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Le diable règne sur lu vanité

Géronda, pourquoi le diable est-il appelé «dominateur du monde»9 ! Est-ce une réalité?
— Il ne manquerait plus que cela que le diable domine le monde! En appelant le diable «le prince de ce monde»10 , le Christ ne voulait pas signifier que le diable a la domination sur le monde, mais qu’il règne sur la vanité, sur le mensonge. Malheur à nous, si Dieu laissait le diable régir le monde! Cependant, ceux qui ont donné leur cœur aux vanités, aux choses du monde, vivent sous le pouvoir du «dominateur de ce monde». Le diable règne sur la vanité et les hommes dominés par la vanité, par l’ordre «mondain11 ». Que signifie le mot «mondain»? Cela n’évoque-t-il pas un ornement, une vaine parure? L’homme donc qui est dominé par les vanités est sous l’emprise du diable. Son cœur captivé par le monde des vanités laisse son âme atrophiée et son esprit dans les ténèbres. Et alors qu’il semble être un homme, il n’est en fait qu’un avorton spirituel.

9. Cf. Ep 6, 12 (traduction de la TOB: dominateurs de ce monde).
10. Jn 16, 11.
11. Le texte grec a le mot kosmos, dont une des significations en grec ancien est «parure», alors qu’en grec moderne le mot signifie simplement «monde».

Je pense que le plus grand ennemi de notre âme, plus grand que le diable même, est l’esprit du monde, car il nous entraîne avec suavité pour nous remplir finalement d’une amertume étemelle. Si nous voyions le diable en personne, nous serions saisis de frayeur et contraints de nous réfugier en Dieu, nous assurant ainsi le Paradis. A notre époque, l’esprit mondain s’est infiltré avec force dans le monde et détruira le monde. Acceptant en eux l’esprit du monde, les hommes en ont chassé le Christ.
— Géronda, pourquoi ne comprenons-nous pas le mal que cause l’esprit du monde et nous laissons-nous entraîner par lui?
— Parce que l’esprit du monde s’infiltre progressivement, comme fait le hérisson pour entrer dans le terrier du lièvre. Au début, le hérisson prie le lièvre de lui permettre de glisser un peu son museau à l’intérieur du terrier pour ne pas se mouiller. Ensuite, il met une patte à l’intérieur, puis une autre, pour finalement entrer tout entier et, au moyen de ses épines, pousser le lièvre complètement hors de son terrier. Ainsi l’esprit du monde: il nous trompe au moyen de petites concessions et nous domine peu à peu. Le mal progresse petit à petit. S’il arrivait brutalement, nous ne nous laisserions pas tromper. Vois, pour ébouillanter un crapaud, il faut lui jeter l’eau bouillante petit à petit. Si on lui jette toute l’eau d’un coup, il saute et s’enfuit: il a échappé. Mais si on la lui jette petit à petit, il la secoue un peu de son dos, puis l’accepte. Si on lui en jette encore un peu, il la secouera à nouveau et sera peu à peu ébouillanté sans s’en rendre compte. «Crapaud stupide, on t’a jeté de l’eau bouillante, fuis donc!». Non, il ne fuit pas, mais se gonfle, se gonfle, pour finalement mourir ébouillanté. Le diable agit de la même façon: il nous ébouillante petit à petit et, finalement, nous nous retrouvons ébouillantés sans nous en être rendu compte!

Accorder la priorité à la beauté de l’âme

L’âme qui s’émeut encore des beautés du monde matériel révèle que le monde de vanités vit encore en elle. C’est pourquoi elle est attirée par la créature et non par le Créateur, par l’argile et non par Dieu. Peu importe que cette argile soit pure, et non pas la boue du péché. Le cœur attiré par les beautés du monde — qui, bien que sans péché, restent des choses vaines — éprouve sur le moment une joie du monde, laquelle est dépourvue de consolation divine, de tressaillement intérieur et d’exultation spirituelle. En revanche, lorsque l’homme aime la beauté spirituelle, il éprouve une plénitude divine et son âme est embellie.
Si l’homme, le moine surtout, connaissait sa propre laideur intérieure, il ne rechercherait pas des beautés extérieures. Notre âme a tant de taches, de bavures, et nous irions regarder, par exemple, nos vêtements? Nous lavons nos vêtements, les repassons même, et nous voilà tout propres à l’extérieur, alors qu’à l’intérieur… Mieux vaut ne pas en parler! C’est pourquoi celui qui prête attention à sa propre impureté spirituelle, ne se souciera pas d’enlever scrupuleusement la moindre tache de ses vêtements, lesquels sont mille fois plus propres que son âme. Au contraire, celui qui ne prête pas attention aux ordures spirituelles emmagasinées en lui scrutera ses vêtements pour en ôter scrupuleusement la moindre tache! Il nous faut accorder tout notre soin à la pureté intérieure, à la beauté intérieure, et non pas à l’extérieure. Il faut donner la priorité à la beauté de l’âme, la beauté spirituelle, et non pas aux beautés vaines, car le Seigneur nous a dit: «Le monde entier ne vaut pas ce que vaut une seule âme»12 .

2. Voir Mt 16, 26.

Les désirs mondains

Une double catastrophe attend ceux qui ne refrènent pas dans leur cœur les désirs matériels non indispensables — sans parler des désirs charnels — et qui ne recueillent pas leur esprit en leur cœur pour offrir tout leur être, corps et âme, à Dieu, mais les laissent incontrôlés.
— Géronda, désirer quelque chose, est-ce toujours mauvais?
— Non, le désir du cœur n’est pas mauvais en lui-même. Mais lorsque des choses, même sans péché, occupent une parcelle de mon cœur, elles affaiblissent mon amour pour le Christ. Ce désir devient alors mauvais, car l’Ennemi blesse par là mon amour pour le Christ. Si je désire une chose utile, un livre, par exemple, et que ce désir occupe une parcelle de mon cœur, c’est mauvais. Pourquoi un livre occuperait-il une parcelle de mon cœur? Est-ce le livre que je désire, ou le Christ dont j’ai soif? Tout désir, aussi bon qu’il puisse paraître, n’est pas aussi parfait que désirer le Christ ou la Vierge. Si je donne mon cœur à Dieu, est-il possible qu’il ne me donne pas tout Son Être? Dieu demande à l’homme son cœur: «Fils, donne-moi ton cœur»5 . Si l’homme Lui donne son cœur, Dieu donne ensuite à l’homme tout ce que son cœur aime, à condition que cela ne lui nuise pas. C’est seulement lorsque le cœur se donne au Christ qu’il ne se disperse pas, et que le Christ lui donne en retour en cette vie l’Amour divin et en l’autre vie l’allégresse divine.
Nous devons éviter les choses mondaines, de peur qu’elles ne captivent notre cœur. Nous utiliserons donc des choses simples — et seulement celles qui sont nécessaires à notre usage — et tâcherons du moins qu’elles soient solides. Si je veux me servir d’un bel objet, je donne tout mon cœur à la beauté, et il n’en reste pas même une petite parcelle pour Dieu! Tu vois, par exemple, en passant devant une maison des marbres, des dessins, des sculptures de toute beauté… Tu admires ces pierres, ces briques et y laisses ton cœur. Ou encore tu vois dans un magasin une belle monture de lunettes et éprouves le désir de l’acheter. Si tu ne l’achètes pas, tu laisses ton cœur dans le magasin. Et si tu l’achètes, tu as le cœur pendu à ta monture! Les femmes surtout se laissent prendre aisément. Rares sont celles qui ne dispersent pas leur cœur en des vanités. Je veux dire que le diable prend le riche cœur qu’elles possèdent par nature pour le faire se disperser dans le mondain, le coloré, le brillant. Si une femme a besoin d’une assiette, elle va chercher une assiette à fleurs — comme si la nourriture allait s’aigrir si l’assiette n’avait pas de fleurs! D’autres, plus spirituelles, seront sensibles aux dessins plus sobres, par exemple, au double aigle byzantin, etc. Et elles se demanderont ensuite: «Pourquoi suis-je insensible aux choses spirituelles?». Mais comment voudrais-tu y être sensible, vu que ton cœur est dispersé dans les armoires et les assiettes? En fait, tu n’as pas de cœur: tu as seulement un morceau de chair, le muscle cardiaque qui bat de façon mécanique, «tic-tac, tic-tac», comme une horloge, et te permet tout juste de marcher! Car un peu de ton cœur va à une chose, un peu à une autre, et il n’en reste rien pour le Christ.

5. Pr 23. 26.

— Vous voulez dire, Géronda, que ces simples petits désirs sont empreints de péché?
— Pour dépourvus de péché qu’ils soient, ces désirs sont pires que ceux qui sont empreints de péché. Un désir coupable, en effet, finira par ébranler celui qui l’a conçu, sa conscience le travaillera, et il fera un effort pour s’amender. Il se repentira, dira: «Mon Dieu, j’ai péché contre Toi!». Ces bons désirs, en revanche, n’inquiètent nullement le cœur. On pense qu’on va bien et on se justifie en disant: «J’aime le bon, le beau. D’ailleurs, Dieu a fait toutes choses belles». C’est vrai, mais ton amour ne va pas au Créateur, il va au créé. C’est pourquoi il nous est bon de retrancher tout désir. Si l’homme fait un effort pour le Christ et Lui sacrifie ce qu’il aime pour faire ce qu’il n’aime pas — aussi parfait que soit ce qu’il aime -, Dieu lui donnera une plus grande paix intérieure.
Avant d’être purifié, le cœur a des désirs du monde et y trouve sa joie. Mais une fois purifié, le cœur s’afflige des désirs du monde, les prend en aversion, et il trouve alors sa joie dans ce qui est spirituel. C’est ainsi que le cœur se purifie: en prenant les désirs du monde en aversion. Auparavant, il était attiré par eux. Mais nous, vois-tu, nous ne voulons pas affliger si peu que ce soit notre vieil homme, nous voulons faire ses quatre volontés. Comment ensuite devenir imitateurs du Christ?
— Géronda, si j’ai du mal à retrancher un désir, dois-je faire preuve de persévérance dans le combat?
— Oui, même si ton cœur souffre de ce que tu ne fais pas ce qui lui plaît, il ne faut rien lui céder. Sinon, tu éprouveras une joie du monde, puis une angoisse du monde. En revanche, si tu n’obéis pas à ton cœur, qu’il souffre de ce que tu ne fasses pas ce qui lui_piaît et que tu t’en réjouisses spirituellement, la Grâce viendra sur toi. Car c’est là notre but: acquérir la Grâce divine. Et pour l’acquérir, il nous faut retrancher nos désirs, pour bons qu’ils soient: il faut retrancher notre volonté. On s’humilie alors et, en s’humiliant. on attire la Grâce. Lorsque notre cœur est contrarié selon le monde, il se réjouit selon l’esprit. Nous devons apprendre à fuir autant que possible les consolations du monde et à accomplir intérieurement un travail spirituel, afin de goûter aux consolations divines.

Les joies du monde sont des joies matérielles

— Géronda, souvent des gens disent ressentir en eux un vide, alors qu’ils possèdent tous les biens matériels.
— La joie véritable, authentique, ne se trouve que dans le Christ. Si tu es unie au Christ par la prière, ton âme éprouvera une plénitude totale. Certains recherchent la joie dans les jouissances. D’autres, des personnes plus spirituelles, la recherchent dans les discussions théologiques, les conférences, etc. Et, au terme de ces débats, elles restent avec un vide en elles et se demandent quoi faire ensuite. S’occuper à des activités coupables ou à des choses neutres revient au même. Ces personnes ne feraient-elles pas mieux d’aller dormir afin d’avoir la tête claire le matin au travail?
Satisfaire les désirs mondains du cœur ne conduit pas à la joie spirituelle, mais à l’angoisse. La joie du monde apporte l’angoisse, même aux hommes spirituels. Cette joie selon le monde n’est pas une joie permanente, véritable; c’est une joie éphémère, du moment, une joie matérielle et non spirituelle. Or les joies matérielles ne peuvent combler l’âme, elles ne font que la remplir d’ordures. En revanche, lorsque nous aurons éprouvé la joie spirituelle, nous ne voudrons plus de la joie matérielle. «Je me rassasierai de contempler Ta gloire »6 , dit le psaume. La joie du monde ne délasse pas l’homme spirituel, elle le fatigue au contraire. Si tu installes un homme spirituel dans un appariement mondain, il ne peut s’y reposer. De même pour l’homme mondain: il croit se reposer, alors qu’en fait il se tourmente. Extérieurement, il se réjouit, mais n’est pas apaisé intérieurement, il est tourmenté.
— Géronda, l’ordre du monde étouffe.
— Les gens du monde en sont étouffés et pourtant ils le désirent! C’est comme le crapaud qui se précipite tout seul dans
6. Ps 16, 15.
7.

la gueule du serpent: le serpent se tient devant la citerne et regarde fixement le crapaud. Si ce dernier se laisse attraper à le regarder, il est hypnotisé, étourdi, et se précipite en coassant dans la gueule du serpent. Le serpent le mord et l’empoisonne pour l’empêcher de bouger. Le crapaud crie au secours, mais, même si on le délivre, il crèvera, car il a été empoisonné.
— Géronda, pourquoi les hommes trouvent-ils leur joie dans les choses du monde?
— Les hommes contemporains ne songent pas à l’éternité. L’amour de soi leur fait oublier qu’ils perdront tout. Ils n’ont pas saisi le sens le plus profond de la vie, ils n’ont pas goûté à d’autres joies, aux joies célestes. Leur cœur ne tressaille pas pour quelque chose de plus élevé. Donne, par exemple, une citrouille à quelqu’un. «Quelle belle citrouille!», s’exclamera-t-il. Si tu lui donnes ensuite un fruit dont il n’aurait jamais mangé, un ananas, il dira: «L’ananas a des épines», et il le jettera. Ou bien, dis à un rat aveugle: «Que le soleil est beau!». Lui s’enfouira à nouveau dans la terre. Ceux qui sont satisfaits à l’intérieur du monde matériel et ne désirent pas prendre leur envol vers le Ciel, la vie du Paradis, ressemblent aux oisillons stupides qui ne s’agitent pas à l’intérieur de l’œuf pour briser la coquille, en sortir et se réjouir du soleil, mais qui restent immobiles et meurent à l’intérieur de leur coquille!

L’esprit du monde dans la vie spirituelle

— Géronda, vous dites parfois qu’un tel voit les choses avec une loupe européenne et non pas avec l’esprit oriental. Que voulez-vous dire exactement?
— Je veux dire qu’il voit avec un œil européen, avec une logique européenne, qu’il raisonne humainement, sans la foi.
— Qu’est-ce donc que l’esprit oriental?

— «Orient des orients…. »7 .
— C’est-à-dire?
— Lorsque je dis qu’un homme a abandonné l’esprit européen pour embrasser l’esprit oriental, je veux dire qu’il a abandonné la logique, le rationalisme pour embrasser la simplicité et la piété, car voilà ce qui caractérise l’esprit orthodoxe et ce qui plaît au Christ: la simplicité et la piété. De nos jours, la simplicité manque bien souvent aux hommes spirituels, cette sainte simplicité qui délasse l’âme. Quiconque ne renonce pas à l’esprit du monde et n’agit pas avec simplicité, sans se soucier du qu’en dira-t-on, ne peut devenir parent de Dieu et des saints. Car pour devenir parent de Dieu et des saints, il faut se mouvoir au sein de la sphère spirituelle. Plus on vit avec simplicité — dans un monastère cénobitique surtout -, plus on s’affine, car les enflures des passions disparaissent. Autrement on ne fait que forger un homme artificiel. Efforçons-nous donc de jeter notre masque de carnaval, notre masque mondain, pour devenir semblables aux anges.
Savez-vous ce que font les hommes à l’esprit mondain et ce que font les hommes spirituels? Les mondains veillent à ce que la cour de leur maison soit propre. Peu leur importe qu’à l’intérieur la maison soit pleine d’ordures; ils balayent la cour, jettent les ordures à l’intérieur de la maison et se disent: «C’est la cour que les autres voient, pas l’intérieur! Je peux avoir des ordures en moi, mais pas à l’extérieur!». Car c’est d’être loué par les autres qui leur importe! Les hommes spirituels, au contraire, veillent à ce que leur maison soit propre à l’intérieur. Ils ne se soucient pas de l’extérieur, sont indifférents au qu’en dira-t-on, car le Christ
7. Exapostilaire de la fête de la Nativité du Christ: Il nous a visités du Haut des deux, le Seigneur qui nous sauve, Soleil levant plus brillant que tout soleil: nous qui étions dans les ténèbres et dans l’ombre de l’erreur, nous avons trouvé la vérité, car ta Vietge à Bethléem enfante le Seigneur notre Dieu.
8.

demeure à l’intérieur de leur maison — en leur cœur — et non pas dans la cour.
Cependant, même des spirituels agissent parfois de façon superficielle, selon le monde ou, pour être plus concret, d’une manière pharisaïque. Ceux-là se préoccupent non pas de gagner le Paradis, d’aller près de Dieu, mais se demandent comment paraître vertueux devant les autres. Et alors qu’ils auraient pu vivre le Paradis dès ici-bas, ils sont privés de toutes les joies spirituelles. Ils demeurent des hommes terrestres. car ils s’efforcent de vivre une vie spirituelle selon le monde. Ils restent vides: Dieu n’est pas en eux.
L’esprit du monde a hélas grandement influencé les hommes, y compris les spirituels. Si les hommes spirituels agissent et pensent selon le monde, que feront les mondains? J’ai dit à plusieurs personnes d’aider les jeunes drogués, mais ils m’ont répondu: «Si nous fondons un établissement pour drogués, on ne nous fera pas de dons. C’est pourquoi il nous vaut mieux fonder un hospice de vieillards!». Je ne dis pas qu’un hospice ne soit pas nécessaire! Bien sûr que si! Mais si on raisonne ainsi au départ, ces fondations ne seront pas des établissements de sauvetage, mais des établissements de naufrage! Les hommes ne comprennent pas que la réussite selon le monde est un échec selon l’esprit.

L’esprit du monde dons le monachisme

— Géronda, beaucoup nous disent que nous vivons au Paradis terrestre.
— Priez pour ne pas perdre l’autre Paradis! Moi, je serais satisfait si les laïcs étaient impressionnés de votre avancement spirituel, sans que — du fait justement de votre avancement spirituel — vous vous en rendiez compte et sans que vous y aspiriez, mais je souhaiterais que cela s’accomplisse tout seul, intérieurement et naturellement. Efforcez-vous de ne pas vous perdre en des choses perdues, afin de ne pas

perdre le Christ! Efforcez-vous d’acquérir autant que possible une conscience monastique. Vivez de façon spirituelle comme des moniales! N’oubliez pas le Christ, afin que Lui se souvienne de vous! Je ne cherche pas à vous affliger, mais à vous aider, à vous affermir. Efforcez-vous de discerner l’esprit du monde, qui, lorsqu’il pénètre le monachisme, afflige le Christ, et chassez-le comme un esprit étranger à votre vie.
L’esprit du monde a pénétré, hélas, de nombreux monastères, car certains Pères spirituels contemporains font dériver la vie monastique selon le courant du monde au lieu de guider les moines selon l’esprit patristique, selon la Grâce. Je constate qu’un esprit opposé aux Saints Pères règne aujourd’hui dans les monastères: les moines n’acceptent pas ce qui est bon. ce qui est patristique. Je veux dire qu’ils ne vivent pas selon les Pères. Au nom de l’obéissance et du retranchement de la volonté, ils rabaissent les expériences spirituelles au niveau de la terre et font en réalité leur volonté propre: ils satisfont leurs propres désirs du monde. Ils ne font ainsi aucun progrès, car le Tentateur, l’esprit du monde, vit en cénobite avec eux au monastère. Nous n’avons pas le droit d’interpréter les commandements de Dieu d’après notre intérêt ni de présenter le monachisme à notre guise. Reconnaître nos propres faiblesses et implorer humblement la Miséricorde divine est une autre affaire. Le pire, à mon avis, est que certains considèrent cet esprit du monde comme un progrès, alors qu’ils devraient l’éprouver comme une chute et le rejeter afin de se purifier spirituellement. Et alors arriverait aussitôt l’Esprit Saint, qui est Celui qui sanctifie, éclaire et affermit les âmes.
Certains moines disent même: «Nous devons représenter notre civilisation». Quelle civilisation? Celle du monde? Normalement, en tant que moines, c’est notre civilisation monastique que nous devrions représenter, faire voir notre avancement spirituel. Et en quoi se manifeste cet avancement spirituel? Justement dans le fait de ne pas chercher à

dépasser les laïcs dans l’évolution mondaine! Cette évolution tourmente les laïcs, à plus forte raison les moines! Nous, nous devrions faire de si grands progrès spirituels que cela pousse les laïcs à accomplir, eux aussi, quelque progrès. Si nous les moines, nous ne faisons qu’accomplir ce qu’accomplit un laïc avancé au plan spirituel, cela n’aide pas le monde, car il a déjà ce laïc en exemple. Nous devons donc dépasser les laïcs! Le but du moine n’est pas de présenter une évolution mondaine, car c’est là une insulte envers le monachisme. Le moine qui raisonne selon le monde manifeste qu’il s’est trompé de route: alors qu’il était parti pour le Christ, son âme retourne vers le monde. L’évolution mondaine, considérée à tort comme un progrès, conduit le monachisme à sa décomposition spirituelle.
Bien des choses se perdent dans le monachisme, tout comme se perdent dans le monde l’honneur, le respect, considérés comme des valeurs dépassées! Cela me fait souffrir au point que j’ai envie de crier! J’ai envie de fuir à la montagne pour ne plus voir cela. Quiconque n’a jamais fait l’expérience d’une vie plus élevée ne souffre pas tant de la vie spirituelle qu’il vit à sa façon. Mais savez-vous combien souffre celui qui a fait l’expérience d’une vie spirituelle plus élevée et que l’on force à vivre ainsi? Si le Christ méjugeait digne de vivre ma vie monastique comme je le souhaite et de mourir avec bravoure, je considérerais cela comme mourir en première ligne de front. De nos jours, il vaut la peine de mourir, de confesser sa foi et de se sacrifier, pour cette seule cause: ne pas faire injure aux Saints Pères.
Ne songeons-nous pas un peu aux saints moines que nous lisons constamment? Comment ont-ils vécu? Le Seigneur a dit: «Les renards ont des terriers, le Fils de I ’Homme n ‘a pas où reposer la tête»8 . C’est terrible! Vois, les ermites s’efforcèrent d’imiter le Christ en vivant dans des cavernes!
9. Mt 8. 20 et Le 9. 58.
10.

Ils éprouvèrent la joie du Christ, car ils imitaient le Christ en tout. C’était leur unique souci. Les Saints Pères ont transformé le désert en une cité spirituelle, et nous, nous le transformons aujourd’hui en une cité mondaine. L’Église fuit au désert pour faire son salut, et nous, nous transformons le désert en une cité mondaine. Les laïcs en sont scandalisés, ne tirent aucun secours spirituel du monachisme et n’ont ensuite plus rien à quoi s’accrocher. Voilà l’immense danger que je constate pour le monachisme en ces années difficiles que nous traversons. Au lieu de vivre de façon encore plus monastique, afin d’avoir des forces divines, nous tombons, hélas, sous l’influence de l’esprit du monde et perdons nos forces spirituelles. Nous chassons notre esprit loin de nous et restons avec notre corps mortel.
Il est de nos jours des moines qui vivent extérieurement le monachisme: ils ne fument pas, vivent dans la chasteté, lisent la Philocalie*, ont constamment les Saints Pères à la bouche. Ils ressemblent à ces enfants qui ne mentaient pas, faisaient leur signe de croix, allaient à l’église, qui en grandissant ont fait attention à la morale, et qui ont pensé que cela suffisait. Un phénomène analogue se passe dans certains monastères, et les laïcs sont attirés. Mais quand ils font plus ample connaissance avec les moines qui y vivent, ils constatent que ces derniers ne diffèrent pas des personnes du monde, car ils gardent en eux tout l’esprit du monde. S’ils fumaient, lisaient les journaux, parlaient de politique, on les fuirait comme des personnes du monde, et le monachisme n’en subirait pas de préjudice.
Lorsque le moine perd ses forces spirituelles, par quoi impressionnera-t-il les laïcs? Si on laisse la bouteille ouverte, l’alcool perd sa force, et il n’est plus bon ni à tuer les microbes ni à allumer une flamme. Et même si on le met sur le réchaud, il gâtera la mèche. Ainsi en est-il du moine: s’il manque de vigilance, il chassera la Grâce divine et aura ensuite seulement l’apparence extérieure du

moine. Il sera comme l’alcool qui a perdu sa force et il ne pourra pas briller le diable. «Les anges sont une lumière pour les moines, et la vie monastique une lumière pour tous les hommes»9 . Le moine qui a perdu sa force n’est plus lumière. Savez-vous à quel point l’esprit du monde détruit le monachisme? Si l’élément spirituel déserte le monachisme, il ne reste plus rien. Car «si le sel vient à perdre sa saveur»10 , il n’est même plus bon pour le fumier. Les ordures deviennent du fumier, le sel, en revanche, ne peut devenir fumier. Si on en met sur une plante, il la brillera. Nous vivons à une époque où le monachisme doit resplendir. Il est le sel indispensable à la pourriture de notre époque. Si les monastères rejettent l’esprit du monde et atteignent un certain état spirituel, ce sera leur meilleure offrande à la société. Il ne leur sera pas nécessaire, alors, ni de parler ni de rien faire d’autre, car ils parleront par leur vie. C’est de cela dont le inonde a besoin aujourd’hui.
Avez-vous vu où les catholiques en sont arrivés? Je me rappelle qu’il y a plusieurs années, lorsque je demeurais à Konitsa au monastère de Stomio, on m’avait apporté une coupure de journal qui relatait ceci: «Trois cent religieuses catholiques ont manifesté pour les raisons suivantes: premièrement, parce qu’il ne leur était pas permis d’aller au cinéma, et deuxièmement, parce que leur habit devait tomber jusqu’au pied, et non jusqu’au genou». Je fus indigné et m’écriai: «Mais, pourquoi donc êtes-vous devenues religieuses?». Et la fin de l’article rapportait que ces religieuses avaient abandonné l’habit pour retourner dans le monde. Mais avec de telles pensées*, elles y étaient retournées bien avant! Une autre fois, j’ai vu une religieuse catholique qui ne différait en rien d’une laïque. Elle faisait soi-disant de l’apostolat et était complètement… semblable à certaines jeunes filles délurées. Ne permettons pas à cet esprit européen de venir chez nous, de peur d’en arriver au même point!

9. SAINT JEAN CLIMAQUE, L’Échelle suinte, éd. Abbaye de Bellefontaine, 1978. XXVI. 25. p. 237.
0. Cf. Mt 5. 13.

— Géronda, rejeter l’esprit du monde me paraît difficile.
— Ce n’est pas difficile, mais il faut de la vigilance. Pense constamment à ce que se disait Arsène le Grand: «Pourquoi es-tu sorti du monde?»11 . Nous oublions pourquoi nous sommes venus au monastère. Tous commencent leur vie monastique plus ou moins bien, mais tous ne la terminent pas bien, car plus d’un oublie pourquoi il est entré au monastère.
— Géronda, vous avez dit que l’esprit du monde pénètre le monachisme, si bien que disparaissent alors ses lois spirituelles. Le véritable esprit monastique sera-t-il malgré tout conservé?
— Ce n’est qu’une tempête à passer. Dieu ne nous abandonnera pas!
— Géronda, la pensée suivante m’a traversé l’esprit: «Existe-t-il encore des communautés qui cheminent de façon très spirituelle?».
— Il ne manquerait plus qu’il existe pas de telles communautés! Sinon, la Toute-Sainte nous emmènerait communautairement en prison! Il est des moines qui vivent de façon très spirituelle, discrètement. Il existe de telles âmes dans chaque monastère, dans chaque évêché, etc. Ce sont ces âmes rares qui touchent Dieu, si bien qu’il nous supporte encore.

L’esprit du monde est une maladie

Le plus important aujourd’hui est de ne pas s’adapter à cet esprit du monde. C’est ainsi que nous rendons témoignage. Efforçons-nous, autant que nous le pouvons, de ne pas nous laisser influencer par ce courant, de peur d’être entraînés par lui. Les poissons astucieux ne se laissent pas prendre à l’hameçon: ils voient bien l’appât, mais ils

11. Les Sentences des Pères du Désert, op. cit.. Arsène 40, p. 35.

comprennent que c’est un appât, s’enfuient et sont sauvés! Les autres, au contraire, voient l’appât, y courent pour manger, et sont aussitôt pris à l’hameçon! De même le monde a des appâts au moyen desquels il attrape les hommes: ceux-ci sont attirés par l’esprit du monde et pris entre ses filets.
L’esprit du monde est une maladie. On évite de contracter une maladie, de même nous devons éviter de contracter l’esprit du monde, sous quelque forme qu’il se manifeste. Pour progresser spirituellement, il faut se désintoxiquer de l’esprit du progrès selon le monde, acquérir une bonne santé spirituelle et se réjouir de façon angélique.