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On a détruit la nature paisible

La plupart des moyens techniques utilisés par les hommes contemporains font du bruit. Ah, la nature paisible, ils l’ont rendue folle par leur bruit, ils l’ont altérée, l’ont saccagée avec leurs moyens techniques. Quelle paix existait jadis! Comme l’homme en arrive, sans même s’en rendre compte, à se détruire et à détruire tout ce qui l’entoure!
Tous ont appris aujourd’hui à vivre dans le bruit. Nombreux sont les élèves qui ont besoin pour étudier d’écouter de la musique rock! Ils préfèrent étudier en écoutant de la musique plutôt que dans le silence. Ils se plaisent dans le bruit, ne peuvent supporter le silence, car ils n’ont pas en eux le silence. Le bruit règne partout. On entend sans cesse des vrombissements. «Vroum-oum» lorsqu’on scie des planches; à nouveau «vroum-oum» pour les polir. Encore «vroum-oum» pour asperger les arbres avec le pulvérisateur. On inventera bientôt des avions-pulvérisateurs, qui seront encore plus bruyants, et on dira: «Ces avions-pulvérisateurs sont plus perfectionnés, car ils permettent de déverser le produit des hauteurs si bien que pas un seul bouton n’échappe à l’aspersion!». Les hommes

voudront acquérir ces nouveaux engins et prendront plaisir à les utiliser.
Celui qui veut planter ne serait-ce qu’un seul clou s’empresse de brancher la perceuse pour faire un trou dans le mur, et on entend «vroum-oum». Et quel résultat? Il n’a fait qu’un trou dans l’eau! Et dire qu’il est satisfait! Le plus étrange est qu’il en est fier. Pour avoir un peu d’air frais, on utilise un ventilateur électronique: à nouveau le «vroum-oum…». Jadis, celui qui avait chaud s’éventait avec la main. Aujourd’hui, pour se donner un peu d’air frais, il faut d’abord se déchirer les tympans! En mer aussi, tout fait du bruit. Jadis, les voiliers naviguaient silencieusement. Mais aujourd’hui, un simple canot à moteur fait «flic-flac, flic-flac». La plupart des hommes se déplacera bientôt en avion. Sais-tu à quoi on va aboutir? La terre absorbe quelque peu le bruit, mais dans les airs ce sera… Que Dieu nous en garde!

On a saccagé même tes lieux saints et érémitiques

L’esprit mondain et inquiet propre à notre époque a, au nom de sa soi-disant civilisation, détruit, hélas, même les lieux saints et érémitiques, qui apaisent et sanctifient les âmes. L’homme inquiet ne trouve jamais la paix. Nos contemporains n’ont pas laissé seul endroit paisible. Ils n’ont pas même épargné les Lieux Saints et les ont rendus… On apprend en lisant la vie de l’ermite Photinie1 qu’au désert où elle avait pratiqué l’ascèse, on a construit des magasins, des buvettes!… Au milieu des ermitages où

1. L’ermite Photinie, grecque d’origine, naquit à Damas en Syrie le 7 janvier 1860. Elle partit pour le désert au-delà du Jourdain en 1884. En raison de la Première Guerre Mondiale, elle fut contrainte de se réfugier en 1915 à Jérusalem, où elle demeura jusqu’à la fin de la guerre. Elle se rendit ensuite au désert occidental de la Mer Morte et y vécut dans l’ascèse jusqu’à sa mort (voir ARCHIMANDRITE JOACHIM SPETSIERIS, Sainte Photinie l’Ermite, éd., L’Age d’Homme, Paris, 1992).

tant de moines, tant de saints ont vécu dans l’ascèse, les Anglais vendaient des boissons rafraîchissantes! Fini le désert! À sa place se trouvent maisons, radios, magasins, hôtels, aéroports! La prophétie de saint Côme l’Étolien s’est réalisée: «Là où nos braves suspendent aujourd’hui leurs armes, viendra un temps où les tziganes suspendront leurs instruments de musique!». Je veux dire que nous avons abouti à ceci: là où les ermites pratiquaient l’ascèse, là où les moines suspendaient leurs chapelets*, radios et boissons rafraîchissantes ont fait aujourd’hui leur apparition… Il semble d’ailleurs que d’ici quelques années on n’aura plus besoin de tout cela. Comme le montrent les événements, la vie semble aller vers la fin. La vie se finit, et notre monde aussi va vers sa fin.
— Géronda, existe-t-il encore des lieux de silence à la Sainte Montagne?
— Un lieu de silence à la Sainte Montagne aujourd’hui? On construit sans cesse des routes à travers les forêts athonites! Des voitures par ici, des voitures par là! Même les moines qui vivent dans les lieux les plus érémitiques et les plus hésychastes ont acquis des voitures! Je me demande ce que vont chercher ces moines au désert! Saint Arsène le Grand, entendant les roseaux s’agiter lorsque soufflait une petite brise, disait: «Qu’est-ce donc que ce bruit? Y aurait-il un tremblement de terre?»2 . Que diraient les Saints Pères s’ils voyaient ce qui se passe aujourd’hui!
Dans les monastères cénobitiques autrefois, les frères chargés d’une obédience, le réfectorier et l’hôtelier surtout, peinaient beaucoup. Ils devaient laver les assiettes, frotter les chaudrons en cuivre… Aujourd’hui, les moines ont des commodités et disposent de moyens modernes, qui, la plupart, font du bruit. Je me rappelle qu’au monastère nous allions puiser l’eau d’une source, la transportions dans des

2. Cf. Les Sentences des Pères du Désert, op. cit.. Arsène 25, p. 28.

seaux et la faisions monter tout doucement au troisième étage au moyen d’une poulie. Aujourd’hui, l’eau arrive au moyen de machines et on entend constamment «glouglou». Les murs craquent, les vitres tremblent. Que l’on mette au moins un silencieux! À l’armée, durant la guerre civile, j’utilisais un silencieux pour charger l’accumulateur du télégraphe, et ceux d’en face n’entendaient rien.
Des moines vinrent un jour à mon ermitage. Comme ils parlaient fort, je dis à l’un d’eux: «Parle plus bas, on nous entend alentour!». Lui ne baissa pas le ton. «Plus bas!», lui dis-je à nouveau. «Pardon, Géronda, nous avons pris l’habitude au monastère de crier. Nous avons une génératrice qui fait du bruit, et nous parlons fort afin de nous entendre». Ecoutez celle-là! Au lieu de réciter la Prière de Jésus et de parler à mi-voix, ils crient à cause de la génératrice! Le pire est qu’ils font comme certains adolescents qui laissent exprès le pot d’échappement de leur motocyclette ouvert afin d’entendre sa pétarade «tong-kocc, tong-kocc»… Cet esprit pénètre aujourd’hui le monachisme. On en arrive là, les moines prennent plaisir au bruit.
J’ai observé ce matin au jardin une sœur qui ressemblait à un cosmonaute. Un large chapeau de paille sur la tête, un masque sur le nez, la débroussailleuse sur l’épaule, elle descendait la pente et progressait avec fierté… Les cosmonautes n’avaient pas un air si fier en revenant de la lune! Peu après, j’entends «vroum-oum»! Je regarde, et quel spectacle s’offre à mes yeux: elle coupait l’herbe avec la débroussailleuse! Il ne reste pas un seul endroit du monastère où l’on n’entende pas «vroum-oum»! Quand la sœur eut fini, lui succéda un ouvrier avec une machine au «vroum-oum» encore plus fort… Il se mit à labourer! Le tracteur avançait de-ci de-là, et l’ouvrier se servit ensuite d’une autre machine pour niveler le sol. Où en sommes-nous arrivés!
— Géronda, puisqu’existent ces machines qui facilitent la tâche….

— Ô si saviez combien il existe de machines! Evitez autant que possible les bruits, les machines bruyantes. Le bruit fait sortir le moine du monastère. À quoi cela vous sert-il d’avoir à la porte du monastère une enseigne avec l’inscription «Hésychastère3 »? Écrivez plutôt «Vroumistère» ou «Anti-hésychastère»! A quoi bon le monastère s’il n’est pas un lieu de silence? Veillez désormais à vous limiter dans ce domaine. Vous n’avez pas encore compris ce qu’est la douce hésychia*. Si vous l’aviez compris, vous me comprendriez mieux et comprendriez certaines choses. Si vous aviez goûté aux fruits spirituels de l’hésychia, vous seriez habitées par une inquiétude salutaire et respireriez davantage la sainte hésychia de la vie spirituelle.

L’hésychia est une prière secrète

Utiliser la technique contemporaine bruyante signifie pour le moine détruire les conditions de la prière et de la vie monastique. Il doit donc éviter, autant que possible, l’usage des machines bruyantes. Ce que les hommes considèrent aujourd’hui comme des commodités ne favorise pas le but du moine. Car il ne peut au sein d’un tel environnement trouver ce pourquoi il a embrassé le monachisme.
L’hésychia est un bien précieux. Même si le moine ne prie pas, le simple fait de demeurer dans l’hésychia est déjà prière. L’hésychia est, en elle-même, une prière secrète qui favorise grandement les actes de prière en général, comme la respiration permet secrètement la vie. Celui qui s’adonne à l’œuvre spirituelle dans l’hésychia se plonge dans la Prière de Jésus. Sais-tu ce que signifie se plonger? L’enfant qui se blottit dans les bras de sa mère ne lui parle pas. Il est union avec elle, communion. C’est pourquoi cela aide beaucoup que le monastère soit loin du monde, des sites archéologiques et des bruits du monde, et loin des hommes également.

3. Voir note 2, p. 10.

L’hésychia extérieure (la vie loin du monde), alliée à la prière continuelle et à l’ascèse pratiquée avec discernement, apporte très vite à l’âme l’hésychia intérieure, c’est- à-dire la paix, laquelle est une condition indispensable au subtil travail spirituel. L’homme alors n’est plus gêné par le bruit extérieur, car, en fait, seul son corps se trouve sur terre, son esprit se trouvant au Ciel.

Entendre ou non le bruit dépend de notre propre volonté

— Geronda, que faire s’il y a du bruit durant une obédience ou s’il faut se servir d’un outil qui fait du bruit?
— S’il arrive que le travail manuel soit bruyant, psalmodier à mi-voix aide beaucoup. Si vous ne pouvez pas dire la Prière de Jésus, psalmodiez. Faites preuve de patience. Lorsque je quitte la Sainte Montagne pour venir vous visiter, il y a beaucoup de bruit sur le bateau. Je m’assieds dans un coin, ferme les yeux pour faire croire que je dors (afin de n’être pas importuné par le monde) et je psalmodie intérieurement. Si vous saviez tout ce que j’ai pu psalmodier, combien de II est vraiment digne*, combien de Trisagion*! Le bateau fait un bruit qui s’harmonise tout à fait avec la psalmodie. Il fait la basse au II est vraiment digne de Papanicholaou4 et au Trisagion de Nileus5 . Il s’harmonise à tout. Je psalmodie en esprit, mais mon coeur aussi participe.
Je crois, néanmoins, que ce n’est pas tant le bruit extérieur qui dérange que la préoccupation intérieure. Le bruit, on l’écoute si on le veut, alors que les préoccupations, il est difficile de les éviter. L’état d’esprit est la base de tout.

4. Charalambos Papanicholaou: chantre et compositeur de musique byzantine qui vécut à la fin de XIXe et au début du XXe siècle.
5. Nileus: chantre de Constantinople du milieu du XIXe siècle, au¬teur d’un traité de musique byzantine et compositeur.

Les yeux peuvent voir et ne pas regarder. Lorsque je prie, je peux voir une chose, mais ne pas la regarder. En marchant, je peux voir un paysage, mais ne pas le regarder. Si nous avons des difficultés à dire la Prière de Jésus au sein du bruit, cela prouve que notre esprit n’est pas entièrement donné à Dieu. L’homme doit parvenir à une divine absence d’esprit, dirais-je, afin de vivre le silence intérieur sans être gêné par le bruit extérieur. Lorsqu’il parvient à cette divine absence d’esprit, l’homme n’entend plus les bruits ou encore il les entend quand il le veut, ou plutôt quand son esprit descend du Ciel. L’homme atteindra cet état s’il travaille au plan spirituel, s’il combat. Il entendra ou non les bruits autour de lui lorsqu’il le voudra.
Lorsque j’étais à l’armée, je dis un jour à l’un de mes camarades qui était pieux: «Donnons-nous rendez-vous à cet endroit! — Mais, il y a un haut-parleur à cet endroit, m’objecta-t-il. — Celui qui le veut entend le haut-parleur, celui qui ne le veut pas ne l’entend pas», lui répondis-je. Quand notre esprit est captivé par quelque chose, entendons-nous ce qui se passe alentour? Dans la forêt, en face de mon ermitage, on a déboisé la montagne au moyen de tronçonneuses. Lorsque, priant ou lisant, j’étais absorbé par ce que je faisais, je n’entendais rien. Mais dès que je terminais ma lecture ou ma prière, j’entendais tout.

Respectons Phésychia des nôtres

Lorsque nous ne sommes pas la cause du bruit, cela ne fait rien, Dieu voit tout. Mais lorsque nous sommes nous- mêmes responsables du bruit, c’est mal. Nous devons toujours veiller à ne pas gêner autrui. Que celui ou celle qui ne désire pas prier ne gêne pas les autres. Si vous saviez quel dommage vous causez, par votre bruit, aux sœurs en prière, vous seriez très vigilantes. Car si vous ne ressentez pas le silence comme un besoin personnel et comme une

aide pour l’ensemble de la communauté en l’observant du fond du cœur, avec amour, et non pas par contrainte, votre attitude n’aura pas de bons résultats.
Quand une sœur se force à veiller au silence et le fait par discipline en se disant: «Maintenant, je dois marcher sur la pointe des pieds pour ne gêner personne; maintenant, je ne dois pas marcher librement…», c’est un vrai martyre! Le but est de respecter le silence de tout son cœur, avec joie, en songeant que les autres prient, communiquent avec Dieu! Ces deux attitudes diffèrent radicalement l’une de l’autre! Ce que l’on fait avec cœur, procure de la joie et aide spirituellement. Celui qui éprouve le besoin de respecter son prochain en prière, éprouve ensuite une crainte sacrée. Et celui qui respecte autrui, se respecte lui-même. Il ne tient pas compte de son moi, car règne en lui non pas l’amour de soi. mais le renoncement à soi. Que chacune se mette à la place des autres et raisonne ainsi: «Si j’étais à la place de cette sœur, comment voudrais-je que l’on se comporte envers moi? Si j’étais fatiguée, si je priais en cellule, je souhaiterais que l’on claque ainsi les portes?». Lorsqu’on se met à la place d’autrui, tout change.
Que tout était beau autrefois dans les cœnobia! Partout régnait le silence! L’horloge sonnait tous les quarts d’heure pour rappeler aux moines de dire la Prière de Jésus. Si un moine oubliait, entendant chaque quart d’heure sonner l’horloge, il se remettait aussitôt à dire la prière. Cette horloge était d’un grand secours. Les Pères récitaient la Prière de Jésus, le silence et le plus grand calme régnaient dans le monastère. Au cœnobiun6 du Mont Athos où j’ai commencé ma vie monastique, nous étions soixante pères et néanmoins, le monastère donnait l’impression de n’abriter qu’un seul hésychaste*! Tous avaient acquis la Prière de Jésus continuelle. A l’église, la plupart des pères priaient

6. Le Père Paissios entra au Monastère d’Esphigménou comme novice en 1953.

mentalement, seul un petit nombre psalmodiait. De même dans les obédiences: partout le silence! Personne ne parlait fort ni ne criait. Les frères accomplissaient leurs tâches en silence. Tous se déplaçaient en silence comme des ombres. Il y avait, certes, du mouvement dans le monastère, mais tout se passait silencieusement. Ce n’est pas comme aujourd’hui où existent dans les monastères le temps réservé aux obédiences et le temps du silence… Chacun agissait autrefois en fonction de son obédience.
Nous devons aimer et respecter le désert béni si nous voulons que sa sainte et douce paix nous aide à déraciner nos passions et à nous approcher de Dieu. Il faut veiller à ne pas vouloir adapter le saint désert à notre moi plein de passions. Car c’est une grande impiété — ce serait comme aller en pèlerinage au Golgotha en jouant de la mandoline.

L’antidote an bruit: cultiver de bonnes pensées

Vu que le monde contemporain utilise, hélas, des moyens techniques bruyants, même pour de simples petits travaux, le remède, au milieu du bruit, c’est de cultiver les bonnes pensées. Tu ne peux pas dire à une sœur: «N’utilise pas cette machine, n’utilise pas cet outil, car ils font du bruit!». Mais aie aussitôt une bonne pensée! Tu entends, par exemple, le pulvérisateur, dont le bruit assourdissant te suggère qu’un hélicoptère survole le monastère, entretiens alors la pensée suivante: «Une sœur pourrait en ce moment être gravement malade et un hélicoptère arriverait pour la transporter à l’hôpital. Quelle peine j’aurais alors! Grâces à Dieu, nous sommes toutes en bonne santé!». Il faut dans de telles situations avoir un peu de cervelle, posséder un brin d’intelligence et maîtriser l’art de cultiver les bonnes pensées. Lorsque tu entends le bruit de la bétonnière, le bruit de l’élévateur ou semblable, dis: «Rendons grâces à Dieu, nous ne sommes pas bombardés.

les maisons ne s’effondrent pas; au contraire, les hommes vivent en paix et construisent des maisons».
— Géronda, et quand une personne a les nerfs malades?
— Les nerfs malades? Qu’est ce que cela signifie? Dis plutôt la pensée malade! Le meilleur remède, ce sont les pensées positives. Un laïc avait construit une maison en un lieu paisible. Ultérieurement, d’un côté de la maison on construisit un garage, de l’autre une route, et sur le troisième une discothèque. Les percussions de retentir jusqu’au milieu de la nuit! Le malheureux perdit le sommeil. Il se mit des tampons dans les oreilles et commença à prendre des comprimés pour dormir. Il était sur le point de perdre la tête. Il vint me trouver et me demanda conseil: «Géronda, voila la situation. Nous n’avons aucun calme. Que faire? Je songe à construire une nouvelle maison». Je lui répondis ceci: «Envisage la situation avec de bonnes pensées. Imagine qu’il y ait la guerre, que l’on répare les tanks dans ce garage, qu’il y ait à côté un hôpital où les ambulances transportent les blessés, et que l’on te dise: «Reste dans cette maison. Nous protégeons ta vie, il ne t’arrivera aucun mal. Tu peux sortir librement de ta maison, mais circule seulement dans le rayon délimité par ces constructions, car dans cette zone ne tombent pas de balles». Ou bien: «Reste dans ta maison et personne ne t’inquiétera!» Serait-ce peu de chose? Ne considérerais-tu pas ces conditions comme une bénédiction? Dis-toi donc désormais: «Grâces à Dieu, nous ne sommes pas en guerre. Les hommes sont en bonne santé et font leur travail. Dans ce garage, au lieu de tanks, on répare des voitures. Grâces à Dieu, il n’y a ici ni hôpital ni blessés… Il ne circule pas de tanks, mais seulement des voitures qui permettent aux hommes de se rendre à leur travail». Si tu cultives de telles pensées, l’action de grâces habitera ton cœur». Le malheureux comprit que le principal était d’envisager correctement le problème et il partit apaisé. Cultivant de bonnes pensées, il parvint peu à peu à

accepter la situation, jeta ses comprimés et dormit dès lors sans aucune difficulté. Vois-tu comment les bonnes pensées peuvent résoudre tous les problèmes?
Je voyageais un jour en car et le contrôleur faisait marcher sa radio fort. Des jeunes gens pieux lui dirent qu’il y avait un moine dans le car et lui firent signe à maintes reprises de fermer sa radio. Une fois, deux fois, lui n’en tient pas compte, et augmenta au contraire le son. «Laissez- le faire, dis-je, cela ne me gêne pas. Sa musique sert de basse à ma psalmodie». J’entretenais la pensée suivante: «Si — que Dieu nous en garde — survenait plus loin un accident, et que nous soyons contraints de prendre des blessés dans notre car, l’un ayant la jambe cassée, l’autre le crâne fracturé, comment pourrais-je supporter ce spectacle? Grâces à Dieu, les hommes sont en bonne santé et chantent!». Et ainsi je passais admirablement le temps de mon voyage en psalmodiant.
Je vais vous raconter une autre histoire qui vous montrera comment une pensée positive permet de résoudre toutes les situations difficiles. Je me trouvais une fois à Jérusalem en compagnie d’un ami, et notre séjour coïncida avec une fête juive. Les gens festoyaient et criaient sans cesse: «Allalach!…». C’était un vacarme! Ils faisaient la fête comme il se doit «sur les cymbales sonores, sur les cymbales triomphantes»7 . Impossible de saisir ce qu’ils disaient. Ils crièrent toute la nuit. Mon ami s’énervait, allait constamment à la fenêtre, et il ne ferma pas l’œil de la nuit. Moi, grâce à une bonne pensée, je dormis comme un pinson; il me vint à l’esprit la sortie d’Egypte des Hébreux8 et je fus touché de componction.
Vous aussi, envisagez les bruits avec des bonnes pensées. Vous entendez, par exemple, claquer une porte. Dites: «Que Dieu nous garde, s’il arrivait quelque chose à une

7. Ps 150, 5.
8. Ex I. 13-14.

sœur, qu’elle tombe et se casse la jambe, je pourrais dormir? Ce n’est rien qu’une porte qui a claque. Une sœur devait avoir quelque travail urgent». Mais si l’une de vous se met à porter un jugement en disant: «Une telle a claqué la porte, quelle négligente, elle ne fait pas attention! Quel manque d’ordre!», alors quelle paix intérieure pourra-t-elle avoir ensuite! Dès l’instant où elle aura de telles pensées, le diable la poussera à s’indigner.
Ou encore, il peut arriver qu’une sœur entende la nuit sonner les réveils des autres. Un réveil sonne une fois, et peu après une seconde fois. Si elle raisonne ainsi: «Cette âme était épuisée, elle n’a pas pu se lever. Mieux vaut qu’elle se repose une demi-heure supplémentaire et se lève ensuite pour accomplir sa règle de cellule», elle ne sera ni importunée ni contrariée d’avoir été réveillée par la sonnerie de la sœur. Mais si elle s’attarde sur elle-même qui a été réveillée, elle va s’exclamer: «Mais qu’est ce que c’est que ça? Impossible de se reposer!». Une seule bonne pensée a donc plus de force que toute autre ascèse.

Nous devons acquérir le silence intérieur

L’homme doit tirer de tout un profit pour sa vie spirituelle, s’efforcer d’acquérir le silence intérieur, tirer parti du bruit en ayant de bonnes pensées. Tout le secret réside dans la façon dont nous affrontons les difficultés. Tout peut se résoudre avec de bonnes pensées. Acquérir le silence intérieur au milieu du bruit a une grande valeur. Si on ne réussit pas à acquérir ce silence en l’absence du silence extérieur, même dans l’hésychia on ne parviendra pas au silence intérieur. Lorsque l’homme acquiert ce silence intérieur, tout en lui fait silence, et plus rien d’extérieur ne l’importune. En revanche, s’il aspire au silence extérieur pour acquérir le silence intérieur, il lui faudra prendre lorsqu’il vivra au désert une branche de canne pour chasser

de jour les cigales et de nuit les chacals afin de ne pas être importuné par eux! Il chassera ce que le diable rassemblera et retournera contre lui. Qu’est-ce que vous croyez? À quoi s’affaire le diable? À nous présenter tout à l’envers jusqu’à ce qu’il réussisse à nous renverser!
Dans un Skite* du Mont Athos, deux petits vieillards acquirent un âne, qui était muni d’une clochette. Un jeune moine du Skite ayant de l’attrait pour la vie hésychaste se plaignait du bruit de la clochette et alla chercher force canons pour prouver qu’il n’était pas permis au Skite de posséder un âne! Les autres Pères assurèrent que l’âne ne les gênait pas. Je dis au moine en question: «N’est-ce pas déjà bien beau que les vieillards ne nous dérangent pas, que l’âne leur permette de subvenir eux-mêmes à leurs besoins? Si l’animal n’avait pas de clochette et qu’ils le perdent, c’est nous qui devrions nous mettre à sa recherche. Et nous osons nous plaindre?».
Si nous ne cultivons pas de bonnes pensées et ne tirons pas profit spirituel de toute chose, nous ne ferons aucun progrès, même au cas où nous vivrions au milieu de saints. Admettons que je me trouve dans un camp militaire. La trompette me rappellerait la cloche qui sonne pour l’office, et mon arme me rappellerait les armes spirituelles à employer contre le diable. Si nous n’utilisons pas tout dans un but spirituel, même les cloches nous dérangeront. De deux choses l’une: ou bien nous tirons de tout un profit spirituel ou bien le diable s’en sert.
L’homme qui ne possède pas la paix, même s’il va vivre au désert, y transportera son moi dépourvu de paix. L’âme doit tout d’abord acquérir le silence intérieur au sein de l’absence de silence extérieur afin de pouvoir ensuite vivre dans le silence, l’hésychia.