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En péchant, nous donnons an diable des droits sur nous

Il y a beaucoup d’influence diabolique aujourd’hui. Le
diable rôde par le monde entier, car les hommes lui ont donné beaucoup de droits et subissent de terribles influences démoniaques. Quelqu’un a expliqué très justement ce phénomène: «Le diable s’occupait jadis des hommes. Maintenant, il ne s’en occupe plus, il les a mis sur la route et leur dit: “Bon voyage!” et les hommes s’avancent sur cette route!». C’est terrible! Voyez les démons au pays des Gada- réniens1 : ils avaient demandé au Christ la permission d’entrer dans les porcs, car les porcs n’ayant donné aucun droit au diable, celui-ci n’avait pas le droit d’entrer en eux. Et le Christ le leur permit afin de punir les Israélites, qui ne respectaient pas la Loi interdisant de manger de la viande de porc.
— Géronda, certains disent que le diable n’existe pas.
— Oui, et quelqu’un m’a même conseillé d’enlever de la traduction française du livre Saint Arsène de Cappadoce2 : ce qui se rapporte aux possédés. «Les Européens ne comprendront pas ces passages, m’a-t-il dit, car ils ne croient pas à l’existence du diable!». Ils expliquent tout, vois-tu, par la psychologie. Si ces possédés de l’Évangile tombaient

1.Voir Le 8, 26-33.
2. Père Païssios, Saint Arsène de Cappadoce, éd. Monastère Saint- Jean-le-Théologien, Souroti de Thessalonique, 1975, 2010.

entre les mains des psychiatres, ceux-ci les soumettraient aux électrochocs. Le Christ a ôté au diable le droit de faire du mal. C’est seulement lorsqu’on lui donne des droits que le diable peut faire du mal: lorsque, par exemple, on ne participe pas aux sacrements de l’Église, on donne des droits au diable et subit une influence démoniaque.
— Géronda, de quelle autre façon donne-t-on des droits au diable?
— L’esprit raisonneur3 , la contradiction, l’obstination, la volonté propre, la désobéissance, l’insolence sont autant d’attributs du diable. En fonction du degré où l’homme a ces passions, il subit une influence démoniaque. Mais lorsque son âme est purifiée, le Saint-Esprit fait sa demeure en lui et l’homme devient plein de Grâce. Au contraire, lorsque son âme est souillée par des péchés mortels, l’esprit impur demeure en elle. Si elle n’est souillée que par des péchés véniels, l’âme se trouve sous l’influence extérieure de l’esprit malin.
A notre époque, hélas, les hommes ne veulent pas retrancher leurs passions, retrancher leur volonté propre, ils n’acceptent pas les conseils d’autrui. À partir de là, ils parlent avec insolence et chassent la Grâce de Dieu. En quelque situation qu’il se trouve ensuite, l’homme ne peut faire de progrès, car il est sous l’emprise démoniaque. Il n’est plus maître de lui-même, car le diable le gouverne de l’extérieur. Le diable n’est pas en lui — que Dieu nous en garde! -, mais ne serait-ce que de l’extérieur, il peut le gouverner!
L’homme abandonné par la Grâce devient pire que le diable. Certains forfaits, en effet, le diable ne les commet pas lui-même, mais il pousse des hommes à les accomplir. Par exemple, il ne commet pas de meurtres, mais il poussera des hommes à un semblable dessein. Et les hommes deviennent ainsi possédés

3 Le Géronda entend ici le rationalisme.
.

La confession prive le diable de ses droits

Si les hommes allaient au moins trouver un Père spirituel pour se confesser, afin de chasser l’influence démoniaque et de pouvoir un peu penser à eux. L’emprise démoniaque les empêche même de réfléchir. Le repentir et la confession suppriment les droits que le diable a acquis sur l’homme. Un sorcier est venu récemment4 à la Sainte Montagne et il a clôturé la route aux alentours de ma kalyva* au moyen de piquets et de barbelés. Si quelqu’un était passé à travers qui n’avait pas confessé ses péchés, il aurait subi un grand mal sans en discerner la cause. Dès que je vis ces barbelés, je fis mon signe de croix et je passai dessus: les barbelés furent arrachés. Le sorcier vient ensuite me trouver, me confia tous ses desseins et brûla ses livres. Le diable n’a aucune force, aucun pouvoir sur le croyant qui pratique, se confesse et communie. Le diable est semblable à un chien qui n’a pas de dents et ne fait qu’aboyer, «ouah, ouah», sans pouvoir mordre. Mais sur l’homme incroyant qui lui a donné des droits, le diable a grand pouvoir. Il peut le mettre en pièces et déchirer le malheureux, car il a des dents. Le diable a du pouvoir sur une âme en fonction des droits que celle-ci lui donne!
À la mort d’un homme dont la conscience est en paix, l’ascension de son âme au Ciel ressemble à un train roulant à grande vitesse alors que des chiens courent par derrière en aboyant, «ouah, ouah», et que d’autres courent par devant en aboyant, «ouah, ouah». Or le train file et il écrasera quelque animal. En revanche, quand la conscience n’est pas en paix, l’ascension de l’âme est comme la marche d’un train ne pouvant prendre de la vitesse, car ses roues sont usées et ses portes sont ouvertes, si bien que les chiens y entrent pour mordre les passagers. Lorsque le diable a acquis des droits importants sur un homme, c’est-à-dire qu’il est devenu son

4. Ces paroles furent prononcées en juin 1985. Le Géronda demeurait alors à la Kalyva Panagouda.

maître, il faut en trouver la cause pour pouvoir le priver de ses droits. Sinon, on a beau faire force prières pour ce possédé, le diable ne sort pas, mais au contraire, il le brise. Les prêtres s’acharnent à réciter sur ce possédé des exorcismes, qui ont pour conséquence d’aggraver son état, car le diable le tourmente encore plus. Le malheureux doit se repentir, se confesser, priver le diable des droits qu’il lui a donnés, et alors seulement le diable partira. Autrement, le possédé sera constamment tourmenté par le diable. On aura beau réciter des exorcismes pendant un jour entier, pendant deux jours, voire pendant des semaines, des mois, des années, le diable ne partira pas, car il a acquis des droits sur le malheureux.

Le diable n ’approche pas les créatures de Dieu qui sont pures

— Géronda, comment cela se fait-il que je sois dominée par les passions?
— Celui qui donne des droits au diable est ensuite dominé par les passions. Ce que Dieu veut de toi, pour ton propre avantage, est que tu jettes à la figure du diable toutes tes passions. Je m’explique: tourne contre lui ta colère, ton obstination, etc. Ou mieux encore, vends tes passions au diable et, avec l’argent que tu en retireras, achète des pierres pour le lapider, afin qu’il ne puisse plus t’approcher! Nous, d’habitude, nous suscitons par nos inadvertances ou par nos pensées d’orgueil des occasions qui permettent à l’Ennemi de nous nuire. Il peut se servir d’une simple pensée ou même d’une seule parole. Je me rappelle le cas suivant. Une famille était très unie, l’amour régnait entre les conjoints. Le mari commença un jour à dire à sa femme en plaisantant: «Je vais me séparer de toi», et elle, par plaisanterie, de répéter à son mari: «Je vais me séparer de toi». Le diable, cependant, s’en servit pour créer un petit malentendu entre eux et ils furent au bord de la séparation. Ils ne songeaient plus ni à leurs enfants ni à rien! Heureusement, un Père spirituel les éclaira en disant: «C’est donc pour cette

bêtise que vous allez vous séparer?». Alors, ils revinrent à eux. L’homme qui s’écarte des commandements de Dieu sera combattu par les passions. Et il n’est pas alors besoin de diable pour le combattre! Les démons ont d’ailleurs chacun leur spécialisation. Ils auscultent l’homme avec leur stéthoscope, «toc toc toc», afin de trouver sa maladie, son point faible, et de pouvoir le dominer. Nous avons besoin de vigilance, nous devons fermer nos portes et fenêtres, c’est-à-dire nos sens, de peur de créer des ouvertures permettant à l’Ennemi de s’infiltrer dans notre maison. Là sont nos points faibles. Si tu laisses ouvert ne serait-ce qu’un seul accès, il peut s’y faufiler et te faire du mal. Le diable entre en l’homme lorsque son cœur est plein de boue; en revanche, il ne s’approche pas d’une créature de Dieu qui est pure. Une fois le cœur purifié, débarrassé de sa boue, l’Ennemi s’enfuit et le Christ revient. Si le porc ne trouve pas de boue pour s’y vautrer, il gargouille et s’en va. De même le diable ne s’approche pas d’un cœur sans fange. Qu’a t-il affaire d’un cœur humble et pur? Si nous voyons que notre maison, je veux dire notre cœur, est délabrée et habitée par l’Ennemi, nous devons la démolir aussitôt, afin d’en chasser notre mauvais locataire, le diable. Car lorsque l’homme s’habitue au péché, le diable acquiert davantage de droits sur lui.
— Géronda, une fois qu’un homme a donné des droits au diable en vivant dans la négligence, le diable le combat- il lorsqu’il veut prendre un nouveau départ et vivre désormais avec vigilance?
— Au début de son revirement, il reçoit de Dieu force, illumination et consolation pour prendre un bon départ. Mais dès qu’il commence ses efforts, le diable lui fait une guerre acharnée. Il faut alors faire preuve d’endurance. Sinon, comment déraciner les passions? Comment se dépouiller du vieil homme? Comment chasser l’orgueil? Dans ce combat, l’homme comprend que tout seul il ne peut rien faire, il implore humblement la Miséricorde de Dieu et acquiert l’humilité. Il se passe quelque chose d’analogue au cas de qui s’efforce

d’abandonner une mauvaise habitude, par exemple, le tabac, la drogue, etc. Au début, ce dernier ressent une certaine joie à abandonner la cigarette, la drogue. Mais voyant ensuite les autres fumer, se droguer, il est en proie à un dur combat. S’il en triomphe, il peut se défaire aisément de cette passion, lui tourner le dos! II nous faut un peu lutter. Le diable fait son travail. Et nous, nous n’irions pas faire le nôtre?

N’engageons pas de conversation avec le diable

Nous avons tous des passions héréditaires, mais elles ne nous nuisent pas. C’est comme celui qui porte de naissance un grain de beauté sur le visage: ce grain est sans danger et lui donne d’ailleurs un certain charme. Cependant, si on commence à agacer le grain de beauté, il risque de provoquer un cancer. Ne laissons pas le diable agacer nos passions! Si nous le laissons agacer un de nos points faibles, sera provoqué un cancer.
Nous devons faire preuve de bravoure spirituelle, mépriser le diable et ses mauvais télégrammes, c’est-à-dire les pensées qu’il insinue en nous, afin de ne pas engager de conversation avec lui. Car même si tous les avocats du monde se rassemblaient, ils ne pourraient venir à bout d’un seul diablotin en discutant! Pour trancher tout lien avec le diable et éviter les tentations, il est d’un grand profit de retrancher toute conversation avec lui. Un malheur nous est-il survenu? On nous a fait du tort? On nous a insultés? Examinons si nous avions commis quelque faute. Si nous sommes innocents, nous y gagnerons au plan spirituel. Il n’est pas besoin d’aller chercher plus loin. À celui qui cherche plus loin et discute l’affaire avec le diable, ce dernier trame par la suite un filet de fine dentelle7 et pandent à le troubler. Il lui

7. Le Père Païssios utilise cette métaphore pour signifier que le diable suscite alors continuellement des pensées pour troubler l’âme et l’empêcher de s’occuper spirituellement.

fait examiner l’affaire selon sa justice diabolique et il l’irrite Je me souviens qu’en se retirant les troupes italiennes avaient laissé à l’intérieur de leurs tentes des grenades disposées en tas qui formaient de petites collines. Les hommes allèrent ensuite s’emparer des tentes et maints enfants jouèrent avec les grenades. Combien d’entre eux furent ainsi tués! Aller jouer avec des grenades! Et nous, nous irions jouer avec le diable?

Le diable est impuissant

— Géronda. ma pensée me souffle que le diable, de nos jours surtout, a une grande puissance.
— Non, le diable n’a aucune puissance, mais il est plein de méchanceté et de haine. Seul l’Amour de Dieu est tout- puissant. Satan s’efforce de paraître tout-puissant, mais en vain. Il semble puissant, alors qu’il est en fait totalement impuissant. La plupart de ses desseins destructeurs sont anéantis avant même d’avoir commencé à se réaliser. Un bon père laisserait-il des brigands frapper ses enfants?
— Géronda, j’ai peur des démons.
— De quoi as-tu peur? Les démons n’ont aucune puissance. Seul le Christ est tout-puissant. Le diable est totalement impuissant. Tu portes une croix, n’est-ce pas? Les armes du diable sont impuissantes en face des armes que le Christ nous a fournies: Sa Croix toute-puissante. C’est seulement lorsque nous abandonnons nos armes spirituelles que l’Ennemi acquiert de la puissance. Un prêtre orthodoxe montra une petite croix à un sorcier et fît trembler le démon que celui-ci avait invoqué dans sa magie.
— Pourquoi le diable redoute-t-il tant la Croix?
— Lorsque le Christ a accepté les crachats, les soufflets et les coups, le royaume et le pouvoir du diable ont été anéantis. Voyez de quelle façon le Christ a vaincu le diable! «La puissance du diable a été anéantie par un simple roseau», a dit un saint. C’est, en effet, lorsque le Christ fut frappé pour la

dernière fois, sur la tête avec un roseau, que le pouvoir du diable fut vaincu — ce qui signifie que l’endurance est la seule vraie défense spirituelle et l’humilité l’arme la plus forte contre le diable. La défaite du diable, voilà le plus grand baume qui s’écoule du Sacrifice du Christ sur la Croix. Après la Crucifixion du Christ, le diable est comme un serpent auquel on a retiré le venin ou comme un chien auquel on a retiré les dents. On a retiré au diable son venin, on a retiré aux chiens, c’est-à-dire aux démons, leurs dents; eux sont maintenant désarmés, alors que nous, nous sommes armés de la Croix. Les démons ne peuvent rien faire du tout aux créatures de Dieu, si on ne leur donne pas de droits. Ils ne font que du bruit et n’ont aucun pouvoir.
Lorsque j’étais à la Kalyva de la Sainte-Croix, j’ai passé une fois une très belle vigile nocturne! Une cohorte de démons s’était rassemblée au-dessus du plafond. Ils commencèrent par donner de violents coups dans le plafond, puis ils firent grand vacarme, comme s’ils déplaçaient de grosses bûches, des troncs d’arbres! Je fis le signe de croix sur le plafond et psalmodiai le stichère Devant Ta Croix, nous nous prosternons, ô Maître…8 A la fin du stichère, eux de tirer à nouveau des bûches. «Maintenant, nous allons faire deux chœurs, dis-je, vous, le chœur d’en haut avec les bûches, et moi, le chœur d’en bas!». Dès que je commençais à psalmodier, ils s’arrêtaient. Je psalmodiais en alternance Devant Ta Croix, nous nous prosternons, et ô Maître et Seigneur, Tu nous as donné Ta Croix, comme arme contre le diable. Je passai en psalmodiant ainsi une vigile nocturne des plus agréables. Dès que je me taisais, eux poursuivaient leur comédie.
— Ils ne s’étaient pas enfuis la première fois que vous aviez psalmodié?

8. Stichère dominical des Laudes, ton 8 de l’Octoèque.

— Non! Bien au contraire, dès que je terminais le stichère, eux d’enchaîner. Il fallait que la vigile se fasse à deux chœurs! Ce fut une belle vigile! J’ai psalmodié avec cœur. J’ai passé jadis de bons jours…
— Géronda, quelle allure a le diable?
— Sais-tu comme il est joli! Une vraie beauté! Si tu le voyais… Heureusement l’Amour de Dieu est si plein de sagesse qu’il ne permet pas aux hommes de voir le diable. Sinon, la plupart en mourrait d’épouvante! Songe ce qui arriverait si les hommes le voyaient agir, s’ils voyaient sa… douce figure! Certains en tireraient le plus grand divertissement. Sais-tu lequel? Comment cela s’appelle-t-il? Le cinéma? Mais pour voir un tel film, il faut payer cher… Et encore ce n’est pas sûr qu’on puisse le voir!
— Il a des comes, une queue?
— Oui, il a tous les accessoires!
— Géronda, c’est lorsque les démons sont tombés, et que d’anges ils sont devenus des démons, qu’ils sont devenus si horribles?
— Bien sûr! Ils sont maintenant comme s’ils avaient été frappés par la foudre. Quand la foudre tombe sur un arbre, celui-ci ne devient-il pas aussitôt une bûche toute noire? Eux aussi sont comme frappés par la foudre. Un certain temps, j’ai dit au démon: «Viens que je te voie, et qu’ainsi je ne tombe pas entre tes mains! Car rien que de te voir me fait comprendre combien tu es méchant. Et je me représente quel mal je subirais si je tombais entre tes mains!».

Le diable est très stupide

— Géronda, le diable connaît-il ce que nous avons dans le cœur?
— Il ne manquerait plus que cela qu’il connaisse les cœurs! Dieu seul est Celui qui connaît les cœurs et ce n’est qu’aux hommes de Dieu qu’il révèle parfois — pour notre bien — ce que

nous avons dans le cœur. Le démon connaît les desseins pervers et les mauvaises pensées qu’il sème en ses instruments, mais il ne connaît pas nos bonnes pensées. Il peut en saisir quelques-unes par expérience, mais là encore, il se trompe le plus souvent. Et si Dieu ne lui permet pas de deviner quelque chose, le diable se trompe du tout au tout, car il est dans les ténèbres, ce qui signifie visibilité nulle! Admettons que j’aie une bonne pensée, il ne la connaît pas. Par contre, si j’ai une mauvaise pensée, il la connaît, car c’est lui qui l’a semée en moi. Si je veux accomplir un acte de charité, aller sauver une personne, par exemple, le diable ne le sait pas. En revanche, si lui-même insuffle à un homme la pensée suivante: «Va donc sauver cette personne», il aiguillonnera simultanément son orgueil, et c’est pourquoi il connaît alors la pensée de cet homme. En acceptant les pensées d’orgueil, l’homme donne des droits au diable. Ces choses sont très subtiles. Souvenez- vous du fait rapporté par Abba Macaire8 ? Il avait rencontré le diable, qui revenait du proche Désert où il était allé tenter les frères. Le diable dit au saint: «Tous les frères sont très revêches avec moi à l’exception d’un seul, qui est mon ami et m’obéit. Dès qu’il me voit, il tourne comme un tourbillon.
— Comment s’appelle ce frère? interrogea Abba Macaire.
— Théopemptos», répondit le diable. Le saint partit trouver le frère. Il réussit avec tact à lui faire avouer ses pensées* et l’aida spirituellement. Lorsqu’Abba Macaire rencontra à nouveau le diable, il lui demanda comment allaient les frères et celui-ci répondit: «Tous sont très revêches avec moi. Mais le pire est que celui qui était mon ami a changé, je ne sais comment, et il est devenu maintenant le plus revêche de tous!». Le diable ne savait pas qu’Abba Macaire était allé trouver le frère et l’avait provoqué à se corriger, car le saint avait agi avec humilité, par amour, si bien que le diable n’avait aucun droit sur ses pensées. En revanche, si Abba

8. Voir Les Semences des Pères du Désert, collection alphabétique, éd. Abbaye de Solesmes, 1981, Macaire 3, p. 174-175.

Macaire s’était enorgueilli, il aurait chassé la Grâce de Dieu, et le diable aurait eu des droits sur lui. Il aurait su alors son intention, car lui-même aurait aiguillonné son orgueil.
— Mais si un homme révèle une de ses bonnes pensées, le diable peut-il l’entendre et l’induire ensuite en tentation?
— Comment pourrait-il entendre cette pensée, vu qu’elle n’a rien de diabolique? En revanche, si cet homme révèle sa pensée pour en tirer gloire, le diable se faufilera au milieu. Si existe en cet homme un penchant à l’orgueil et s’il dit avec superbe: «Je vais aller sauver cet homme!», le diable s’introduit au milieu et connaît sa pensée. Au contraire, si cet homme agit avec humilité, par amour, le diable ne connaîtra pas sa pensée. Il faut du discernement. Ces choses sont très subtiles. C’est pourquoi les Pères disent que la vie spirituelle est la science des sciences.
— Géronda, comment cela se fait-il qu’un médium prédise à trois jeunes filles que l’une se mariera, la seconde sera malheureuse en ménage, et que la troisième restera célibataire, et que tout se réalise?
— Le diable a de l’expérience. Prenons le cas d’un architecte. Voyant une maison qui risque de s’écrouler, il est en mesure de prédire combien de temps elle tiendra encore. De même le diable voit comment une personne chemine et, de par son expérience, il est en mesure de prédire où elle aboutira.
Le diable n’a pourtant aucune finesse d’intelligence, il est très stupide. Il est toujours prêt à s’emmêler, impossible d’en trouver le bout. Il commet des actions astucieuses aussi bien que des sottises. Ses artifices sont gros! Dieu l’a permis ainsi, afin que nous comprenions qui il est. Il faut avoir l’esprit bien enténébré par l’orgueil pour ne pas le comprendre. En revanche, avec un peu d’humilité, nous pouvons déjouer les pièges du diable, car grâce à l’humilité, l’homme est éclairé et il devient parent de Dieu. L’humilité, voilà ce qui anéantit le diable.

Pourquoi Dieu permet-il au diable de nous tenter?

— Géronda, pourquoi Dieu permet-il au diable de nous tenter?
— C’est afin de choisir Ses enfants! Dieu dit: «Diable, fais tout ce que tu veux!». Car, quoi que fasse le diable, il se brisera la tête sur la pierre d’angle qu’est le Christ. Si nous croyons que le Christ est la pierre d’angle, rien ne peut nous effrayer. Dieu ne permet pas une épreuve si rien de bon n’en sort. Lorsque Dieu voit qu’un plus grand bien sortira de l’épreuve, Il permet au diable d’agir à sa guise. Voyez donc ce qu’a fait Hérode: en tuant quatorze mille nouveau-nés, il a fait quatorze mille petits Anges Martyrs! Où as-tu vu des petits Anges Martyrs? Le diable s’est cassé la figure! Dioclétien, lui, est devenu collaborateur du diable en torturant cruellement les chrétiens, mais, sans le vouloir, il a rendu un immense bien à l’Église, car il l’a enrichie de saints. Il pensait exterminer ainsi tous les chrétiens, mais il n’a rien fait du tout. Il a laissé une abondance de saintes reliques à vénérer et a enrichi l’Église du Christ.
Dieu aurait pu se débarrasser du diable, car II est Dieu. S’il le voulait, Il le ferait dès maintenant se ramasser en boule au fond de l’Enfer. Mais II le laisse agir pour notre bien. Le laisserait-II faire souffrir et tourmenter Ses créatures? Il le laisse agir jusqu’à un certain point et jusqu’à un certain temps afin que le diable nous rende service par sa méchanceté: qu’il nous tente en sorte que nous recourrions à Dieu. Dieu permet au diable de nous tenter seulement si un bien peut en résulter. Sinon, Il ne le lui permet pas. Dieu permet tout pour notre bien. Croyons-le fermement. Il laisse le diable agir afin que nous luttions avec bravoure. Il n’est pas de progrès sans combat. Si le diable ne nous tentait pas, nous pourrions penser que nous sommes des saints. Dieu permet donc au diable de nous frapper avec méchanceté car, par les coups qu’il nous porte, il chasse toutes nos

poussières et notre âme empoussiérée se dépoussière. Ou bien II permet au diable de s’élancer pour nous mordre, afin de nous forcer à nous réfugier en Lui. Dieu nous appelle sans relâche, mais nous avons l’habitude de nous éloigner de Lui et de courir à Lui seulement en cas de danger. Lorsque nous sommes unis à Dieu, il n’est plus d’espace permettant au Malin d’entrer en nous et il n’est plus alors de raison pour Dieu de permettre au diable de nous tenter, afin que nous ayons recours à Lui. De toutes les façons, le diable nous fait du bien, il nous aide à nous sanctifier, et c’est pourquoi Dieu le tolère encore.
Dieu a laissé libres non seulement les hommes, mais aussi les démons, vu qu’ils ne peuvent nuire à nos âmes-sauf si l’homme lui-même veut nuire à son âme. En revanche, les hommes méchants ou ceux qui, par inattention, nous font du mal sans le vouloir procurent un profit spirituel à nos âmes. Pourquoi pensez-vous qu’Abba Evagre ait dit: «Supprime les tentations, et pas un n’est sauve»9 ? Parce que les tentations procurent un grand profit. Non que le diable puisse faire du bien, car il est mauvais, mais le Bon Dieu empêche la pierre qu’il nous a lancée de nous briser la tête: Il nous la place dans une main et nous donne dans l’autre des amandes à briser pour les manger! Dieu permet les tentations non pour que le diable nous tyrannise, mais afin que nous passions de cette façon des examens pour l’autre Vie et n’ayons pas des exigences démesurées lors du Second Avènement. Nous devons bien comprendre que nous combattons — et avons à combattre tant que nous sommes encore en cette vie — contre le diable lui-même. Tant que l’homme vit, il a bien à faire pour améliorer l’état de son âme et il a le droit de passer des examens spirituels. S’il meurt sans réussir ses examens, il est rayé. Il n’y a pas de session de rattrapage.
9. Ibid, Evagre 5, p. 93.

Le diable ne veut pas se repentir

Le Bon Dieu a fait les anges. Mais certains anges sont tombés à cause de leur orgueil et d’anges, ils sont devenus des démons. Dieu alors a créé l’homme, la plus parfaite de ses créatures, pour remplacer l’ordre des anges déchus. C’est pourquoi le diable jalouse fortement l’homme, la créature de Dieu. Les démons hurlent: «Nous, nous avons péché une seule fois et Tu nous tyrannises, alors qu’eux, ils pèchent maintes fois et Tu leur pardonnes!». C’est vrai, mais les hommes, eux, se repentent. Les démons, jadis des anges, sont devenus des démons et, au lieu de se repentir, ils deviennent de plus en plus méchants et pervers, et ont entrepris avec rage de détruire les créatures de Dieu. Lucifer faisait partie de l’ordre angélique le plus lumineux! Et finalement, il est devenu… Les démons se sont éloignés de Dieu par orgueil il y a des milliers d’années, cl ils continuent de s’en éloigner par orgueil et de demeurer impénitents. S’ils disaient un seul Kyrie eleison, Dieu ferait quelque chose pour eux. S’ils disaient un seul «Nous avons péché», mais ils ne le disent pas. Si le diable disait «J’ai péché»…, il redeviendrait un ange. L’Amour de Dieu est infini. Mais le diable a une volonté de fer, de l’obstination, de l’orgueil, il ne veut pas courber la tête, il ne veut pas être sauvé. Quelle chose terrible! Dire qu’il était un ange!
— Géronda, le diable se souvient-il de son état précédent?
— S’il s’en souvient? Le diable est tout feu et rage, car il ne veut pas que d’autres deviennent anges à sa place. Il empire au fur et à mesure, progresse dans le mal et la haine. Oh! Combien pleurera nuit et jour celui qui ressentira intérieurement où a abouti Lucifer! Combien souffre celui qui voit un homme bon se transformer et devenir un criminel! Combien plus de voir non pas un homme, mais un ange se transformer en un démon! Un moine10 ressentit un jour une grande peine

10. Il s’agit du Père Païssios lui-même.

pour les démons et, à genoux en prière, il adressa à Dieu cette supplication: «Toi, tu es Dieu; si Tu le veux, tu peux trouver un moyen de sauver aussi ces malheureux démons, qui jouissaient d’une telle gloire au commencement. Maintenant, ils sont toute méchanceté et toute ruse du monde et, sans Ta Protection, ils auraient déjà fait périr tous les hommes!». Alors qu’il priait ainsi avec douleur, il voit près de lui une tête de chien lui tirer la langue et le railler. Dieu le permit, semble-t-il, pour révéler à ce moine que Lui est prêt à pardonner aux démons — il leur suffit de se repentir -, mais qu’eux ne veulent pas être sauvés. Vous voyez, la chute d’Adam a été réparée par la venue de Dieu sur la terre, par l’Incarnation. Mais pour la chute du diable, il n’existe pas de réparation possible, hormis le repentir. Le diable ne se corrige pas, car il ne le veut pas. Savez-vous combien le Christ se réjouirait! De même pour l’homme: c’est seulement s’il ne le veut pas qu’il ne se corrige pas.
— Géronda, le diable sait que Dieu est amour, qu’il l’aime, et il continue néanmoins son manège?
— Bien sûr qu’il le sait! Mais son orgueil ne le laisse pas se repentir. Le diable est aussi malin. Il s’efforce à présent de gagner le monde entier; il se dit: «Si j’ai davantage d’adeptes, Dieu sera bien obligé à la fin d’avoir pitié de ses créatures et de moi avec elles!». Il raisonne ainsi, et c’est pourquoi il veut acquérir le plus possible d’adeptes. Voyez où il en vient! Il pense: «J’ai tant d’âmes de mon côté, Dieu sera obligé de me faire grâce à moi aussi». Sans se repentir! Judas n’a-t-il pas fait de même? Il savait que le Christ délivrerait les morts de l’Hadès. Et il s’est dit: «Je vais y descendre avant le Christ, afin qu’il me délivre moi aussi!». Vois-tu la perversité? Au lieu de demander pardon au Christ, il alla se pendre. La Miséricorde de Dieu fit se pencher le figuier sous lequel Judas avait décidé de se pendre, lui laissant le temps de se repentir, mais lui préféra ramasser ses pieds pour qu’ils ne touchent plus le sol et pour pouvoir ainsi se pendre! Tout cela pour ne

pas dire un «Pardonne-moi!». C’est terrible! Tout de même, le diable, le chef de l’orgueil, ne dit pas «J’ai péché», mais il s’efforce d’acquérir de plus en plus d’adeptes.

L ‘humilité anéantit le diable

L’humilité possède une grande force et elle paralyse le diable. Elle est pour lui le choc le plus fort. Où existe humilité, il n’est point de place pour le diable. Et sans le diable, il est normal qu’il n’y ait point de tentations. Un ascète voulut un jour forcer un démon à dire le Trisagion* : «Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel…», commença le démon…, mais «aie pitié de nous», il ne le disait pas! Dis: «Aie pitié de nous», l’adjura l’ascète. Rien! S’il le disait, il redeviendrait un ange. Le démon peut tout dire, sauf «aie pitié de moi», car il y faut de l’humilité. Le «aie pitié de moi» contient en soi de l’humilité, et l’âme reçoit alors l’immense Miséricorde divine qu’elle implore. Quoi que nous fassions, nous avons besoin d’humilité, d’amour et de noblesse spirituelle. Les choses sont très simples, c’est nous qui les compliquons. Efforçons-nous donc de réserver au diable le difficile et à l’homme le facile. L’amour et l’humilité sont difficiles pour le diable et faciles pour l’homme. Un homme faible qui ne peut pas pratiquer l’ascèse peut vaincre le diable par la seule humilité. L’homme peut en une seule minute devenir un ange ou un démon. Comment? Par l’humilité ou l’orgueil. A-t-il fallu des heures pour que Lucifer d’ange devienne le diable? Cela a eu lieu en quelques secondes. L’amour et l’humilité sont la voie la plus facile nous conduisant au salut. Commençons donc par l’amour et l’humilité, et progressons ensuite en acquérant les autres vertus.
Priez en demandant que nous donnions constamment de la joie au Christ et de la peine au démon, vu que l’Enfer plaît au diable et qu’il ne veut pas se repentir.