends témoignage de moi-même, mon témoignage n’est pas vrai ; mais il en est un autre qui rend témoignage de moi, et je sais que le témoignage qu’il rend de moi est vrai. Vous avez envoyé vers Jean qui a attesté la vérité ; mais ce n’est pas à un témoignage

humain que j’en appelle. Je vous parle ainsi pour que vous soyez sauvés. »

Jésus ne pouvait exprimer plus clairement que l’humanité en lui, était unie à la divinité. Comme Fils de Dieu, il avait la vie ; comme Fils de l’homme et juge de l’humanité, il agissait sous l’impulsion divine, et la divinité se manifestait en lui par des œuvres qui étaient autant de témoignages donnés par Dieu à sa mission. C’était sa divinité qui rendait témoignage à sa mission extérieure et non son humanité ; il s’appliqua à le faire comprendre aux Juifs en leur exposant la différence qui existait entre lui et Jean :

« Celui-ci, dit-il, était un flambeau ardent et étincelant, et vous avez voulu pour un instant vous réjouir à sa lumière ; mais j’ai un témoignage plus grand que celui que Jean possédait : ce sont les œuvres que mon Père m’a donné le pouvoir de faire ; et ces œuvres que je fais attestent de moi que c’est le Père qui m’a envoyé, et qui rend lui-même témoignage de moi. Vous n’avez pas entendu sa voix ; vous n’avez pas vu sa figure ; son Verbe ne réside pas en vous d’une manière permanente, parce que vous n’avez pas cru à Celui qu’il a envoyé. Scrutez les Ecritures, puisque vous pensez avoir en elles la vie éternelle, et vous verrez qu’elles rendent témoignage de moi ; et pourtant vous ne voulez pas venir à moi pour posséder la vie.

« Je n’ai point reçu des hommes mes lumières ; aussi, je sais que vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu. Je suis venu au nom de mon Père et vous ne m’avez pas reçu. Si un autre vient en son propre nom vous le recevrez. »

C’est ce qui est arrivé aux Juifs qui s’attachèrent à de faux messies et provoquèrent, par leurs révoltes, la ruine de Jérusalem et la désolation de leur pays. Jésus, éclairé d’en haut, connaissait les mauvaises dispositions de leurs cœurs et les leur reprocha avec énergie.

« Comment pouvez-vous croire, ajouta-t-il, vous qui vous donnez réciproquement de la gloire et qui ne cherchez pas la gloire qui vient de Dieu seul ? Ne

pensez pas que je serai votre accusateur auprès du Père; c’est Moïse en qui vous espérez, qui vous accuse; car, si vous croyiez en Moïse, vous croiriez aussi en moi puisqu’il a écrit à mon sujet. Si vous ne croyez pas à ses écrits, comment pourrez-vous croire à mes paroles? »

L’Ancienne Alliance a prédit la Nouvelle et n’en a été que la figure. Comment ceux des Juifs qui n’avaient pas pénétré le sens intime des livres de l’ancienne loi, auraient-ils pu comprendre ce qu’elle annonçait sous ses expressions figuratives ?

Après la fête, Jésus retourna de nouveau en Galilée, au-delà de la mer de Tibériade1 ; il parcourut les villes et les villages2, en prêchant et en annonçant le royaume de Dieu. Les douze Apôtres l’accompagnaient ; ils firent, sous sa conduite, comme l’apprentissage de leur apostolat. Quelques femmes aussi le suivaient. Elles avaient été guéries par lui d’infirmités ou de possessions des mauvais Esprits. Parmi elles étaient : Marie Magdeleine, de laquelle sept démons étaient sortis ; Jeanna, épouse de Chusa, intendant d’Hérode ; Susanna et plusieurs autres qui l’assistaient de leurs biens.

Un jour, une grande foule était accouru e de plusieurs villes vers lui, plutôt par curiosité que dans le désir de profiter de son enseignement. Il lui adressa cette parabole : « Un agriculteur partit pour semer son grain. Lorsqu’il semait, une partie tomba sur le bord du chemin, fut foulée aux pieds et mangée par les oiseaux. Une autre partie tomba sur les rochers et sécha dès qu’elle eut germé, parce qu’elle n’avait pas d’humidité. Une autre partie tomba au milieu des épines qui, croissant avec elle, l’étouffèrent. Une autre partie tomba dans la bonne terre et produisit au centuple. » Après avoir ainsi parlé, il s’écria : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. »

 

1 Jean, VI ; 1. Saint Jean ne donne pas les détails de cette nouvelle mission en Galilée. Ils se trouvent en saint Luc (chap. VIII et suiv.) jusqu’à la multiplication des pains, unique fait que donne saint Jean au commencement de son chap. VI, et qui sert de point de rapprochement et de concorde entre les deux récits évangéliques.

2 Luc, VIII; 1 et suiv.

 

Ses disciples lui demandèrent quel était le sens de cette parabole. « Pour vous, leur dit-il, vous êtes appelés à connaître le mystère du royaume de Dieu; il n’est annoncé aux autres qu’en parabole, afin qu’en voyant ils ne voient pas, et qu’en entendant, ils ne comprennent pas. » Jésus a souvent enseigné cette doctrine, que l’humanité, est partagée en élus que Dieu juge dignes de ses communications, et en appelés qui ne doivent pas correspondre à leur vocation. Le jugement de Dieu a sa raison d’être dans les dispositions intimes des cœurs qu’il connaît avec certitude, en vertu de sa prescience infinie, mais qui sont déterminées par l’usage bon ou mauvais que l’homme fait de sa liberté, sous l’influence de l’Esprit de Dieu ou de l’Esprit mauvais. Voici, dit Jésus à ses disciples, le sens de la parallèle : « La semence est la parole de Dieu ; celle qui tombe sur le chemin figure la parole adressée à ceux qui, après l’avoir entendue, la laissent ravir par le diable qui l’arrache de leur cœur, dans la crainte qu’ils ne croient et ne soient sauvés. La semence qui tombe sur la pierre, c’est la parole adressée à ceux qui l’écoutent et la reçoivent avec joie, mais dans lesquels elle ne jette pas de racine, qui ne croient que pendant un certain temps et qui s’en écartent au moment de la tentation. La semence qui tombe au milieu des épines, c’est la parole adressée à ceux qui l’écoutent, mais qui la laissent étouffer dans leur cœur parles soucis de ce inonde, les richesses et les plaisirs de la vie, et chez lesquels elle ne rapporte pas de fruit. La semence qui tombe dans la bonne terre, c’est la parole adressée à ceux qui, l’avant écoutée, la conservent dans un cœur pur et bon, et qui produisent patiemment leur fruit. » Le bon fruit de l’âme, c’est-à-dire le bien, n’est produit qu’avec le temps, après une lutte patiente et continue contre le mal. Deux qui étaient accourus par curiosité pour voir et entendre Jésus, n’étaient point disposés à cette lutte, et leur intelligence n’était pas assez libre de l’influence des passions pour comprendre la parole divine. C’est ce qu’exposa Jésus en ajoutant : Personne, après avoir allumé un flambeau ne le place

sous un vase ou sous le lit ; on place la lumière sur le chandelier afin que ceux qui entrent voient clair. » C’est ce que fit Jésus pour ses disciples qui étaient entrés clans le royaume de Dieu, en leur expliquant sa parabole. Les autres ne l’eussent pas compris, et s’il eût allumé le flambeau pour eux, il l’eût en même temps obscurci sous un vase. Mais, pour les disciples, il n’y avait rien d’obscur qui ne dût leur être révélé, rien de caché qui ne dût leur être découvert. « Voyez donc, ajouta Jésus, comment vous devez écouter. Car à celui qui a déjà, il sera encore donné ; et à celui qui n’a rien, on ôtera ce qu’il pense avoir. » Il prédisait ainsi qu’Israël fier de ce qu’il possédait une loi qui était une simple figure du Royaume de Dieu, serait privé de ce qui faisait son orgueil, tandis que les enfants du royaume, les élus dociles aux inspirations du Saint- Esprit, croîtraient sans cesse dans la connaissance de la vérité et la pratique de la vertu, jusqu’au jour où ils seraient couronnés.

Au moment où Jésus parlait, sa mère et ses frères1 vinrent pour le voir, mais ne purent pénétrer jusqu’à lui à cause de la foule. Quelques-uns lui dirent : « Ta mère et tes frères sont là-bas, ils voudraient le voir. » Il leur répondit : « Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la pratiquent. »

Jésus ayant commencé sa mission, avait cessé toutes relations avec sa famille. Son unique préoccupation était de répandre la semence de la bonne parole ; sa famille se composait de tous les élus de Dieu.

 

1 On a beaucoup disserté sur le sens de ce mot frères, et plusieurs critiques ont affirmé que Marie, mère de Jésus avait eu plusieurs enfants. L’étude comparative des divers textes des Evangiles démontre que cette, interprétation du mut frères est fausse.1° Ceux qui soin ainsi appelés sont désignés par leurs noms (Math., XIII ; 55 — Mare, VI; 3.) : Jacques, Joseph, Simon, Judas; 2° les mêmes personnages sont indiqués (Math., XXVII ; 55 ; — Marc, XV; 40; — Luc, XXIV; 10.) comme les enfants d’une Marie distincte de Marie, mère de Jésus; 3° cette Marie est désignée comme l’épouse de Cléopas (Jean, XIX ; 25) et comme la sœur delà mère de Jésus. Par ce mot sœur, on peut entendre cousine, comme par le mot frères, on peut entendre cousins, selon l’usage de l’Orient. Les personnages appelés frères de Jésus n’étaient que ses cousins. On leur donnait le titre de frères, mais ils n’étaient passés véritables frères, et les critiques qui l’ont prétendu n’avaient fait une étude assez complète ni des Evangiles, ni des usages orientaux qui sont encore en vigueur aujourd’hui chez plusieurs nations où l’on donné le titre de frères aux cousins.

 

Un jour il monta sur une barque avec quelques-uns de ses disciples et il leur dit : « Passons le lac. », Pendant le trajet il s’endormit et il s’éleva une si terrible tempête que la barque était en péril. Ses disciples le réveillèrent en disant : « Maître, nous périssons. » Il se leva, donna ses ordres au vent et aux flots courroucés, et le calme fut rétabli. Il dit alors à ses disciples : « Où est votre foi ? » Ceux-ci, saisis de crainte et d’admiration, se disaient l’un à l’autre : « Que penses-tu qu’il est, Celui qui commande au vent et à la mer et qui s’en fait obéir ? » On navigua jusqu’au pays des Gergéséens1, situé sur la côte opposée à la Galilée. Lorsque Jésus fut descendu à terre, accourut à lui un homme qui, possédé du démon depuis longtemps, vivait nu au milieu des tombeaux, n’ayant point de maison où il pût s’abriter. Dès qu’il aperçut Jésus, il se prosterna devant lui, jeta de grands cris et dit : « Jésus, fils de Dieu Très-Haut, qu’y a-t-il entre toi et moi? Je t’en conjure, ne me tourmente pas ! » C’était le mauvais Esprit qui parlait par cet homme, dont il avait fait sa victime depuis longues années. On avait cherché à attacher ce malheureux avec des chaînes ; on lui avait mis les fers aux pieds, mais il brisait toutes les entraves et s’enfuyait dans les lieux solitaires, sous l’impulsion du démon. Jésus, s’adressant au mauvais Esprit, lui dit : « Quel est ton nom? » il répondit : « Légion. » Il prenait ce nom parce qu’ils étaient en grand nombre. Sur Tordre de Jésus, il avait abandonné sa victime, mais il demanda à n’être pas envoyé dans l’abîme. Il y avait près de là un troupeau de pourceaux qui paissaient sur la montagne. Les démons demandèrent la permission de s’en emparer, ce qui leur fut accordé. Aussitôt les pourceaux entrèrent en furie et se précipitèrent dans le lac

 

1 Dans le texte grec, on lit Gadaréniens; dans la Vulgate Géraséniens. Origène avait trouvé ces deux leçons dans les manuscrits ; il les rejette l’une et l’autre. Gerasa, dit-il, est une ville d’Arabie, elle n’est située sur le bord d’aucune mer ; Gadara est une ville de Judée auprès de laquelle sont des bains célèbres, mais elle n’est pas sur le bord de la mer. Gergesa est une ville ancienne située sur le lac de Tibériade, et l’on y montre encore le rocher d’où les pourceaux se précipitèrent dans la mer. (Origène, Comment, in Joann., T. VI, § 24.) Jérôme (Onomast.) est du même avis.

où ils périrent. Ceux qui les gardaient s’enfuirent et annoncèrent dans la ville et les villages d’alentour ce qui venait d’arriver. Une foule de gens accoururent vers Jésus. En voyant assis à ses pieds l’ancien possédé, vêtu et jouissant de ses facultés, ils furent saisis de crainte. Ceux qui avaient été témoins du fait, leur apprirent comment le possédé avait été délivré de Légion. Tous les Gergéséens en conçurent une telle épouvante, qu’ils prièrent Jésus de quitter leur pays ; il remonta donc sur la barque et retourna en Galilée.

Celui qu’il avait guéri le priait de l’emmener avec lui : « Retourne en ta maison, lui dit Jésus, et raconte les grandes choses que Dieu a faites pour toi. » Il retourna donc à la ville, où il fit connaître le miracle que Jésus avait fait en sa faveur. Jésus ne devait pas évangéliser ce pays qui était presque entièrement idolâtre. Sa mission se bornait au peuple d’Israël, chargé par Dieu de conserver les traditions messianiques. Cependant, comme tous les peuples devaient être appelés à l’Alliance Nouvelle, il jetait d’avance quelques lumières parmi les gentils et préparait la voie à ses Apôtres. L’ex-possédé de Gergesa fut un des premiers travailleurs destinés à préparer le terrain pour l’ensemencement de la parole divine parmi les gentils.

Le récit de la guérison du possédé de Gergesa révèle un enseignement dogmatique de la plus haute importance relatif au monde invisible et à l’existence des mauvais génies. Ces Esprits existent ; les uns habitent ce qui est désigné sous le nom d’abîme et qui, sans être analogue à un espace circonscrit comme les lieux qu’habitent les corps, est cependant déterminé de sorte que des Esprits peuvent y demeurer. D’autres Esprits sont répandus dans le monde visible et leur état y est préférable à celui qu’ils auraient dans l’abîme. Non- seulement les hommes, mais les animaux peuvent être soumis à leur empire ; leur puissance ne le cède qu’à celle de Dieu. Leur intelligence est supérieure à celle des âmes humaines, tant qu’elles sont unies aux organes du corps et leur pouvoir se rit des obstacles que l’homme

voudrait leur opposer. Dieu permet leur action sur le monde visible ; les maux dont souffre l’humanité ont très souvent pour cause leur pernicieuse influence. Aussi a-t-on vu échouer tous les efforts de la science qui voudrait toujours trouver à ces maux une cause naturelle. L’Evangile ouvre à l’intelligence des horizons plus vastes que la science, et il y a plus de philosophie dans le mot possession du démon, que dans la terminologie si prétentieuse et si insignifiante sous laquelle la science couvre son ignorance réelle.

Jésus fut reçu sur la côte de Galilée par une grande foule qui l’y attendait. Un prince de synagogue, nommé Jaïre, s’approcha de lui et tomba à ses pieds en le priant de venir chez lui. Il avait une fille unique qui se mourait. Pendant que Jésus y allait, la foule se précipitait sur ses pas. Il y avait dans cette foule une femme qui soutirait depuis douze ans d’une perte de sang et qui avait dépensé toute sa fortune pour se guérir sans avoir pu obtenir de soulagement. Elle s’approcha de Jésus par derrière et toucha la frange de sa robe. Aussitôt elle fut guérie. Jésus dit aussitôt : « Qui m’a touché? » Comme tout le monde s’en défendait, Pierre dit : « Maître, la foule te presse, t’accable, et tu demandes : qui m’a touché? — Quelqu’un m’a touché, répondit Jésus, car j’ai senti une vertu sortir de moi. » La femme, voyant qu’elle ne pouvait plus cacher ce. qui lui était arrivé, se jeta à ses pieds, avoua son infirmité et lit connaître sa guérison. « Ma fille, lui dit Jésus, La foi t’a sauvée, va en paix1. »

Comme il parlait encore, quelqu’un vint dire au prince de la synagogue : « Votre fille est morte ; ne le

 

1 La femme qui fut guérie d’une perte de sang riait de Césarée de Philippes, ville située vers lus sources du Jourdain, appelée aussi Césarée-sous-Panion (montagne ou Panéade.) Cette femme guérie fit élever un monument pour perpétuer le souvenir de la grâce qu’elle avait reçue et de sa reconnaissance. On y voyait une femme à genoux, en posture de suppliante et les mains élevées. Auprès d’elle, Jésus debout et revêtu d’une robe longue tendait la main à la femme. Ce monument était placé dans la ville même, auprès d’une fontaine, au milieu d’autres statues. Il subsista jusqu’au règne de Julien l’Apostat qui, par haine pour Jésus-Christ, le fit briser. L’historien Eusèbe, évêque de Césarée en Palestine, vit ce monument. (Euseb., Hist eccl, lib. VII ; 18; Sozom., lib. V; 21)

 

dérangez pas. » Jésus ayant entendu ces paroles dit au père de la jeune fille : « Ne crains pas ; crois seulement et elle sera sauvée. » Lorsqu’il fut arrivé à la maison il ne permit à personne d’entrer si ce n’est à Pierre, à Jacques et à Jean, au père et à la mère de la jeune fille. Tous les gens de la maison pleuraient et se lamentaient ; il leur dit : « Ne pleurez pas, la jeune fille n’est pas morte, mais elle dort. » Eux se moquaient de lui, car ils savaient qu’elle était morte. Prenant la main de la jeune fille, il s’écria : « Jeune fille, lève-toi. » Et son esprit revint en elle et elle se leva aussitôt. Jésus ordonna de lui donner à manger. Le père et la mère furent saisis de stupeur. Jésus leur défendit de dire ce qu’il avait fait.

La foule qui le suivait alors n’eût trouvé dans ce fait qu’un aliment à sa curiosité ; Jésus n’opéra jamais de miracles pour satisfaire de si misérables sentiments, et il défendait de les divulguer lorsqu’il savait qu’il n’en résulterait aucun bien.

Depuis bientôt deux ans, Jésus évangélisait Israël. Ses douze Apôtres l’avaient suivi dans sa dernière mission, et le temps était venu où il devait les initier à la grande œuvre à laquelle ils étaient appelés. Il les réunit un jour autour de lui1 et leur donna la vertu et le pouvoir sur tous les démons, et pour guérir les infirmités. Puis il les envoya prêcher le royaume de Dieu et guérir les malades. Voici les enseignements qu’il leur donna avant leur départ : « Vous ne porterez rien en chemin, ni bâton, ni bourse, ni pain, ni argent ; vous n’aurez qu’une tunique. Dans la première maison où vous entrerez, vous y fixerez votre demeure et vous ne la changerez pas contre une autre ; quand vous ne serez pas reçus dans une ville, vous en sortirez en secouant la poussière de vos pieds : ce sera un témoignage contre eux. »

Les Apôtres étant partis, parcoururent les villages dos environs, évangélisant et guérissant partout où ils passaient.

 

1 Luc, IX; 1-17.

 

Le, bruit des actions miraculeuses de Jésus parvint enfin jusqu’à Hérode-Antipas, roi de Galilée. Ce prince, après avoir tenu Jean-le-Baptiste prisonnier, lui avait fait couper la tête, par suite d’une lâche complaisance pour sa concubine adultère. En entendant parler de Jésus, il fut inquiet, car quelques-uns disaient : « C’est Jean qui est ressuscité d’entre les morts. » D’autres prétendaient que c’était Elie qui était de retour dans le monde ; d’autres enfin affirmaient que c’était un des anciens prophètes qui était ressuscité. Hérode répondait : « J’ai fait couper la tête à Jean ; quel est donc celui dont j’apprends de telles choses ? » et il cherchait à le voir.

Jésus qui se révélait aux hommes simples, et caressait les enfants, ne satisfit point la curiosité de ce roi.

Les Apôtres à leur retour rendirent compte à Jésus de ce qu’ils avaient fait. Il les emmena dans un lieu solitaire, près de Bethsaïda1 ; quand on eut découvert sa retraite, la foule y accourut. Jésus l’accueillit, lui parla du royaume de Dieu et guérit les malades. Le jour commençant à baisser, les Apôtres s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie ces gens afin qu’ils s’en aillent, dans les bourgs et les villages des environs, chercher un asile et de la nourriture, car nous sommes ici dans un désert. » Il leur répondit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons que cinq pains et deux poissons, il faut donc que nous allions acheter des aliments pour toute cette foule. » Il y avait là près de cinq mille personnes. Jésus dit à ses disciples : «Faites-les asseoir par groupes de cinquante. » Ils exécutèrent cet ordre et ils firent asseoir tout le monde. Alors Jésus ayant pris les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux au ciel, les bénit, les rompit et les partagea entre ses disciples pour qu’ils les distribuassent au peuple. Tous man-

 

1 Bethsaïda était au nord de la mer de Galilée, et Tibériade se trouvait au midi. Cette mer forme une ligne courbe d’une ville à l’autre ; c’est pourquoi saint Jean dit que Jésus traversa la mer de Galilée du côté opposé à Tibériade, et que c’est là qu’eut lieu la multiplication des pains. Il s’accorde parfaitement avec saint Luc, qui place ce miracle auprès de Bethsaïda.

 

gèrent et furent rassasiés, et l’on remplit douze corbeilles des morceaux qui étaient restés.

Ce miracle eut lieu peu de temps avant la fête de Pâques1 Le soir même du jour où il avait multiplié les pains2, il laissa ses disciples partir seuls vers la mer. Ils montèrent sur leur barque et n’arrivèrent à Kapernaüm qu’à la nuit. La mer était agitée par un vent violent. Lorsqu’ils eurent ramé l’espace de vingt-cinq ou trente stades, ils virent Jésus marchant sur les flots tout près de leur barque. Ils furent saisis d’effroi. « N’ayez pas peur, leur dit Jésus, c’est moi. » Ils voulurent le recueillir dans leur barque, mais elle se trouva subitement transportée au lieu où ils allaient. Le lendemain, la foule se porta du côté de la mer. Il n’y avait la veille qu’une barque près du rivage et l’on savait que Jésus n’était pas parti avec ses disciples. Des navires apportèrent de Tibériade des gens qui voulaient visiter le lieu où, par la bénédiction du Maître, les pains avaient été multipliés. On n’y trouva ni Jésus, ni ses disciples. Alors la foule envahit les navires qui la transportèrent à Kapernaüm où elle espérait le trouver. En le voyant, on se pressait pour lui demander quand il avait ainsi passé la mer. Au lieu de satisfaire la curiosité de ces gens, Jésus entra dans la synagogue où il leur adressa ces enseignements : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mangé et que vous avez été rassasiés. Faites-vous une nourriture qui dure pour la vie éternelle. Le Fils de l’homme vous la donnera. C’est la mission que le Père lui adonnée. — C’est donc là une œuvre divine, lui dirent quelques-uns de ses auditeurs ; comment pourrions-nous donc la faire ? — Il en est une que vous pouvez faire : croire à Celui qu’il a envoyé. — Mais quel miracle fais-tu pour nous prouver que tu es l’Envoyé de Dieu ? Nos pères

 

1 Saint Jean, fidèle à son but de compléter saint Luc, raconte le miracle de la multiplication des pains pour en fixer l’époque précise (VI; 4); puis il complète le récit de Luc jusqu’à la Profession de la divinité de Jésus par les Apôtres (VI; 68 et suiv,). On voit que Jésus avait parcouru la Galilée avec ses Apôtres pendant un an environ.

2 Jean, VI; 16-67.

 

ont vu des miracles, la manne, par exemple, qui tombait du ciel pour les nourrir ; c’était là vraiment un pain qui venait du ciel. — En vérité, en vérité, répondit Jésus, Moïse ne vous a pas donné le pain du ciel, c’est mon Père qui vous le donne, en Celui qu’il a envoyé, lequel donne la vie au monde. — Maître, dirent ironiquement ses interlocuteurs, donne-nous toujours de ce pain. — C’est moi, reprit Jésus, qui suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif, mais vous, vous ne croyez point ; vous n’êtes pas de ceux que mon Père m’a donnés. Pour ceux qu’il m’a donnés, je ne les repousserai pas, car la volonté de mon Père est le but de ma mission en ce monde. Cette volonté : c’est que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, et que je les ressuscite au dernier jour ; c’est que, quiconque voit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle après la résurrection du dernier jour. »

Les Juifs murmurèrent de ce qu’il avait dit : « Je suis le pain de vie descendu du ciel. — N’est-il pas, disaient-ils, Jésus fils de Joseph? Ne connaissons-nous pas son père et sa mère ? Comment dit-il donc qu’il est descendu du ciel? — Ne murmurez pas ainsi, leur dit Jésus. Nul ne peut venir à moi si mon Père ne l’attire ; celui-là je le ressusciterai au dernier jour ; mais il en est d’autres qui ne viennent plus, quoiqu’ils aient reçu tous les enseignements de Dieu ; il n’y a que celui qui écoute la voix du Père qui vienne à moi. Cependant, parmi ceux qui ont entendu le Père, nul ne l’a vu, sinon Celui qui vient de lui. Je vous le dis en vérité : Celui qui croit en moi possède la vie éternelle, car je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts. Moi, je suis le pain descendu ciel, et celui qui en mangera ne mourra pas. Je suis le pain vivant descendu du ciel ; si quelqu’un en mange, il vivra, éternellement, et le pain que je donnerai, c’est ma chair que je livrerai pour le salut du monde. »

L’homme juste vit de la foi c’est de celte vie surnaturelle, qui doit se prolonger dans l’éternité que l’Homme-Dieu est le principe ; il nourrit l’âme de la

vérité et de l’amour du bien. Le corps lui-même participera à cette vie après la résurrection, car il aura reçu par la communication du pain de vie qui est la chair du Christ, le germe d’une vie spiritualisée et de l’immortalité.

Les Juifs ne pouvaient comprendre une doctrine si élevée, ils disaient entre eux : « Comment peut-il nous donner sa chair à manger ? » Ils prenaient à la lettre les paroles de Jésus qui, au lieu de les atténuer, les répéta de la manière la plus solennelle : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour ; car ma chair est une vraie nourriture et mon sang un vrai breuvage ; celui qui mange ma chair demeure en moi et moi en lui ; de mémo que je participe à la vie de mon Père qui m’a envoyé, ainsi celui qui me mange participera à ma vie. Vous voyez donc ici le pain qui est descendu du ciel ; il ne ressemble pas à la manne qui n’a pas empêché vos pères de mourir; car celui qui mangera de ce pain vivra éternellement. »

Lorsqu’on rapproche ces paroles de celles que prononça Jésus à la dernière Cène pascale, il devient évident que, dans ce discours, il passe de la vie de la foi au mystère eucharistique qui en est le signe. Sa chair devenue vrai pain de vie, sera laissée comme le soutien de la vie spirituelle, et la source de la résurrection glorieuse des corps, au dernier jour du monde.

Un grand nombre de disciples émendant cette doctrine la trouvèrent difficile à croire. « Gela vous scandalise, leur dit Jésus ? que diriez-vous donc si vous voyiez le Fils de l’homme monter où il était d’abord? C’est l’esprit qui vivifie ; la chair ne peut vous être utile pour l’intelligence de ce que je viens de vous dire, car mes paroles sont esprit et vie. Mais je sais que quelques- uns d’entre vous ne croient pas. »

Jésus savait bien que, même parmi ceux qui le suivaient en qualité de disciples, il y avait des incrédules

et un traître. C’est pour eux qu’il disait : « Personne ne peut venir à moi, si mon Père ne l’attire. » La grâce de Dieu peut seule avoir sur les âmes, une action bienfaisante qui les délivre de l’esclavage de l’erreur et du péché.

A dater de cet enseignement donné dans la synagogue de Kapernaüm, Jésus fut abandonné par un grand nombre de disciples qui cessèrent de le suivre, dans ses courses évangéliques. Jésus dit alors aux Douze1 : « Et vous, voulez-vous aussi me quitter ? » Simon-Pierre lui répondit : « Maître, vers qui irions- nous? tu as les paroles de la vie éternelle, et nous avons cru, et nous avons connu que tu es le Christ Fils de Dieu. »

Un d’entre eux, Judas Iscariote devait cependant le quitter et le trahir, ce qui inspira à Jésus cette douloureuse parole : « Ne vous ai-je pas choisis au nombre de douze ? toutefois un d’entre vous est un démon. »

Au sortir de Kapernaüm, Jésus s’était dirigé vers Césarée de Philippes2. Un jour qu’il était seul avec les douze Apôtres, il leur dit : « Que dit-on de moi dans la foule ? » Les Apôtres répondirent : « Les uns disent que tu es Jean-le-Baptiste ; les autres, que tu es Elie ; d’autres que tu es un des anciens prophètes qui est ressuscité. — Et vous, reprit Jésus, qui me dites-vous? » Simon-Pierre répondit : « Tu es le Christ de Dieu. »

Saint Marc rapporte, comme saint Luc, la demande de Jésus et la réponse de Pierre. Mais saint Mathieu a donné quelques détails de plus. Saint Pierre aurait dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ; » et Jésus lui aurait répondu : « Tu os heureux, Simon fils de Jona, car ce n’est ni la chair ni le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les deux ; et je te dis à toi, parce que tu es Pierre, que sur ce roc je bâtirai mon Eglise et que les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. » C’était une révélation que Jésus faisait en

 

1 Jean, VI; 68

2 Math; XVI; 12 — Marc VIII; 27

confidence à Pierre et à ses Apôtres, parce qu’ils avaient une foi ferme en sa divinité ; il leur annonçait que cette divinité serait la base inébranlable de l’Eglise qu’ils seraient appelés à établir ; mais il ne voulait pas que cette vérité fut alors enseignée par d’autres que lui.

Saint Luc, après avoir raconté le fait de la proclamation de la divinité par les Apôtres, ajoute1 : « Jésus leur défendit de le dire à qui que ce fût, parce qu’il fallait que le Fils de l’homme souffrît beaucoup, fût reprouvé par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, mourût et ressuscitât le troisième jour. »

Cette défense se rapporte à sa divinité. Dans saint Marc, la même défense est faite relativement au même objet. Saint Mathieu, qui la mentionne également, après avoir rapporté ce qui est dit ci-dessus, la rapporte, de concert avec les deux autres Evangélistes, à la divinité, ce qui détermine clairement le sens de ses paroles sur lesquelles on a discuté avec tant de passion2.

 

1 Luc , IX ; 21 et suiv.

2 Dans l’Eglise latine moderne, on donne à ce fait, tel qu’il est rapporté par saint Mathieu, une interprétation fausse et contraire à toute la tradition de l’Eglise. On prétend que Jésus-Christ aurait appelé saint Pierre la pierre sur laquelle l’Eglise serait bâtie, d’où l’on conclut que l’évêque de Rome, successeur de saint Pierre, serait aussi la pierre de l’Eglise, son centre d’unité, etc. Nous verrons, dans la suite de cette histoire, que saint Pierre n’a pas été évêque de Rome. Alors même que l’interprétation des Latins modernes serait acceptable en ce qui regarde saint Pierre, on ne pourrait donc rien en induire en faveur des évêques de Rome. De plus, cette interprétation est contraire à l’Evangile, car on voit qu’il ne s’agit que de la divinité de Jésus-Christ, révélée aux Apôtres fidèles, au nom desquels parlait Simon- Pierre, et qui ne devait pas encore être ouvertement prêchée au monde. L’interprétation des Latins modernes est également contraire à la tradition de l’Eglise primitive, soit orientale, soit occidentale; car la plupart des Pères ont interprété le texte comme nous l’avons fait nous-mêmes ; et ceux qui, à cause du rapprochement des deux expressions Pierre et la pierre, ont pensé que le dernier mot se rapportait à l’Apôtre, n’ont pas tiré de là une seule des inductions sur lesquelles les partisans de la souveraineté de l’évêque de Rome dans l’Eglise appuient cette souveraineté prétendue. Nos analyses des ouvrages des Pères et les faits que nous aurons à enregistrer plus tard mettront cette vérité dans une complète évidence. L’Ecriture doit être interprétée par l’Ecriture elle-même et par le témoignage de l’Eglise. Or, saint Marc et saint Luc n’indiquent que la divinité comme sujet de l’entretien de Jésus avec ses disciples ; et l’Eglise, s’exprimant par les témoins de sa foi, n’y a pas vu autre chose. C’est donc cette divinité qui est le roc inébranlable sur lequel l’Eglise est bâtie ; c’est elle qui sera la source de la justification dont les Apôtres seront plus tard les ministres en remettant les péchés, en vertu d’un pouvoir qui leur fut promis en la personne de Pierre, et que tous reçurent plus tard. Des théologiens latins ont prétendu que l’Apôtre Simon, fils de Jona, avait reçu, en cette circonstance, le surnom de

 

Pierre1, en entendant ce que Jésus disait de ses souffrances, s’indigna et lui dit avec vivacité : « Maître, loin de toi un pareil traitement, tu ne l’endureras pas! » Jésus, le regardant avec sévérité, lui dit : « Retire-toi Satan ; je suis indigné que tu connaisses si peu les choses de Dieu, et que tu juges selon les idées des hommes ! »

Puis il insista sur l’abnégation entière que devaient avoir ses disciples. Il leur dit2 : « Celui qui voudra sauver sa vie, la perdra ; celui qui la perdra à cause de moi, la sauvera. En effet, à quoi sert de gagner le monde entier en se perdant soi-même ? Celui qui rougira de moi et de mes enseignements, le Fils de l’homme rougira de lui, lorsqu’il viendra dans sa majesté et dans celle du Père et des saints anges. » Jésus prédisait ainsi la lutte qui existerait contre ceux qui entreraient dans la Nouvelle Alliance ou le royaume de Dieu. « Ce royaume est proche, ajoutait-il, et plusieurs de ceux qui m’écoutent le verront avant de mourir. »

Malgré leur foi, les Apôtres auraient pu se scandaliser des épreuves que Jésus devait souffrir ; c’est pourquoi il voulut se faire voir à trois d’entre eux dans toutes les splendeurs de sa divinité. Ces trois Apôtres privilégiés étaient Pierre, Jacques et Jean. Il les prit à part et les conduisit sur une montagne pour prier3. Tandis qu’il priait, son visage fut changé et ses vêtements devinrent blancs et éclatants. Deux hommes s’entretenaient avec lui. C’était Moïse et Elie revêtus

 

Pierre, et de pompeuses promesses, pour le récompenser de sa foi. Le surnom lui avait été donné avant même qu’il fût Apôtre, comme nous l’avons rapporté. Quant aux promesses, elles ne sont basées que sur une fausse interprétation ; et la foi dont elles auraient été la récompense personnelle était commune à tous les Apôtres.

 

1 Math.. XVI ; 21 el seq. ; — Marc, VIII; 31 et seq. Ce simple rapprochement de deux faits si différents, et relatifs à saint Pierre, ne prouve-t-il pas que les Latins modernes ont tort du vouloir tirer si grand parti du premier?

2 Luc, IX ; 23-50

3 Les Evangélistes ne nomment pas cette montagne. Une très-ancienne tradition nous apprend que c’est le Thabor, près de Nazareth. Saint Mathieu (XVII; 1) et saint Marc (IX; 1) disent que la Transfiguration eut. lieu six jours après la profession de foi faite à Césarée. Saint Luc (IX; 28) dit environ huit jours. On ne peut voir là un désaccord. Alors qu’il existerait, il serait de si peu d’importance qu’il ne mériterait pas d’être mentionné.

 

d’une divine majesté ; ils parlaient de la mort que Jésus devait souffrir à Jérusalem. Pierre et ceux qui étaient avec lui étaient endormis. En s’éveillant, ils virent la majesté de Jésus et les deux hommes qui étaient avec lui. Lorsque Moïse et Elie voulurent s’éloigner, Pierre dit à Jésus : « Maître, il nous est bon de rester ici ; dressons-y trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie. » Il ne savait ce qu’il disait. Pendant qu’il parlait ainsi, une nuée les environna, et, à cette vue, les trois Apôtres furent remplis de crainte. Une voix sortit de la nuée et disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. » Tandis que la voix retentissait, Jésus se trouva seul. Les trois Apôtres ne dirent rien à personne de ce qu’ils avaient vu. Jésus leur avait défendu d’en parler jusqu’à ce qu’il fût ressuscité d’entre les morts.

Sa divinité, prouvée par tant de prodiges, ne devait être prêchée que dans le royaume de Dieu, lorsque l’Esprit, planant sur le monde, aurait disposé les âmes à croire à ce mystère.

Les trois Apôtres, qui avaient vu Elie, interrogèrent Jésus sur ce que les scribes et les pharisiens disaient de ce prophète, qui, selon eux, devait venir avant l’établissement du royaume de Dieu1. « Elie doit venir, répondit Jésus, afin de rétablir toutes choses. Mais, je vous le dis, il est déjà venu ; ils ne l’ont pas connu, et ils ont fait contre lui tout ce qu’ils ont voulu. Le Fils de l’homme doit également endurer leurs mauvais traitements. » Les Apôtres comprirent qu’il avait fait allusion à Jean-le-Baptiste. Tout cela était bien mystérieux pour eux, et ils ne comprenaient même pas ce que Jésus voulait dire par sa résurrection d’entre les morts.

Jésus et les trois Apôtres continuèrent à descendre de la montagne ; le lendemain, ils trouvèrent dans la plaine les autres Apôtres accompagnés d’une foule immense qui les attendait2, et discutait avec beaucoup de vivacité. « Sur quoi discutez-vous ainsi? » — demanda

 

1 Math., XVII; 9 et suiv.; — Marc, IX ; 16 et suiv.

2 Math., XVII ; 14 ; — Marc, IX ; 13 ; — Luc, IX ; 37.

Jésus. Aussitôt un homme éleva la voix et s’écria : « Maître, je t’en prie, jette les yeux sur mon fils unique; lorsque le démon s’empare de lui, il crie, il écume ; le démon le jette à terre et ne le quitte qu’après l’avoir brisé : j’ai prié tes disciples de le chasser et ils n’ont pas pu. » « O race incrédule et perverse ! dit Jésus, jusques à quand serai-je avec toi et te supporterai-je? « S’adressant à l’homme qui l’avait imploré, il lui dit : « Amène ton fils. » Pendant que l’enfant approchait, le démon le jeta à terre et l’agitait violemment. Jésus ordonna à l’Esprit impur de sortir, guérit l’enfant et le rendit à son père. Tous étaient stupéfaits de cette puissance divine.

Tandis qu’ils témoignaient leur admirationl, Jésus entretenait ses Apôtres en particulier sur les souffrances qu’il allait bientôt endurer. Mais ils ne comprenaient rien à ces révélations ; ils s’imaginaient que, dans le royaume de Dieu qui leur était annoncé, des honneurs les attendaient, et ils discutaient pour savoir lequel d’entre eux serait le plus grand. Jésus, qui voyait leurs pensées, prit un enfant, et le plaçant auprès de lui, dit à ses Apôtres : « Quiconque recevra cet enfant en mon nom me reçoit ; et quiconque me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé ; car c’est celui qui est le plus petit parmi vous qui est le plus grand. »

Jean lui dit alors : « Maître, nous avons vu un homme qui chassait les démons en ton nom, et nous l’en avons empêché, car il ne te suit pas avec nous. » Jésus lui répondit : «Ne l’en empêchez pas ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous. »

Le jour de sa mort approchant, il conçut la pensée d’aller à Jérusalem. Il se dirigea vers la Samarie et envoya devant lui, dans une ville de ce pays, des disciples pour lui préparer un logement. Les habitants refusèrent de le recevoir, parce qu’il paraissait aller à Jérusalem. Jacques et Jean indignés lui dirent : « Maître, veux-tu que nous disions au feu du ciel de descendre et de les consumer? » Jésus les reprit avec sévérité : « Vous

 

1 Luc, IX ; 44 et suiv.

 

ne savez pas, dit-il, quel esprit vous inspire ; le Fils de l’homme n’est pas venu perdre les âmes, mais les sauver. »

Le zèle violent et sanguinaire est contraire à l’esprit chrétien.

Jésus se dirigea vers une autre ville : pendant la route, un homme se présenta à lui en disant : « Je te suivrai partout où tu iras. — Los renards ont des tanières, répondit Jésus, et les oiseaux du ciel ont des nids ; le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. »

Il n’avait pas vu dans l’âme du postulant l’abnégation nécessaire à un Apôtre.

Il vit ces dispositions dans un autre, auquel il dit : « Suis-moi. —Maître, répondit celui-ci, permets-moi d’aller ensevelir mon père. — Laisse aux morts, lui dit Jésus, le soin d’ensevelir les morts ; quant à toi, va et annonce le royaume de Dieu. » Un autre lui dit : « Maître, je te suivrai ; mais permets d’abord que j’aille en prévenir ceux qui sont à la maison. » Jésus lui répondit : « Celui qui, mettant la main à la charrue, regarde derrière lui, n’est pas propre au royaume de Dieu. »

Jésus ne continua pas directement son voyage vers Jérusalem pour la Pâque. Comme les Juifs avaient résolus de le faire mourir, et que son heure n’était pas encore arrivée, il retourna en Galilée1.

 

1 Jean, VII; 1.