⇐ Table des matières

N’entreprenons pas beaucoup de choses à la fois

Nos contemporains ne vivent pas simplement, et c’est pourquoi ils ont bien des tracas. Ils entreprennent beaucoup de choses à la fois et se perdent dans maintes préoccupations. Moi, je m’efforce de n’entreprendre qu’une ou deux tâches, et ensuite seulement je pense à autre chose. Je n’ai jamais maintes choses à faire en même temps. Je décide, par exemple, d’effectuer maintenant un travail précis; je l’achève et ensuite seulement je songe à faire autre chose. Sinon, commencer une chose sans avoir terminé ce qui précède ne m’apporte pas la paix. Quand on a maintes choses à faire simultanément, on devient fou. Rien que d’y penser conduit à la schizophrénie.
Un jeune homme ayant des problèmes psychologiques vint me trouver à mon ermitage. Il me dit souffrir beaucoup de son hypersensibilité héréditaire. «De quelle hérédité, parles-tu? lui répondis-je. Premièrement, tu as besoin de repos. Deuxièmement, tu dois passer ton diplôme; troisièmement, faire ton service militaire, et ensuite seulement t’occuper de chercher un travail!». Le malheureux m’obéit et il trouva sa voie. C’est ainsi que les hommes peuvent trouver leur équilibre.

— Géronda, moi, je me fatigue vite en travaillant. Je n’en comprends pas la cause.
— Toi, tu manques de patience! Et ton manque de patience est dû au fait que tu veux trop entreprendre. Tu te disperses et te fatigues en vain. Cela te cause de la nervosité, car tu es généreuse et éprouves l’anxiété d’accomplir tout à la perfection.
Au coenobium où j’ai commencé ma vie monastique, mon responsable à l’atelier de menuiserie était le Père Isidore. Le malheureux n’avait pas la moindre patience: il commençait une fenêtre puis, s’énervait et interrompait son travail; il s’attaquait à des portes, n’était pas satisfait et les laissait tomber; il s’en prenait ensuite aux toitures. Il laissait tout en plan, ne finissait rien. Des planches étaient gaspillées, d’autres étaient sciées par erreur. Voilà comment on peut se tuer au travail sans aucun résultat.
Certains ont des forces limitées et ne peuvent accomplir qu’une ou deux choses. Malgré cela, ils cherchent à beaucoup embrasser et s’empêtrent dans maintes activités si bien qu’ils ne peuvent rien faire correctement et en viennent à peser sur les autres. Il faut, autant que possible, entreprendre seulement une ou deux choses à la fois, les achever correctement, avoir l’esprit clair et reposé, et ensuite seulement commencer autre chose. Car si notre esprit se disperse un peu partout, quelle vie spirituelle pourrons-nous mener? Comment vivrons-nous en présence du Christ?

Ne donnez pas votre cœur aux choses matérielles

— Géronda, vous nous répétez souvent: «Donnez vos mains et vos pieds au travail, mais n’y donnez pas votre cœur!». Qu’entendez-vous par là?
— J’entends par là ne pas donner son cœur aux choses matérielles. Certains se donnent totalement au travail: ils passent leur journée à se demander comment bien accomplir une

tâche et ne pensent aucunement à Dieu. N’en arrivons pas là! Que vos mains et vos pieds soient au travail, mais ne laissez pas votre esprit s’éloigner de Dieu. Ne donnez pas tout votre être, toute votre énergie et votre cœur aux choses matérielles. Autrement on en devient idolâtre. Autant que possible ne donnez pas votre cœur au travail, donnez-lui seulement vos mains et votre cerveau. Ne donnez pas votre cœur à des choses vaines et inutiles. Car sinon comment votre cœur pourra-t-il exulter pour le Christ? Lorsque le cœur est en Dieu, le travail est sanctifié, l’âme est en paix, et on éprouve la véritable joie.
Tirez parti de votre cœur, ne le gaspillez pas! Si nous gaspillons notre cœur en des soucis pour des riens, il n’aura pas la force de compatir là où il lui faudra compatir. Moi, c’est à un cancéreux, à un homme qui souffre que je donnerais mon cœur. J’éprouve de l’angoisse pour les enfants en danger. Je fais mon signe de croix sur eux et demande à Dieu de les éclairer. Lorsque j’ai des visiteurs à mon ermitage, toute mon attention se porte sur la souffrance d’autrui, sur la charité à lui manifester. Je n’ai plus conscience de ma propre souffrance. C’est ainsi que l’homme oublie ses problèmes et accomplit un virage intérieur.
— Géronda, ne pas donner son esprit ni son cœur, cela vaut-il pour tous les travaux?
— Un travail simple aide à faire que l’esprit ne soit pas absorbé par le travail. Il est justifié, en revanche, qu’un travail complexe absorbe un peu l’esprit, mais non pas qu’il prenne le cœur!
— Sous quelle forme le travail prend-il le cœur?
— Sous quelle forme? Le diable anesthésie le cœur avec… de la «morphine». Il captive le cœur par l’orgueil. En revanche, lorsque le cœur est entièrement donné à Dieu, l’esprit demeure en Dieu et le cerveau au travail.
— Que faut-il entendre exactement par l’expression «sans souci» qui caractérise l’état du moine?

— Ne pas oublier le Christ quand tu travailles. Accomplis ton travail avec joie, mais que ton cœur et ton esprit soient avec le Christ. Alors, tu ne te fatigueras pas et tu pourras accomplir tes obligations spirituelles.

Le travail accompli dans le calme et la prière sanctifie

— Géronda, n’est-il pas préférable d’accomplir un travail plus lentement que se doit et de pouvoir ainsi garder son calme?
— Oui, car quiconque travaille avec calme, garde sa sérénité et sanctifie sa journée. Malheureusement, nous n’avons pas encore compris qu’effectuer vite-vite-vite un travail nous conduit à la nervosité. Et le travail effectué dans la nervosité n’est pas sanctifié. Notre but n’est pas de beaucoup entreprendre et de nous remplir d’anxiété, car cet état est démoniaque.
Le travail manuel accompli avec calme et prière est sanctifié et il sanctifie ceux qui utilisent ensuite les objets ainsi fabriqués. Et alors cela a du sens que les laïcs demandent aux moines ces objets en bénédiction*. Au contraire, le travail manuel accompli avec précipitation et nervosité transmet aux autres cet état démoniaque. Le travail précipité et accompagné d’anxiété est une caractéristique des hommes mondains. Les moines qui s’adonnent à leur travail manuel dans l’agitation transmettent aux hommes, par les objets ainsi fabriqués, non pas une bénédiction, mais l’agitation. Combien l’état spirituel de l’homme a-t-il une influence sur son travail manuel, même sur de simples planches en bois! C’est terrible! Le résultat dépend de l’état spirituel de celui qui travaille. Si le moine s’énerve ou se met en colère, s’il insulte autrui, ce qu’il fabrique sera dépourvu de bénédiction. En revanche, s’il psalmodie ou récite la Prière de Jésus, son travail manuel en sera sanctifié. Le premier état est démoniaque, le second est divin.

Si vous agissez avec piété et travaillez dans la prière, vous vous sanctifierez et tout autour de vous sera sanctifié. Lorsque notre esprit est en Dieu, nous sanctifions notre ouvrage, sanctifions notre travail manuel. Je fabrique, par exemple, une boîte en disant la Prière de Jésus, je prie et travaille simultanément à la gloire de Dieu. Je ne cherche pas à travailler le plus vite possible pour fabriquer beaucoup de boîtes et être rempli d’anxiété, car eet état est démoniaque. Ce n’est pas dans ce but que nous sommes entrés au monastère; nous avons embrassé le monachisme pour nous sanctifier et sanctifier tout ce que nous faisons. Toi, ma sœur, tu te sens parfois comme une employée modèle qui fait bien son travail, car tu t’empresses d’accomplir tes diverses obédiences, mais tu oublies de prendre le Christ avec toi. Au contraire, si tu travaillais en disant la Prière de Jésus, tu te sentirais comme une servante du Seigneur. Récite la Prière de Jésus en travaillant afin de te sanctifier et de sanctifier ton ouvrage. Sais-tu combien Dieu alors te bénira, quels biens et quelles bénédictions Il t’enverra?
— Géronda, lorsque nous devons effectuer un travail intellectuel, par exemple une traduction, comment est-il possible de réciter la Prière de Jésus en sorte que notre travail soit sanctifié?
— Dans le cas d’un travail intellectuel, ce travail est sanctifié si notre esprit est en Dieu car, sans même réciter la Prière de Jésus, nous vivons alors dans l’atmosphère divine. Celui qui a atteint un certain état spirituel est grandement aidé par une telle obédience. Il ne cherche pas à comprendre le sens des textes avec son cerveau, mais il est directement éclairé par la Grâce, qui l’inspire et lui fait résoudre toutes les difficultés de traduction.
— Que faire si je dois effectuer un tel travail, alors que je n’ai pas atteint cet état spirituel?
— Accomplis alors ton travail en priant et demande à Dieu de t’éclairer. Tâche, autant que possible, de tirer profit des

pensées’ divines présentes dans les textes et de travailler avec piété. Fais une pause de quelques minutes toutes les heures ou toutes les deux heures pour réciter la Prière de Jésus.
— Géronda, le travail de traduction, en particulier, cause beaucoup de distraction, car il faut chercher dans les dictionnaires, consulter des commentaires…
— Je vous ai déjà dit à maintes reprises: ce qui favorise grandement le travail de traduction, c’est de s’efforcer d’acquérir un certain état spirituel, et d’entretenir de bonnes pensées, lesquelles font de l’homme un réceptacle de la Grâce. La juste interprétation des textes vient alors de l’illumination divine et non pas du cerveau humain, du dictionnaire ou de l’encrier! Je veux dire qu’il faut s’appuyer sur le premier élément, le divin, et non pas sur le second, l’humain!

De nombreuses préoccupations nous font oublier Dieu

— Géronda, les préoccupations nous éloignent-elles toujours de Dieu?
— Ecoute ceci! Lorsqu’un enfant joue et qu’il est absorbé par ses jeux, il ne se rend pas compte que son père est auprès de lui et le caresse. Mais s’il cesse un instant de jouer, il s’en rendra compte. Il en est de même pour nous. Nos nombreuses préoccupations nous empêchent de prendre conscience de l’Amour divin. Dieu nous donne Son Amour et nous ne nous en rendons pas compte! Garde-toi de gaspiller tes précieuses forces dans des préoccupations vaines et superflues, lesquelles ne seront un jour que poussière. Car tu te fatigues, ton esprit se disperse en vain, et tu n’as ensuite que fatigue ou bâillements à offrir à Dieu durant la prière — comme le sacrifice de Caïn. Ton état intérieur sera, par conséquent, celui de Caïn, un état rempli d’angoisse et de gémissements suscités par le diable, qui sera à tes côtés.
Ne gaspillons pas vainement toute la substance de nos forces, le fruit de notre vigueur, en sorte qu’il ne nous reste

que l’écorce pour Dieu! Les soucis extraient toute la moelle du cœur et ne laissent rien pour le Christ. Si tu constates que ton esprit est constamment distrait et pris par le travail, tu dois prendre conscience que tu ne vas pas bien au plan spirituel et t’inquiéter de t’être éloignée de Dieu. Comprends que tu te trouves plus proche des choses matérielles que de Dieu, plus proche du créé que du Créateur.
Souvent hélas, une satisfaction selon l’esprit du monde trompe même le moine, quand il effectue un travail. L’homme, certes, a été créé pour accomplir le bon, car son Créateur est bon. Le moine, cependant, s’efforce par sa vie ascétique de passer de l’état humain à l’état angélique. Aussi doit- il limiter son travail pour les choses matérielles au strict nécessaire afin de pouvoir travailler au plan spirituel. Sa joie proviendra alors des fruits spirituels qu’il produira; cette joie sera spirituelle, il s’en nourrira et en nourrira les autres en abondance.
L’abondance de travail et des soucis fait que l’on oublie Dieu. Le Père Tikhon1 citait souvent cet exemple caractéristique: «Le Pharaon donnait beaucoup de travail et beaucoup de nourriture au peuple d’Israël, afin qu’il oublie Dieu». À notre époque, le diable fait que les hommes soient absorbés dans la matière, dans les soucis: il leur donne beaucoup de travail, beaucoup de nourriture, afin qu’ils oublient Dieu et ne puissent (ou plutôt ne veuillent pas) bien utiliser leur liberté — qui leur a été donnée pour la sanctification de leur âme. Mais heureusement en résulte une chose non prévue par le diable: les hommes n’ont pas le temps de pécher autant qu’ils le voudraient!
1. Voir PERE PAÏSSIOS, Fleurs du Jardin de la Mère de Dieu, éd. Monastère Saint-Jean-le-Théologien, Souroti de Thessalonique, 2010, p 19.

L’abondance de travail et l’abondance de soucis font du moine un laïc

Il est bon pour celui qui désire vivre de façon spirituelle, pour le moine surtout, de se trouver loin de certaines occupations, tâches de construction, etc., qui l’éloignent de son but. Que le moine ne s’attaque pas à des travaux interminables, car le travail ne cessera jamais. Si le moine n’apprend pas à effectuer un travail intérieur sur lui-même, il se réfugiera sans cesse dans le travail extérieur. Celui qui s’efforce de terminer des travaux interminables, termine sa vie dans des imperfections spirituelles: il se repent à la fin de sa vie, mais cela ne lui sert à rien, car le billet du voyage final est déjà acheté… Par ailleurs, s’abstenir de tout travail, ne serait-ce que pour un court laps de temps, est indispensable à tout moine.
Diminuer nos nombreux travaux engendre tout naturellement le repos physique et la soif du travail spirituel, lequel, loin de fatiguer, repose au contraire. L’âme alors respire en abondance de l’oxygène spirituel. La fatigue due au travail spirituel ne lasse pas, mais délasse, car elle élève l’homme dans les hauteurs spirituelles, le fait approcher du Père de tendresse, et son âme exulte.
La fatigue physique qui n’a pas un but spirituel ou plutôt qui n’est pas justifiée par une nécessité spirituelle rend l’homme agressif. Même le poney le plus calme se met à lancer des ruades, si on le fatigue trop; et dépourvu de mauvaises habitudes au départ, il finit par en acquérir alors qu’il aurait dû devenir, au contraire, plus sage en grandissant!
On peut laisser tomber certaines choses afin de donner la priorité à ce qui est spirituel. L’abondance de travail et l’abondance de soucis font du moine un séculier et ses sens deviennent comme les sens des séculiers. Il vit alors comme un séculier avec toute l’anxiété et l’angoisse propre aux séculiers: en peu de mots, il vit dès cette vie

une part de l’enfer, vie pleine de soucis, d’inquiétudes et de malheurs. En revanche, le moine qui se soucie non pas des choses matérielles, mais plutôt de son salut et du salut du monde entier, fait de Dieu comme son intendant et fait des hommes ses serviteurs.
Vous souvenez-vous du miracle vécu par saint Gérontios et son disciple? Le saint avait supplié la Vierge de leur fournir un peu d’eau afin que lui-même et son disciple puissent boire; et, en bonne mère, la Toute-Sainte fit s’entrouvrir le rocher près de leur ermitage: de la fente jaillit une source, une eau bénite, dont les deux moines pouvaient boire. Mais ultérieurement, le disciple se mit à construire des parapets, à transporter de la terre, à faire des potagers; il en récolta maints soucis et négligea ses devoirs monastiques. L’eau de la source ne suffisant plus à cause de tous ses travaux, il prit une lime pour élargir l’ouverture. La Toute-Sainte enleva alors la source, la plaça plus en bas de l’ermitage et dit au disciple: «Si tu veux des potagers et des soucis, transporte toi-même l’eau de loin!»2 .

Là où existent maints soucis se trouvent maints parasites spirituels

— Géronda, vous n’avez pas été contrarié de quitter la Cellule que vous aviez rénovée avec au prix de tant de labeur?
— Pour que je parte, c’est qu’existait une raison sérieuse.
— Partout où vous avez été, vous n’avez fait que le strict nécessaire?
— Oui, je n’ai fait que le strict nécessaire afin de pouvoir faire le nécessaire pour le Ciel. Si on se perd dans les choses terrestres, on perd la route du Ciel. On fait une chose, on désire ensuite en faire une autre. Si on entre dans ce courant.

2. Ibid, p. 147.

on est perdu! Si on se perd dans le terrestre, on perd le céleste. Les choses célestes n’ont pas de fin, les terrestres non plus. Ou bien on se perd ici, ou bien on «se perd»… là-haut. Sais-tu ce que signifie «se perdre» là-haut? Ah! Je disais la Prière de Jésus et je m’y abîmais! T’es-tu parfois abîmée dans la Prière de Jésus?
L’abondance de travail avec le labeur et la distraction qui en résultent, surtout lorsque le travail est effectué dans la précipitation, ne favorise pas la vie spirituelle. Il relègue la vigilance au second plan et rend l’âme agressive. On ne peut alors ni prier ni même penser. L’homme devient incapable d’agir avec sagesse, et ses actions ne sont pas justes.
Veillez donc à ne pas gaspiller votre temps en des choses futiles, sans profit pour la vie spirituelle, car vous arriverez au stade de l’agressivité et ne pourrez-vous adonner à rien de spirituel. Vous ne désirerez plus que vous occuper constamment de travaux, ou discuter de travail, ou encore vous rechercherez des conversations pour avoir du travail. Si nous délaissons la Prière de Jésus ainsi que nos obligations spirituelles, l’Ennemi s’empare de nos forteresses spirituelles et nous combat par la chair et par les pensées. Il anéantit toutes nos forces, tant spirituelles que physiques, et coupe notre communion avec Dieu; il est prévisible alors que notre âme reste captive de ses passions.
Le Père Tikhon disait aux moines qu’ils devaient vivre de façon ascétique pour se libérer des soucis, et ne pas travailler comme des ouvriers ni manger comme des séculiers! Car l’œuvre du moine consiste à faire des métanies, à jeûner et à prier non seulement pour lui-même, mais encore pour le monde entier, les vivants et les morts. Il ne doit travailler qu’un peu, seulement pour se procurer l’indispensable et ne pas peser sur les autres3 .
3. Ibid, p. 19.

— Géronda, la distraction est-elle toujours un obstacle dans la vie spirituelle?
— Si tu es occupée par le nécessaire qu’impose l’obéissance, même la distraction ne te causera aucun dommage spirituel. Si ton intérêt pour l’obédience qui t’a été confiée ou ton souci d’aider une sœur ne dépasse pas certaines limites, tu auras soif de la Prière de Jésus et ta contribution sera positive. Si, au contraire, tu dépasses toi-même toute limite, augmentant par là les distractions et t’occupant à des choses vaines, ton esprit se dispersera et s’éloignera de Dieu. Si notre esprit n’est pas en Dieu, comment pourrons- nous éprouver la joie divine? Notre cœur devient vite de glace. Moi-même, si j’ai du monde toute la journée — bien que ce travail pour aider les âmes soit un travail spirituel -, mon cœur durant la prière nocturne est dans un état bien différent que lorsque j’ai passé toute la journée à prier. Ma tête alors est pleine d’un tas de choses et il est difficile de les chasser. Autant que possible, récite la Prière de Jésus pendant la journée et psalmodie à mi-voix.
Un brin de lecture spirituelle, surtout avant la prière, aide beaucoup. Cela réchauffe l’âme, disperse les soucis de la journée, et l’esprit peut se mouvoir sans distraction, l’âme étant désormais libérée et transportée dans l’atmosphère du divin. Un court passage de l’Évangile ou un extrait des Apophtegmes contenant de fortes sentences transporte l’esprit dans une atmosphère spirituelle, et il ne s’échappe plus. Car l’esprit est comme un enfant turbulent qui court de-ci de-là. Mais si tu l’amadoues avec un bonbon, il ne fuit plus.
L’absence de souci et de distraction procure l’hésychia* intérieure et le profit spirituel. Les soucis éloignent de Dieu. L’abondance de distraction engendre maints parasites spirituels et les radios spirituelles n’émettent pas aux bonnes fréquences. Le moine est inexcusable de ne pas vivre spirituellement. Les malheureux laïcs ont des tas de soucis et

s’efforcent néanmoins de mener une vie spirituelle. Le moine est libéré des soucis propres aux laïcs: il ne doit songer ni à son loyer, ni à ses dettes, n’est pas préoccupé d’avoir ou non un travail. Il a, en outre, son Père spirituel près de lui et la vie ecclésiale au sein du monastère: prières. Sacrement de l’Onction. Paradisis*, divines Liturgies. Il est sans souci et s’efforce d’atteindre l’état angélique, il n’a pas d’autre but. Le laïc, au contraire, a tant de soucis! Il songe à la meilleure manière d’élever ses enfants, etc. et parallèlement, il s’efforce de travailler au salut de son âme. Le Vieillard Tryphon4 disait: «Le moine désire-t-il veiller? Il en a la possibilité. Désire-t-il jeûner? Il le peut. Il n’a ni femme ni enfants. Le laïc, lui, ne le peut pas, car il a des enfants… L’un a besoin de chaussures, l’autre de vêtements, l’autre encore veut autre chose…».

Nous devons acquérir la bonne préoccupation

Nous devons chercher avant tout le Royaume des Cieux. Que cela soit notre unique préoccupation, et tout nous sera donné5 . Si l’homme s’oublie en cette vie, il perd son temps et se fane. S’il ne s’oublie pas et se prépare pour l’autre vie, sa vie ici-bas a alors un sens. Lorsque l’homme songe à l’autre vie, tout change. S’il songe, au contraire, à bien s’arranger de sa vie terrestre, il est tourmenté, il se fatigue et se damne. Ne soyez pas prises d’anxiété et obnubilées par les pensées du genre: «Nous devons faire ceci maintenant, nous devons faire ensuite cela», de peur qu’Armageddon6 ne vous trouve en un tel état spirituel. L’anxiété d’entreprendre ceci ou cela est déjà un état démoniaque. Tournez le bouton de votre récepteur sur la fréquence du Christ, car sinon vous vivrez soi-disant près du Christ, je veux dire

4. Ibid, p. Il0.
5. Voir Mt 6. 33.
6. Voir Ap 16,16.
7.

extérieurement, alors qu’intérieurement vous serez habitées par l’esprit du monde, et j’ai peur que vous ne subissiez alors le sort des vierges folles.
Les vierges sages7 ne présentaient pas seulement de bonnes actions, elles étaient aussi animées d’une bonne préoccupation: elles étaient vigilantes et non pas insouciantes; les vierges folles, au contraire, étaient insouciantes et manquaient de vigilance. C’est pourquoi le Seigneur leur dit: «Veillez»8 . Elles étaient vierges, mais folles. Si une vierge est folle de naissance, c’est pour elle une bénédiction de Dieu, et elle entrera sans examen dans la Vie étemelle. En revanche, celle qui a toute sa tête et vit comme une folle sera sans excuse au Jour du Jugement.
Voyez dans l’épisode concernant Marthe et Marie, qui est rapporté dans l’Évangile, combien l’agitation conduisit Marthe à se comporter quelque peu avec insolence. Il

7. Voir Mt 25. 1-13.
8. Cf. Ap 16,16
9.

semble que Marie aida sa sœur au début, mais lorsqu’elle vit que ses préparatifs n’en finissaient pas, elle partit. «Quoi? Me priver de mon Christ pour les salades et les gâteaux», se dit-elle. Comme si le Christ est venu pour manger les salades et les mets préparés par Marthe! Marthe s’indigna alors et dit: «Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir seule?»9 .
Efforçons-nous donc de ne pas nous retrouver
dans la situation de Marthe,
et souhaitons plutôt devenir de bonnes «Maries».

9. Lc 10, 40.