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L’esprit de sacrifice se fait rare

La majorité des hommes d’aujourd’hui n’ont pas
goûté à la joie du sacrifice et n’aiment pas l’effort.
La paresse, la recherche de la facilité, l’amour du confort sont entrés dans leur vie. L’abnégation, l’esprit de sacrifice se font rare. Ils considèrent comme un exploit de réussir quelque chose sans peiner.
Ils ne se réjouissent pas de rencontrer des difficultés. En revanche, s’ils envisageaient les choses d’un point de vue spirituel, c’est en présence de difficultés qu’ils devraient se réjouir, car les difficultés leur fournissent l’occasion de se dépasser eux-mêmes.
Tous, jeunes ou vieux, recherchent aujourd’hui la facilité. Les hommes spirituels cherchent à se sanctifier avec moindre labeur. Les mondains à gagner le plus d’argent possible sans travailler. Les jeunes à réussir leurs examens sans étudier, à passer leur diplôme sans quitter la cafétéria. Et si c’était possible, ils souhaiteraient téléphoner de la cafétéria pour qu’on leur communique les résultats! Oui, ils en arrivent là! De nombreux étudiants viennent à mon ermitage pour me demander: «Prie pour que je réussisse mes examens!». Ils n’étudient pas et disent: «Dieu peut m’aider!». J’ai donné ce conseil à un étudiant: «Etudie et prie Dieu de t’aider! — Pourquoi étudier? s’étonna-t-il. Dieu

ne peut-il m’aider à passer mes examens sans que je m’y prépare?». Que Dieu bénisse ainsi la paresse! Impossible! En revanche, si un jeune travaille avec zèle, mais ne retient pas ce qu’il lit, Dieu l’aidera! Certains ont des problèmes de mémoire ou de compréhension, mais comme ils bûchent avec ardeur, Dieu les aidera à devenir de brillants étudiants.
Heureusement qu’il est des exceptions! Un jeune gars, originaire de Chalcidique1 , a passé des examens d’entrée dans trois facultés différentes et il a été reçu partout2 : dans l’une, il a été classé premier; dans l’autre second, mais il préféra trouver du travail afin d’alléger le fardeau de son père, qui travaillait dans les mines. Il n’entra donc pas à l’université, mais s’embaucha. De telles âmes sont un véritable baume pour moi. Pour de tels jeunes, je serais prêt à donner ma vie, à me sacrifier totalement pour qu’ils grandissent au plan spirituel. Mais la plupart ont subi, hélas, l’influence de l’esprit du monde qui leur a fait grand tort. Ils ont appris à ne s’intéresser qu’à eux-mêmes, ils ne pensent pas à autrui, mais seulement à leur propre petite personne. Et plus on les aide, plus ils cherchent leurs aises.
Je vois aujourd’hui des jeunes qui sont d’une tiédeur! Ils jugent une chose, sont las d’une autre, alors que l’homme ne se fatigue ni ne vieillit jamais quand son cœur travaille. Devenir moines? Cela leur paraît trop lourd. Se marier? Cela leur fait peur. De forts gaillards qui viennent séjourner au Mont Athos, s’en retournent dans le monde, reviennent au Mont Athos… et soupirent: «Ah! La vie monastique, elle aussi, est difficile! Chaque jour se lever à minuit pour l’office! Ce n’est pas l’affaire d’un ou deux jours!». Ils retournent dans le monde, mais n’y trouvent pas d’apaisement. «Que faire dans cette société pourrie, se disent-ils, avec qui vais-je m’empêtrer si je me marie?
1. Presqu’île de Grèce (Macédoine) au nord de la mer Egée.
2. En Grèce, l’admission à l’université dépend d’un examen. Les candidats pouvaient jadis passer l’examen d’entrée dans plusieurs facultés.
3.

C’est bien des tracas en perspective!». Ils reviennent donc au Mont Athos, y séjournent un temps, puis soupirent à nouveau: «C’est difficile…».
Les jeunes d’aujourd’hui ressemblent à des moteurs neufs, dont l’huile est gelée. Il faut la réchauffer afin que les moteurs puissent se mettent en marche. Impossible autrement. Des jeunes déboussolés viennent à mon ermitage
— non pas un ou deux, mais une multitude — et m’interrogent: «A quoi m’occuper, mon Père? Comment passer mon temps? Je m’ennuie. — Cherche un travail, mon enfant! — J’ai de l’argent, me réplique-t-il, qu’ai-je besoin d’un travail?
— Mais l’Apôtre Paul nous exhorte: “Que celui qui ne veut pas travailler ne mange pas non plus Même si tu n’as pas de problèmes d’argent, tu dois travailler pour manger! Le travail aide l’homme à réchauffer les huiles de son moteur spirituel. Le travail est création. Il procure de la joie et chasse l’angoisse ainsi que l’ennui. Ainsi, mon gaillard, cherche un travail qui puisse te plaire ne serait-ce qu’un peu, et mets-loi à l’œuvre. Fais l’expérience et tu verras les résultats!».
Des jeunes gens viennent à ma kalyva, s’assoient dans la cour et sont fatigués d’être assis sans rien faire. D’autres, au contraire, se fatiguent réellement, mais trouvent leur repos dans la fatigue. D’autres encore me demandent sans cesse avec générosité: «Que pouvons-nous faire pour t’aider? Que pouvons-nous t’apporter?» Je ne demande jamais rien. La nuit, muni d’une lampe électrique, j’accomplis les divers travaux ménagers: je transporte du bois, j’allume mes deux poêles en hiver, je mets de l’ordre. De nombreux visiteurs laissent tout en désordre lorsqu’ils quittent l’ermitage: je trouve des saletés, des chaussettes mouillées. Je distribue, en effet, aux visiteurs les chaussettes fines que l’on m’envoie: ils les mettent aux pieds et jettent les leurs dans la cour. Bien que je leur fournisse des serviettes en papier pour les

3. 2 Th 3, 10.

envelopper, ils ne se donnent pas la peine de les ramasser. Trois fois dans ma vie, j’ai demandé un service à quelqu’un. J’ai dit une fois à un garçon: «J’ai besoin de deux boîtes d’allumettes qu’on vend à Karyès». J’avais bien quatre briquets, mais je lui ai dit cela pour lui donner la joie d’aller me les acheter. Tout joyeux, il courut d’un trait à Karyès pour acheter ces allumettes et revint à bout de souffle me les apporter, mais la fatigue du trajet lui fut un repos, car il goûta à la joie de se sacrifier pour autrui. Un autre, au contraire, était assis sans rien faire et se fatiguait d’être assis. L’homme veut éprouver la joie, mais il faut se sacrifier pour goûter à la joie. La joie naît du sacrifice. La vraie joie découle du renoncement à soi. Si nous cultivons cet esprit d’abnégation, notre âme sera en fête. C’est l’égoïsme, l’amour de soi qui font le tourment de l’homme. C’est là qu’il s’empêtre.
Deux jeunes officiers vinrent au Mont Athos et me confièrent: «Nous voulons devenir moines». Je les interrogeai: «Pourquoi voulez-vous devenir moines? Depuis quand ce désir vous habite-t-il? — Récemment, me répondirent-ils, nous avons fait un séjour au Mont Athos et songeons à y rester, car il se pourrait qu’une guerre éclate. — Comment, vous n’avez pas honte, leur répliquai-je, il se pourrait qu’une guerre éclate! Et comment ferez-vous pour quitter l’année? — Nous trouverons une raison valable», rn’assurèrent-ils. Quel motif trouveront-ils? Ils se feront passer pour des malades mentaux ou bien… ils inventeront autre chose. «Si vous embrassez la vie monastique avec de telles arrière-pensées, vous êtes voués d’avance à échouer», leur dis-je. D’autres encore, alors qu’ils envisageaient depuis longtemps de se marier et de fonder une famille, viennent me dire: «Pourquoi me marier? En ces temps difficiles, cela a-t-il un sens de fonder une famille et d’avoir des enfants?». Je réponds alors à ce genre de personnes: «Bien, pendant les persécutions, la vie s’arrêtait-elle? Les gens cessaient-ils de travailler et de se marier? N’aurais-tu pas la flemme de

fonder une famille? — Je veux devenir moine! insiste mon visiteur. — Toi, tu es flemmard! Quel moine feras-tu?». Comprenez-vous? Si une jeune fille décide d’embrasser la vie monastique parce qu’elle se dit: «A quoi bon rester dans le monde, fonder une famille, avoir des enfants, récolter des soucis? Mieux vaut entrer dans un monastère, je serai obéissante, je ne prendrai aucune responsabilité, et si l’on me fait quelque observation, je baisserai la tête. Où construire une maison dans le monde? Au monastère, en revanche, j’aurai ma cellule, la nourriture assurée…». Si elle raisonne ainsi, qu’elle sache bien qu’elle va à l’échec. Un tel raisonnement vous semble étrange? Il existe pourtant de telles personnes. Apprenez que celui qui progresse spirituellement fera partout des progrès. Un père de famille qui fait des progrès au plan spirituel aurait également progressé dans la vie monastique, et un moine progressant au plan spirituel aurait aussi progressé spirituellement, s’il avait été père de famille.
Un jeune, qui était depuis longtemps novice dans un monastère, refusait de recevoir la tonsure monastique. Je lui demandai: «Pourquoi désires-tu rester novice, mon enfant?». Il me répondit: «Parce que la skoufia* monastique me rappelle le casque militaire!» Entends cela! Il ne voulait pas devenir moine pour ne pas porter la skoufia, qui lui rappelait le casque militaire! Combien de fois avait-il porté le casque à l’armée? Il avait dû le porter quelquefois seulement lors d’exercices. Comment aurait-il servi en cas de guerre! La skoufia lui rappelait le casque militaire! En entendre de pareilles! Qu’est-il venu chercher au monastère? Quand on commence ainsi sa vie monastique, quel moine deviendra-t-on? Pouvez-vous me le dire? Finalement, le malheureux devint moine ailleurs, mais il ne portait jamais de skoufia en tissu épais.
Deux jeunes gens aux cheveux longs jusqu’à la taille vinrent un jour à ma kalyva. Je m’apprêtai à leur couper cette chevelure, mais ils protestèrent. Comme j’étais pressé,

je n’insistai pas et me bornai à leur offrir eau et loukoum. Voyant mon chat dans la cour, l’un d’eux me demanda: «Puis-je le prendre? — Prends-le», répondis-je. Ils partirent pour le monastère d’Iviron, à une heure de marche, l’un d’eux portant le chat dans ses bras. Il pleuvait et il demanda à être hébergé dans l’hôtellerie du monastère avec le chat, mais on ne le lui permit pas. Il passa donc toute la nuit sous la pluie avec le chat! Si on lui avait demandé d’effectuer une heure de garde, il aurait répondu: «Non, je ne peux pas». Mais passer la nuit entière sous la pluie avec un chat, cela, il le pouvait!
Un autre jeune homme partit faire son service militaire et s’enfuit de l’armée. Il vint à mon ermitage et me confia: «Je veux devenir moine! — Va accomplir ton service militaire, lui répliquai-je. — À l’armée, ce n’est pas comme à la maison, protesta-t-il. — Tu as bien fait de me le dire, mon gaillard, car je l’ignorais… Je vais pouvoir prévenir les camarades de ton âge!». Sa famille était en outre à sa recherche. Quelques jours plus tard, il revint me voir de grand matin. C’était le Dimanche de Thomas*. «Je veux te parler, me dit-il. — Que veux-tu? Où es-tu allé à la Liturgie? — Nulle part. — En ce jour de fête, Dimanche de Thomas, les monastères ont célébré une agrypnie* et toi, tu n’y as pas assisté? Et tu veux devenir moine? Où as-tu passé la nuit? — À l’hôtel. C’était calme. Dans les monastères, il y a beaucoup de bruit! — Et que comptes-tu faire maintenant? — Je pense aller au Sinaï, car je désire mener une vie ascétique! — Patiente un peu», lui répondis-je. Je rentrai dans mon ermitage, pris une brioche pascale que l’on m’avait apportée et la lui donnai en disant: «Prends cette tendre brioche pour mener ta vie ascétique et file!». Voilà les jeunes d’aujourd’hui. Ils ne savent pas ce qu’ils cherchent, ne supportent pas la moindre pression. Comment pourraient-ils se sacrifier ensuite?
Je me rappelle qu’à l’année lorsque se présentait une occasion de se sacrifier pour autrui, on entendait maintes voix s’exclamer: «Mon commandant, puis-je aller à sa place? Lui

est marié, il a des enfants. Qu’ils ne risquent pas de devenir orphelins!». Les soldats suppliaient le commandant d’aller à la place de leur camarade, en première ligne du front! Ils se réjouissaient de risquer d’être tués à la place de leur camarade afin que celui-ci reste en vie et que ses enfants ne soient pas à la rue. Où trouver aujourd’hui des âmes capables d’accomplir de tels sacrifices? C’est rarissime. Un jour, nous étions à court d’eau. Le commandant étudia la carte des lieux et vit qu’il y avait de l’eau à tel endroit. Or le lieu était tenu par les rebelles. Il nous dit alors: «Il y a de l’eau tout près d’ici, mais c’est très dangereux. Qui veut aller remplir quelques bidons? Il lui faudra cheminer sans lampe électrique». Un soldat se précipite: «Moi, mon commandant!». Et les autres de se proposer: «Moi!», «moi!» Tous étaient volontaires. De nuit, sans lampe électrique, c’était pourtant effrayant. «Vous ne pouvez pas y aller tous», sourit le commandant. Je veux dire que personne ne songeait à sa vie. Personne ne tirait au flanc en se plaignant: «Mon commandant, j’ai mal au pied!», ou «J’ai mal à la tête», ou «Je suis fatigué». Tous étaient volontaires, même s’ils devaient risquer leur vie.
L’esprit de tiédeur qui existe aujourd’hui ne laisse aucune place au sacrifice ni à la bravoure. L’esprit rationnel a tout déformé. Alors que dans le passé, les jeunes partaient volontaires à l’année, on les voit aujourd’hui se procurer des certificats attestant qu’ils ne sont pas normaux afin de ne pas accomplir leur service militaire. Ils ne savent pas quoi inventer pour ne pas partir à l’armée. Chez qui aurait-on trouvé jadis une telle attitude? Nous avions un lieutenant, âgé de vingt trois ans seulement, mais quel valeureux gars! Son père, officier de carrière en retraite, lui téléphona un jour pour lui annoncer qu’il songeait à intervenir pour lui faire quitter la première ligne du front et le faire nommer à l’arrière. Le jeune lieutenant s’indigna: «Tu devrais avoir honte, père, de tenir de tels propos! Ce sont les lâches qui se tiennent à l’arrière!». La droiture et la dignité caractérisaient ce jeune

homme, et sa bravoure dépassait les limites de l’ordinaire. A l’attaque, il partait toujours en avant des autres. Son uniforme militaire avait été transpercé par les balles, mais il n’avait pas été tué. Lorsqu’il quitta l’armée, il l’emporta en souvenir.

Un amour sans discernement de la part des parents nuit aux enfants

J’ai remarqué que les jeunes gens actuels, surtout ceux qui font des études, subissent un grand dommage de la part de leurs parents. Alors qu’ils étaient pleins de bonnes qualités, ces enfants deviennent incapables de rien. Ils ne pensent pas aux autres, se montrent d’une indifférence inouïe. Leurs parents les gâtent et les rendent bons à rien. Vu qu’eux-mêmes ont vécu des années difficiles, ils désirent que leurs enfants ne soient privés de rien. L’éducation qu’ils leur donnent en conséquence ne leur enseigne pas l’amour du sacrifice, qui les ferait se réjouir de manquer de quelque chose. C’est naturellement dans une bonne intention que les parents agissent ainsi. Priver ses enfants de quelque chose sans qu’ils en comprennent le pourquoi est, certes, cruel, mais les conduire à acquérir une sorte de conscience monastique et à se réjouir d’éprouver parfois quelque privation est pourtant une bonne chose. Avec leur bonté, cette bonté sans discernement qui les caractérise, les parents en font des incapables. Ils les habituent à ce que tout leur soit apporté sur un plateau, même un simple verre d’eau, sous prétexte qu’ils puissent étudier et ne pas perdre de temps. Avec une telle éducation, les parents nuisent à leurs enfants, aux garçons comme aux filles. Car ensuite, aux moments où ils n’étudient pas, les enfants veulent tout à leur disposition sur un plateau. Le mal commence avec les mères de famille, qui les encouragent dans la paresse: «Etudie, mon chéri! Ne te dérange pas! Je t’apporterai tes chaussettes, je vais te laver les pieds. Voilà ton gâteau,

prends ton café!». Ces enfants, qui ne se fatiguent jamais, ne comprennent pas combien leur mère qui les sert ainsi est, elle, bien lasse. Ils en viennent à utiliser des assiettes en papier, à porter un vêtement une seule fois, à manger des pizzas… sans savoir même les envelopper! Ils deviennent des bons à rien, que vivre fatigue. Si le lacet de leur chaussure vient à se dénouer, ils crient: «Maman, viens nouer mon lacet de chaussure!». Et si la mère ne vient pas s’exécuter, ils marchent sur leur lacet! Quels progrès spirituels pourront bien accomplir de tels jeunes? Ils ne sont faits ni pour le mariage ni pour la vie monastique. C’est pourquoi je donne souvent ce conseil aux mères de famille: «Ne laissez pas vos enfants étudier toute la journée. Ils étudient, étudient, et finissent par être complètement abrutis. Qu’ils étudient, fassent ensuite un quart d’heure, une demi-heure de pause et accomplissent quelque tache ménagère pour revenir un peu sur terre!».
Ces mauvaises habitudes de la jeunesse actuelle ont pénétré également la vie monastique. Il arrive, par exemple, qu’un monastère compte aujourd’hui jusqu’à sept secrétaires — tous ayant fait des études -, outre le moine plus ancien, chargé auparavant de cette fonction. Car il n’y avait autrefois qu’un seul secrétaire dans les monastères. Néanmoins, l’unique moine chargé de cette obédience, qui n’avait souvent pas même terminé deux classes de collège, parvenait à accomplir tout le travail. Et penser qu’ils sont sept maintenant, sont écrasés de travail au point de n’avoir pas le temps d’accomplir leurs obligations spirituelles, et que l’ancien secrétaire est contraint de les aider!

Ce sont les puissances des ténèbres qui donnent le ton

On détruit aujourd’hui les malheureux jeunes au moyen de diverses théories. C’est pourquoi ils sont excités et abrutis. Ils veulent aller dans tel sens et aboutissent en fait là où les entraîne le courant de l’époque. Les puissances des

ténèbres font une immense propagande et gouvernent les jeunes qui n’ont pas beaucoup de cervelle. Dans les écoles, certains instituteurs disent, par exemple, aux élèves: «Pour acquérir un esprit d’initiative, vous ne devez ni respecter vos parents ni leur obéir!». De telles paroles détruisent les âmes. Les enfants n’écoutent ensuite ni parents ni instituteurs. Leur attitude est justifiée, car ils croient qu’ils doivent agir ainsi. L’État d’ailleurs les soutient. En outre, ceux qui ne se soucient ni de la patrie, ni de la famille, ni de rien du tout au monde leur donnent le ton et les exploitent pour parvenir à leurs fins. Tout cela a fait un grand mal à la jeunesse actuelle, un si grand mal que les jeunes finissent par avoir pour leader le diable à deux cornes! Le satanisme s’est largement répandu. Dans certaines discothèques, on entend la jeunesse chanter la nuit entière: «Satan, nous t’adorons, nous ne voulons pas du Christ. Toi, tu nous donnes tout!». C’est terrible! Savez-vous vraiment ce que vous donne le diable et ce qu’il vous prend, malheureux gosses!
On voit des adolescents que l’usage du café, des cigarettes, a rendus agressifs… Où trouver un regard lumineux, où discerner la Grâce de Dieu sur leur visage? Un architecte qui avait emmené un groupe de jeunes gens en pèlerinage au Mont Athos avait bien raison de leur dire: «Nos yeux ressemblent aux yeux d’un poisson pourri!». Il était venu au Mont Athos avec une dizaine de jeunes gens âgés de dix-huit à vingt-cinq ans. Comme lui avait effectué une conversion spirituelle, il avait compassion des jeunes qui menaient une vie dissolue. Il persuada quelques-uns de venir au Mont Athos avec lui et leur offrit le voyage. Devant m’absenter ce jour-là, j’avais déjà quitté l’ermitage, et ils me rencontrèrent en chemin. Je leur proposai: «Je dois partir, mais asseyons-nous un moment ensemble». Nous nous assîmes donc sur le bord du chemin. A cet instant s’approchèrent des étudiants de l’Athoniade. Je les invitai à se joindre à nous et ils s’assirent également. L’architecte posa

cette question à son groupe: «Ne remarquez-vous rien?». Eux restèrent perplexes. «Que chacun jette un regard sur le visage d’un de ses camarades, et regardez ensuite les visages de ces étudiants. Voyez comme leurs yeux brillent et voyez comme les vôtres ressemblent aux yeux d’un poisson pourri!». El de fait, comme je le constatai moi-même, il en était bien ainsi: ils avaient des yeux de poissons pourris, des yeux troubles,… alors que les yeux des autres brillaient! Car les jeunes gens de l’Athoniade font des métanies, vont régulièrement à l’office. Les yeux de l’homme reflètent son état intérieur. C’est pourquoi le Christ a dit: «L’œil est le luminaire du corps»4 . Tant de jeunes gens embrassent la vie monastique au Mont Athos ou ailleurs, et bien que la vie au monastère — comment dire? — ne soit pas tout sucre tout miel, la joie qu’ils éprouvent se reflète sur leur visage. Dans le monde, en revanche, les jeunes ont tout ce qu’ils veulent, mais ils vivent l’enfer et ils sont tourmentés.
Divers courants nous sont venus d’un peu partout. De l’orient, l’hindouisme et l’occultisme; du nord, le communisme; de l’ouest, tout un tas de théories; du sud, des pays africains, la sorcellerie et tant d’autres cancers. Un jeune homme qui avait été sous l’influence de tels courants de pensée vint un jour à ma kalyva. Je compris que c’étaient les prières de sa mère qui l’avaient conduit à la Sainte Montagne. Nous conversâmes assez longtemps, et je lui conseillai ceci; «Veille, mon enfant, à trouver un père spirituel pour te confesser, recevoir la chrismation, et t’aider dans les débuts de ton retour vers le Christ. Tu dois recevoir à nouveau la chrismation, car tu as renié le Christ». Le malheureux me dit en pleurant: «Prie pour moi, mon Père, car je n’arrive pas à me débarrasser de l’influence diabolique. On m’a fait comme un lavage de cerveau. Je comprends que ce sont les prières de maman qui m’ont conduit

4. Cf. Lc 11,34.

ici!». Combien puissantes sont les supplications des mères! Les malheureux jeunes s’empêtrent dans ces sectes; la peur, l’angoisse les saisissent ensuite, et ils cherchent un refuge dans la drogue, etc. Ils se jettent ainsi d’un gouffre à l’autre. Que Dieu vienne à leur secours!
— Géronda, cela vaut-il la peine de leur dire que les pratiques de ces sectes sont sataniques?
— Comment? Cela n’en vaudrait pas la peine! Mais il faut le faire avec tact.
— Comment de tels jeunes pourront-ils connaître le Christ?
— Comment pourront-ils connaître le Christ vu qu’avant de connaître l’Orthodoxie, ils partent en Inde pour se mettre à l’école d’un gourou et y restent deux ou trois ans? Les pratiques de magie noire les rendent hébétés; ils apprennent qu’existe un mysticisme dans l’Orthodoxie et viennent au Mont Athos à la recherche de lumières, d’états psychiques supérieurs, etc… Si l’on pose la question à l’un d’entre eux: «Quand as-tu communié pour la dernière fois?», il répond: — Je ne me souviens pas si ma mère m’a fait communier quand j’étais petit. — T’es-tu jamais confessé? — Cette question ne me préoccupe pas». Que conseiller ensuite? Ils ne savent rien de l’Orthodoxie.
— Géronda, comment donc seront-ils aidés?
— A partir du moment où ces jeunes se disent que l’Église est dépassée, comment pourraient-ils être aidés? Comprends- tu que nous parlons alors des langages différents? Mais ceux qui ont de bonnes dispositions seront aidés et reviendront vers l’Église.

Ne touchez pas aux enfants

— Géronda, que deviendront les petits enfants qui grandissent sans aucune discipline?
— Ces enfants ont des circonstances atténuantes. Car les parents qui ne comprennent pas la nécessité de la discipline

leur accordent une grande liberté et font d’eux de véritables voyous. Si tu oses leur faire une seule observation, ils te répliquent avec insolence et t’adressent cinq injures en retour! Ils peuvent devenir par la suite des criminels. Les jeunes gens d’aujourd’hui sont complètement déboussolés. On prône partout la liberté totale: «Ne touchez pas aux enfants!». Les jeunes se disent alors: «Où trouverons- nous ailleurs un régime si libéral?». Les dirigeants visent à en faire des révoltés, des jeunes qui ne veulent respecter ni leurs parents, ni leurs instituteurs, ni rien du tout et qui n’obéissent à personne. Car une telle attitude favorise leurs desseins. Si on ne faisait pas d’eux des voyous, comment pourraient-ils tout saccager ensuite? Vois, les malheureux sont presque possédés par le démon!
Si la liberté est mal utilisée dans la vie spirituelle, sera- t-elle bien utilisée dans la vie de ce monde? Que faire d’une telle permissivité? Elle conduit à la catastrophe. C’est pourquoi notre pays va à la dérive. Nos contemporains savent- ils bien utiliser la liberté qui leur est donnée? Lorsque les hommes ne sont pas capables d’utiliser la liberté pour un vrai progrès, celle-ci les conduit à la catastrophe. La liberté permissive dans laquelle évolue la société a conduit à l’esclavage spirituel. La liberté spirituelle, en revanche, est soumission spirituelle à la Volonté de Dieu. Vois, alors que l’obéissance est liberté, le diable, dans sa malice, la présente comme un esclavage, et les jeunes actuels qui ont été empoisonnés par l’esprit de révolte la rejettent. Ils sont naturellement las des diverses idéologies du vingtième siècle, qui pervertissent, hélas, la belle nature de Dieu et Ses créatures. Elles remplissent les hommes d’angoisse et les éloignent de la joie, de Dieu.
Savez-vous ce que nous avons souffert lorsque nous avons été congédiés de l’armée? Si les jeunes actuels avaient été à notre place, ils auraient tout cassé. C’était en 1950 à la fin de la guerre civile. Plusieurs classes furent congédiées en même temps. Les uns avait servi durant quatre ans et

demi de guerre, les autres durant quatre ans, d’autre encore trois ans et demi. Songez qu’après tant de privations, nous arrivons à Larisa5 , nous nous rendons aux centres d’hébergement de l’armée et nous les trouvons pleins. Nous essayâmes d’être hébergés dans les hôtels ayant l’intention de payer nos chambres, mais on ne nous accepta pas. «Des soldats! Impossible de les héberger! Ils saliront les couvertures!», avons-nous entendu. C’était en mars et il faisait un froid! Heureusement, un officier nous sauva! Que Dieu le bénisse! Il se rendit à la gare, se renseigna sur l’horaire des trains et apprit quand ils feraient des manœuvres. Il s’arrangea avec les responsables pour que nous puissions passer la nuit dans les wagons. «Cette nuit, nous prévint-il, ils vont faire des manœuvres, n’ayez pas peur! Et demain matin, à telle heure, les trains partiront». Toute la nuit, les trains firent des manœuvres. Nous atteignîmes enfin Thessalonique. Certains soldats, qui habitaient dans les environs, purent rentrer chez eux. Les autres se rendirent aux centres d’hébergement de l’armée, mais ceux-là aussi étaient combles. Nous nous rendons à un hôtel, mais sans résultat. Je m’adressai aux responsables leur proposant: «Donnez-moi une chaise que je puisse m’asseoir à l’intérieur et je vous paierai deux fois le prix d’une chambre. — Non, c’est impossible», me répondit- on. Ils craignaient sans doute qu’on voie qu’ils laissaient un soldat assis toute la nuit sur une chaise sans lui donner de chambre et qu’on porte plainte. Il nous fallut passer la nuit dehors, en nous appuyant au mur! On pouvait voir de malheureux soldats sur le trottoir, à l’extérieur des hôtels, se tenir debout appuyés aux murs. Sur tous les trottoirs se trouvaient des soldats, comme s’ils accomplissaient une parade! Vous rendez-vous compte de la situation? Si les jeunes gens actuels avaient dû vivre cela, ils auraient brûlé Larisa, toute la Thessalie et la Macédoine6 ! Vois ce qu’ils font aujourd’hui,

5. Ville de Thessalie (région de Grèce située au centre du pays).
6. Région de Grèce située au nord du pays.
7.

alors qu’ils ne rencontrent pas la moindre difficulté dans leur vie: ils occupent les universités, saccagent les lieux… Ces malheureux soldats, en revanche, n’avaient pas la moindre pensée de révolte. Ils ressentirent assurément une certaine amertume, mais sans aucune pensée de mal faire. Pourtant que n’avaient-ils pas souffert pendant la guerre, dans la neige et le froid; certains étaient mutilés de guerre. Que de sacrifices n’avaient-ils pas fait pour la patrie. Et finalement, le dernier «merci» qu’ils reçurent de leurs compatriotes fut la permission de dormir dans la rue! Je fais maintenant une comparaison: comment se comportait la jeunesse d’alors et comment réagit la jeunesse actuelle… Cinquante ans ne se sont pas écoulés, et combien le monde a changé!
La jeunesse actuelle ressemble au veau qui est attaché dans le pré et qui rue. Il tire sans cesse sur la corde, arrache le piquet et se met à courir… Mais il s’accroche partout, et finit par être dévoré par les bêtes sauvages. Mettre un frein aux enfants, c’est leur faire du bien. Vous voyez, par exemple, un petit qui grimpe sur un mur et qui risque de se tuer. Vous lui criez: «C’est défendu! Descends de ce mur!», et vous lui donnez une claque. La prochaine fois, il ne songera pas qu’il risque se tuer en grimpant sur le mur, mais il pensera à ne pas récolter de claque: il fera attention. De nos jours n’existent plus ni punitions à l’école ni de corvées à l’armée. C’est pourquoi les jeunes tyrannisent et leurs parents et l’État. A l’armée, jadis, plus les chefs étaient durs envers leurs recrues à l’entraînement, plus les soldats faisaient preuve de bravoure au combat.
Pour que les jeunes puissent avancer sûrement au plan spirituel, à l’abri des dangers, des peurs et des impasses, ils ont besoin d’un guide spirituel dont ils prennent conseil et auquel ils obéissent. Chacun d’entre nous acquiert au fil des ans de l’expérience qu’il tire à la fois de sa propre vie et de l’exemple des autres. Le jeune homme, lui, est privé de cette expérience. Une personne plus âgée utilise cette

expérience de vie pour aider le jeune sans expérience à ne pas faire d’erreurs. Le jeune qui ne prend pas conseil fait des erreurs qui lui coûtent cher. S’il écoutait, au contraire, il en tirerait un profit spirituel. Des jeunes gens, membres d’une organisation chrétienne, vinrent à mon ermitage et ils affirmaient avec suffisance: «Nous n’avons besoin de personne, nous trouverons tout seuls notre chemin!». Qui sait ce qui leur était arrivé? Peut-être avaient-ils subi une pression trop forte et s’étaient-ils révoltés? Sur le point de partir, ils me demandèrent comment descendre jusqu’à la route pour se rendre au monastère d’Iviron: «Par où devons-nous passer? — Enfin, mes enfants, leur répondis- je, vous venez de dire que vous trouverez tout seuls votre chemin, que vous n’avez besoin de personne. N’est-il pas vrai? Si vous ratez, au pire, ce chemin, vous peinerez un peu, mais il se trouvera bien quelqu’un plus bas pour vous indiquer la bonne direction. Mais l’autre chemin, celui qui mène au Ciel, comment pourrez-vous le trouver sans guide pour vous l’indiquer?». L’un d’eux admit alors: «Il me semble que le Géronda a raison!».

Les jeunes doivent réussir l’examen de la chasteté

Deux ou trois étudiantes vinrent me dire aujourd’hui: «Géronda, priez pour que nous réussissions nos examens!». Je leur répliquai: «Je prierai pour que vous réussissiez l’examen de la chasteté. C’est le plus important. Tout le reste se met ensuite en place». Ne leur ai-je pas bien parlé? Oui, c’est une grande chose de voir aujourd’hui la décence, la chasteté se refléter sur le visage des jeunes! C’est une grande chose!
Des jeunes filles blessées viennent me trouver. Elles vivent avec des garçons et ne comprennent pas que leurs intentions ne sont pas pures. Elles se sentent mutilées et m’interrogent: «Que dois-je faire, mon Père? — Le tavernier, leur dis-je, a l’ivrogne pour ami, mais il ne lui donnera

jamais sa fille en mariage. Cessez d’avoir des relations. Si le garçon vous aime vraiment, il estimera votre attitude. S’il vous laisse tomber, cela signifiera qu’il ne vous aime pas et vous gagnerez du temps».
Le diable se sert de l’adolescence, qui subit nécessairement la révolution de la chair, et tente de détruire les adolescents en cette période difficile qu’ils traversent. Leur intelligence manque encore de maturité, l’expérience leur fait défaut, et ils n’ont aucune réserve spirituelle. En cet âge critique, les jeunes doivent donc ressentir le besoin de recevoir les conseils des plus anciens pour ne pas glisser sur la douce pente de la dégringolade morale, qui emplit l’âme d’angoisse et la sépare de Dieu pour l’éternité.
Je comprends bien qu’il est difficile pour un garçon normal, dans la force de la jeunesse, d’atteindre un état spirituel tel qu’il ne distingue «ni homme ni femme»7 . C’est pourquoi les Pères conseillent aux garçons comme aux filles, aussi spirituels qu’ils soient, de ne pas passer de temps ensemble, car leur âge est critique et le diable exploite leur jeunesse. Il est donc plus avantageux pour un garçon d’être considéré par les filles comme un sot (ou à une fille comme une sotte par les garçons) à cause de sa sagesse et de sa pureté spirituelle, et de porter cette lourde croix — car en elle sont cachées toute la Puissance et la Sagesse de Dieu. Il sera alors plus fort que Samson8 et plus sage que Salomon le Sage9 ! En marchant, il lui vaut mieux dire la Prière de Jésus et ne pas regarder à droite ni à gauche — même si ses proches se méprennent sur son attitude et prétendent qu’il les méprise puisqu’il est passé devant eux sans les saluer — plutôt que de céder à la curiosité, se nuire à soi-même et être, de plus, mal jugé par les mondains, qui voient toujours le mal. Il vaut mille fois mieux pour lui fuir comme un sauvage après la

8. Ga 3,28.
9. Voir Jg 15, 14 sq.
10. Voir 3 R 3, 9-12.
11.

Liturgie, afin de conserver sa sagesse spirituelle et ce qu’il a recueilli de la Liturgie, plutôt que de s’attarder à lorgner sur les fourrures (ou les cravates, s’il s’agit d’une jeune fille) et devenir un sauvage au plan spirituel en raison de l’éraflure que l’Ennemi aura faite dans son cœur.
Il est vrai que le monde est rempli de pourriture: où que passe une âme désirant garder la chasteté, elle se salira. La différence est que Dieu ne demandera pas à un jeune d’aujourd’hui ce qu’il demandait jadis d’un chrétien voulant garder la chasteté. Le jeune doit avoir du sang froid et faire ce qu’il peut: s’efforcer d’éviter les occasions et le Christ lui viendra en aide. Le désir de Dieu, lorsqu’il embrase l’âme, est si brûlant qu’il a la force de brûler tout autre désir et toute icône charnelle. Quand cette flamme s’allume dans l’âme, on ressent les jouissances divines qui ne peuvent être comparées avec aucune autre jouissance. Pour celui qui goûte à cette manne spirituelle, les caroubes sauvages n’ont plus aucun charme. Le jeune doit donc tenir bon, faire son signe de croix et ne pas avoir peur. Son petit combat pour ne pas céder aux jouissances charnelles lui vaudra ensuite une jouissance céleste. Il lui faut faire preuve de courage au moment de la tentation, et Dieu lui viendra miraculeusement en aide.
Le Vieillard Augustin m’avait raconté cet incident. Il était entré dans un monastère d’Ukraine, où il fut novice. Les frères de ce monastère étaient alors presque tous des vieillards. Aussi donna-t-on au jeune novice l’obédience d’aider un ouvrier employé à la pêche, dont le monastère tirait sa subsistance. Un jour, la fille de l’ouvrier arriva, dit à son père de rentrer vite à la maison pour un travail urgent et s’assit à sa place pour aider. La tentation, cependant, s’était emparée de la malheureuse et, sans réfléchir, elle se jeta sur le novice dans un dessein coupable. A cet instant, Antoine — c’était son prénom de laïc — fut troublé parce qu’il avait été surpris soudainement. Il fit son signe de croix en disant: «Mon

Christ, mieux vaut que je périsse noyé que de pécher!», et se jeta dans le fleuve profond. Mais le Bon Dieu vit l’héroïsme de ce jeune homme pur, qui agit comme un second saint Martinien10 afin de garder sa pureté. Il tint le novice sur l’eau, sans qu’il se mouille du tout! Le Père Augustin me raconta: «Alors que je m’étais jeté dans le fleuve la tête en bas, je ne compris pas comment je me retrouvai debout sur l’eau, sans même que mes vêtements soient mouillés!». Alors, il avait senti une paix intérieure et une douceur inexprimables, qui chassèrent totalement les pensées* pécheresses et le désir charnel que la jeune fille lui avait insufflés par ses gestes effrontés. Lorsque celle-ci vit ensuite Antoine debout sur l’eau, elle se mit à pleurer de repentir, à cause de sa faute, et tout autant d’émotion devant ce grand miracle.
Le Christ ne demande pas de grandes choses pour nous aider dans notre combat spirituel. Il attend de nous des choses infimes. Un jeune m’a raconté qu’il était allé en pèlerinage à Patmos et que le diable lui avait tendu là un piège. Alors qu’il s’avançait, une touriste se jeta sur lui pour l’enlacer. Lui la repoussa et s’écria: «Mon Christ, je suis venu ici en pèlerinage, je ne suis pas venu pour l’amour charnel», et il s’éloigna. Le soir à l’hôtel, alors qu’il priait, il vit le Christ dans la Lumière incréée. Voyez-vous ce dont il fut jugé digne pour avoir repoussé cette femme! Un autre peut lutter pendant des années et s’adonner à une dure ascèse pour garder la chasteté, et ce n’est pas dit qu’il sera jugé digne de voir la Lumière incréée! Or lui vit le Christ, pour le seul fait d’avoir repoussé la tentation. Naturellement, cet événement le fortifia beaucoup au plan spirituel. Il vit ensuite sainte Marcelle, saint Raphaël, saint George deux ou trois fois. Il vint un jour me confier:

10. Il est raconté ceci dans la vie de saint Martinien (fêté le 13 février): alors qu’il vivait en ermite sur un rocher au milieu de la mer, une jeune fille rescapée d’un naufrage s’approcha du rocher et le pria de la sauver de la noyade. Le saint la tira hors de l’eau et, après avoir prié, il se jeta dans la mer. La Providence divine fit alors apparaître deux dauphins qui le prirent sur leur dos et le transportèrent jusqu’au rivage.

«Prie pour que saint Georges m’apparaisse encore une fois! J’ai besoin d’un peu de consolation, car je ne trouve pas de consolation en ce monde!».
En revanche, on voit des jeunes qui en arrivent à un tel degré de déchéance spirituelle! Un jeune homme vint un jour à mon ermitage accompagné de son oncle, homme d’un certain âge, et il me dit: «Prie pour une jeune fille qui s’est cassé la colonne vertébrale dans un accident de voiture. Son père conduisait et il s’est endormi au volant. Lui fut tué sur le cou, et elle en resta infirme. Je vais te donner sa photo. — Ce n’est pas la peine», lui répondis-je. Comme il insistait, je pris la photo et que vis-je! La jeune fille était allongée par terre, enlacée par deux garçons. «Qui est-elle pour ce garçon? demandai-je en montrant l’un deux. — Une amie, me répondit-il. — Et l’autre, qui est-il? Son fiancé? — Non, me répondit-il, ils sont amis. — Ne te scandalises pas, les jeunes vivent ainsi aujourd’hui», m’expliqua l’oncle! Je me dis alors en moi-même: «Je vais prier pour que guérisse non pas sa colonne vertébrale, mais son cerveau ainsi que le tien, homme perdu!». Où se trouve le respect? L’oncle aurait dû gronder son neveu. Un jeune soi-disant spirituel… qui a un confesseur et qui atteint une telle déchéance! Même si le garçon présent sur la photo avait l’intention de l’épouser, il n’y avait pas de raison pour que la fille soit ainsi allongée entre les deux, et que lui me montre la photo! Il ne songea même pas au manque de décence. Moi, cette photo ne me troubla pas, mais ce n’est pas décent. Quelle famille pourront créer de tels jeunes? Que Dieu éclaire la jeunesse et l’aide à prendre conscience de ces choses.
Au prix de quels sacrifices, les jeunes filles conservaient-elles jadis leur chasteté! Je me rappelle l’incident suivant qui eut lieu pendant la guerre civile. Des villageois ainsi que leurs animaux avaient été assignés à une corvée et ils se retrouvèrent sur une hauteur cernés de toute part

par la neige. Les hommes construisirent des abris avec des branches de sapin pour se protéger du froid. Les femmes, en outre, devaient se protéger des hommes de leur village. Une jeune fille accompagnée d’une vieille, toutes deux originaires d’un village éloigné, durent, elles aussi, se réfugier dans un de ces abris. Il existe hélas des incroyants et des lâches, que rien n’émeut, même en temps de guerre, et qui n’ont pas compassion de leurs camarades blessés ou tués. Alors qu’ils devraient se repentir en présence du danger, ils cherchent à pécher si l’occasion s’en présente, car ils ont peur de mourir sans avoir eu le temps de se divertir! Un lâche de la catégorie dont j’ai parlé, qui cherche en tant de guerre non à se repentir, mais à pécher, importuna tellement la jeune fille qu’elle fut contrainte de sortir de l’abri. Elle préférait geler dans la neige et même mourir plutôt que de perdre son honneur. Voyant que la jeune fille était partie, la vieille femme sortit, elle aussi, dans la neige et suivit les traces laissées par la jeune fille. Elle la trouva à trente minutes de marche, sous le porche d’une chapelle dédiée à saint Jean le Précurseur. Le saint Précurseur se soucia de la digne jeune fille et la conduisit à sa chapelle, dont elle ignorait l’existence. Et voyez ce qu’accomplit ensuite le Précurseur! Il apparut à un soldat11 durant son sommeil et lui ordonna de se rendre le plus vite possible à sa chapelle. Celui-ci se leva et se mit en route dans la nuit éclairée par la neige. Il savait à peu près où se trouvait la chapelle en question. Mais que vit-il en arrivant! Une vieille femme et une jeune fille enfoncées dans la neige jusqu’aux genoux, le visage bleu de froid et les membres gelés. Il ouvrit aussitôt la chapelle, les fit entrer, et elles reprirent un peu connaissance. Le soldat n’avait rien d’autre à leur offrir pour se réchauffer que son cache-col et ses gants. Il donna un gant à chacune et leur dit de le changer de main. Elles

11. Il s’agit du Géronda lui-même lorsqu’il servit pendant la guerre civile.

lui racontèrent alors l’épreuve qui fut la leur. «Bien, dit le soldat à la jeune fille, comment te résolus-tu à partir, en pleine nuit, dans la neige et vers un lieu en outre inconnu?». Elle lui répondit: «C’est tout ce que je pouvais faire, mais j’avais confiance que le Christ allait ensuite m’aider». Le soldat leur dit alors spontanément, par compassion, et non pas pour les consoler: «Vos tourments sont désormais terminés. Demain, vous serez chez vous!». Ces paroles les réjouirent beaucoup et les réchauffèrent davantage que le cache-col et les gants. Et de fait, le bataillon du génie alpin se mit à l’œuvre et dégagea la route. Le lendemain matin, les camions militaires de transport purent se rendre sur place, et les deux malheureuses rentrèrent chez elles. Il faut admirer et louer de telles femmes grecques qui sont revêtues de la Grâce divine, et non pas celles qui sont dévêtues… de la Grâce divine également! Ce porc, je veux dire le soldat qui avait importuné la jeune fille — que Dieu me pardonne l’expression! -, alla ensuite trouver le commandant pour se plaindre du soldat un tel qui avait forcé la porte de la chapelle du Précurseur pour y faire entrer les mules! Le commandant lui répondit: «Je ne peux pas croire qu’il ait fait une chose pareille!». Et finalement, ce méchant homme se retrouva en prison.

Les jeunes prennent conscience du véritable amour

— Géronda, ceux qui voulaient détruire notre société s’en sont pris aux fondements, aux racines: ils ont détruit les enfants.
— Cela ne durera pas. Le mal se renverse de lui-même. Voyez en Russie, on avait tout détruit, et vois le renouveau spirituel après trois générations! Dieu ne nous abandonne pas! Et il ne jugera pas les péchés des jeunes d’aujourd’hui de la même façon que les péchés des jeunes de notre époque.

— Géronda, comment cela se fait-il que des jeunes gens qui mènent une vie mondaine fournissent de très justes réponses sur des questions de foi?
— Ces jeunes avaient de bonnes dispositions, mais ils n’ont pas su mettre un frein à leur nature et se sont laissé entraîner. C’est pourquoi ils donnent des réponses justes. Je m’explique: un jeune veut, par exemple, prendre le droit chemin. Il le veut, mais n’a pas la force de le faire. Il estimera cependant celui qu’il verra suivre ce chemin. Dieu n’abandonnera pas ces jeunes-là, car ils n’ont pas de méchanceté. L’heure viendra où eux aussi auront la force d’avancer sur le droit chemin.
— Géronda, comment aborder les jeunes gens qui ont dévié?
— Avec amour. Si se manifeste un amour vrai et noble, les jeunes en prennent aussitôt conscience et ils sont désarmés. Des jeunes gens de tous les horizons possibles, ayant des problèmes très divers, viennent à mon ermitage. Je leur souhaite la bienvenue, leur offre un loukoum, je leur parle, et bientôt nous devenons amis. Ils ouvrent alors leur cœur et acceptent mon amour. Certains, les malheureux, sont tellement privés d’amour! Cela se voit d’emblée qu’ils n’ont éprouvé dans leur enfance ni l’amour maternel ni l’amour paternel. Ils ont soif d’amour et ne s’en rassasient pas. Si on éprouve de la compassion envers eux, si on les aime, ils oublient leurs propres problèmes, y compris la drogue. Leurs maladies disparaissent, ils abandonnent leur vie dissolue et viennent ensuite au Mont Athos comme de pieux pèlerins. Car, d’une certaine manière, ils prennent alors conscience de l’Amour de Dieu. Je constate qu’ils ont une noblesse spirituelle qui fend le cœur. Alors qu’ils sont dans le besoin, ils n’acceptent pas d’aide financière, mais s’embauchent pour arriver à joindre les deux bouts et vont à l’école du soir prendre des cours. Ces jeunes-là sont dignes d’être aidés. Près de la nouvelle gare de Thessalonique se

trouvent des maisons où de nombreux jeunes gens, garçons et filles, habitent ensemble. En un local prévu pour trois vivent quinze personnes. Ces jeunes proviennent de familles désintégrées: les uns volent, les autres sont honnêtes et ne veulent pas voler. J’ai dit il y a des années à quelques personnes d’entrer en contact avec ces jeunes et de les aider. Je leur avais suggéré de construire une église afin de les rassembler. Depuis, ils ont construit une chapelle dédiée à l’Apôtre Philippe, protecteur des chemins de fer.
J’ai compris que celui qui n’exploite pas les occasions favorables qui lui sont données dans son enfance, le diable tirera profit contre lui de toutes les autres occasions. Pourquoi le proverbe dit-il: «Le fer colle lorsqu’il est chaud»? Quand les forgerons voulaient jadis souder deux morceaux de fer ensemble — oubliez que l’on utilise aujourd’hui de l’oxygène -, ils plaçaient le fer dans le feu, l’aspergeaient d’eau et de borax, le retiraient brillant, et collaient les morceaux alors qu’ils lançaient encore des étincelles. Car si le fer refroidissait, il n’aurait pas pu coller. Je veux dire qu’il en est de même avec les jeunes. S’ils sont indifférents aux occasions qui leur sont données, ils se mettront à s’occuper de ce qui regarde les autres, à juger autrui, à le condamner, et la Grâce les quittera. Celui, en revanche, qui a la flamme divine fera des progrès, s’il est vigilant. Que les parents, donc, aident autant que possible leurs enfants lorsqu’ils sont petits. Les enfants sont comme des cassettes vierges. Si on les remplit du Christ, le Christ sera près d’eux toute leur vie. Sinon, rien n’est plus simple qu’ils se laissent entraîner en grandissant. S’ils sont aidés étant petits, même s’ils dévient un peu ultérieurement, ils reviendront au droit chemin. Si le bois est plongé dans l’huile, il ne pourrit pas. De même si les enfants sont plongés dans une atmosphère de piété et de crainte de Dieu, ils ne risqueront rien plus tard.