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Le clergé et l’Église

Géronda, pourquoi ne devenez-vous pas prêtre?
— Le but est de faire notre salut. Le sacerdoce n’est pas un moyen de salut.
— Ne vous a-t-on jamais proposé de devenir prêtre?
— On a fait pression sur moi à maintes reprises. Au monastère d’Esphigménou, on me pressait de recevoir l’ordination sacerdotale et le Grand Schème. Mon but, cependant, était de faire que l’homme intérieur devienne moine. Rien d’autre ne me préoccupait. Comme j’avais vécu certains événements surnaturels dans le monde, en tant que jeune laïc, je me dis à mon entrée au monastère: «Vivre vraiment en moine me suffit». J’y mettais tout mon zèle, et c’est pourquoi les questions de savoir quand je ferai ma profession monastique ou si je deviendrai prêtre ne me préoccupaient pas le moindre du monde. Récemment, une personne est venue à la Kalyva* Panagouda me presser vivement d’accepter le sacerdoce. Cet homme s’était même rendu au Patriarcat à cet effet, il s’était entretenu avec les Exarques de Constantinople lorsqu’ils vinrent au Mont Athos… Mais les évêques lui avaient répliqué: «Adresse-toi au Père Païssios en personne, car nous ne voulons pas, en décidant nous-mêmes son ordination, prendre le risque qu’il s’enfuie». Il vint donc me trouver. À ses paroles, je me mis en colère, et il m’objecta: «Accepte de devenir prêtre afin de pouvoir lire au moins

la prière d’absolution aux personnes qui viennent te voir, vu qu’en plus de leurs problèmes elles t’avouent leurs péchés! Ne m’as-tu pas confié toi-même combien de malentendus s’ensuivent du fait qu’elles exposent chaque fois différemment leurs problèmes à divers interlocuteurs, ou bien ne transmettent que la moitié de tes paroles à leur confesseur ou à leur évêque? Entendant alors leurs péchés, tu pourrais leur lire la prière d’absolution: ces personnes recevraient le pardon et auraient la conscience en paix. Le malheureux disait cela de bonne foi, mais la prêtrise n’est pas pour moi.
— Géronda, que doit faire celui qui se sent indigne de recevoir le sacerdoce, mais qui y est poussé par les autres?
— Il doit dire ce qu’il ressent. On ne peut forcer personne à recevoir le sacerdoce ni le Grand Schème monastique. Néanmoins, si un homme accepte le sacerdoce par obéissance et avec humilité, y ajoute un brin d’amour et de générosité, Dieu se chargera du reste et comblera ses manques. Le monde sait d’ailleurs discerner de manière infaillible ceux qui deviennent prêtres par amour de Dieu et pour servir l’Église de ceux qui aspirent à la prêtrise par désir de vaine gloire. Ces derniers éprouveront bien de la peine en présence de difficultés, car le Christ ne les aidera pas, sauf s’ils s’humilient et se repentent. En revanche, celui qui a voulu être ordonné prêtre sans aucune visée mondaine sera aidé par le Christ lorsqu’il sera en danger. Normalement, il faut que l’on fasse pression sur un homme pour qu’il devienne prêtre; il faut que son ordination soit l’aboutissement du désir d’autres personnes, la conséquence de la volonté de l’Église, en sorte que le Christ le prenne sous Sa protection. Dans ce cas, et les autres l’assisteront aux moments difficiles, et le Christ lui viendra en aide.
Parmi le clergé, ceux qui embrassent le sacerdoce avec des motivations intéressées sont une infime minorité. Je ne tiens pas compte de ces gens-là. La plupart s’engagent avec

de bonnes intentions, mais le diable se met ensuite au travail… Ils sont alors pris par l’amour de la gloire, la soif de recevoir des distinctions, et ils oublient leur bon début. Certains en viennent à envoyer des personnes intercéder pour les faire élire curé, métropolite, etc… Alors qu’ils s’étaient engagés pour le Christ, ils aboutissent à Mammon. Il leur plaît de porter des croix ou des mitres en or, voire même ornées de diamants; ils en ont toute une variété, et pas seulement l’indispensable à leur sacerdoce. Comme le diable sait bien nous attraper dans ses filets, si nous n’y prenons pas garde!
— Géronda, qu’attend Dieu et qu’attendent les hommes du prêtre?
— Ce que Dieu attend du prêtre est un grand mystère, laisse cela de côté! Voyons ce qu’attendent de lui les hommes. Jadis, les prêtres pratiquaient l’ascèse, étaient vertueux et saints, et on avait du respect pour les clercs. Aujourd’hui, les hommes attendent d’un prêtre seulement ces deux choses: qu’il soit désintéressé et qu’il ait de l’amour. Lorsque les croyants voient ces deux qualités chez un prêtre, ils le considèrent comme un saint et accourent à sa paroisse. Et vu qu’ils accourent à l’Église, ils sont sauvés. Dieu fait ensuite preuve de magnanimité et sauve le prêtre également. En tout cas, le prêtre doit avoir une grande pureté.
Le diable s’efforce d’affaiblir le moine au moyen de mesquineries, en sorte de le rendre bon à rien et que sa prière n’ait aucune puissance spirituelle. Pour avoir la Grâce du Saint-Esprit, le moine doit être un vrai moine. Alors seulement, il aura une autorité spirituelle et aidera positivement le monde par sa prière. Le prêtre, en revanche, même sans avoir atteint un état spirituel élevé, aide positivement le monde de par l’autorité que lui confère le sacerdoce, lorsqu’il célèbre les sacrements, lit aux fidèles la prière d’absolution, etc. Même si un prêtre commettait un meurtre, les sacrements qu’il célèbre sont valides jusqu’à sa destitution. Si un prêtre

a, en outre, atteint un état spirituel élevé, il est un saint prêtre et aide encore davantage le monde.
À ceux qui ont des responsabilités pastorales ou aux prêtres qui me demandent comment aider leurs paroissiens, je conseille vivement de travailler sur leur propre âme, d’accomplir leurs prières et leurs offices, et même davantage, afin d’avoir toujours des réserves spirituelles. Le travail spirituel accompli sur soi est un travail silencieux fait sur le prochain, car l’exemple parle de lui-même. Les fidèles imitent alors le bien qu’ils voient et se corrigent. Si nous n’acquérons pas de richesses spirituelles, afin de pouvoir vivre sur notre fonds lorsque nous travaillerons gratuitement pour les autres, nous serons les plus malheureux et les plus pitoyables des hommes. Ne considérons donc pas comme une perte de temps le travail que nous accomplissons sur nous-mêmes un court moment, ou plus longtemps, ou encore toute notre vie, car le travail ainsi accompli en secret a la faculté de prêcher secrètement la Parole de Dieu dans les âmes. L’homme de Dieu, l’homme plein de la Grâce divine transmet cette Grâce et transforme les personnes charnelles. Il les délivre de l’esclavage des passions, les fait s’approcher de Dieu, et elles sont sauvées.
Le prêtre a une grande responsabilité devant Dieu
Le prêtre ne peut jamais fermer sa porte à autrui, car il a une grande responsabilité devant Dieu. L’un est désespéré, l’autre est malade et a besoin de lui, un autre encore est sur le point de trépasser: il doit recevoir les uns, visiter les autres. Le prêtre ne peut refuser son secours. Les âmes sont en danger, il doit les aider. S’il n’assiste pas les âmes et que Dieu les prenne non préparées, à qui en incombera la responsabilité? Ne lui en sera-t-il pas demandé compte? Moi, en tant que moine, je peux fermer ma porte, partir au désert, disparaître et aider silencieusement par ma prière,

car ma tâche n’est pas de résoudre les problèmes du monde, mais de prier pour le monde. Si je ne suis devenu ni père spirituel ni simple prêtre, c’est afin d’aider le monde autrement que par le sacerdoce. Si j’étais prêtre dans le monde, je ne pourrais jamais fermer ma porte. Il me faudrait toujours répondre à l’attente des hommes. Je m’occuperais tout d’abord de mes paroissiens, puis je consacrerais le temps qui me resterait à ceux qui demanderaient mon aide. Je devrais m’intéresser non seulement aux croyants, mais encore aux incroyants, aux athées, et aux ennemis de l’Église. Si j’étais père spirituel et qu’une personne me rapporte quelque chose sur une autre, je convoquerais cette dernière afin de trouver le bout de l’affaire. Je téléphonerais à celui qui est en proie à une tentation, à celui qui a un problème, etc…. Comment pourrais-je avoir un peu de solitude?
Le prêtre doit marcher devant afin que ses fidèles suivent. Observez un troupeau de brebis: le bélier marche devant, et les brebis le suivent. S’il vire à droite, les brebis font de même. Toutes les brebis suivent le bélier, qui est, pour ainsi dire, leur chef. C’est d’ailleurs pourquoi elles ne se dispersent pas, mais cheminent l’une derrière l’autre. Le bélier indique la direction et les brebis suivent.
— Géronda, celui qui a une responsabilité pastorale est-il justifié d’aimer davantage une âme vertueuse qu’une autre source de problèmes?
— Supposons que tu sois le berger d’un gros troupeau de brebis. Les unes paissent et bêlent joyeusement; d’autres sont malingres et s’éloignent du troupeau alors qu’elles sont pleines de sangsues. Desquelles prendras-tu davantage soin? Ne t’occuperas-tu pas davantage des brebis malingres? Ou bien si un chacal les attaque et qu’elles se mettent à crier, à qui accourras-tu? À celles qui bêlent «béé» et paissent tranquillement, ou à celles qui crient de façon déchirante, car elles sont attaquées par le chacal? Le berger aura davantage pitié de la brebis malade ou blessée, et il

s’en occupera avec un soin particulier jusqu’à ce qu’elle guérisse. Nous devons faire de même: accorder autant de place dans notre cœur à ceux qui sont blessés par le diable qu’à ceux qui accomplissent des miracles. Nous ne devons pas mépriser les premiers. J’ai davantage d’amour, j’ai davantage de compassion pour des personnes qui ont mené une vie de péchés et luttent pour retrancher leurs passions que pour celles qui ne sont pas tourmentées par des passions; je pense constamment aux premières avec douleur. Si nous éprouvons intérieurement de l’amour pour notre prochain, celui-ci le comprend. Cet amour, en effet, adoucit extérieurement notre personne et l’embellit par la Grâce divine, laquelle ne peut rester cachée du fait de son rayonnement.
il est bon que les pasteurs, prêtres ou évêques, se souviennent de ce que Moïse eut à supporter de la part des deux millions de personnes formant un peuple qui murmurait, et des nombreuses prières qu’il fit avec amour pour ce peuple. Lui aussi souffrit des années durant dans le désert jusqu’à ce qu’il fasse arriver son peuple à la Terre Promise. S’ils ont ceci à l’esprit, ils prendront grand courage et ne se plaindront jamais de leurs contrariétés: elles sont si petites en comparaison de celles qu’endura Moïse!

La sécularisation du prêtre

— Géronda, est-il indispensable que l’ecclésiarque* porte le mandyas* quand il accomplit son obédience à l’église, y compris en été? Moi, je supporte difficilement la chaleur.
— Voilà notre vie monastique aujourd’hui… Que dire! Saint Athanase l’Athonite portait par ascèse un rasson en gros tissu ainsi qu’une lourde croix, et vois où nous aboutissons! Lors de mon séjour en Australie, j’ai vu un sacristain vêtu d’un simple short. «Cette tenue est pour la plage, lui fis-je remarquer. — Je me sens ainsi plus à l’aise dans mes mouvements», me répliqua-t-il. On commence ainsi, on va

plus loin petit à petit, et on finit par dire: «Abandonnons le port de la soutane pour ne pas être brûlés par le soleil!». Le mandyas nous gêne: «Abandonnons-le!». Le voile te gêne parce que tu transpires? Ote-le! Voilà où l’on risque d’en venir! A ce que chacun fasse ce qui lui chante! Soyons sérieux! L’ecclésiarque n’a qu’à porter des vêtements plus légers en dessous de son mandyas.
— Géronda, l’ecclésiarque peut-il ôter son rasson et ne porter que le mandyas?
— Et que les prêtres enlèvent leur soutane pour être simplement en pantalon? Que vous dire? Le mandyas est le vêtement monastique, par excellence: on en revêt le moine recevant le Petit Schème et le moine recevant le Grand Schème. Au cours de la tonsure, l’Higoumène porte le mandyas., et après avoir donné le rasson au nouveau tonsuré, il l’ôte pour l’en revêtir. J’ai été vivement impressionné de voir à Alexandrie des femmes vêtues de noir de la tête aux pieds, car cela fait partie de leur tradition. Et ceci malgré la chaleur torride! Et nous, nous ne supportons pas de porter le rasson, que nous avons reçu de nos Pères?
— Géronda, on entend souvent dire: «L’habit ne fait pas le moine!».
— Considère deux oliviers, l’un avec des feuilles et l’autre qui en est dépourvu. Lequel préfères-tu? L’arbre feuillu ou celui qui est sans feuille? Lorsque j’ai vécu à la Kalyva de la Sainte-Croix, j’ai ôté l’écorce du tronc d’un olivier de la cour pour y graver ces inscriptions: «Les arbres ont ôté leur uniforme, nous allons voir s’ils vont fleurir!», et à côté: «Un prêtre sans son froc est un prêtre défroqué». Alors on parlait beaucoup de ce que les prêtres feraient bien d’abandonner le port de la soutane, et certains venaient me trouver pour recevoir ma bénédiction à cet effet!
— Géronda, une personne a amené au monastère un prêtre orthodoxe qui était en costume de ville. Devons-nous recevoir la bénédiction d’un tel prêtre?

— Quelle bénédiction? Vous auriez dû dire à la personne qui avait amené ce prêtre. «Pardonnez-nous, mais la règle du monastère nous prescrit de donner un rasson aux prêtres qui sont en civil. Qu’un prêtre ose venir en civil dans un monastère féminin! Cela ne convient pas!». Si celui qui l’a amené ou si le prêtre en question n’éprouvent aucune honte, pourquoi aurais-tu honte de lui donner un rasson? J’ai rencontré un jour à l’aéroport un archimandrite, qui était en civil. Il se rendait à l’étranger et s’approcha de moi pour se présenter. «Je suis le père un tel», me dit-il. «Où est ton rasson?», lui répliquai-je, et naturellement, je ne pris pas sa bénédiction.
— Géronda, certains soutiennent la thèse que le clergé aidera davantage les fidèles si dans son allure il se sécularise.
— Lors de son séjour en Amérique, le Patriarche Dimitrios visita le séminaire de la Sainte-Croix, et certains étudiants pieux, des Américains, vinrent le trouver pour lui dire: «Votre Sainteté, il faut, à notre époque, que le clerc se sécularise». Mais le Patriarche leur cita en réponse ces paroles de saint Côme 1’Etolien: «Si les clercs deviennent comme des laïcs, les laïcs deviendront comme des démons!». N’était- ce pas très bien répondu? On lui avait préparé une chambre de grand luxe dotée d’un lit somptueux, etc. À cette vue, le Patriarche s’exclama: «C’est dans cette chambre que je vais dormir? Apportez-moi plutôt un lit de camp! Un clerc qui se sécularise, c’est en perspective un démon!».
— Géronda, peut-être devrions-nous confectionner des ornements sacerdotaux plus simples? Peut-être nuisons-nous aux prêtres avec nos ornements remplis de broderies?
— Ce serait tout à votre honneur de dire aux prêtres: «Nous confectionnons des ornements simples. Nous pouvons coudre des ornements garnis de broderies, mais nous l’évitons à dessein, car nous pensons que cela peut scandaliser le monde. Les athées en tirent argument pour juger le clergé et dire: «Nous, nous manquons du nécessaire pour vivre, alors que

les prêtres ont un tas de phélonia* plus magnifiques les uns que les autres!». Si vous confectionnez des ornements aux broderies plus simples, de saints prêtres viendront les acheter. En revanche, si vous cousez des ornements aux broderies compliquées, ils rendront ridicules les prêtres d’esprit mondain qui les porteront et, vous-mêmes, vous serez couvertes de ridicule pour avoir brodés de tels motifs. Pour les ornements de l’autel et les saints voiles* recouvrant les vases sacrés, vous pouvez mettre davantage de broderies. Évitez aussi de broder des croix ou des représentations de saints en bas des phélonia ou des aubes. Brodez d’autres symboles. Autrement, les prêtres s’assoient sur les croix, sur les saints… C’est un manque de piété.

Oui m’accusera de scandale?1

— Géronda, si un prêtre commet un péché mortel, perd-il la Grâce que lui confère le sacerdoce?
— Bien sûr que non! Comment la Grâce du sacerdoce pourrait-elle se perdre? Elle peut s’éloigner, mais non se perdre complètement. Si un prêtre est suspendu de ses fonctions, il garde le sacerdoce, mais les sacrements qu’il confère ne sont pas valides. Un tel prêtre n’a plus aucune autorité spirituelle. Le principal est la Grâce. Si ce prêtre est rétabli dans ses fonctions, les sacrements qu’il célèbre redeviennent valides. En ce qui concerne le prêtre ayant un «empêchement»2 , un grand discernement est nécessaire. Il faut prendre garde de ne pas provoquer, par une sévérité sans discernement, un scandale dans le monde, et il faut éviter que la famille

. Cf. Jn 8. 46.
2. Sous le tenue «empêchement», il faut entendre la situation de certains prêtres, auxquels les canons de l’Église interdisent de célébrer en raison de péchés graves. Des canons du Concile in Trullo prescrivent, en particulier, que tout candidat au sacerdoce tombé dans l’hérésie ou le péché charnel… ne peut être ordonné et que tout clerc tombé dans les même péchés doit être destitué.

du prêtre ne se pose des questions. Il doit cesser de célébrer la Liturgie, mais interrompre avec discrétion sous peine de causer à ses fidèles un mal plutôt qu’un bien. Seuls Dieu et lui-même savent la raison de son «empêchement». Mais s’il cesse soudainement de célébrer, ses fidèles et sa famille se poseront des questions, et le mal qui en résultera sera pire.
Je constate que Dieu permet parfois que de saints prêtres subissent une petite épreuve corporelle, qui constitue un «empêchement» à la célébration de la Divine Liturgie; par exemple, ils saignent du nez ou bien ils ont des maux d’estomac. Voyant cela, d’autres qui doivent cesser de célébrer, car ils en sont, eux, empêchés par les canons en raison de péchés graves, en éprouvent une certaine consolation. Il arrive aussi qu’un malheureux prêtre chargé d’un «empêchement» grave vienne me trouver et que je discerne qu’il doit cesser de célébrer la Liturgie. Or il se peut que son évêque ait une autre opinion. Que dire alors? Il ne reste qu’à prier Dieu d’intervenir. Concrètement, j’avais dit à un tel prêtre qu’il devait cesser de célébrer et je l’avais même préparé à cette décision. Mais lorsqu’il en fit part à son confesseur et à son évêque, ceux-ci furent d’un autre avis. Il continua donc à célébrer malgré tout et fut ultérieurement tué par une voiture: alors qu’il marchait sur le trottoir, l’automobile monta sur le trottoir, le renversa et le laissa raide mort! «C’est une chose terrible de tomber entre les moins du Dieu vivant!»3 .
Notre Eglise Orthodoxe ne manque de rien. Les seuls manques qui se font sentir proviennent de nous-mêmes, du simple fidèle jusqu’au plus grand dans la hiérarchie, lorsque nous ne représentons pas l’Église comme il se doit. Peu importe que les élus ne soient qu’un petit nombre. L’Église est l’Église du Christ, et c’est Lui qui la gouverne. Elle n’est pas un temple construit par les pieux croyants avec des pierres.

3. Hb 10.31.

du sable et de la chaux, et qui pourrait être détruit par le feu des impies. Elle est le Christ Lui-même. Or «celui qui tombera sur cette pierre s’y brisera, et celui qui tombera sur elle sera écrasé»4 .
Le Christ tolère l’état du monde actuel. Il le tolère, et la Grâce agit pour soutenir le peuple. Ce n’est qu’une tempête à passer: les choses se remettront en place, cette situation ne durera pas. Avez-vous prêté attention à ce passage de l’Évangile: «Je n’éteindrai pas le lumignon qui fume. Le roseau cassé, je ne le briserai point»5 . Le Christ a prononcé ces paroles, afin que nous soyons sans excuse au Jour du Jugement. Voyez, lorsque le lumignon n’a plus d’huile et qu’il n’en reste qu’un tout petit peu sur la mèche, il s’éteindra vite même si la flamme tour à tour augmente ou diminue: elle est comme le moribond qui lance ses dernières lueurs de vie. Mais le Christ ne veut pas souffler sur cette mèche et l’éteindre, car elle pourrait protester ensuite: «Moi, j’aurais continué à brûler, mais Tu as soufflé sur moi et Tu m’as fait m’éteindre! — Ai-je soufflé sur toi? Ta veilleuse n’avait plus du tout d’huile!». Il ne veut pas non plus toucher le roseau froissé, car s’il se brise ensuite, le roseau s’exclamera: «Tu m’as touché et je me suis brisé!». Mais vu que tu étais froissé et que tu te serais brisé de toute façon, que viens-tu me dire que je t’ai touché et que tu t’es brisé?
Nous les moines, mais c’est vrai des clercs également, nous contribuons à diffuser l’athéisme lorsque nous ne vivons pas selon l’Évangile. Le monde a besoin de nos vertus, et non pas de nos vices! L’exemple des moines a une immense influence sur les laïcs! Ces derniers cherchent toujours un prétexte pour justifier leurs péchés. Nous devons donc faire preuve de grande vigilance. Certes, nous ne pouvons pas dire comme le Christ: «Qui me convaincra de
4. Mt 21,44.
5. Cf. Is 42, 3 et Mt 12, 20.
6.

péché?»6 , mais nous devons pouvoir dire: «Qui m’accusera de scandale?». Le Christ a prononcé ces paroles, parce qu’il était, cà la fois, Dieu dans la perfection et homme dans la perfection. Nous, nous sommes, certes, des êtres humains remplis d’imperfections et de chutes, mais il ne convient pas du moins que nous soyons cause de scandale.
Un général m’a confié ceci: «Si je n’avais eu la foi, telle que je l’ai reçue de ma mère. je l’aurais perdue à Chypre en raison des événements dont je fus témoin durant les hostilités. Je vis, par exemple, un homme soi-disant croyant hurler, sans motif, au téléphone: «Égorgez les Turcs!», alors que l’ordre que nous avions reçu prescrivait de ne pas leur faire de mal!». De même en voyant des évêques et des prêtres sans aucune dévotion, les Farassiotes venus d’Asie Mineure qui s’établirent en Grèce se laissèrent entraîner à suivre les hérésies qui s’étaient formées ici durant des années. Ils voyaient à l’église un monde d’un tout autre genre que celui auquel ils avaient été habitués, des chrétiens sans vie spirituelle, et ils en furent scandalisés. Ils avaient en Asie Mineure une tout autre image de l’Église. Se présentèrent alors les Évangélistes, qui affirmaient: «Nous, nous appliquons l’Évangile!», et les malheureux se laissèrent entraîner.
Si un évêque, ou un prêtre, ou un moine est en faute, ce n’est pas le Christ qui est à blâmer. Mais le monde n’en juge malheureusement pas ainsi. «N’est-il pas le représentant du Christ?», dit-on. C’est exact, mais le Christ se plaît-ll d’un tel représentant? Les personnes qui tiennent ce genre de raisonnement ne songent pas au sort de ces soi-disant représentants du Christ dans la Vie future! La plupart de ceux qui se scandalisent de certains faits aboutissent tôt ou tard à l’incroyance. Car ils ne comprennent pas, les malheureux que, si un prêtre est coupable, l’Église, elle, n’est pas pour autant coupable — tout comme si un

6. Cf. Jn 8, 46.

policier est coupable, la nation, elle, n’est pas coupable. Ceux qui se scandalisent, mais ont de bonnes dispositions, le comprendront si on le leur explique. Leur attitude est pour une part justifiée, car il se peut qu’ils n’aient pas été aidés ou aient ignoré certaines choses.
— Géronda, pourquoi personne ne prend-il position sur tous les scandales qui surviennent dans l’Église?
— En ce qui concerne les questions ecclésiastiques, toutes les situations ne requièrent pas que l’on prenne aussitôt position. On peut patienter et supporter une situation jusqu’à ce que Dieu indique ce qu’il faut faire. Une chose est de supporter une situation, une autre de la tolérer complaisamment alors qu’il ne le faudrait pas. En outre, en présence de telles situations, il faut dire ce que l’on doit dire, mais le faire avec respect, avec fermeté, sans proférer des insultes ou se donner en spectacle. Il faut s’adresser en privé à la personne concernée, lui parler avec amour et compassion, afin qu’elle veille à certains aspects de sa conduite. Ce n’est pas celui qui dit la vérité en face ou qui la publie qui est sincère et droit, mais bien celui déborde de charité et vit en vérité ce qu’il dit, qui parle avec discernement lorsqu’il le faut, et dit ce qu’il faut au moment qu’il faut. Ceux qui corrigent autrui sans discernement sont pleins de ténèbres spirituelles et de méchanceté, et ils considèrent, hélas, les hommes comme des bûches. Bien qu’ils les rabotent sans merci et les fassent souffrir, ils se réjouissent de cet équarrissage et du «cubisme» obtenu. Seul l’homme possédé par un des chefs des démons a le droit de faire honte aux autres en public, de révéler leur passé (je parle, bien sûr, de ceux qui ont donné des droits au démon), afin d’ébranler les âmes faibles. L’esprit impur, certes, ne met pas au jour les vertus des hommes, mais leurs faiblesses. Mais ceux qui sont libérés de leurs passions n’ont aucune méchanceté et corrigent, quant à eux, le mal avec bonté. S’ils voient parfois quelque souillure, qui ne se laisse pas nettoyer, ils s’empressent de

la recouvrir, afin que les autres, qui pourraient la remarquer, n’en soient pas dégoûtés. Ceux, au contraire, qui fouillent dans les ordures ressemblent aux poules…
De nos jours7 , le diable gribouille la vérité et sème partout la confusion, mais finalement il se cassera la figure. Des années s’écouleront et les justes resplendiront comme le soleil. Même s’ils n’ont qu’un peu de vertu, ils ne passeront pas inaperçus, car une profonde obscurité spirituelle régnera alors sur le monde, et les hommes se tourneront vers eux. Quant à ceux qui créent actuellement tous ces scandales, ils seront — s’ils vivent jusqu’à cette époque — couverts de honte.

Comment envisager les problèmes ecclésiastiques

— Géronda, lorsque des problèmes difficiles surgissent dans l’Eglise, comment les envisager correctement?
— Il faut éviter les extrêmes. Les solutions extrêmes ne résolvent jamais les problèmes. Nous voyions, jadis, l’épicier verser petit à petit, avec un godet, les denrées sur la balance: il trouvait ainsi avec précision le poids d’une marchandise et équilibrait la balance. Il n’ajoutait ni n’ôtait rien brusquement. Les deux extrêmes font toujours souffrir notre Mère l’Église, et ceux qui tiennent ces positions extrémistes souffrent, car les extrémistes se poignardent d’ordinaire mutuellement… C’est comme si l’une des extrémités était tenue par un démoniaque plein d’effronterie spirituelle (il méprise tout), et l’autre par un fou à l’esprit borné et au zèle intempestif. Un homme plein d’effronterie spirituelle et un homme au zèle intempestif ne peuvent jamais s’entendre. Ils se dévorent et se frappent mutuellement, car tous deux sont privés de la Grâce divine. Alors — que Dieu nous en garde! — aux deux extrémités chacun peut tirer de son

7. Ces paroles furent prononcées en 1974.

coté, et personne ne peut en venir à bout. Ceux qui pourront faire plier ces deux extrémités afin de les unir — faire s’entendre les extrémistes — seront couronnés par le Christ de deux couronnes impérissables!
Il ne faut ni créer de problèmes dans l’Église ni exagérer les petits désordres humains qui peuvent arriver, sous peine de causer un plus grand mal et faire ainsi la joie du Malin. Celui qui se trouble violemment pour un petit désordre et se précipite avec impétuosité pour soi-disant le corriger, agissant avec fougue et colère, ressemble au sacristain inconsidéré qui voit un cierge goutter, se précipite avec fougue soi-disant pour le redresser, mais bouscule sur son passage hommes et chandeliers, créant ainsi un plus grand désordre durant le service divin. A notre époque, hélas, nombreux sont ceux qui troublent notre Mère l’Église. Les uns, qui sont instruits, ont appréhendé les dogmes avec leur intelligence, et non pas avec l’esprit des Pères. Les autres, qui sont peu instruits, ont appréhendé les dogmes avec leurs dents! C’est pourquoi ils grincent des dents lorsqu’ils discutent de problèmes ecclésiaux et nuisent bien davantage à l’Église que les ennemis de l’Orthodoxie. Il est bon que le fleuve ne soit ni trop impétueux — car il entraîne alors dans son cours des bûches, des pierres et des hommes — ni trop calme, car il se transforme en un marais où stagnent les moustiques…
Il existe, en outre, des croyants qui, au lieu d’avoir en vue le bien général, ne font que critiquer autrui. Ils s’occupent bien davantage des autres que de leur propre personne. Ils guettent ce que tel homme d’Église va dire ou écrire pour le frapper ensuite sans merci, alors que si eux-mêmes disaient ou écrivaient la même chose, ils soutiendraient leur opinion avec force textes tirés de la Sainte Écriture ou des Pères. Le mal que causent ces personnes est double: d’une part, elles sont injustes envers autrui; et, d’autre part, elles rabaissent par leurs critiques un homme

d’Église aux yeux des croyants. En outre, elles sèment souvent l’incroyance dans les âmes faibles, car elles les scandalisent. Que ceux qui justifient leur méchanceté sous prétexte de corriger autrui — sans se corriger eux-mêmes — ou de rendre publics des différends et scandales ecclésiastiques — y compris les choses qu’il est honteux de dire — en invoquant le prétexte évangélique «dis-le à l’Eglise»8 , mettent d’abord en pratique cette maxime dans leur petite église, leur famille ou leur fraternité! Et si cela leur semble bon, qu’ils ridiculisent ensuite notre Mère l’Église! A mon avis, les bons petits enfants n’accusent jamais leur mère.
Tous les croyants ont leur place dans l’Église. Tous lui offrent leurs services, aussi bien les hommes doux de caractère que les hommes sévères. Les divers aliments, sucrés et acides, y compris les feuilles amères de pissenlit, sont tous nécessaires au corps humain, car chacun possède ses propres substances et vitamines. De même tous les croyants sont nécessaires au Corps de l’Église. Les divers caractères se complètent les uns les autres, et tous, nous devons supporter non seulement le caractère spirituel de notre prochain, mais aussi les faiblesses qui lui sont propres en tant qu’homme. Certains, hélas, ont des exigences absurdes envers les autres et voudraient que tous aient le même caractère spirituel: le leur! Et s’il arrive qu’une personne ne soit pas conforme à leur modèle, mais soit, par exemple, de caractère plus indulgent ou plus tranchant que le leur, ils en concluent aussitôt que cette dernière n’est pas un homme spirituel.

Dignités et gloire humaine

Je suis étonné de voir certains attacher plus d’importance à la gloire humaine qu’à la gloire de Dieu qui nous attend lorsque «nous fuyons la gloire des hommes». Quel

8. Mt 18.17.

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profit tirerons-nous, si nous acquérons ici-bas la plus haute dignité qui soit et si le monde entier nous couvre de louanges? Les louanges du monde nous conduiront-elles au Paradis, ou nous pousseront-elles dans l’Enfer? Qu’a dit le Christ? «Je ne tire pas ma gloire des hommes»9 . Quel profit spirituel tirerais-je si, de simple moine, je devenais hiéromoine*, évêque ou patriarche? Ces dignités m’aideraient-elles à faire mon salut ou bien seraient-elles plutôt un fardeau pour le faible Païssios que je suis? Ne me précipiteraient-elles pas dans l’Enfer? Si la vie éternelle n’existait pas, une telle attitude pourrait, à la rigueur, se justifier. Par conséquent, celui qui recherche le salut de son âme, considère toute chose comme «une perte»10 et il ne recherchera aucune dignité.
Bien qu’envoyé par Dieu pour libérer le peuple d’Israël, Moïse ne fut pas jugé digne d’entrer dans la Terre Promise, car il en vint à s’emporter contre Dieu à cause du peuple. Devant endurer constamment les murmures du peuple, il se laissa une fois aller à l’emportement. «Ils me demandent de l’eau, protesta-t-il. D’où pourrais-je bien leur trouver de l’eau?»11 . Mais enfin, Moïse, tu as récemment frappé le rocher et fait jaillir l’eau! Était-ce si difficile? Malheureusement. il était à ce point obnubilé par les difficultés du peuple qu’il en oublia l’abondante quantité d’eau qu’il avait si facilement obtenue quelques jours plus tôt. Par la suite, ayant en tête le souci du peuple, il ne prit pas conscience de sa faute pour en demander pardon à Dieu. Car s’il l’avait fait, Dieu lui aurait pardonné. Ne pas entrer dans la Terre Promise lui fut une petite punition imposée par Dieu, une pénitence pour ce mouvement d’indignation. Bien sûr, Dieu le prit ensuite au Paradis et l’honora: il l’envoya avec le Prophète Élie au Mont Thabor lors de la Transfiguration du Christ. Tout cela devrait nous aider à comprendre que les
9. Jn 5, 41.
10. Ph 3, 8.
11. Voir Nb 20, 10.

dignités et les responsabilités constituent un obstacle majeur sur la route du chrétien vers le Paradis.
Certains, au lieu d’être au-dehors et intérieurement débordants de joie que Dieu permette qu’ils soient libérés de toute responsabilité, aspirent, au contraire, aux responsabilités et aux dignités; et s’ils en sont privés, la contrariété mine leur âme et leur corps, lequel, selon l’Apôtre Paul, est le temple de Dieu12 . Alors que le Christ leur a préparé la gloire céleste, eux s’efforcent d’entrer au Paradis par la gloire humaine.
On m’objectera sans doute: «Pourquoi donc arrive-t-il que certains, glorifiés d’abord par les hommes, soient ensuite glorifiés également par Dieu?». En fait, quiconque désire la gloire humaine ne sera jamais glorifié par Dieu. Il ne faut jamais aspirer soi-même à des responsabilités. Quiconque se trouve libéré des responsabilités qu’il avait devrait s’en réjouir, car normalement il aurait dû être contrarié d’en avoir. S’il ne se réjouit pas, c’est le signe qu’en lui se niche la vanité ou l’orgueil. N’aspirons jamais à des dignités pour en tirer gloire, car cela manifeste une maladie spirituelle avancée. Cela prouve que nous cheminons de façon maladive sur une autre route que sur le chemin de l’humilité, sur lequel ont cheminé les Saints Pères pour atteindre le Paradis.
Nous avons, en exemple, une foule de Pères qui fuirent les dignités, l’higouménat, le sacerdoce ou l’épiscopat. Les uns se coupèrent les mains, les autres le nez, d’autres encore les oreilles ou la langue, mutilant leur corps, afin d’éviter l’ordination sacerdotale. D’autres la subirent malgré eux: aux uns. on ouvrit le toit de leur ermitage pour les ordonner de là- haut; aux autres, on conféra le sacerdoce à distance, comme ce fut le cas de Saint Amphiloque. Alors qu’ils étaient instruits et saints, ils fuyaient les responsabilités, car ils avaient pris conscience de la grande dignité de l’âme ainsi que du

pesant fardeau et de l’obstacle considérable que sont les responsabilités pour le salut. Eux trouvèrent le droit chemin.
Au Mont Athos, certains moines considèrent le sacerdoce comme un obstacle à la vie spirituelle, car, outre les obligations qui leur incombent, les prêtres doivent être présents lorsqu’un évêque vient à la Sainte Montagne, ou encore ils doivent assister aux fêtes patronales des monastères. Ces solennités sont, certes, des fêtes spirituelles, mais le moine n’en retire que peu de paix intérieure. Au cœnobium où j’ai commencé ma vie monastique, j’ai connu un vieux moine qui était diacre: il avait passé toute sa vie dans cet état et mourut diacre. Il avait été ordonné alors qu’il n’était que jeune moine, car le monastère avait besoin d’un diacre. Ultérieurement, d’autres jeunes gens entrèrent au monastère. Eux devinrent diacres, puis prêtres, mais lui resta dans le même état. Car quand le monastère décidait d’une ordination à la prêtrise, il cédait son tour aux autres, et de la sorte il resta diacre toute sa vie. On lui proposa souvent l’ordination sacerdotale, mais il répondait: «À présent, le monastère n’a pas le besoin exprès d’un prêtre supplémentaire. Dieu soit loué! Nous avons des frères plus jeunes qui peuvent être ordonnés!». Il fut un temps nommé au secrétariat. Mais quand des novices instruits entrèrent au monastère, il demanda instamment à être déchargé de ses fonctions. Lorsque le monastère traversa une période difficile, ce pieux diacre supplia un père plein de vertus d’accepter l’higouménat. Ce dernier lui répliqua: «Toi, lu fuis les responsabilités et tu veux me les mettre sur le dos? Accepte de devenir membre du Conseil13 , et alors j’accepterai de devenir Higoumène*!». Ainsi en fut- il: l’un devint Higoumène et l’autre conseiller. Mais dès que tout rentra dans l’ordre, le diacre démissionna de son poste de conseiller. Ce moine m’aida beaucoup au plan spirituel, car il rayonnait de la Grâce divine. En présence de questions

13. Voir note 5, p. 11.

difficiles à résoudre, c’est à cet humble diacre que la Sainte Communauté14 faisait appel afin qu’il expose son avis éclairé.
— Géronda, comment expliquer que des personnes spirituelles qui méprisent l’argent, recherchent cependant la gloire? La maxime des Grecs anciens: «Nombreux sont ceux qui méprisèrent la richesse, mais personne la gloire»15 , s’applique-t-elle?
— La cause en revient à des têtes vides et vaines. C’est la vaine gloire. La phrase «Nombreux sont ceux qui méprisèrent la richesse, etc.» révèle un mode de pensée mondain, et c’est pourquoi elle n’a pas sa place dans la vie spirituelle. Les Grecs anciens affirmaient cela, car ils ne connaissaient pas le vrai Dieu. Dans la vie spirituelle, la gloire doit disparaître. Existe-t-il une personne qui ait subi un plus grand déshonneur que le Christ sur la Croix? Les Pères recherchaient le déshonneur et Dieu les honorait. Ceux qui cherchent la gloire se trouvent encore au stade du monde. Ils jouent sur le stade… au football! PAOK- AEK-DOKSA16 ! La gloire dont parle l’Évangile est remplie d’amour et d’humilité. «Glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie… Or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent. Toi, le seul vrai Dieu»17 . Le Christ demandait au Père que les hommes connaissent leur Rédempteur, afin qu’ils soient sauvés. Aujourd’hui, la plupart des hommes visent à tirer gloire de tout. De la gloire par ici, de la gloire par là, et finalement, cela aboutit à de la foire par ici, de la foire par là! Le Christ nous l’a bien dit: «Vous tirez votre

14. La Sainte Communauté (Aghia Kinotita) est l’instance représentant au Mont Athos le pouvoir suprême. Elle comprend un délégué de chacun des vingt monastères athonites.
15. Sentence attribuée à Cléobule (v. 630-v. 560 av. J. — C.), l’un des sept sages de la Grèce et roi de la ville antique de Lindos dans l’île de Rhodes.
16. PAOK-AEK-DOKSA (= GLOIRE) sont les noms de clubs grecs de football.
17. Jn 17, Isq.

gloire les uns des autres»18 et encore «égarant les autres et égarés eux-mêmes»19 . Cela me donne la nausée. Dans une telle atmosphère, je ne peux pas même vivre vingt-quatre heures.
Les responsabilités sont un grand obstacle à la vie spirituelle. Ceux qui veulent effectuer un travail spirituel sur leur âme les fuient comme la peste. Les moines qui aspirent aux dignités et désirent siéger au Conseil tournent mal le plus souvent. Les visées personnelles, l’orgueil entrent en jeu, et par conséquent ces membres du Conseil se heurtent ou se disputent entre eux, car tant les uns que les autres sont habités par l’orgueil. En revanche, les moines qui mènent leur combat spirituel avec générosité et abnégation, qui ne cherchent pas à satisfaire leur propre moi, mais chassent leur moi de toutes leurs actions, apportent à tous et à eux- mêmes une aide positive. Car c’est à cette condition que les âmes qui en ont besoin d’aide trouvent en eux le repos, et c’est aussi de cette façon: que leur propre âme trouvera le repos et en cette vie et dans la Vie éternelle.
Les Saints Pères, jadis, fuyaient d’abord au désert où, grâce à un rude combat, les passions désertaient leurs âmes. Sans aucun plan ou programme personnel, ils s’abandonnaient aux mains de Dieu, fuyaient les honneurs et le pouvoir, même s’ils avaient atteint un certain degré de sainteté — sauf, bien sûr, quand notre Mère l’Eglise avait besoin d’eux! Dans ce cas, ils obéissaient à la volonté divine et glorifiaient le nom de Dieu par leur sainte vie. Ils avaient tout d’abord acquis une bonne santé spirituelle au désert, où ils s’étaient nourris d’une saine nourriture spirituelle et avaient vécu dans la soumission aux Anciens*. Ce fut ensuite seulement qu’ils devinrent des donneurs de sang spirituel.

18. Jn 5.44.
19. 2 Tm 3, 13.

L’administration de l’Église

L’Église Orthodoxe a toujours fonctionné synodicalement. Selon l’esprit orthodoxe, l’Église est gouvernée par le Synode, et les monastères par le Conseil des Anciens*. Les décisions doivent être prises conjointement par l’Archevêque et le Synode, par l’Higoumène* et son Conseil20 . L’Archevêque est le premier parmi des égaux. Le Pape, lui, a un rang supérieur: il siège sur un trône élevé et on lui baise les pieds! Le Patriarche n’est pas un pontife: il a le même rang que les autres hiérarques. Il siège au milieu des autres évêques et coordonne les décisions. De même au Conseil des Anciens, l’Higoumène est toujours le premier ou la première (dans les monastères féminins) parmi des égaux.
L’Archevêque ou l’Higoumène d’un monastère ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent. Dieu éclairera un évêque ou un membre du Conseil sur un sujet, un autre sur un autre sujet. Voyez comme les quatre Évangélistes se complètent l’un l’autre. La même chose se passe ici. Chacun expose son avis, et lorsqu’existe un avis opposé à la décision finale, cela est consigné dans le rapport de la séance. Car au cas où une décision contraire aux commandements évangéliques serait prise, si celui qui la désapprouve ne demande pas que son avis soit consigné dans les conclusions, il paraîtrait que la décision a été prise à l’unanimité. Si cette personne signe les conclusions finales sans que son objection soit consignée, elle nuit à l’Église et en portera la responsabilité devant Dieu. En revanche, si elle expose son opinion, alors que la majorité y est opposée, elle sera en règle avec Dieu. Si le Synode dans l’Église ou le Conseil des Anciens dans les monastères ne fonctionnent pas normalement, alors que nous parlons d’esprit orthodoxe, c’est, en fait, l’esprit papiste qui règne chez nous. Selon l’esprit orthodoxe,

20. Voir p. 11, note 1

chacun a le droit d’exposer et de faire insérer son opinion dans les rapports; personne ne doit se taire par crainte, ou pour flatter un supérieur, ou bien pour être bien avec l’Archevêque ou l’Higoumène!
Il est, en outre, fort nuisible aux jeunes clercs de s’engager dans l’administration de l’Église. Même s’ils ont les capacités requises pour ces postes, leur vie spirituelle en est détruite. Ils entrent dans les rouages du système, dans l’administration, les bureaux, ce qui ne leur est d’aucun bénéfice au plan spirituel. Si au lieu de ruiner ainsi elle vie spirituelle, certains avaient accompli un travail sur eux- mêmes, ils seraient devenus ultérieurement des trésors pour l’Église. Si l’homme ne s’occupe pas de lui-même, au bon sens du terme, je veux dire, s’il ne travaille pas sur lui- même, il est comme le commerçant qui achète et vend des marchandises, sans savoir ou en sont ses dettes et qui finira par être incarcéré.
Je suis bien triste quand j’entends dire que des jeunes prêtres se trouvent placés dans des bureaux de l’Église. S’ils étaient restés encore un peu en dehors de l’administration ecclésiastique, ils aideraient bien davantage les croyants par la suite. Malheureusement, ce phénomène est fréquent. Au lieu de clercs éprouvés qui pourraient accomplir un travail spirituel sur leurs oilles sont nommés curés des prêtres jeunes et dépourvus d’expérience, et le mal est double. Ou encore de jeunes clercs assument des responsabilités avant d’avoir accompli un travail spirituel sur soi et ils se trouvent à des postes où il faudrait qu’ils apportent quelque chose aux fidèles, alors qu’eux-mêmes n’ont pas encore acquis de richesses spirituelles. Inversement, des prêtres plus âgés, n’ayant pas de postes importants n’ont pas, eux, la possibilité d’offrir aux autres leur riche expérience et les fruits de leur divine illumination.

— Géronda, lorsque la Divine Liturgie est célébrée, faut-il qu’il y ait toujours au moins une personne qui communie?
— Oui, car le but de la Divine Liturgie est que les fidèles, ne serait-ce que le petit nombre qui s’y est préparé, communient. Toutes les prières de la Liturgie se rapportent aux fidèles qui vont communier. Il doit donc y avoir au moins un communiant. Naturellement, il arrivera parfois que personne parmi les fidèles présents ne soit prêt à communier: c’est une autre affaire. Dans ce cas, il serait bon qu’au moins un petit enfant ou un bébé communie. Et au cas où il ne se trouve aucun communiant, la Liturgie est célébrée pour que le prêtre communie et que les fidèles commémorent les noms des vivants et des défunts. Mais cette situation doit être une exception et non pas une règle.
Nous vivons les événements du Nouveau Testament à chaque Liturgie. La Proscomidie* représente la grotte de Bethléem, l’autel le Saint-Sépulcre, et le Crucifié le Saint

Golgotha. La Divine Liturgie, par la présence du Christ, sanctifie toute la création. Les Divines Liturgies gardent le monde! Ce don de Dieu est du feu! Nous n’en sommes pas dignes! Il existe des prêtres qui vivent ce terrible mystère à chaque Liturgie. Un clerc m’a raconté qu’un prêtre, à la fois très simple et très saint, lui avait confié: «J’ai des difficultés à consommer les Saints Dons à la fin de la Liturgie. Car je ne peux retenir mes sales larmes: elles tombent sur le calice et cela me peine beaucoup!». Et il disait cela en pleurant! L’autre prêtre lui répondit: «Demande au Christ de me donner, à moi aussi, quelques-unes de ces sales larmes!».
— Géronda, pourquoi descendez-vous de votre stalle lorsque le prêtre récite les prières de préparation des ministres21 ?
— Je descends de ma stalle, car au moment où le prêtre récite ces prières. Dieu lui envoie Sa Grâce pour le libérer de ses faiblesses et le rendre capable de célébrer les Saints Mystères. À ce moment, les fidèles, aussi, doivent prier avec piété pour recevoir la Grâce.
La Liturgie commence dès la Proscomidie. Comme Dieu dispose parfois toute chose afin que nous aussi, nous comprenions et vivions cette sainte mystagogie! Un jour, alors que je servais dans le sanctuaire en tant qu’ecclésiarque, je fus témoin d’un fait surnaturel impressionnant. Durant la Proscomidie*, lorsque le prêtre prononça les paroles «Il fut conduit comme un agneau à l’abattoir», j’entendis le cri d’un agneau au-dessus de la sainte Patène! Et aux paroles «L’Agneau de Dieu et le Fils de Dieu est immolé», j’entends un bêlement à la Sainte Prothèse ! C’est terrible! C’est pourquoi j’exhorte toujours les prêtres à
21. Avant de commencer la Proscomidie. le prêtre sort du sanctuaire par la porte Nord, vénère les icônes de l’iconostase, et, debout devant les Portes Royale, la tête découverte, il récite les prières dites de préparation des ministres, dans lesquelles il demande à Dieu de lui envoyer Sa Grâce pour le délivrer de ses faiblesses et le rendre digne de célébrer la Liturgie.

ne pas accomplir la Proscomidie à l’avance, puis le reste symboliquement. Je m’explique; ils ne doivent pas découper la prosphore à l’avance et disposer ensuite l’Agneau sur la Patène en disant: «L ’Agneau de Dieu est immolé» et «Il fut conduit comme un agneau à l’abattoir», car ils ont, de fait, déjà découpé l’Agneau. C’est seulement à l’instant où il prononce ces paroles que le prêtre doit prendre la sainte Lance22 pour découper la prosphore. Aux paroles «L’Agneau de Dieu est immolé», alors seulement qu’il L’«immole»!
Au moment de la Proscomidie où le prêtre sonne la clochette23 pour que vous commémoriez mentalement les noms des vivants et des morts, que votre cœur participe avec compassion à la souffrance de chaque âme que vous commémorez. Ayez à l’esprit toute la douleur humaine, en général, ainsi que les besoins de ceux pour lesquels vous priez plus particulièrement. Mentionnez-les ainsi: «Souviens-Toi, Seigneur, de Marie, de Nicolas… Tu connais, mon Dieu, leurs problèmes. Viens à leur aide!». Les noms que l’on vous donne à commémorer, commémorez-les plusieurs fois: certains, à trois Liturgies; d’autres, à cinq; puis, aux Liturgies suivantes, commémorez d’autres noms. Car pourquoi commémorer constamment certains noms alors que d’autres âmes, qui en ont besoin, ne sont jamais commémorées? Je ne peux comprendre cela. Il n’est pas permis de commémorer à la sainte Prothèse des Catholiques, des Témoins de Jéhovah ou d’autres hérétiques. On ne peut non plus extraire de parcelle à la Liturgie ni célébrer pour eux de Pannychide. Nous
22. Petit couteau en forme de lance à deux tranchants dont le prêtre se sert à la Prothèse pour découper les parcelles du pain eucharistique. Il symbolise la lance qui transperça le côté du Christ.
23. A la fin de la Proscomidie, il est d’usage, selon la tradition athonite, que le prêtre sonne une clochette, invitant par là les fidèles à commémorer mentalement des noms de vivants et défunts orthodoxes, pendant que lui-même extrait pour eux des parcelles de la prosphore. Ces parcelles de commémoration des vivants et des défunts sont versées dans le Calice après la consécration de l’Agneau et symbolisent l’unité de l’Église.

pouvons seulement prier pour leur santé et leur conversion ainsi que réciter pour eux une Paradisis.
— Géronda, certains prêtres disent qu’ils ne veulent pas célébrer souvent la Liturgie, de peur de s’y habituer.
— Un prêtre ne doit pas parler ainsi. C’est un jugement erroné. C’est comme s’il disait: «Je rends rarement visite à ma famille, en sorte qu’ils m’accueillent avec davantage de chaleur lorsque je vais les voir!». La Divine Liturgie exige, certes, une juste préparation. La Sainte Communion guérit et sanctifie celui qui combat au plan spirituel. Mais celui qui ne combat pas spirituellement, comment pourrait-il être aidé? Quelle transformation le Christ pourrait-il accomplir en son âme, vu que lui-même ne fait rien pour se transformer? Un Ancien vivait jadis à la Grotte de saint Athanase en compagnie de deux moines, ses disciples. L’un était prêtre, l’autre diacre. Ceux-ci allèrent un jour à une chapelle éloignée pour y célébrer la Divine Liturgie. Le prêtre, cependant, jalousait et haïssait le diacre, car il était plus intelligent et plus adroit que lui en tout; et le diacre, par son comportement orgueilleux, n’arrangeait pas les choses. Le prêtre s’était préparé extérieurement à la Liturgie: il avait lu les prières avant la communion et fait tout ce qui est requis par le Typicon*. Mais il n’avait pas accompli le plus important, la préparation intérieure, consistant à se confesser humblement afin d’extirper de son cœur la jalousie et la haine, qui, elles ne partent pas simplement parce qu’on change de vêtements ou que l’on se lave la tête! Ainsi préparé extérieurement, il s’avança vers la Prothèse redoutable afin de célébrer. Mais à peine commença-t-il la Proscomidie qu’on entendit un grand fracas, et le hiéromoine vit la Patène disparaître! Le prêtre et le diacre ne purent donc pas célébrer la Liturgie. Si le Bon Dieu ne les en avait pas empêchés de cette manière et si le prêtre avait célébré dans l’état spirituel dans lequel il se trouvait, je pense qu’un grand mal lui serait arrivé.

— Géronda, si quelque chose de grave se passe durant la divine Liturgie, peut-elle être interrompue?
— Le prêtre ne peut jamais interrompre en son milieu une Liturgie commencée, quoi qu’il arrive! Même si la guerre est annoncée, il doit terminer la Liturgie. Même si les ennemis sont à la porte de l’église, il se hâtera un peu afin de terminer. Dieu l’aidera à terminer la célébration de la Liturgie. Mais il faut en de telles situations avoir confiance en Dieu et ne pas craindre.
Le ministre du Très-Haut doit avoir une grande vigilance, une grande pureté, une grande rigueur. Les prêtres sont plus élevés que les Anges. Les saints Anges, en effet, se voilent le visage au moment où est célébrée la Sainte Eucharistie; les prêtres, en revanche, célèbrent le mystère.