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Le bonheur mondain engendre l’anxiété mondaine

Plus les hommes s’éloignent de la vie simple et naturelle pour cultiver le luxe, plus augmente en eux l’anxiété mondaine. Et comme ils s’éloignent de plus en plus de Dieu, ils ne trouvent nulle part le repos. Aussi tournent-ils, anxieux, autour de la lune même, car notre planète tout entière ne peut contenir leur immense anxiété. lls tournent comme la courroie du moteur autour de la roue de la folie1 .
Le bien-être mondain, le bonheur mondain engendrent l’anxiété mondaine. La formation extérieure, l’éducation mondaine, par l’angoisse qu’elle leur cause, conduit chaque jour des centaines d’hommes (et même des bébés qui ont de l’angoisse) chez les psychanalystes et les psychiatres. Elle bâtit sans cesse des cliniques psychiatriques et elle forme des psychiatres — alors que la plupart des psychiatres ne croient ni en Dieu ni à l’existence de l’âme. En conséquence, comment peuvent-ils aider les âmes, vu qu’eux-mêmes sont pleins d’angoisse? Comment l’homme trouverait-t-il la vraie consolation s’il ne croit ni en Dieu ni à la vraie vie, la Vie éternelle après la mort? En revanche, quand il saisit le sens profond de la vraie vie, son angoisse disparaît, la consolation divine l’envahit et il guérit. Si quelqu’un se

1. Dans les anciens ateliers de machines, on appelait «roue de la folie» la roue qui ne produisait rien, mais servait simplement à passer la courroie de la roue qui travaillait.

rendait dans une clinique psychiatrique et lisait aux malades Abba Isaac, tous ceux qui croient en Dieu guériraient, car ils saisiraient le sens profond de la vie.
Les hommes cherchent à se calmer au moyen de tranquillisants ou en pratiquant le yoga, mais ils n’aspirent pas au vrai calme, à la véritable paix qui se déverse sur l’âme humble que Dieu comble de Sa divine consolation. Songe à ce qu’endurent les touristes qui affluent en Grèce et marchent sur les routes en plein soleil, en pleine chaleur, dans la poussière, au milieu du bruit incessant! Quelle terrible pression intérieure, quelle anxiété doivent-ils ressentir pour considérer comme un délassement de se trouver au milieu de la chaleur torride et du bruit! Combien leur moi doit-il les poursuivre pour que cette lourde fatigue leur semble un repos.
Lorsque nous voyons un homme éprouver angoisse, tristesse et contrariété alors que rien ne lui manque au plan matériel, nous devons savoir qu’il lui manque Dieu. En fin de compte, les hommes sont tourmentés même par la richesse, car les biens matériels, loin de combler leurs âmes, ne leur apportent qu’un redoublement de tourment. Je connais des riches qui possèdent tout; ils n’ont pas d’enfants et se tourmentent. Ils sont las de dormir, las de marcher, tout leur pèse. J’ai donné ces conseils à une telle personne: «Puisque tu as du temps libre, occupe-toi à quelque chose de spirituel. Récite une des Heures, lis un passage de l’Évangile. — Je ne peux pas, m’a t-il répondu. — Accomplis une bonne action, va visiter un malade à l’hôpital. — Aller jusque là-bas? Qu’est-ce que cela m’apportera? — Va aider un voisin pauvre. — Non, cela ne m’attire pas!». Avoir du temps libre, un tas de maisons, posséder tous les biens matériels et être ainsi dans l’anxiété! Savez-vous combien il existe de tels riches tourmentés jusqu’à en perdre la raison? C’est terrible! Si, en outre, elles ne travaillent pas, mais vivent des revenus de leur fortune, ces personnes sont les plus malheureuses du monde. Celles qui travaillent sont, au moins, en meilleure condition.

La course continuelle propre à notre époque fait de la vie un enfer

Les hommes sont continuellement pressés, ils courent tout le temps. À telle heure, ils doivent se trouver à tel endroit, une heure plus tard ailleurs, une heure encore plus tard ailleurs encore. El pour ne pas oublier ce qu’ils ont à faire, ils sont contraints de le noter. Au train d’une telle hâte, c’est encore bien qu’ils se souviennent de leur nom! Ils ne se connaissent pas eux-mêmes. Et comment donc le pourraient- ils? Peut-on voir à travers une eau trouble comme dans un miroir? Que Dieu me pardonne, mais le monde contemporain est devenu une vraie maison de fous. Les hommes ne songent pas du tout à l’autre Vie, ils n’aspirent qu’à acquérir de plus en plus de biens matériels. Aussi ne trouvent-ils pas la paix et courent-ils sans cesse.
Heureusement qu’existe l’autre Vie. Les hommes ont rendu leur existence terrestre telle que s’ils devaient vivre éternellement, il n’y aurait pas de plus grand châtiment. Devoir vivre 800 ans ou 900 ans — comme au temps de Noé — avec cette anxiété qui les habite serait un grand châtiment. Les hommes d’alors menaient une vie simple et ils vivaient de nombreuses années pour que soit gardée la Tradition. À notre époque s’appliquent à merveille ces versets du psaume: «Le temps de nos années fait soixante-dix ans, pour les plus robustes, quatre-vingts, et le surplus n’est que peine et douleur»2 . Soixante-dix ans cela suffit tout juste pour engager ses enfants dans la vie.
Un médecin qui vit en Amérique est passé un jour à ma kalyva et m’a décrit la vie là-bas. Les hommes sont devenus comme des machines qui travaillent toute la journée. Chaque membre de la famille doit posséder sa propre voiture. Et pour que tous se sentent à l’aise, il faut quatre postes de

2. Ps 89, 10.

télévision à la maison. Et de travailler sans relâche, de se fatiguer à gagner beaucoup d’argent afin de passer pour des hommes arrivés et heureux. Quel lien cela a-t-il avec le bonheur? Une telle vie pleine d’anxiété et la course continuelle qui en résulte ne sont pas le bonheur, mais plutôt l’enfer. À quoi bon une vie remplie d’angoisse? Si tous devaient avoir cette existence, je ne le voudrais pas. Si Dieu nous disait: «Je ne vais pas vous punir pour la vie que vous menez, mais je vais vous laisser la vivre pour l’éternité», ce serait, pour moi, un très grand châtiment.
C’est la raison pour laquelle maintes personnes ne supportent pas l’anxiété liée à la vie actuelle et sortent en plein air pour marcher sans but ni direction. On forme même des groupes pour des activités dans la nature, groupes de gymnastique ou autres. On m’a raconté que certains vont en pleine nature, courent ou fuient dans les montagnes pour s’élever jusqu’à 6000 mètres d’altitude. Ils retiennent leur respiration, exhalent, puis respirent à nouveau profondément… Bref, des choses stupides. Ceci prouve que leur cœur est angoissé et cherche une issue. J’ai dit à une telle personne: «Vous creusez une fosse, l’agrandissez, vous admirez la fosse que vous avez creusée, contemplez sa profondeur… et vous tombez dedans. Nous, les moines, nous creusons une fosse et y trouvons des métaux précieux. Notre ascèse a un sens, car elle vise quelque chose de supérieur».

L’anxiété provient le diable

— Géronda, certains laïcs qui mènent une vie spirituelle ont des difficultés à dire les Compiles lorsqu’ils rentrent le soir fatigués de leur travail, et ils en sont peinés.
— S’ils rentrent tard et fatigués du travail, qu’ils ne s’y contraignent pas avec anxiété, mais qu’ils se disent avec générosité: «Tu ne peux pas dire les Compiles en entier? Récite-en la moitié ou bien un tiers!». Et qu’ils s’efforcent

à l’avenir de ne pas trop se fatiguer durant la journée. Qu’ils mènent leur combat spirituel avec générosité et abnégation, qu’ils confient toute chose à Dieu, et Dieu agira. Garder l’esprit en Dieu est la meilleure lecture spirituelle.
— Géronda, que vaut aux yeux de Dieu une ascèse excessive?
— Si un homme s’adonne à une telle ascèse par générosité, il y trouve de la joie, et Dieu aussi se réjouit de son enfant généreux. Car si un homme se fait violence par amour, de son cœur coule du miel. Mais si c’est par orgueil qu’il pratique l’ascèse, il sera tourmenté. Se faisant violence avec anxiété, un tel s’exclamait: «Oh! Mon Christ, Tu as fait la porte du Royaume très étroite et je ne peux y passer!». Si son ascèse avait été accompagnée d’humilité, il aurait pu y entrer. Ceux qui s’adonnent à l’ascèse par orgueil, pratiquant jeûnes, veilles, etc., se font souffrir sans en tirer aucun profit spirituel, car, au lieu de frapper les démons, ils ne font que «frapper l’air»3 . Au lieu de chasser les tentations, ils en attirent davantage, et il est normal qu’ils rencontrent de grandes difficultés dans leur combat (l’angoisse les étreint). En revanche, ceux qui s’adonnent à l’ascèse avec une profonde humilité et une profonde espérance en Dieu sentent leur cœur exulter et leur âme acquérir comme des ailes.
La vie spirituelle requiert du discernement. Lorsque des hommes spirituels sont mus par la vaine gloire, ils demeurent avec un vide au fond de l’âme. Ils n’éprouvent pas ce sentiment de plénitude du cœur, l’exultation d’avoir comme des ailes. Plus augmente leur vaine gloire, plus augmente en eux le vide, et ils souffrent. Anxiété et désespoir sont les signes d’une vie spirituelle menée sous la conduite du diable. N’ayez jamais d’anxiété pour quoi que ce soit! L’anxiété provient du diable. Si vous constatez en vous de l’anxiété, sachez que le diable a mis la main à la pâte. Le

3. Voir 1 Co 9. 26.

Malin ne va jamais à contre-courant. S’il voit en l’homme une tendance, il le pousse dans cette direction pour le faire tomber dans l’illusion. Il rendra, par exemple, un homme sensible hypersensible. Si tu as envie de faire des métanies, le diable te poussera à en faire au-delà de ton endurance; si tes forces sont limitées, la nervosité s’emparera de toi, car tu n’y arriveras pas; le Malin suscite au début une anxiété mêlée d’un léger désespoir, et il continue… Je me rappelle ce qui m’était arrivé lorsque j’étais novice; durant une période, dès que je me couchais, le Malin me disait: «Tu dors? Lève-toi donc! Tant d’hommes souffrent, tant d’hommes ont besoin de prière…». Je me levais et faisais des métanies jusqu’à épuisement. Je me recouchais, il revenait à la charge; «Les autres souffrent et toi, tu dors? Lève-toi!». Je me relevais. J’en vins à dire: «Ah! Comme ce serait bien que Ton me coupe les jambes! Car j’aurais alors l’excuse de ne pouvoir faire des métanies». Une fois, j’eus bien du mal à arriver au bout du Grand Carême, car. me trouvant aux prises avec une telle tentation, je me forçais à une ascèse dépassant mon endurance.
Quand nous éprouvons de l’anxiété dans notre vie spirituelle, sachons que nous ne vivons pas dans l’atmosphère divine. Le Seigneur n’est pas un tyran désirant nous accabler. Que chacun mène son combat avec zèle dans la mesure de ses forces, en cultivant la générosité, et son amour pour Dieu augmentera. C’est par générosité qu’il se fera alors violence. et son ascèse, c’est-à-dire ses nombreuses métanies ou ses jeûnes, ne sera que l’expression du débordement de son amour pour Dieu: il progressera dans la noblesse spirituelle.
Nous ne devons pas mener notre combat spirituel avec une méticulosité maladive au point d’être étouffé par l’anxiété en luttant contre les pensées mauvaises, mais nous devons simplifier notre combat, mettre notre espérance dans le Christ, et non pas en nous-mêmes. Le Christ est tout entier amour, bonté et consolation; Il n’étouffe jamais, mais

Il offre de l’oxygène spirituel en abondance, Sa divine consolation. Une chose est le travail spirituel accompli sur soi, une autre la méticulosité maladive qui provoque anxiété — en raison de la violence sans discernement exercée sur soi — et migraines à faire éclater la tète.
— Géronda, comment une personne qui. par nature, pense beaucoup et dont le cerveau est constamment sous tension doit-elle prendre les choses pour ne pas se fatiguer?
— Celui qui agit avec simplicité ne se fatigue pas. Mais quand se mêle ne serait-ce qu’un peu d’orgueil, on se tourmente pour ne pas faire d’erreur et on se fatigue. Ce n’est pas grave de commettre quelque erreur et d’être un peu repris. La situation que tu évoques peut se justifier pour un juge, qui doit constamment régler des affaires difficiles, craint d’être injuste dans ses jugements et de causer la condamnation d’âmes innocentes. Le mal de tête intervient dans la vie spirituelle lorsqu’une personne a des responsabilités et se trouve dans une impasse: elle doit prendre une décision aux dépens des uns ou bien, le cas échéant, si elle ne la prend pas, commettre une injustice aux dépens des autres. Sa conscience est alors soumise à une pression constante. Toi, ma sœur, tâche de travailler au plan spirituel non pas avec ton cerveau, mais avec ton cœur! N’accomplis rien sans te confier humblement à Dieu, car, sinon tu seras angoissée, tu te fatigueras la tête et te sentiras mal. L’anxiété cache le plus souvent l’incroyance, mais elle peut aussi provenir de l’orgueil.

La sobriété aide beaucoup ta vie monastique

— As-tu vu combien votre petit salon a embelli avec les couvertures grises? Il est devenu tout à fait comme il faut.
— Géronda, comment le moine peut-il percevoir ce qui convient ou non au monastère?
— Qu’il commence par s’interroger: «Que suis-je? Quelles obligations m’incombent dans la vie que je mène?». L’armée,

c’est la couleur kaki qui l’honore, le monastère, c’est le noir. Il ne conviendrait pas d’imposer le noir à l’armée et le kaki aux monastères! Imaginez que vous portiez un voile blanc comme les sœurs infirmières — ne vous appelle-on pas sœurs, vous aussi? — et qu’inversement les infirmières portent le noir. Cela déprimerait les malades et leur ferait dire: «Nous allons mourir, à ce qu’il paraît, et on n’ose pas nous l’avouer!». Cela ne va pas, impossible d’agir ainsi! Une chose peut être belle, mais ne pas convenir au monachisme. Le velours est un beau tissu; cependant, porter un rasson* en velours n’est pas pour le moine un honneur, mais une honte. N’utilisez pas de couvertures ni de tapis rouges ou bariolés, cela ne convient pas!
— Géronda, vous voulez dire tout doit être incolore et sans goût?
— Le goût spirituel viendra alors. Mais il faut percevoir la différence entre les deux. Les hommes n’ont pas encore éprouvé la joie que procure la simplicité. Vois, dans ma kalyva, je saisis le balai une fois par an pour ôter les toiles d’araignées des tuyaux du poêle. Je mouille le balai, et il trace de jolis dessins sur le mur, des lignes noires et blanches au plafond! A le voir, on penserait que je l’ai peint moi-même! Si vous saviez quelle joie cela me procure!
Je connais des moines qui trouvent leur joie non dans l’esprit ascétique, mais dans l’esprit du monde. Ils n’ont jamais ressenti l’exultation, la joie que procure la simplicité. La sobriété favorise la vie spirituelle. Le moine doit posséder seulement les choses qui lui sont nécessaires et qui lui siéent en tant que moine. Qu’il s’impose même quelques restrictions dans ce qui peut lui faciliter l’existence et n’aspire pas à davantage au point d’imiter le style de vie des laïcs. S’il a besoin, par exemple, d’une couverture, une couverture grise, militaire, fera l’affaire; il n’est pas nécessaire d’avoir une couverture de couleur ou avec des dentelles. C’est ainsi que vient la simplicité, la noblesse spirituelle.

On détruit le moine en lui donnant des choses matérielles. Et si le moine amasse de lui-même, il se détruit lui- même. Se dépouiller repose au contraire. Recevoir des paquets me pèse et je désire m’en débarrasser au plus vite. Si je possède des objets superflus dans ma cellule, je me sens comme dans un tricot de corps trop juste. Si je ne trouve personne à qui les donner, je préfère les jeter plutôt que de les garder. Le faisant, j’éprouve aussitôt un immense soulagement, un sentiment de liberté. Une connaissance vint un jour me trouver et cet homme me dit: «Géronda, un tel m’a donné ces choses pour vous et demande que vous priez afin qu’il soit libéré de son anxiété. — Que lui soit libéré de l’anxiété et que l’anxiété vienne sur moi? Prends tout cela et va-t-en! J’ai vieilli, je n’ai plus l’âge d’aller faire des distributions!»4 , répliquai-je.
Au lieu d’aider le moine, les commodités que propose le monde contemporain ne font que l’asservir. Le moine doit s’efforcer de réduire ses besoins et de simplifier sa vie. Autrement, il ne se libère pas de la matière. Une chose est la propreté, une autre le luxe. Se servir d’un seul objet pour effectuer plusieurs tâches aide énormément dans ce sens. Au Sinaï, par exemple, je possédais un couvercle de boîte de conserve, et je m’en servais à la fois pour faire du thé et pour faire cuire un peu de bouillie. Croyez-vous que l’homme ait besoin de beaucoup pour subsister? Au désert, on ne se nourrissait jadis que de dattes, on n’allumait pas de feu ni n’avait besoin de bois. J’ai récemment découpé un peu une boîte de conserve de lait, lui ai fabriqué comme une sorte de manche et je l’utilise pour faire du thé ou du café. C’est bien plus commode qu’avec les pots utilisés actuellement: en deux trois mouvements, la boisson chaude est prête! Car avec cette boîte de conserve, un simple morceau de coton imbibé d’un peu d’alcool suffit, et le café est prêt — alors qu’avec les pots, il faut beaucoup d’alcool

4. Le Géronda avait l’habitude d’aller distribuer ce qu’on lui envoyait à des moines dans le besoin.
5.

pour faire chauffer l’eau. Je n’ai pas non plus de lampe en pétrole pour m’éclairer; le soir, je n’utilise que des bougies.
La simplicité favorise grandement la vie spirituelle. Efforcez-vous d’utiliser des objets simples et solides. La simplicité et la modestie en tout sont appréciées même par les laïcs, et cela aide les moines. Car les objets simples nous rappellent la pauvreté, la souffrance, la vie monastique. Quand le roi Georges5 visita la Grande Lavra, les Pères lui présentèrent une collation sur un plateau en argent. À cette vue, le roi s’exclama: «Je m’attendais à autre chose de votre part, je m’attendais à un simple plateau en bois, car je suis rassasié des plateaux en argent!».
Vous n’avez pas encore goûté à la suavité que procure la simplicité. La simplicité repose. Voyez quel magnifique crochet on obtient avec une bobine de fil! C’est très pratique! Vous, vous compliquez la vie en plantant dans le mur un petit clou de rien du tout pour suspendre votre rasson. Or si la chaux vient à s’effriter, vous devez à chaque fois que vous décrochez votre rasson en secouer la poussière. Pourquoi donc ne pas planter quelques gros clous dans le mur? Un si grand mur, et pas un seul clou! Ou bien vous clouez un portemanteau en bois, et il faut ensuite le vernir, le dépoussiérer. Au lieu de vous simplifier les choses et de gagner du temps, vous faites l’inverse, vous entrez dans le… «plus de temps». Vous désirez le parfait et vous vous tourmentez pour rien. C’est au parfait dans la vie spirituelle qu’il vous faut aspirer! Ne gaspillez pas toute votre énergie pour réaliser au dehors des choses d’allure artistique, mais efforcez-vous de réaliser au-dedans, en votre âme, une œuvre d’art! Veillez jour et nuit à la perfection de votre âme! Si vous utilisez vos talents artistiques pour le profit et la perfection de votre âme, vous vous réjouirez de votre petit palais spirituel!
6. Georges II (1890-1947) fut roi de la Grèce pendant les années 1922-1929 et 1935-1947.
7.

— Géronda, certains objectent que les monastères possédaient autrefois les objets les plus riches et qu’ils furent les gardiens de la culture!
— On veut sans doute parler des objets précieux du culte. Savez-vous à quelle époque la plupart de ces objets de valeur a été recueillie dans les monastères? Après la chute de Constantinople. Ces objets se trouvaient initialement dans les palais, et c’est pour les sauver qu’on les transporta dans les monastères. L’impératrice Maro6 , par exemple, en fit passer, petit à petit, un grand nombre du palais du sultan au Mont Athos. Ou bien certains, se trouvant près de mourir et ne voulant pas que les objets de valeur qu’ils possédaient se perdent, en faisaient don aux monastères. Ce n’était pas que les monastères cherchaient à acquérir ces objets précieux, mais leurs propriétaires éprouvaient un sentiment de sécurité à les leur donner. D’autres léguaient leur fortune aux monastères athonites afin qu’ils puissent nourrir les pauvres. A l’époque, en effet, n’existaient ni hospices, ni orphelinats, ni cliniques psychiatriques, ni institutions de bienfaisance. Beaucoup de terres furent aussi données aux monastères afin qu’ils puissent pourvoir aux laïcs dans le besoin. En ces années de pauvreté, on savait regarder un peu plus loin: on aidait le peuple d’abord matériellement, afin de l’aider ensuite spirituellement. Quand des pauvres venaient au monastère, on leur donnait aussi quelque bénédiction* en argent afin qu’ils puissent marier leur fils ou leur fille. Le but des monastères était de secourir les pauvres, et c’est pour cette raison qu’on construisait de vastes édifices. Savez-vous combien de personnes ont été aidées par les monastères durant l’Occupation allemande? Un très grand

8. L’impératrice Maro (1418-1487) était la fille du despote de Serbie Georges Brancovic (1375-1456), second fondateur du monastère Saint- Paul au Mont Athos. Elle épousa le sultan Mourath et offrit au monastère les Dons apportés par les Mages, des reliques et autres objets précieux du culte. L’original de son testament est conservé au Monastère Saint-Paul. Y est indiqué qu’elle lègue tous ses biens mobiliers et objets précieux au monastère.
9.

nombre! En outre, lorsqu’une maison offrait largement l’hospitalité, on disait qu’elle était comme le monastère Karakallou7 . Et c’est pourquoi maints laïcs étaient surnommés «Karakalios». Les monastères organisaient somptueusement leur fête patronale pour donner aux pauvres, à cette occasion, la possibilité de manger un peu de poisson, de se réjouir et de trouver un profit spirituel. Aujourd’hui, en revanche, pour quelle raison organiser somptueusement la fête patronale? Pourquoi les hommes viendraient-ils au monastère pour manger du poisson, vu qu’ils ne manquent de rien dans le inonde?

Le luxe fuit du moine un laïc

— Géronda, jusqu’à quel point faut-il décorer une église?
— Vu que nous ne vivons pas au temps de la magnificence de Byzance, plus la décoration sera simple, y compris dans une église, plus grand sera le profit spirituel.
— Sur l’iconostase, par exemple, quel dessin convient-il?
— Un dessin… qui rappelle la vie monastique! Efforcez- vous de faire que tout soit simple et modeste. Saint Pacôme8 fit tordre les colonnes de son monastère afin que l’on n’admire pas son œuvre. Vous rappelez-vous l’incident? Le saint avait construit avec beaucoup de soin une église dotée de colonnes en briques. Contemplant cette église si belle, le saint en éprouvait une grande joie. Mais il songea ensuite que se réjouir de l’œuvre de ses mains n’était pas selon Dieu. Il lia donc les colonnes au moyen de cordes et, après avoir prié, il ordonna aux frères de tirer afin de tordre les colonnes.

7. L’un des vingt monastères du Mont Athos.
8. Saint Pacôme (280-346) naquit dans la Haute Thébaïde d’Égypte. Après son service militaire, il pratiqua l’ascèse dans un temple païen abandonné. Suite à une vision divine, en 320 environ, il fonda le premier monastère des Tabennésiotes en Haute-Thébaïde. Il fonda en tout neuf monastères masculins et deux féminins. Il est considéré comme le fondateur de la vie monastique cénobitique en Égypte.

Dans ma kalyva, je scie chaque année des tôles, puis les dispose sur le toit et les fenêtres délabrés pour les empêcher de laisser passer l’air. Je cloue des planches, mets du nylon, et j’isole ainsi les fenêtres. On me dira sans doute: «Pourquoi donc ne mets-tu pas de doubles vitres?». Car je sais le faire, étant charpentier de métier. Si je voulais, je pourrais même fabriquer des fenêtres à triples vitres, mais on perd alors l’esprit monastique. Le mur est complètement délabré. Je pourrais demander à des pères de m’aider à rénover la kalyva, mais je me plais ainsi. Faire une telle dépense pour un mur. alors qu’il existe tant de personnes dans le besoin? Cela ne me serait d’aucun profit spirituel. S’il m’arrive de posséder un billet de 500 drachmes, je préfère l’utiliser pour acheter de petites croix, des icônes, et les donner en bénédiction* à une personne en peine afin de l’aider spirituellement. Je trouve ma joie dans ce don, et même si cet argent m’était nécessaire, je ne voudrais pas le dépenser pour moi.
Lorsque l’on s’engage dans la vie spirituelle, on n’est jamais rassasié. De même lorsque l’on commence à acquérir de belles choses, on n’en est jamais rassasié. Savez-vous ce qui prime pour vous maintenant? Cessez de vous préoccuper d’ériger de beaux édifices, construisez seulement l’indispensable et tournez votre attention sur les malheurs du monde. Efforcez-vous d’aider autrui soit par la prière, si vous n’avez rien à lui donner, soit par l’aumône, si vous pouvez l’aider matériellement. Adonnez-vous à la prière et ne faites que le strict nécessaire en matière de travail. Tout ce que nous faisons n’est pas de longue durée. Cela vaut- il la peine de gaspiller notre vie dans ces travaux, sachant que d’autres personnes ont du mal à joindre les deux bouts ou même meurent de faim? Les constructions modestes et les objets simples transportent mentalement les moines dans les grottes ou les ermitages des Saints Pères, et leur procurent un immense profit spirituel. Les objets mondains, au contraire, leur rappellent le siècle et font des moines des

séculiers en esprit. On a fait récemment9 des fouilles, qui ont découvert les vestiges des premières cellules de Nitrée, les ermitages des moines. Furent ensuite découvertes les cellules construites un peu ultérieurement, lesquelles étaient bâties davantage selon l’esprit du monde, et enfin les dernières cellules, qui ressemblaient aux salons des riches de l’époque, avec des cadres et dessins sur les murs. Ces cellules provoquèrent jadis la colère de Dieu: elles furent pillées et détruites par les brigands.
Le Christ est né dans une mangeoire. Si nous nous plaisons dans les choses mondaines, le Christ nous rejettera, Lui qui n’a jamais rejeté personne. Et Il nous dira: «Moi, je n’avais rien. Toutes ces choses mondaines, les trouvez-vous dans l’Évangile? M’avez-vous vu posséder de tels objets? Vous n’êtes ni moines ni laïcs. Que faire de vous? Où dois-je vous mettre?
Les choses belles et parfaites appartiennent au monde, et elles ne peuvent donc procurer la paix aux hommes spirituels. Tous les murs tomberont un jour en poussière. Mais l’âme… Une seule âme a plus de valeur que le monde entier. Or que faisons-nous pour l’âme? Mettons-nous au travail spirituel. Que vienne en nous une inquiétude salutaire. Le Christ nous demandera quel travail spirituel nous avons accompli, en quoi nous avons aidé le monde spirituellement, et non pas quels murs nous avons construits! Ces murs. Il les ignorera complètement! En revanche, Il nous demandera compte de nos progrès spirituels. Je désire que vous saisissiez bien ma pensée: je ne veux pas dire qu’il ne faut pas construire ni que les constructions ne doivent pas être faites correctement, mais ce qui est spirituel doit passer au premier plan et ensuite seulement, avec discernement spirituel, on doit accomplir tout le reste.

9. En 1986.

Les mondains disent: «Heureux ceux qui vivent dans les palaces et jouissent de toutes les commodités». Mais bienheureux ceux qui sont parvenus à simplifier leur vie. se sont libérés du noeud coulant de cette évolution mondaine, porteuse de nombreuses commodités — autrement dit incommodités — et qui se sont délivrés de l’angoisse terrible propre à notre époque. Si l’homme ne simplifie pas sa vie, il est tourmenté. En revanche, s’il simplifie sa vie, il sera délivré de cette angoisse.
Au Sinaï, un Allemand dit un jour à un jeune Bédouin très intelligent: «Toi, tu es intelligent, tu pourrais apprendre à lire et écrire — Et ensuite? interrogea le garçon. — Ensuite, tu deviendras mécanicien. — Et ensuite? répéta-t-il. — Ensuite, tu ouvriras ton propre atelier de réparation de voitures. — Et ensuite? — Ensuite, tu l’agrandiras. — Et ensuite? — Ensuite, tu engageras d’autres ouvriers et tu auras du personnel. — En d’autres tenues, conclut le garçon, j’y gagnerai un mal de tête, j’y ajouterai un autre mal de tête, puis encore un autre. Ne vaut-il pas mieux rester comme je suis et garder ma tête libre de tout souci?». La plupart des maux de tête proviennent de pensées semblables: faire ceci, entreprendre cela. En revanche, si nos pensées étaient de nature spirituelle, nous éprouverions la divine consolation et serions à l’abri de telles migraines.
Aujourd’hui, dans mes entretiens avec les laïcs, j’insiste beaucoup sur la simplicité. Car ils entreprennent maintes choses inutiles et l’anxiété les dévore. Je leur parle de l’austérité et de l’ascèse. Je les exhorte en permanence à ceci: «Simplifiez votre vie afin de vous libérer de l’anxiété». La plupart des divorces commence ainsi: les hommes ont beaucoup de travail, des tas de choses à faire, et ils en ont le tournis. Dans les foyers, le père et la mère travaillent, et les enfants sont laissés à eux-mêmes. Fatigue, nervosité sont le

los quotidien, un petit problème provoque aussitôt un conflit aigu, et on aboutit automatiquement au divorce. Si ces personnes simplifiaient leur vie, elles seraient joyeuses et détendues. L’anxiété est une vraie catastrophe!
Je me trouvai un jour dans une maison où régnait le plus grand luxe et, au cours de la conversation, ses habitants me dirent: «Nous vivons ici au Paradis, alors que d’autres manquent du nécessaire! — Vous vivez en enfer, leur répliquai-je, Dieu a dit au riche de l’Évangile: «Insensé, cette nuit, on va te demander ton âme…»10 Si le Christ me proposait: «Où veux-tu que je te mette? Dans une sombre prison ou dans une maison comme celle-là?», je Lui répondrais: “Dans une sombre prison”. Car la prison me ferait du bien au plan spirituel: elle me rappellerait le Christ, les saints Martyrs; elle me rappellerait les ascètes qui ont vécu dans les antres de la terre, elle me rappellerait la vie monastique. La prison ressemblerait un peu à ma cellule et je m’en réjouirais. Mais votre luxueuse maison, que me rappellerait-elle? Quel profit spirituel gagnerais-je à y vivre? C’est pourquoi les prisons me plaisent davantage qu’un salon mondain, même qu’une jolie cellule monastique. Je préférerais mille fois me trouver dans une prison que dans un palace!»
J ’étais un jour hébergé chez un ami à Athènes et il me pria de recevoir à l’aube un père de famille, car celui-ci ne disposait pas d’un autre moment. Cet homme arriva tout joyeux, ne cessant de rendre grâces à Dieu. Il était, en outre, plein d’humilité et de simplicité. Ce frère, âgé de 38 ans, me demanda de prier pour sa famille: ses sept enfants, lui et sa femme (deux personnes), plus ses parents (encore deux personnes), onze personnes en tout. Ils vivaient ensemble dans une seule pièce! Il me confia avec la simplicité qui le caractérisait: «Lorsque nous sommes debout, il y a de la place pour tous; mais lorsque nous nous couchons, il n’y a pas assez de place, nous sommes un peu à l’étroit. Grâce à Dieu, nous avons construit un abri en

10. Lc 12.21.

guise de cuisine et nous nous débrouillons ainsi. Nous, mon Père, nous avons un toit sur la tête, alors que d’autres sont à la rue!». Il travaillait dans un pressing. Habitant Athènes, il partait avant l’aube pour le Pirée afin d’arriver à l’heure au travail. Ses jambes pleines de varices en raison de la station debout et des heures supplémentaires le faisaient souffrir, mais son grand amour pour sa famille lui faisait oublier la gêne et les douleurs. Il se lamentait sur lui-même, affirmant qu’il n’avait pas d’amour, faute de pratiquer l’aumône comme le doit tout chrétien. Il louait, par contre, son épouse pour les œuvres de charité qu’elle accomplissait: non seulement elle s’occupait de ses enfants et de ses beaux-parents, mais encore elle allait chercher les vêtements des vieillards du voisinage pour les laver, mettait leur maison en ordre et leur faisait un peu de soupe. On voyait la Grâce divine se refléter sur le visage de ce bon père de famille. Portant en lui le Christ, il débordait de joie, et dans l’unique pièce qui abritait toute la famille régnait une joie paradisiaque. En revanche, les personnes qui n’ont pas le Christ dans leur cœur sont pleines d’angoisse. Prenez ne serait-ce que deux d’entre elles: onze pièces ne suffiraient pas pour les contenir, alors que ces onze personnes pouvaient, avec le Christ, tenir dans une seule pièce!
Quelle que soit la place qu’on donne à certains, même à des hommes spirituels, ils n’auront jamais assez de place, car le Christ n’a pas toute la place en eux. Si les femmes de Farassa voyaient le luxe qui existe actuellement, y compris dans maints monastères, elles s’écrieraient: «Dieu va faire pleuvoir du feu pour nous brûler! Dieu nous a abandonnés!». Ces femmes accomplissaient leurs travaux avec diligence. Elles devaient faire sortir les chèvres de grand matin, mettre de l’ordre dans la maison. Elles se rendaient ensuite dans une chapelle ou se réunissaient dans des grottes, et l’une d’entre elles, qui savait lire et écrire, lisait la vie du saint du jour. Elles faisaient ensuite des métanies à qui mieux mieux et récitaient la Prière de Jésus. Elles travaillaient sans relâche

et sans s’épargner la fatigue. À cette époque, une femme devait savoir coudre les vêtements de la famille. Et on cousait alors à la main. Quelques femmes en ville possédaient des machines à manivelle, mais il n’y en avait pas dans les villages. S’il existait en tout et pour tout une seule machine à manivelle dans Farassa, c’était bien beau! Les femmes farassiotes savaient aussi confectionner les vêtements masculins, lesquels étaient confortables, et elles tricotaient les chaussettes à la main. Ces femmes avaient du goût, se tiraient d’affaire dans toutes ces tâches, et il leur restait encore du temps pour vaquer à d’autres occupations, car elles vivaient simplement. Elles ne prêtaient pas attention aux détails, car elles vivaient la joie de la vie ascétique. Si, par exemple, une couverture n’était pas bien tendue ou pendait d’un côté, et si on leur disait: «Arrange donc la couverture!», elles répondaient: «Cela te gêne-t-il pour prier?».
Nos contemporains ne connaissent pas la joie que procure l’ascèse. Ils pensent qu’il ne leur faut se priver en rien, qu’ils ne doivent surtout pas souffrir. S’ils raisonnaient, au contraire, de façon quelque peu ascétique, s’ils vivaient plus simplement, ils seraient en paix au lieu d’être constamment tourmentés. Anxiété et désespoir habitent leur âme. Ils songent par exemple: «Un tel a réussi: il a construit deux immeubles. Un tel a appris cinq langues étrangères! Moi, je n’ai même pas un appartement, je ne sais pas même une seule langue étrangère! Ah! Malheur à moi!». Un propriétaire de voiture songe: «Lui a une meilleure voiture. Moi aussi, je vais acquérir ce modèle!». Il l’acquiert, mais n’est pas satisfait, car un autre encore possède une voiture supérieure. Il achète une nouvelle voiture, apprend ensuite que certains possèdent leur avion particulier, et il est à nouveau tourmenté. C’est une situation sans fin. En revanche, celui qui n’a pas de voilure mais remercie Dieu se réjouit en permanence. «Rendons grâces à Dieu, se dit-il, qu’importe que je n’aie pas de voiture. Mes jambes sont solides, et je peux marcher.

Combien d’hommes ont les jambes amputées et ne peuvent se débrouiller tout seuls. Ils ne peuvent ni marcher ni se promener, et ils ont besoin qu’une personne s’occupe d’eux, alors que moi, j’ai mes jambes!». De même le boiteux qui se dira: «As-tu songé aux hommes qui n’ont pas leurs deux jambes?», se réjouira de ne boiter que quelque peu.
L’ingratitude et l’avidité sont de grands maux. Celui qui est dominé par les choses matérielles est toujours dominé par l’angoisse et l’inquiétude, car il tremble soit qu’on les lui prenne soit qu’on lui prenne son âme. Un riche habitant d’Athènes vint me trouver un jour et il me confia: «Mon Père, j’ai perdu le contact avec mes enfants, j’ai perdu mes enfants. — Combien d’enfants as-tu? lui demandais-je. — Deux, me répondit-il. Je les ai élevés dans l’abondance. Que ne désiraient-ils pas sans l’obtenir aussitôt! Je leur ai même acheté une voiture!». De la conversation qui s’ensuivit, j’appris qu’il possédait une voiture, que sa femme avait également sa propre voiture, et ses enfants chacun la leur. «Béni de Dieu, lui dis-je, tu as grossi les problèmes au lieu de les résoudre! Tu as maintenant besoin d’un grand garage pour abriter toutes ces voitures, d’un mécanicien pour les réparer, mécanicien que tu devras payer quadruplement, sans parler du fait que vous risquez tous les quatre de vous tuer à chaque instant sur la route! En revanche, si tu avais simplifié ta vie au lieu de la compliquer, ta famille serait unie, vous vous entendriez les uns les autres et tu n’aurais pas tous ces problèmes. Tes enfants ne sont pas coupables. C’est toi qui es coupable de n’avoir pas pris soin de leur donner une autre éducation!». Une famille de quatre personnes ayant quatre voitures, un garage, un mécanicien, etc.! Une seule voiture ne suffirait- elle pas pour tous les membres de la famille, et qu’au besoin l’un modifie l’heure de son rendez-vous? Toutes ces facilités engendrent, en fait, des difficultés.
Un autre jour, un autre père de famille vint à mon ermitage — sa famille se composait de cinq personnes — et il me

confia: «Mon Père, nous avons une voiture et je songe à en acquérir deux autres, car cela nous facilitera l’existence. -As- tu songé aussi combien cela vous compliquera l’existence? Une voiture, tu la gares facilement, il suffit d’un peu de place. Mais trois voitures, où les mettras-tu? Il te faudra un garage et un hangar avec une réserve d’essence. Avec trois voitures, vous courrez trois fois plus de dangers. Il vous est préférable de n’avoir qu’une seule automobile et de limiter vos sorties en voiture. Vous aurez ainsi davantage de temps pour vos enfants et davantage de tranquillité. Se simplifier la vie est la base de tout. — Je n’y avais pas songé», me répondit-il.
— Géronda, une personne nous a confié qu’elle n’avait pu arrêter l’alarme de sa voiture, qui s’était mise en marche parce qu’une mouche s’était infiltrée dans la voiture!
— La vie de nos contemporains est un vrai martyre, car ils ne se simplifient pas l’existence. La plupart des prétendues facilités suscitent des difficultés. Les laïcs sont étouffés par les soucis. Ils ont rempli leur vie d’un tas de facilités et l’ont rendue en fait difficile au possible. Si l’on ne s’efforce pas de simplifier les choses, les facilités engendrent un tas de difficultés.
Lorsque nous étions enfants, nous coupions une roue aux extrémités et y faisions passer une guêpe, la transformant ainsi en un jouet intéressant, qui faisait notre joie. Les petits enfants ont plus de plaisir d’avoir une auto pour jouet que lorsque leur père s’achète une Mercedes. Si on demande à une petite fille: «Que préfères-tu que je t’achète, une petite poupée ou un immeuble?», elle répondra: «Une petite poupée». Finalement, les petits enfants comprennent la vanité du monde.
— Géronda, qu’est-ce qui aide le plus à comprendre la joie de l’austérité?
— De comprendre le sens profond de la vie: «Cherchez d’abord le Royaume des deux…»11 . De là découlent l’austérité et la juste appréciation de toute chose.

11. Mt 6, 33.