⇐ Table des matières

Les hommes d’aujourd’hui ont des cœurs d’acier…

es commodités humaines ayant dépassé toute limite, elles sont devenues des incommodités1 . Les machines se sont multipliées — les tracas se sont alors multipliés — et elles ont fait de l’homme une machine. De nos jours, ce sont les machines et l’acier qui commandent l’homme, si bien que son cœur est devenu d’acier. Tous ces moyens techniques qui existent actuellement ne favorisent pas l’écoule de la conscience. Les hommes utilisaient jadis les animaux pour leurs travaux champêtres, et ils étaient compatissants. Si on chargeait un peu trop une bête de somme et qu’elle ployait sous le fardeau, on en avait pitié. Si l’animal était à jeun et regardait d’un air de reproche son maître, cela lui fendait le cœur. Je me rappelle combien nous souffrions de voir notre vache malade, car

1. Ce chapitre fait percevoir l’esprit authentiquement ascétique du Père Païssios et son inquiétude face au danger de voir le monachisme s’altérer sous l’influence de l’esprit du monde. Le Géronda n’était pas opposé à la civilisation. Il veut ici simplement souligner que ce n’est pas la civilisation qui doit nous dicter ses lois, mais l’homme qui doit lui dicter ses lois. Le moine, disait-il. doit maîtriser les moyens techniques modernes et les utiliser avec discernement, afin de concentrer ses forces sur son combat spirituel.

nous la considérions comme un membre de la famille. Mais aujourd’hui les hommes utilisent des machines en acier et ils ont des cœurs d’acier. Un outil en fer est cassé? À la soudure! La voiture est en panne? Au garage. Si elle ne peut être réparée, on l’envoie à la casse, on n’en a pas pitié. On dit: «Ce n’est que du métal!». Le cœur ne travaille pas du tout. Et on cultive ainsi l’amour de soi, l’égoïsme.
L’homme contemporain ne pense pas à autrui. Autrefois, si demeuraient pour le lendemain des restes du repas et s’ils risquaient d’être perdus, on songeait aux pauvres. «Au lieu que cela se perde, disait-on, donnons-le au pauvre». Une personne plus avancée spirituellement disait même: «Que le pauvre mange d’abord, je mangerai ensuite!». Aujourd’hui, on met les restes au frigidaire sans songer à ceux qui sont dans le besoin. Je me rappelle qu’à chaque fois que nous avions une bonne récolte de fruits ou légumes, nous en donnions aux voisins, nous partagions. Qu’aurions-nous fait d’une telle quantité? De toute façon, ç’aurait été perdu. A notre époque, les hommes possèdent des frigidaires et raisonnent autrement: «Pourquoi donner? Mettons les surplus au réfrigérateur, nous les aurons pour nous!». Ne parlons pas des tonnes de nourriture jetées ou enterrées, alors que des milliers d’hommes meurent de faim!

Les machines rendent les hommes fous

Les moyens techniques contemporains n’ont pas de limite. Ils devancent l’esprit humain, car le diable y collabore. Dépourvus jadis de tous les moyens dont ils disposent aujourd’hui, téléphones, fax, machines en quantité, les hommes vivaient avec tranquillité et dans la simplicité.
— Géronda, les hommes se réjouissaient de vivre.
— Oui, ils étaient heureux, alors que maintenant les machines les rendent fous! Ils sont tourmentés par les nombreuses commodités de notre époque, l’angoisse les étouffe. Je me

rappelle combien les Bédouins étaient joyeux à l’époque où j’étais au Sinaï2 . Ils ne possédaient en tout et pour tout que leur tente et vivaient simplement. Vivre au Caire ou à Alexandrie leur aurait été impossible, car c’est cette vie au désert, dans leurs tentes, qui leur plaisait. Avoir un peu de thé les rendait tout joyeux et leur faisait rendre grâces à Dieu. Mais aujourd’hui la civilisation contemporaine fait qu’ils commencent, eux aussi, à oublier Dieu. La mentalité européenne a pénétré chez eux! Les Juifs leur ont d’abord construit des cabanes et leur ont vendu ensuite toutes les vieilles voitures d’Israël3 . Ah! les Juifs sont malins! Chaque Bédouin possède maintenant sa propre cabane, devant laquelle est garée une voiture en panne, et il est habité par l’angoisse. Leurs voitures tombent en panne, et ils sont confrontés à maintes difficultés pour les réparer… Et si l’on y regarde de près, que récoltent-ils de tout cela? Rien de plus qu’un mal de tête!
On fabriquait jadis des choses solides qui duraient. Maintenant, on achète des choses qui coûtent les yeux de la tête et se détériorent aussitôt. Les usines fabriquent sans cesse de nouveaux objets et récoltent une fortune. Les hommes se tuent au travail pour arriver à joindre les deux bouts. Les machines sont la science des Européens4 qui aiment s’affairer avec les tournevis. Ils fabriquent, par exemple, un couvercle; ensuite, ils en inventent un autre qui se dévisse, puis qui tourne avec un bouton: ils s’acharnent à le rendre de plus en plus perfectionné… On fabrique constamment des objets plus perfectionnés les uns que les autres, et le malheureux monde s’efforce d’acheter le dernier modèle. Les hommes n’ont pas fini de payer le précédent qu’ils achètent

2. Le Géronda Paissios vécut au Sinaï durant les années 1962-1964.
3. Le Sinaï. qui appartient maintenant à l’Égypte, faisait alors partie de l’état d’Israël.
4. Lorsque le Père Païssios parle des Européens, il n’entend pas sous-estimer ces peuples, mais il veut fustiger l’esprit rationnel et athéiste qui règne en Occident.
5.

le suivant, et c’est pourquoi ils sont las et endettés. Même le plus pauvre désire aujourd’hui acquérir une voiture et ira en acheter une bon marché. Il vendra à cet effet tout ce qu’il possède, ses vaches, ses chevaux — au rythme où l’on va, on mettra sous peu les ânes en vitrine et on fera payer pour regarder les ânes! — et il achètera la voiture, qui tombera bientôt en panne. «On ne fabrique plus de pièces détachées pour ces voitures», lui dira-t-on. Le malheureux sera alors contraint d’en acheter une nouvelle. N’ayant pas les moyens d’acheter le dernier modèle, il en choisira une un peu plus perfectionnée que la précédente, laquelle ira à la casse, etc. Nous devons veiller à ne pas entrer dans cette voie que nous trace la mode du plus perfectionné.

La télévision cause un grand préjudice

— Géronda, il existe aujourd’hui de tels moyens de communication télé-optique qu’on peut voir ce qui se passe à la minute même à l’autre bout de la planète.
— Les hommes voient le monde entier, mais ils ne se voient pas eux-mêmes. Nos contemporains se détruisent eux-mêmes par leur cerveau, ce n’est pas Dieu qui détruit le monde.
— Géronda, la télévision cause un grand mal.
— Si elle cause du mal! Une personne m’a dit récemment: «La télévision est une bonne chose, Père! — Les œufs aussi sont une bonne chose, lui répondis-je, mais si tu les mélanges à la fiente, ils deviennent immangeables». Ainsi en est-il avec la télévision et la radio. Si on ouvre le transistor pour écouter les nouvelles, on doit supporter d’écouter d’abord une chanson, car le bulletin d’informations vient aussitôt après la chanson. Il n’en était pas ainsi jadis. On savait à quelle heure était le bulletin d’informations, on ouvrait le transistor pour écouter les nouvelles. Aujourd’hui, on est contraint d’écouter d’abord la chanson, car si l’on ferme le poste, on rate les informations.

Le monde a subi un grand dommage de la télévision, qui a un effet destructeur sur les petits enfants surtout. Un enfant de sept ans est venu à ma kalyva en compagnie de son père. Je voyais le démon de la télévision parler par sa bouche, comme on voit le démon parler par la bouche des démoniaques. Cet enfant ressemblait à un bébé qui serait né avec des dents! Il est rare de voir de nos jours des enfants normaux, la plupart des enfants ressemblent à des monstres. Ils ne font pas travailler leur cerveau, mais répètent ce qu’ils ont vu et entendu. C’est par le biais de la télévision que certains veulent abrutir le monde; je m’explique: leur but est que les hommes croient et fassent ce qu’ils voient à la télévision.
— Géronda, des mères nous posent la question: comment faire pour déshabituer nos enfants de la télévision?
— Qu’elles s’efforcent de faire comprendre à leurs enfants que la télévision les abrutit et les empêche de raisonner. Sans parler du fait que la télévision nuit à la vue. Cette télévision est une œuvre humaine; il existe cependant une autre télévision, la télévision spirituelle. Lorsque l’homme se dépouille de son vieil homme, les yeux de son âme se purifient et il voit alors plus loin, sans avoir besoin de machines. Ces mères de famille ont-elles parlé à leurs enfants de cette autre télévision? Qu’ils comprennent ce qu’est la télévision spirituelle, car avec ces «boîtes», ils deviennent abrutis. Adam et Eve étaient doués du charisme de clairvoyance, mais ils l’ont perdu avec la Chute. Si les enfants conservent la grâce du saint Baptême, ils posséderont aussi le charisme de clairvoyance, le charisme de télévision spirituelle. Mais, pour cela, il faut faire preuve de vigilance et travailler sur soi. Les mamans se perdent aujourd’hui en des choses perdues et se plaignent ensuite: «Que faire, mon Père? Je perds mon enfant!».

Le moine et les moyens techniques contemporains

— Géronda, comment le moine doit-il utiliser les moyens techniques contemporains?
— Qu’il s’efforce d’utiliser toujours des moyens techniques un peu moins perfectionnés que ceux utilisés dans le monde. Personnellement, je prends plaisir à utiliser du bois pour me chauffer, faire la cuisine et pour mon travail manuel. Mais au rythme où va l’exploitation des forêts, le bois finira par manquer; quand il sera difficile de s’en procurer, j’utiliserai ce qui est moins perfectionné que ce qu’utilise le monde; je me servirai d’un poêle à pétrole pour me chauffer ou d’un poêle plus simple, modeste et bon marché, et d’un réchaud à gaz pour mon travail manuel.
— Comment discerner jusqu’à quel point une chose est indispensable au monastère?
— Si l’on raisonne selon l’esprit monastique, on le discerne aisément. Mais si l’on raisonne selon l’esprit du monde, tout devient indispensable, et le moine finit par devenir pire qu’un séculier. En tant que moines, nous devrions vivre plus simplement que le monde ou, du moins, mener une vie plus modeste que celle que nous avions vécue avant notre entrée au monastère. Nous ne devons pas posséder des objets plus précieux que ceux dont nous faisions usage chez nous. Le monastère doit être plus pauvre que la maison parentale. Une telle atmosphère aide le moine au plan spirituel, et cela aide le monde également. Dieu a tout organisé afin que les hommes ne trouvent pas de satisfaction dans les choses périssables. Si la civilisation contemporaine, par son évolution, tourmente l’esprit des laïcs, combien plus des moines! Si je me trouvais chez un riche et si le maître de maison me posait la question: «Où préfères-tu que je t’installe afin que tu sois à ton aise? Au salon au milieu des meubles précieux ou bien dans l’étable où j’ai mes deux-trois chèvres?», je vous l’avoue franchement, je me trouverais plus à mon

aise dans l’étable. Car lorsque j’ai embrassé la vie monastique, je n’ai pas quitté le monde pour trouver au monastère une maison plus luxueuse que la mienne ou un palais. Je suis parti pour trouver quelque chose de plus pauvre que ce que j’avais dans le monde. Sinon, je n’accomplis rien pour le Christ. Malheureusement, selon la logique actuelle, on raisonne autrement et on me dirait: «Ecoute donc, en quoi cela nuirait-il à ton âme de passer la nuit dans un palais? Dans l’étable, cela sent mauvais, alors que, dans ce palais, il embaume et tu pourras aussi faire des métanies*!». Nous devons avoir des antennes spirituelles. Vois, les deux aiguilles de la boussole sont magnétiques, mais chaque aimant est attiré par un pôle. Le Christ a un aimant, et, nous aussi, nous devons prendre quelque aimant afin d’être attirés par le Christ.
Quelles incommodités existaient jadis dans les monastères! Je me rappelle que nous avions à la cuisine un grand chaudron muni d’une manivelle pour le soulever. On faisait du feu au bois pour cuisiner. La flamme était soit trop forte soit trop faible, et le repas attachait. Lorsque les poissons attachaient, on avait une brosse en acier pour les décoller. Il fallait ensuite rassembler les cendres du feu, les mettre dans une jarre au fond percé d’un trou, y verser de l’eau pour filtrer ce mélange et laver ainsi la vaisselle. Nos mains étaient toutes abîmées. Quant à l’eau, nous la faisions monter à l’hôtellerie au moyen d’un rouet. Certaines choses qui se passent aujourd’hui dans les monastères sont inadmissibles. J’ai vu des moines couper le pain à la machine! Cela ne va pas! Admettons qu’un moine soit malade ou faible au point de ne pouvoir couper le pain avec un couteau et qu’il n’y ait personne d’autre pour effectuer cette tâche, il est excusé. Mais de voir un gaillard, capable de travailler sur un bulldozer, se servir d’une machine pour couper le pain et considérer cela comme un exploit!

Efforcez-vous de progresser au plan spirituel. Ne vous réjouissez pas des machines, des facilités dont vous disposez, etc. Si l’esprit ascétique disparaît du monachisme, la vie monastique n’a plus de sens. Si nous mettons la facilité au- dessus de la vie monastique, nous ne ferons aucun progrès spirituel. Le moine évite les commodités, car elles ne l’aident pas au plan spirituel. Dans le monde, les hommes sont en fait tourmentés par toutes leurs nombreuses commodités. Quant au moine, même si ces commodités lui plaisaient, elles ne lui siéent pas. N’aspirons pas au confort. A l’époque d’Arsène le Grand5 n’existait ni électricité ni lampe à gaz. En revanche, on utilisait au palais de remarquables luminaires dans lesquels brûlait une huile très pure. N’aurait-il pas pu amener un tel luminaire au désert? Mais il ne l’a pas fait. Il utilisait ce dont se servaient les ascètes au désert, une simple mèche ou un morceau de coton avec de l’huile de tournesol.
Nous nous justifions souvent en prétendant utiliser des machines ou d’autres commodités dans nos obédiences* afin de pouvoir accomplir plus vite le travail et disposer ainsi de plus de temps pour nos obligations spirituelles. Finalement, notre vie est pleine de soucis, d’anxiété, et nous vivons comme des laïcs et non comme des moines. Dans un monastère, la première chose que firent certains jeunes moines dès leur arrivée fut d’acheter des cocotes-minute afin d’avoir plus de temps pour leurs obligations spirituelles. Mais ensuite ces moines restaient des heures à bavarder! Ce n’est pas vrai que grâce aux commodités, nous utiliserons le temps gagné à des choses spirituelles. Aujourd’hui, les moines gagnent du temps avec les commodités, mais n’ont plus le temps de prier!

5. Issu d’une noble famille romaine, saint Arsène le Grand (354-449) fut le précepteur des fils de l’empereur Théodose. Suite à une révélation divine, il se retira en 394 au Désert de Scété, où, malgré sa vie précédente au palais royal, il se distingua par son ascèse et sa mortification.

— Géronda, j’ai entendu dire que saint Athanase l’Athonite6 était partisan du progrès.
— Pour sûr, il était partisan du progrès, du genre de progrès qui règne de nos jours! Qu’on lise donc la vie de saint Athanase! Ses moines avaient atteint le chiffre de 800, de 1000, et combien de laïcs venaient au monastère pour demander de l’aide! Combien de pauvres, d’affamés venaient à la Laure en quête d’un morceau de pain ou d’un abri! Pour arriver à nourrir tant de personnes, le saint avait acheté deux bœufs pour le moulin. Que nos contemporains utilisent, eux aussi, des bœufs! Le saint fut contraint de construire une boulangerie, moderne pour son époque, afin de donner aux hommes du pain. Les empereurs byzantins avaient doté les monastères de richesses, car ces dentiers étaient comme des instituts de charité. Les empereurs faisaient construire des monastères pour aider le peuple spirituellement et matériellement, et c’est pourquoi ils leur accordaient des dons.
Nous devons comprendre que tout ce que nous possédons disparaîtra et que nous paraîtrons devant Dieu comme des débiteurs. En tant que moines, nous devrions utiliser non ce que jettent nos contemporains, mais les choses inutilisables que les riches jetaient jadis dans les décombres. Souvenez-vous de deux choses: premièrement, nous mourrons tous et, deuxièmement, nous mourrons peut-être d’une mort non naturelle; vous devez donc être prêtes à mourir de mort non naturelle. Si vous avez ces deux choses à l’esprit, tout ira bien, du côté spirituel et de tous les autres côtés. Tout marche ensuite comme sur des roulettes!

6. Saint Athanase l’Athonite (930-1001) naquit en de parents nobles à Trébizonde (Pont). Il renonça très jeune au monde et fut tonsuré moine au Mont Kyminas par saint Michel Maléinos. Par amour de l’hésychia, il se rendit plus tard au Mont Athos, où il vécut en tant que disciple. Ultérieurement, en dépit de son inclination pour une vie retirée, il entreprit la fondation de la Grande Laure et. grâce à sa haute spiritualité, il fut Higoumène de nombreux moines venus se confier à sa direction spirituelle pleine de sagesse divine.
7.

Les privations favorisent la vie spirituelle
— Géronda, pourquoi l’homme contemporain est-il tourmenté?
— C’est parce qu’il fuit le labeur. Le bien-être le rend malade et le tourmente. Les commodités de notre époque ont abruti l’homme. La mollesse qui règne aujourd’hui a apporté de nombreuses maladies. Que supportait-on jadis pour battre le grain! Quel labeur, mais que le pain était délicieux! Où aurait-on pu voir jeter du pain! Si on voyait un petit morceau tombé à terre, on s’empressait de le ramasser et de le baiser avec respect. A la vue d’un morceau de pain, les personnes ayant vécu l’Occupation allemande7 le mettent de côté — alors que ceux qui n’ont pas vécu la guerre le jettent, faute d’en comprendre la valeur. On jette des corbeilles entières de pain aux ordures, on n’estime pas sa valeur. La plupart des hommes ne disent même pas un Gloire à Toi, ô Dieu pour les bénédictions* que le Seigneur nous accorde. Tout est obtenu avec facilité.
La privation aide beaucoup la vie spirituelle. Quand les hommes manquent de quelque chose, ils en comprennent la valeur. Ceux qui se privent en conscience, avec discernement, avec humilité, par amour du Christ, éprouvent, eux, la joie spirituelle. Si, par exemple, une personne dit: «Aujourd’hui, mon Dieu, je ne boirai pas d’eau, car un tel est malade, et je ne suis pas capable de faire plus pour lui », et si elle accomplit sa promesse, Dieu le désaltera non pas d’eau, mais d’une limonade spirituelle: Sa divine consolation. Ceux qui souffrent éprouvent une immense gratitude pour la moindre aide qui leur est procurée. Un fils de riches, au contraire, un enfant gâté auquel ses parents accordent tous ses caprices n’est jamais content. Il peut posséder tout et être insatisfait au point de tout casser. En revanche, des enfants malheureux

8. La Grèce fut occupée par les troupes allemandes pendant les années 1941-1944.
9.

sont pleins de reconnaissance pour la moindre faveur. Si un ami leur paie le voyage pour le Mont Athos, comme ils le remercient et remercient le Christ!
De nombreux enfants issus de familles riches se plaignent: «Nous avons tout. Pourquoi avons-nous tout?». Au lieu de rendre grâces à Dieu de vivre dans l’abondance et d’aider quelque pauvre, ils se plaignent de vivre dans l’aisance! Cette attitude est le comble de l’ingratitude. Ces adolescents éprouvent paradoxalement un sentiment de vide, car rien ne leur manque. Ils reprochent à leurs parents de leur avoir tout apporté sur un plateau, quittent la maison et partent avec un sac à dos. Et les parents de leur donner de l’argent afin qu’ils puissent leur téléphoner, car ils s’inquiètent, mais les enfants restent indifférents. Finalement, les parents se mettent à leur recherche. Un gaillard avait tout, mais il n’était satisfait de rien. Il quitta la maison en cachette pour aller passer ses nuits dans les trains et faire l’expérience de la vie dure. Et c’était un fils de bonne famille! S’il avait dû travailler pour vivre de la sueur de son front, son labeur aurait eu un sens, il aurait été en paix et aurait rendu grâces à Dieu.
De nos jours, la plupart des hommes ne manque de rien, et c’est pourquoi ils manquent de générosité. Celui qui ne peine pas ne peut apprécier la peine d’autrui. Quel sens cela a-t-il de choisir un métier facile, de gagner de l’argent et de rechercher ensuite l’expérience de la vie dure? Les Suédois qui, sans peiner d’aucune façon, reçoivent pour tout des allocations de l’État, traînent sur les routes. Ils se donnent de la peine en l’air, éprouvent de l’angoisse, car ils ont dévié du droit chemin spirituel, tout comme la roue qui, ayant dévié de son axe, roule sans but sur la route et aboutit dans le précipice.

Les nombreuses commodités détruisent l’homme

Le monde actuel considère avant tout la beauté et est séduit par la beauté. Cette mentalité avantage les Européens: ils fabriquent de jolies choses avec leurs tournevis, élaborent constamment de nouveaux objets, soi-disant plus pratiques, afin d’éviter à chacun de remuer ses mains. Grâce aux outils qu’on utilisait jadis, les hommes acquéraient de l’endurance. Avec toutes les machines actuelles, au contraire, on a constamment besoin de physiothérapie, de massages. Songez seulement que les médecins pratiquent aujourd’hui les massages! On voit des menuisiers avec de ces ventres! Impossible jadis de voir un menuisier obèse! Un menuisier qui aplanissait à longueur de journée le bois au rabot pouvait-il avoir du ventre?
Les nombreuses commodités, lorsqu’elles dépassent toute limite, détruisent l’homme et le rendent paresseux. Alors qu’il pourrait visser quelque chose à la main, il se dit: «Non, mieux vaut appuyer sur un bouton et que cela se visse tout seul!». Quand on s’habitue au facile, on veut ensuite que tout soit facile. Nos contemporains veulent travailler peu et gagner beaucoup d’argent. Et s’il est possible de ne pas travailler du tout, encore mieux! Cet esprit a pénétré la vie spirituelle également: on veut se sanctifier sans aucun labeur.
La majorité des personnes fragiles du point de vue de leur santé le sont devenues à cause de la vie facile qu’elles mènent. Si survient une guerre, au point où les hommes sont aujourd’hui habitués à la vie facile, comment pourront-ils la supporter? Jadis, au moins, le monde était habitué à la dure, les enfants y compris, et tous avaient de l’endurance. Mais maintenant, les hommes ont besoin de vitamines B, C, D… et de Mercedes pour survivre! Vois, si un enfant atrophié se met à travailler, sesmuscles se fortifient. Maints parents viennent me confier: «Mon enfant est paralysé», alors qu’en

réalité l’enfant a les jambes faibles. Ses parents le nourrissent, l’enfant reste assis en permanence; ils le nourrissent, il reste assis. Plus il reste assis, plus ses jambes s’atrophient, et il aboutit au fauteuil roulant. «Prie pour nous. Père, me disent ensuite les parents, notre enfant est paralysé». Qui est paralysé en l’occurrence, l’enfant ou les parents? Je leur conseille de donner à l’enfant des nourritures maigres et de le faire un peu marcher. Il perd ainsi du poids, en arrive progressivement à se mouvoir de façon plus normale jusqu’au jour où il est capable de jouer au football! Dieu viendra en aide aux enfants vraiment paralysés, qui eux ne peuvent pas être aidés au plan humain. A Konitsa. un enfant turbulent avait été brûlé par une bombe. Sa jambe s’était ramassée et il ne pouvait plus la tendre. Comme il n’était jamais tranquille et remuait constamment sa jambe du fait de son caractère turbulent, les nerfs se tendirent et sa jambe guérit. Il devint ensuite partisan de Zervas8 !
Moi-même, bien qu’atteint de sciatique, je récitai mes chapelets* en marchant, et ainsi ma jambe s’affermit. Le mouvement favorise souvent la guérison. Quand je suis malade deux ou trois jours et que je ne peux me lever, je dis à Dieu: «Seigneur, aide-moi à me lever, à me mouvoir, et ensuite je me tirerai d’affaire… J’irai scier du bois». Car si je reste allongé, mon état empirera. Aussi, bien qu’encore malade, dès que j’ai un peu de force, je me contrains à me lever pour aller scier du bois. Je m’habille chaudement, transpire, et mon refroidissement disparaît. Je sais bien que rester allongé est plus reposant, mais je me force à me lever et tout disparaît. J’ai fait l’expérience que rester assis sur une bûche lorsque j’ai des visiteurs fait que mon dos se bloque… Je pourrais, certes, prendre un petit tapis, mais où en trouver alors pour tout le monde! C’est pourquoi, après
10. Zervas fut militaire et chef politique de l’alliance démocratique nationale grecque (1941-1950). Il fut l’âme de la résistance contre les Allemands, puis combatit les communistes pendant la guerre civile.
11.

le départ des visiteurs, je récite la nuit la Prière de Jésus pendant une heure en marchant. Et comme j’ai, en outre, des problèmes de circulation, je tends ensuite un peu mes jambes. Autrement, si je me laissais aller, il me faudrait avoir quelqu’un à mon service — alors qu’ainsi, je suis au service du monde. Vous comprenez? Il ne faut pas se réjouir de rester au lit, car cela n’aide pas.
— Géronda, le confort est-il toujours nuisible?
— Vois, il est certains cas où le confort est nécessaire. Si tu souffres du dos, ne t’assieds pas sur une planche nue, recouvre-la d’un petit tapis, d’un simple morceau de tissu, il n’est pas nécessaire qu’il soit en velours! Si tu peux endurer, ne mets rien du tout!
— Géronda, on entend dire: «Celui-là est une vieille carcasse!».
— Oui, il existe de telles personnes. Près de ma kalyva, par exemple, vit un moine chypriote, le Vieillard Joseph, originaire de Carpasie. Bien qu’âgé de 106 ans9 , il s’occupe entièrement de lui-même. Où rencontrer de tels exemples dans le monde actuel! Tu vois des retraités qui ne peuvent pas marcher. Leurs jambes s’affaiblissent, ils grossissent à force de rester assis et ne sont plus capables de rien, alors qu’avoir un peu d’activité les aiderait. On a emmené le Vieillard Joseph au monastère de Vatopédi. On l’a lavé, on lui a fait un shampoing, on a pris soin de lui, mais il se plaignit aux Pères du monastère: «Dès que je suis arrivé ici, je suis tombé malade. C’est vous qui m’avez rendu malade! Ramenez-moi à ma kalyva* pour y mourir!». Les pères furent contraints de le ramener. Un jour, je lui rendis visite: «Comment vas-tu? J’ai appris que tu es allé au monastère, lui dis-je. — Oui, me répondit-il, on est venu me chercher en voiture, on m’a lavé, on m’a fait ma lessive, on a pris soin de moi, et je suis tombé malade. «Ramenez-moi dans ma
12. En novembre 1990.
13.

kalyva*, leur ai-je dit. Aussitôt revenu ici, j’ai guéri!». Il ne voit pas presque plus, mais tresse des chapelets. Je lui avais envoyé une fois un peu de vermicelle, mais il protesta: «Le Père Païssios me prend pour un malade qu’il m’envoie du vermicelle!». Le Vieillard possède en effet une santé telle qu’il mange des légumineuses, haricots, pois chiches, fèves. Un vrai gaillard! Il marche à l’aide de deux cannes et va ramasser des herbes en s’appuyant sur ses deux cannes! Il sème des graines d’oignon, récolte l’eau nécessaire pour laver ses vêtements, se laver la tête. Il récite tout son office, le Psautier, accomplit sa règle de prière*, dit la Prière de Jésus. Voyez, il avait embauché des ouvriers pour réparer le toit de sa cabane et s’apprêtait, à l’aide de ses deux cannes, à monter sur une échelle pour voir leur travail. «Descends de là!», lui dirent les ouvriers. «Non, leur répondit-il, je vais monter voir comment vous allez réparer le toit!». Il souffre beaucoup physiquement. Mais savez-vous quelle joie il éprouve! Son cœur exulte. Les Pères prennent en cachette ses vêtements pour les laver. Je lui posai un jour la question: «Comment fais-tu avec tes vêtements? — On me les prend le plus souvent, me répondit-il, on me les prend en cachette pour les laver. Moi aussi pourtant, je sais les laver. Je les mets tremper dans l’Omo, les laisse quelques jours dans la cuvette et ils se nettoient tout seuls!». On admire ici une absolue confiance en Dieu, alors que d’autres qui vivent dans l’aisance ont peur de tout… La sollicitude d’autrui avait rendu le Vieillard Joseph malade, l’abandon de tout l’avait guéri.
Le bien-être ne favorise pas la vie spirituelle. Le confort n’est pas pour le moine. Au désert, c’est une honte. Tu as beau être habitué au bien-être; si tu es en bonne santé, tu dois t’habituer à la dure! Sinon, tu n’es pas un moine.