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La raison dans la vie spirituelle

— Géronda, quelle place occupe la raison dans la vie spirituelle?
— Quelle raison? Celle du monde? Cette raison1 n’a aucune place dans la vie spirituelle. Dans la vie spirituelle, les Anges et les Saints entrent par la fenêtre, vous les voyez, vous conversez avec eux, puis ils s’en vont… Si vous cherchez à expliquer ce genre de phénomènes par la raison, vous n’y parviendrez pas. A notre époque où les connaissances se sont multipliées, la confiance en la seule raison a malheureusement ébranlé les fondements de la foi et rempli les cœurs d’interrogations et de doutes. C’est pourquoi nous sommes privés de miracles, car le miracle se vit et ne s’explique pas par la raison.
La foi en Dieu attire au contraire la puissance divine et renverse toutes les conclusions humaines: elle fait des miracles, ressuscite les morts et laisse la science bouche-bée. Considérés de l’extérieur, tous les phénomènes de la vie

1. Lorsqu’il parle de la raison et la récuse, le Père Païssios n’a pas en vue le don fait par Dieu à l’homme, mais le rationalisme ou, comme il l’appelle lui-même, la «raison erronée» qui. dépourvue de la foi en Dieu, nie la Providence divine et exclut le miracle.

spirituelle semblent aller à rebours de la raison. Si l’homme ne renverse pas ce qui en son esprit vient du monde, l’esprit raisonnable, afin de devenir un homme spirituel, il lui sera impossible de connaître les mystères de Dieu, lesquels nous semblent étranges (à rebours de la raison). Celui qui pense pouvoir connaître les mystères de Dieu au moyen d’une science extérieure ressemble à l’insensé qui veut voir le Paradis au moyen d’un télescope.
La raison nuit grandement si l’on cherche par elle à expliquer le divin, les sacrements ou les miracles. Les catholiques, avec leur raison, en sont arrivés à faire analyser chimiquement les espèces de la Sainte Communion, afin de voir si elles sont vraiment le Corps et le Sang du Christ. Les saints, en revanche, grâce à leur foi, voyaient souvent de la chair et du sang dans la sainte Cuiller. On en viendra bientôt à faire passer les saints au scanner pour vérifier leur sainteté! Les catholiques ont chassé l’Esprit Saint pour le remplacer par la raison et certains en arrivent au point de s’adonner à la magie blanche.
A un catholique plein de bonnes intentions — le malheureux pleurait lors de notre entretien -, j’ai expliqué: «L’une des principales différences existant entre vous et nous, c’est que vous, vous mettez l’intellect en avant, alors que nous, nous mettons la foi. Vous avez développé le rationalisme et, de façon plus générale, les critères humains. Votre raison vous conduit à mettre des limites à la puissance divine, car vous laissez la Grâce de côté. Vous versez un conservant chimique dans l’eau bénite afin qu’elle ne se gâte pas. Nous, nous versons de l’eau bénite sur des choses gâtées et elles deviennent saines! Nous croyons à l’action de la Grâce divine qui sanctifie, et notre eau bénite se conserve deux cents ans, voire cinq cents ans: elle ne se gâte jamais!».

— Géronda, vous voulez dire que le rationalisme, l’exacte raison, prend le dessus sur Dieu?
— Peut-être n’est-ce pas la raison, mais plutôt l’orgueil qui prend le dessus? En fait, cette raison n’est pas une raison exacte, mais une raison erronée. L’orgueil est une raison erronée. Une raison qui a en elle de l’orgueil a un démon niché en elle. Lorsque cette raison entre dans nos actions, nous donnons au diable des droits sur nous.
— Géronda, lorsqu’un homme spirituel doit affronter une tentation, la raison n’a-t-elle là non plus aucune place?
— Dans ce cas, il lui faut faire ce qu’il peut humainement et laisser à Dieu ce qui est impossible humainement. Certains s’efforcent de tout appréhender avec leur intellect — comme ceux qui cherchent à acquérir la prière du cœur avec leur intellect. Ils exercent une contrainte sur leur intellect afin de se concentrer, et ils ont ensuite des maux de tête. Si j’abordais ainsi les problèmes que j’ai à régler quotidiennement, crois-tu que j’en viendrais à bout? Je fais donc ce que je peux au plan humain et je laisse le reste à Dieu. Je dis souvent: «Dieu montrera, éclaircira ce qu’il convient de faire». Nombreux sont ceux qui commencent alors par s’interroger: «Mais comment se fera ce travail? Qu’en sera-t-il de ceci, de cela?». Le moindre rien leur cause des maux de tête. Celui qui cherche à tout résoudre par la raison est vite étourdi. L’homme doit mettre Dieu en avant de chacun de ses actes. Il ne doit accomplir aucun travail sans se confier auparavant à Dieu, car sinon il est saisi d’angoisse, se fatigue le cerveau et se sent mal intérieurement.
— Géronda, vous nous avez dit que, malgré tout ce que vous avez à assurer, vous ne tombiez jamais dans un état de stress. Comment faites-vous?
— Oui, je n’ai jamais de stress ou de maux de tête dus à une hypertension, car je n’envisage pas les choses avec le cerveau.

Lorsque j’ai mal à la tête, c’est à cause d’un refroidissement ou d’une baisse de tension. J’ai pourtant maints et maints problèmes à régler! Chaque jour des visiteurs viennent me trouver avec leurs questions et leurs souffrances. Je pense aussi à ceux qui sont passés à mon ermitage dans le passé et m’ont confié leurs problèmes, aux malades… En outre, si un malade guérit, on ne m’avertit pas forcément, ce qui me procurerait un peu de joie, si bien que je continue à avoir le souci de ce malade.
— Géronda, que doit faire le moine pour ne pas se fatiguer la tête à ordonner ses pensées*, tout en utilisant sa raison?
— Il lui faut ordonner ses pensées en utilisant sa raison spirituelle, et non pas la raison selon le monde. Il doit tourner le bouton de son récepteur sur la fréquence spirituelle. Il doit penser spirituellement, et tout envisager de façon spirituelle. Même pour un laïc, s’il est un homme spirituel, la raison du monde n’a aucune place. La raison du monde vaut pour un homme doté de bonnes intentions, mais incroyant.
— Géronda, que voulez-vous dire par envisager les choses de façon spirituelle?
— Envisager les choses de façon spirituelle signifie se réjouir du contraire de ce dont se réjouissent les mondains. Se réjouir, par exemple, d’être compté pour rien. Pour nous mouvoir dans le domaine spirituel, il faut que nos aspirations soient constamment contraires à celles des mondains. Désires-tu de l’argent? Donne jusqu’à ton portefeuille en aumône! Désires- tu t’asseoir sur un trône? Assieds-toi sur un petit banc!
— Et nous, Géronda, quel pourcentage de raison avons- nous?
— Vous, vous avez besoin de dévisser un peu les boulons de votre raison! Je vais prier pour que survienne en vous le «dévissage» de l’amour, qui est la divine folie. Sinon les fous qui entrent à l’hôpital psychiatrique sont en meilleure santé que les chrétiens pleins de rationalisme, c’est-à-dire de raison orgueilleuse.

La logique du monde tourmente les hommes
— Géronda, je sens mon cœur être comme une pierre. Que faire avec mon cœur de pierre?
— Toi, tu n’as pas un cœur de pierre, mais… un cœur entouré de cervelle. Ton cœur entier s’est concentré dans ton cerveau et seul ton cerveau travaille. Mais tu as encore des chances d’y remédier, ton cœur peut retourner à sa place!
— Comment?
— Récite chaque jour un canon du Thèotokarion*. C’est le meilleur remède pour que le cœur travaille. Tu as du cœur, mais il est entravé par ta logique rationnelle. Tu suis les règles de conduite, la mentalité européenne. Tu t’efforces d’être en règle sur tout. Si tu étais fonctionnaire en Europe, tu accomplirais tout à la lettre. Tu serais toujours à l’heure, accomplirais ton travail à la lettre, bref tu serais un modèle pour tous. Si tu appliquais une telle cohérence dans le domaine spirituel, tu ferais d’énormes bonds spirituels et tu atteindrais bientôt le Paradis. Sache que l’esprit européen avec son rationalisme entraîne les hommes vers la lune, et non pas vers Dieu. Tu agis comme l’on agit dans les administrations. Dans la vie spirituelle, en revanche, les choses sont différentes. La simplicité est nécessaire. Agis avec simplicité et aie confiance en Dieu.
— Comment acquérir cette simplicité, Géronda?
— Je vais ouvrir ton crâne et y mettre un peu de cervelle… du temps jadis! Entre dans la simplicité des Pères du désert afin d’apprendre la science spirituelle: cette science-là élève l’âme, la repose, et elle ne cause pas de maux de tête. La raison fait le tourment de l’homme. On se dit, par exemple: «Je dois faire cela ainsi!», et on l’accomplit parce qu’il le faut. On ne l’accomplit pas avec le cœur, mais parce que la raison l’impose. La raison impose, mais la politesse, à son tour, impose ses nonnes: «Il faut céder sa place à autrui». Ce n’est pas dicté par le cœur. Autre chose est que

mon cœur tressaille et que je cède ma place par amour. J’en éprouverai alors de la joie.
Que notre moi ne soit pas au milieu de nos actes. Ne recherchons pas notre propre satisfaction. Une telle attitude est un obstacle à la venue du Christ en nous. Que chacun considère ce qui satisfait autrui. La véritable satisfaction naît de la satisfaction que l’on procure aux autres. Dieu alors se plaît en l’homme et celui-ci cesse d’être simplement humain, il est divinisé. Autrement seul le cerveau travaille, et tout reste charnel, humain. La logique du monde fatigue le cerveau et brise les forces corporelles: elle restreint le cœur, alors que la logique spirituelle l’élargit. Si nous utilisons notre cerveau comme il faut, il peut aiguillonner le cœur et l’aider grandement. Lorsque l’intellect descend dans le cœur et s’unit au cœur, chacun de nos actes cesse d’être un acte purement raisonnable. La raison est un don de Dieu, mais cette raison a besoin d’être sanctifiée.
— Moi, Géronda, je n’ai pas de cœur.
— Tu as du cœur, mais dès que ton cœur s’apprête à agir, ton cerveau le musèle. Efforce-toi d’acquérir la logique du cœur, la foi, l’amour!
— Comment y parvenir?
— Pour que ton cerveau s’efface un peu, accomplis ce premier pas: va pieds nus manifester dans les rues de Thessalonique afin de passer pour une folle! Toi, bénie de Dieu, tu considères tout avec une logique de mathématicienne. Es-tu astronome? Cesse de penser rationnellement afin de pouvoir accomplir un travail spirituel sur toi-même.
— Géronda, quelle lecture pourrait m’aider à me libérer de la logique du monde?
— Lis tout d’abord Les Sentences des Pères du désert, L’Evergétinos*, c’est-à-dire des ouvrages traitant de la vie pratique, et non pas de la vie contemplative, afin que l’esprit de simplicité et de sainteté des Pères libère ton propre esprit de la logique du monde. Ensuite seulement, mets-toi à lire

Abba Isaac, car, sinon, tu risquerais de considérer ce Père éclairé par Dieu pour un philosophe.

La logique du monde déforme les sens spirituels de l’homme

Les Saints Pères voyaient tout d’un œil spirituel, d’un œil divin. Les ouvrages patristiques sont écrits avec l’esprit de Dieu, et c’est avec l’esprit de Dieu que les Saints Pères interprétèrent les Ecritures. Les hommes contemporains, en revanche, ne sont guère habités par cet esprit de Dieu qui leur permettrait de comprendre les textes patristiques. Ils voient tout avec les yeux du monde et ne cherchent pas à voir plus loin; ils n’ont pas cette largeur d’esprit que procurent la foi et l’amour. Saint Arsène le Grand3 laissait tremper ses palmes sans changer l’eau, qui empestait. Nous, comment pourrions-nous imaginer ce qu’il puisait dans cette eau nauséabonde! Celui qui raisonne en s’aidant de la pure logique dira: «Je ne peux vraiment pas admettre ce non-sens!». Il ne scrute pas plus avant pour voir ce que peut cacher une telle attitude. Non, ne pouvant la comprendre d’après la logique, il la récuse!
Sous l’influence d’une logique rationnelle, l’homme en vient à ne comprendre ni l’Évangile ni les Saints Pères. Sa sensibilité spirituelle se dégrade et, mû par sa raison, il rend stériles l’Évangile et les écrits patristiques. Il en arrive à dire: «Depuis tant d’années, on nous tourmente injustement avec l’ascèse, le jeûne, les privations…». Ces paroles sont un blasphème. Un moine, qui vivait dans un kellion*, vint un jour à mon ermitage en voiture. «Mon enfant, lui dis-je, pourquoi cette voiture? Elle ne convient pas à ton

3. Certains Pères avaient interrogé saint Arsène le Grand: «Pourquoi ne changes-tu pas l’eau des palmes? Elle sent mauvais!». Et lui de ré¬pondre: «En échange des parfums et des aromates dont j’usais dans le monde, il me faut supporter cette mauvaise odeur». Les Sentences des Pères du Désert, op. cit., Arsène 18, p. 26.

état de moine! — Pourquoi, Géronda? s’étonna-t-il. N’est-il pas écrit dans l’Évangile que l’homme “recevra le centuple et aura pour héritage la vie éternelle”?4 — L’Évangile, en affirmant que l’homme qui a tout quitté recevra le centuple, lui répliquai-je, a en vue ce qui est indispensable à sa subsistance. Mais à nous, moines, s’appliquent bien davantage ces paroles de l’Apôtre Paul: «Comme n’ayant rien, et possédant toutes choses»5 . Cela signifie que le moine ne possède rien, mais qu’on peut lui confier des richesses, car on lui fait confiance à cause de sa vertu. Cela ne veut pas dire que nous devions posséder des biens!».
Voyez-vous comment la logique peut conduire à tirer des conclusions erronées! Sachez que l’homme, s’il ne se purifie pas et si Dieu ne l’éclaire pas, verra toujours trouble quand il s’agit d’interpréter. On m’a posé un jour la question suivante: «Pourquoi la Vierge n’a-t-Elle pas fait de miracle à Tinos et a-t-Elle laissé les Italiens couler le croiseur Elli le jour de Sa fête?». En permettant ce malheur, la Vierge avait accompli le plus grand miracle, car l’explosion du croiseur Elli6 provoqua l’indignation des Grecs. Ils comprirent alors que les Italiens ne respectaient rien de sacré et, au cri de aera7 , ils les chassèrent ensuite de leur patrie. Si les Italiens n’avaient pas commis ce forfait, les Grecs n’auraient pas pris conscience de leur impiété et ils auraient pu se dire: «Les Italiens, aussi, sont un peuple

4. Mt 19, 29.
5. 2 Co 6, 10.
6. Le 15 août 1940 (jour de la Dormition), le croiseur Elli des forces navales grecques, amarré dans l’île de Tinos, fut torpillé par un sous- marin italien alors que l’équipage mettait le pied à terre pour participer à la procession de l’icône miraculeuse de la Vierge de Tinos. Cette action belligérante, qui eut lieu deux mois avant que l’Italie ne déclare la guerre à la Grèce, fit comprendre aux Grecs que la guerre était inévitable et les conduisit à se préparer activement à défendre leur patrie.
7. Cri de guerre que les Grecs utilisèrent durant la guerre gréco-ita¬lienne lors de leurs offensives contre les Italiens dans les montagnes d’Albanie (le mot grec signifie «vent»).

croyant, ils sont nos amis». Et certains avec leur logique de poser la question: «Pourquoi la Vierge n’a-t-Elle pas fait de miracle?». Que leur répondre?
D’autres s’interrogent: «L’a-t-on mesurée exactement, la flamme de la fournaise de Babylone, où furent jetés les Trois Jeunes Gens, pour affirmer qu’elle était de quarante-neuf coudées?». Vu qu’elle atteignait sept mètres de haut la première fois et que l’on ajouta sept fois du combustible, sept fois sept ne font-ils pas quarante neuf? Ne serait-ce pas une bonne idée de jeter de telles personnes dans les flammes? On constate en elles un pur rationalisme, une logique absurde complètement hors de la réalité.
Or certains théologiens travaillent sur des sujets semblables. Ils se posent, par exemple, ce genre de question: «Les démons qui ont été précipités dans la mer ont-ils survécu ou se sont-ils noyés?»8 L’important est qu’ils soient sortis de l’homme! Que t’importe ce qu’ils sont devenus? Veille à ne pas devenir toi-même possédé et ne t’occupe pas de savoir où ils se trouvent maintenant!

8. Voir Mt 8. 32.

— Géronda, certains s’efforcent de concilier l’Évangile avec la logique humaine. Ils interprètent l’Évangile avec cette logique du monde et n’en tirent pas les conclusions qui s’imposent.
— L’Évangile et la logique du monde sont inconciliables. Car l’Évangile est régi par l’amour, la logique par l’intérêt. L’Évangile nous prescrit: «Si quelqu’un te force à faire un mille, fais-en deux avec lui»9 . Quelle place occupe ici la logique? C’est plutôt le non-sens qui l’emporte ici! C’est pourquoi ceux qui s’efforcent de concilier l’Évangile et la logique du monde aboutissent à une impasse. Il existe, par exemple, diverses associations à but charitable. Apprenant qu’un tel a subi un grand malheur, est ruiné et a besoin d’argent, les membres de ces associations se disent: «Il faut l’aider, mais assurons-nous auparavant qu’il se trouve vraiment dans le besoin». Deux ou trois personnes vont donc rendre visite à ce malheureux pour juger s’il est vraiment dans le besoin. Admettons qu’elles voient chez lui un somptueux salon, ces personnes s’exclameront: «Oh! des fauteuils élégants, un salon de riches! Posséder un tel mobilier n’est pas le fait d’un homme dans le besoin!». Et ne pouvant concevoir qu’avec un tel salon le malheureux puisse en réalité mourir de faim, elles ne lui accorderont aucune aide. Être ruiné ne signifie pourtant pas que d’une heure à l’autre l’on va changer sa garde-robe. Comment savoir si cet homme ne possédait pas ce salon depuis longtemps? Peut-être n’avait-il pas encore eu le temps de le vendre? Ou bien quelqu’un, ayant appris le besoin de sa famille, avait pu lui en faire cadeau. Ces organisations jugent selon la logique du monde, ce qui les conduit à une impasse, et l’Évangile reste étranger à leur esprit. Les hommes voient tout de l’extérieur et c’est pourquoi ils interprètent tout à l’encontre de ce qui est.

9. Mt 5, 41.

Juger selon l’apparence10

— Géronda, je sens que mon jugement, ma logique et ma recherche de justice humaine sont des obstacles à mon progrès spirituel.
— Bien sûr qu’ils sont des obstacles, car ils chassent la Grâce de Dieu! Et sans la Grâce, l’homme fait des erreurs et va à l’échec. Le jugement d’autrui et la justice humaine sont, le plus souvent, injustes. La justice divine est amour, longanimité, indulgence. Le microbe de ta maladie spirituelle, c’est que tu examines les choses d’après la logique humaine. Le remède le plus efficace contre cette maladie, ce sont les bonnes pensées. Si l’homme pense de façon positive, c’est-à-dire s’il a de bonnes pensées, son cœur se dilate. Vu que tu travailles beaucoup avec ta logique, tu dois veiller sur tes pensées, car ta logique te fait tirer des conclusions non pas spirituelles et sanctifiées, mais purement humaines.
— Géronda, pourquoi tombais-je souvent dans le péché de condamnation d’autrui?
— Dans ton cas, la faute en revient à tes études de droit. Tu as l’habitude de juger. Certaines études ou un métier particulier cultivent parfois une logique sèche. La logique est la maladie des intellectuels. Elle se niche à l’intérieur de leur moelle épinière. Alors que tu as du cœur, ta logique l’emporte sur ton cœur.
Certains ont de grandes capacités de logique et jugent tout avec orgueil: ils n’acceptent l’opinion de personne. Ils exigent des autres la perfection, et non pas d’eux-mêmes; ils sont pleins d’indulgence pour leurs propres faiblesses et prompts à condamner autrui. C’est vraiment étrange! Ces personnes se sont forgé une image extérieure pleine d’hypocrisie et ne possèdent pas la moindre goutte de simplicité.

10. Voir Jn 7, 24.

Là se voit clairement la différence entre les Européens et les Grecs. Lorsque j’emploie le mot «Grecs», j’entends l’esprit orthodoxe. L’Européen, on ne peut jamais savoir si on peut ou non l’aborder, car il saluera toujours avec un «bienvenue» de politesse accompagné d’un sourire de façade. Le Grec, en revanche, on le comprend aussitôt. Est-il joyeux? Il le manifeste. Est-il triste? Il le montre, et on agit en conséquence.
— Géronda, à quoi est-ce dû que quelqu’un juge facilement des personnes, des choses et des situations, et qu’il le fasse d’ailleurs avec beaucoup de précipitation?
— Dans ce cas, l’homme est mû seulement par sa raison, son cerveau seul travaille et produit ce résultat. Il est profitable à ceux qui ont force cervelle que Dieu prenne Son tournevis et desserre les boulons de leur cerveau pour le vider un peu. Plus son cerveau se vide, plus la Grâce remplit l’homme. Par cerveau, j’entends ici le jugement humain, l’orgueil, la confiance en soi. Lorsque l’homme prendra conscience que son jugement n’est pas droit et reconnaîtra: «Je risque de me tromper, car mon jugement est du monde et manque d’illumination divine. Mieux vaut que je n’exerce pas mon jugement!», Dieu l’éclairera, il deviendra plein de discernement et saura ainsi distinguer ce qui est juste.
Le diable détruit les hommes intelligents, car il les pousse à juger «selon l’apparence»11 . Lorsque l’homme raisonne selon des critères seulement humains, il juge de façon humaine et il pourra même lui arriver de commettre des crimes. Il faut que l’élément humain disparaisse pour que notre jugement devienne divin. Le jugement humain est un jugement erroné.
Combien d’injustices sont ainsi commises chaque jour! Que de fois tombons-nous dans le péché! Afin donc de mettre votre âme à l’abri de tels péchés, cultivez les bonnes pensées. Chaque homme est un mystère, et on ne

11. Voir Jn 1,24.

peut savoir ce qu’il cache en lui! Un jour à Pâques, après la divine Liturgie de la Résurrection, nous nous assîmes à l’extérieur d’un ermitage pour manger du fromage et des œufs. À côté de moi était assis un moine, qui était transporteur de bois. Je vis qu’il mettait de côté le fromage et les œufs que l’on nous avait donnés. «Mange!», lui dis- je. «Je vais manger», me répondit-il. Je vis ensuite qu’il ne mangeait pas. «Mange donc, lui répétai-je, c’est Pâques aujourd’hui! — Pardonne-moi, Géronda, m’expliqua-t-il, je ne mange jamais aussitôt après avoir communié. J’attends deux heures de l’après-midi». Il était à jeun depuis la veille au soir et ne mangerait qu’à deux heures de l’après-midi! Vois-tu jusqu’où allait sa piété? Or le monde pouvait ne voir en lui qu’un simple transporteur de bois!
Tout homme est un mystère. Si l’on te mettait en demeure de juger les autres, lu devrais réfléchir ainsi: «Mon jugement est-il divin ou passionné? Est-il impartial ou intéressé?». N’ayez confiance ni en vous-mêmes ni en votre jugement. Que nous jugions les autres manifeste que nous sommes pleins d’orgueil. On me demande souvent de juger d’une situation et, bien qu’à contre cœur, je suis contraint de le faire. Et quoique je m’efforce d’être impartial, je ne ressens pas, quand je m’apprête ensuite à prier, cette douceur, pour ainsi dire, que je ressens les autres fois dans la prière. Ma conscience, certes, ne me reproche rien, mais me pèse le fait d’avoir jugé en tant qu’homme. A fortiori si notre jugement est erroné, ou cache en lui des critères humains et la justification de soi. Le jugement est une grande chose. Il appartient à Dieu. C’est terrible! Peu importe que celui qui juge ait de bonnes intentions. Les conclusions que lui font tirer son jugement importent gravement.
Nous avons besoin d’un grand discernement. Tous les hommes possèdent, certes, un peu de discernement, mais la plupart d’entre nous l’exerçons, hélas, non sur nous-mêmes, mais sur notre prochain (de peur qu’il se… discerne, se

distingue de nous). Notre discernement est ainsi envenimé de jugement, de condamnation d’autrui, d’exigence que les autres se corrigent. Or nous devrions avoir des exigences seulement envers notre propre moi, qui ne se décide pas à prendre au sérieux le combat spirituel et à retrancher ses passions afin que notre âme puisse voler librement vers le Ciel.