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Nous vivons des années dangereuses et très difficiles mais, à la fin, le Christ vaincra.

La plupart des hommes contemporains ont reçu une éducation selon le monde et courent à la vertigineuse vitesse du monde. Mais comme leur manque la crainte de Dieu — «le début de la sagesse est la crainte du Seigneur»1 -, leur manque le frein et, sans frein, la vitesse les mène au gouffre. Ils sont préoccupés et désorientés, ils ont perdu le sens de leur vie. Ils en arrivent à ne plus pouvoir se contrôler. Si des hommes qui viennent à la Sainte Montagne sont si déroutés, si désorientés et si anxieux, imaginez l’état de ceux qui vivent loin de Dieu et de l’Église!
On observe dans tous les pays le désastre et la plus grande confusion. Que Dieu vienne en aide à notre pauvre monde, qui est porté à ébullition comme une cocotte-minute! Vois comment agissent ceux qui sont au pouvoir! Ils cuisinent, cuisinent, jettent tout pêle-mêle dans la cocotte et la cocotte siffle: elle va finir par éjecter la soupape! J’ai dit à une personne qui occupait un poste important: «Pourquoi ne veilliez-vous pas à certaines choses? Où va-t-on aboutir? — Mon Père, me répondit-il, le mal a commencé par quelques flocons de neige, mais il est devenu maintenant une véritable avalanche. Seul un miracle peut nous sauver!». Malheureusement, la façon dont certains essaient d’améliorer

1. Ps 110, 10.

la situation ne fait qu’augmenter l’avalanche du mal! Au lieu, par exemple, de prendre certaines mesures pour l’éducation, ils ne font qu’empirer les choses. Ils ne cherchent pas le moyen de dissoudre l’avalanche, mais augmentent au contraire l’amoncèlement de neige. Vois, la neige n’est au début qu’un petit tas. S’il dévale la pente, ce petit tas devient une boule de neige. A cette boule s’adjoignent d’autres tas de neige, des morceaux de bois, des pierres, et la boule grossit de plus en plus pour devenir finalement une véritable avalanche. De même le mal est devenu petit à petit une avalanche qui dévale la pente avec force. Et il faudrait une bombe pour la dissoudre.

— Géronda, êtes-vous inquiet?
— Ah! Pourquoi crois-tu que ma barbe ait blanchi avant terme? Moi, je souffre doublement: en premier lieu, de prévoir ce qui va se passer et d’admonester les hommes pour essayer d’éviter le malheur et, en second lieu, de constater que le monde reste indifférent à mes paroles (pas forcément par mépris à mon égard), que le malheur arrive et que l’on demande ensuite mon aide. Je comprends maintenant ce que les Prophètes ont supporté! Ils furent des martyrs au suprême degré! Bien que tous n’aient pas péri d’une mort de martyre, ils furent plus grands que tous les Martyrs. Ces derniers, en effet, ne souffrirent qu’un bref laps de temps, tandis que les Prophètes souffraient en permanence du mal dans lequel gisait le monde alentour. Ils admonestaient le peuple, mais lui continuait de vivre à sa guise. Et quand arrivait l’heure de la colère divine, les Prophètes subissaient, eux aussi, le châtiment mérité par le peuple. À cette époque, du moins, le cerveau humain n’avait atteint qu’un faible niveau de connaissance, et c’est pourquoi les hommes avaient abandonné Dieu pour adorer les idoles. De façon paradoxale, alors que les hommes ont atteint aujourd’hui un niveau de connaissance bien supérieur, ils vivent comme des idolâtres.

Nous n’avons pas pris conscience que le diable s’est mis en tête de détruire les créatures de Dieu. Il a rassemblé ses adeptes pour un travail commun3 : la destruction du monde. Il hurle de rage, car une inquiétude salutaire a commencé à se manifester. Il est plein d’agressivité, car il sait que son action est limitée dans le temps4 . Il fait comme le criminel encerclé par la police, qui s’écrit: «Impossible d’échapper! Je suis pris!», et saccage tout autour de lui. Ou encore il fait comme les soldats, qui, en temps de guerre, leurs munitions étant épuisées, tirent leur sabre ou leur éperon, se jettent dans la bataille, et advienne que pourra! Ils disent: «De toute façon, nous sommes perdus. Tuons autant d’ennemis que nous le pouvons!». Le monde est en feu. Le comprenez-vous? Le monde est aux prises avec le mal. Le diable a allumé un incendie, et même si tous les pompiers de la terre se rassemblaient, ils ne parviendraient pas à l’éteindre. Il s’agit d’un incendie spirituel! Tout a été brûlé, il ne reste rien. Il faut seulement prier Dieu de nous prendre en pitié. Lorsqu’un violent incendie se déclare et que les pompiers sont impuissants, les hommes sont contraints de se tourner vers Dieu pour L’implorer de déverser une forte pluie, qui viendra à bout des flammes. Devant l’incendie spirituel allumé par le diable, il faut de même prier Dieu de venir à notre secours.
Le monde entier se dirige vers un seul point: la destruction générale. Il est impossible de dire comme dans le cas d’une maison ayant besoin de réparations: «Cette fenêtre ou cette autre chose est un peu délabrée, nous allons la réparer». Ici, la maison entière est en ruines. Le monde ressemble à un village totalement dévasté. La situation est

3. En grec pankinia (παγκοινιά = tout en commun): on appelle ainsi dans le langage monastique un travail auquel tous les frères du monastère participent, comme par exemple la cueillette des noisettes ou le collecte des olives.
4. Voir Ap 12, 12.

désormais incontrôlable au plan humain. Du Ciel seul peut venir le secours. Dieu doit intervenir: il lui faut agir, avec Sa boîte à outils, et par des caresses, et par de bonnes gifles, pour porter remède à tout cela. Le monde est comme une plaie enflammée, pleine de pus. Elle a besoin d’être ouverte et désinfectée, mais il est trop tôt pour l’inciser. Le mal arrivera à son terme comme jadis à Jéricho, qui eut besoin d’être ensuite purifiée par l’anathème4 .

Comme les hommes sont tourmentés

Le monde est la proie de tourments sans fin. On constate une désintégration générale, dans les familles, chez les petits et les grands. J’ai chaque jour le cœur brisé. Dans la plupart des foyers règnent contrariétés, anxiété, angoisse. Seules les familles qui vivent selon Dieu vont bien. Chez les autres, on n’entend parler que de divorces, dettes, maladies, accidents; les uns prennent des médicaments psychiatriques, les autres se droguent. Tous souffrent plus ou moins, les malheureux! Aujourd’hui, en particulier, les hommes sont au chômage, endettés et préoccupés. Les banques ne cessent de les harceler et finissent par les expulser de leur maison. Ils souffrent bien des épreuves. Et ce n’est pas l’affaire d’un jour ou deux! Même si dans une famille les enfants sont en bonne santé, cette situation les fait tomber malades. Si ces familles vivaient, ne serait-ce qu’un seul jour, l’absence de souci propre aux moines, ce serait pour eux la meilleure fête de Pâques qui soit!
Que de malheurs dans le monde! Quiconque souffre avec autrui, quiconque se soucie d’autrui et non de lui-même, voit l’humanité entière comme au travers d’un scanner aux radiations spirituelles… Lorsque je dis la Prière de Jésus, je vois souvent des petits enfants tout tristes, des malheureux,

4. Voir Jos 6, 24.

passer devant mes yeux et implorer Dieu. Leurs mamans les font prier, car elles ont des problèmes, des difficultés dans la famille, et elles demandent le secours de Dieu. Ces enfants tournent le bouton de leur radio sur la même fréquence que moi, et nous sommes ainsi en communication.

Assurances… et insécurité

Le monde actuel est rempli de contrats d’assurance, mais, comme il se trouve loin du Christ, il vit dans la plus grande insécurité qui soit. À aucune autre époque n’a existé l’insécurité qu’éprouvent nos contemporains. Les nombreuses assurances humaines ne leur étant d’aucun secours, ils s’empressent d’embarquer dans le vaisseau de l’Église pour éprouver une sécurité spirituelle, car ils constatent que le vaisseau du monde a sombré. Mais s’ils voient qu’un peu d’eau s’infiltre dans le vaisseau de l’Église, que l’esprit du monde y a pénétré et en a chassé l’Esprit Saint, ils sont désemparés et ne savent plus à quoi s’accrocher.
Le monde souffre, il se perd, et tous sont malheureusement contraints de vivre au milieu de cet enfer. La plupart éprouvent un immense abandon, une indifférence générale — de nos jours en particulier — de toute part. Ils n’ont rien à quoi s’accrocher. Comme dit le proverbe: «Celui qui se noie s’accroche à ses cheveux!». Cette sentence montre que celui qui se noie tente de s’accrocher à quelque chose, cherche à échapper au danger. Vois, le navire est en train de sombrer, et lui va s’accrocher au mas! Alors que le navire menace de couler, il ne songe pas que le mas, lui aussi, va couler. Non, il s’accroche au mas, et ainsi il coule plus rapidement! Je m’explique: les hommes cherchent à s’appuyer sur quelque chose, à s’accrocher à quelque chose. Et s’ils n’ont pas la foi pour s’y accrocher, s’ils ne se confient pas à Dieu au point de s’abandonner totalement entre Ses mains, ils resteront désemparés. La confiance en Dieu est une grande chose!

Les années que nous vivons sont dangereuses et difficiles, mais à la fin le Christ vaincra. Vous verrez comme on respectera l’Église. Il suffit que nous agissions comme il faut. Le monde comprendra qu’il n’y a pas d’autre issue. Les hommes politiques ont déjà compris que si certains peuvent apporter de l’aide dans cette maison de fous qu’est devenu le monde, ce sont les chrétiens. Que cela ne vous surprenne pas! Les politiciens ont baissé les bras en signe d’impuissance. Certains sont même venus à mon ermitage pour me confier: «Il faut que les moines fassent de l’apostolat, sinon la situation est irrémédiable!». Oui, nous vivons des années difficiles! Si vous saviez en quel état nous nous trouvons et ce qui nous attend…

Il existe une grande soif spirituelle

Une journée d’hiver, un groupe de quatre-vingt personnes aux occupations les plus variées, allant des étudiants aux régisseurs de théâtre, vint à mon ermitage. Ils me demandèrent en pleurant s’ils pouvaient étudier la théologie! Le monde est dans une situation complètement folle. Tous sont à la recherche de quelque chose sans savoir ce qu’ils recherchent. Certains recherchent la vérité en jouant de la mandoline! D’autres recherchent le Christ en écoutant une musique complètement folle!
— C’est vrai, Géronda, il existe une grande soif spirituelle dans le monde. Tant de personnes viennent au monastère pour vous voir et attendent debout pendant des heures!
— Que le monde demande l’aide du misérable que je suis, cela aussi fait partie des signes des temps. Je ne vois rien de bon en moi et je me demande ce que les hommes peuvent y trouver pour accourir à moi. Je ne suis qu’une citrouille à l’écorce de pastèque! De nos jours, on mange les citrouilles croyant manger des pastèques, car leurs écorces se ressemblent. Certains viennent des confins du monde sans être sûrs

de me rencontrer. J’éprouve du dégoût envers ma propre personne, mais j’ai compassion du monde. Où en sommes- nous arrivés! Où le monde a-t-il abouti! Le Prophète Isaïe5 a prédit que viendrait le temps où les hommes diraient à un pauvre hère simplement vêtu: «Viens, nous allons te faire roi!». Que Dieu nous prenne en pitié!
Quand je récite le psaume 28 «pour ceux qui sont en danger sur les mers»6 j’ajoute: «Mon Dieu, la terre ferme, le monde entier est devenu plus dangereux qu’une mer déchaînée, car il fait sombrer les hommes au plan spirituel». Et lorsque des personnes désemparées viennent me trouver, je leur lis les psaumes 93 et 36: «Le Seigneur est te Dieu des vengeances, le Dieu des vengeances va agir avec hardiesse. Lève-toi, juge de la terre, rends aux orgueilleux ce qu’ils méritent… Ils ont humilié ton peuple, Seigneur, et ils ont opprimé ton héritage… Mais le Seigneur s’est fait mon refuge, et mon Dieu est le secours en qui j’espère»7 . Ces versets procurent une immense consolation spirituelle. Si le monde gardait un œil tourné vers le Ciel, bien des choses changeraient. Mais aujourd’hui, voyez-vous, les hommes ne pensent pas à Dieu. C’est pourquoi on n’arrive pas à s’entendre.
Je prie constamment Dieu de faire surgir des hommes droits — de vrais chrétiens capables d’aider le monde — et de leur accorder de longues années. Prions Dieu de faire surgir d’autres chefs, des jeunes, des purs, de nouveaux Maccabées, car les responsables actuels détruisent le monde. De plus jeunes peuvent, certes, manquer d’expérience, mais ils n’auront ni ruse ni malhonnêteté. Prions Dieu d’éclairer non seulement les hommes d’Église, mais aussi les dirigeants politiques, afin qu’ils aient la crainte de Dieu et le courage
5. Voir Is 3, 6.
6. Saint Arsène de Cappadoce (1840-1924) disait ce psaume pour ceux qui sont en danger sur les mers.
7. Ps 93, 1-2; 5;22.

de faire passer quelque message. Il suffit d’une ou deux paroles éclairées par la Grâce, et la situation change aussitôt. En revanche, s’ils profèrent quelque sottise, ils peuvent nuire à toute une nation. Une bonne décision est un bienfait pour le monde entier. Une mauvaise décision, une catastrophe. Il ne s’agit pas seulement de catastrophes matérielles, comme souffrir de la faim ou subir divers malheurs, il s’agit de catastrophe spirituelle, laquelle est pire. La prière sera d’un grand secours afin que le Christ éclaire un peu les dirigeants. Le Christ procède ainsi: Il prend Sa boîte à outils, donne un tour de vis, et le monde fait un pas en arrière… Tout rentre dans l’ordre! Il suffit que Dieu éclaire quelques-uns, et le mal, peu à peu. se dissout de lui-même. Les choses se remettront finalement en place. Je constate que certains, qui occupent des postes importants, comprennent la situation, en souffrent et luttent pour la modifier, et cela me réjouit beaucoup!

Les exemples manquent à notre époque

— Géronda, pourquoi saint Cyrille de Jérusalem a-t-il dit que les martyrs des derniers temps surpasseraient tous les autres martyrs8 ?
— Parce que nous avions jadis de grands hommes. À notre époque, en revanche, les exemples manquent en général, je parle de l’Église et du monachisme. Les paroles et les livres se sont multipliés, mais les exemples vivants sont devenus rares. Nous nous contentons d’admirer les saints Athlètes de notre Église sans comprendre quel labeur ils ont fourni, car nous-mêmes ne fournissons aucun labeur. Sinon, nous les aimerions et nous efforcerions de les imiter avec zèle. Le Bon Dieu, naturellement, tiendra compte de l’époque et des conditions dans lesquelles nous vivons, et II nous demandera d’en répondre en conséquence. Si nous menons notre combat spirituel avec un peu de zèle, nous serons davantage couronnés que les moines de jadis.

8. Voir CYRILLE DF. JERUSALEM, Catéchèse baptismale 15 §17, trad. J. Bouvet, collection Les Pères dans la foi, N° 53-54, éd. Migne, Paris, 1993, p. 243-244.

L’esprit ascétique qui existait autrefois faisait que chacun s’efforçait d’imiter autrui, en sorte que ni le mal ni la paresse ne pouvaient persister. Le bien régnait, l’esprit ascétique existait, et c’est pourquoi le paresseux ne pouvait pas persister dans sa paresse. Les autres l’entraînaient. Je me souviens de ce qui m’était arrivé un jour à Thessalonique: alors que nous attendions le feu rouge pour traverser et passer sur l’autre trottoir, je me sentis soudain pousser en avant, comme par une vague, car tous allaient de ce côté. Il me suffisait de soulever le pied pour avancer! Je m’explique: lorsque tous vont dans une même direction, celui qui ne veut pas suivre le mouvement a des difficultés à résister, car il est poussé par les autres. Ainsi en est-il aujourd’hui de quiconque veut vivre honnêtement et spirituellement: il a des difficultés, car il n’a pas sa place dans le monde actuel. Et s’il ne prend pas garde, il sera, lui aussi, entraîné par la pente, par l’esprit du monde. Jadis, le bien abondait, la vertu abondait, le bon exemple abondait, et le mal était englouti par l’abondance du bien. Le peu de dérèglement qui existait dans le monde ou les monastères ne paraissait pas ou ne nuisait pas. Or que se passe-t-il actuellement? Le mauvais exemple abonde, et le peu de bien qui subsiste encore est méprisé. Nous observons exactement l’inverse: le peu de bien est englouti par l’abondance du mal, et ainsi c’est le mal qui fait la loi.
Une personne ou un groupe de personnes ayant l’esprit ascétique sont d’un grand secours, car quiconque progresse au plan spirituel ne profite pas seulement à lui-même, mais encore à tous ceux qui le voient. Le tiède, aussi, influence les autres. Si l’un se relâche, l’autre se relâche et, finalement, il ne reste rien. L’esprit ascétique sera donc un immense

stimulant au sein du relâchement général, caractéristique de notre époque. Nous devons prendre garde, car nos contemporains en sont hélas arrivés au point de promulguer des lois laxistes et de les imposer, y compris à ceux qui s’efforcent de mener une vie spirituelle. Les hommes spirituels ne doivent, par conséquent, ni être influencés par l’esprit du monde ni même se comparer aux hommes mondains en jugeant qu’eux-mêmes sont des saints; ainsi ils se relâcheraient et deviendraient pires que les mondains. Dans la vie spirituelle, ce sont les saints qu’il faut avoir devant les yeux, et non pas les mondains. Il nous est bon de considérer chaque vertu en particulier, de chercher quel saint l’a plus spécialement acquise et de lire sa vie. Nous comprendrons alors que nous n’avons rien accompli et nous avancerons avec humilité. Dans les courses de stade, les athlètes ne regardent pas en arrière pour voir où en sont les derniers, car, sinon, ce sont eux qui deviendraient les derniers! Si je m’efforce d’imiter les saints, ma conscience s’affine. Si, en revanche, je regarde les pécheurs, je me justifie et me dis que mes fautes sont bien minimes à proportion des leurs. J’apaise ma conscience par la pensée qu’il existe des hommes se trouvant encore plus bas que moi au plan spirituel. J’étouffe ainsi ma conscience ou plutôt j’aboutis à me forger un cœur passé à la chaux, un cœur insensible.

Il est facile de se laisser entraîner sur la pente douce

— Géronda, pourquoi tombons-nous si facilement dans le mal alors que nous accomplissons si difficilement le bien?
— Parce que pour accomplir le bien, l’homme a besoin de faire des efforts et de lutter par lui même, alors que pour le mal, le diable lui vient en aide. D’autre part, les hommes ne s’efforcent pas d’imiter le bien ni ne cultivent les bonnes pensées*. Je cite souvent cet exemple aux laïcs qui viennent

me voir: «Admettons que je possède une voiture et que je me dise: “Qu’as-tu à faire d’une voiture? Tu peux te débrouiller sans voiture, demander à un ami en cas de besoin, ou prendre un taxi. Donne donc ta voiture à ce père de famille nombreuse pour qu’il conduise parfois ses enfants à la campagne ou les emmène dans un monastère, afin qu’ils puissent un peu se détendre et soient aidés au plan spirituel, les malheureux!” Si donc je donne ma voiture, personne ne m’imitera. Si, en revanche, je possède une voiture de la même marque que la vôtre, que je change de voiture pour acquérir un modèle plus perfectionné, vous verrez que vous ne dormirez pas de la nuit en songeant au moyen de changer, vous aussi, de voiture pour acquérir le même modèle — même si la vôtre est en bon état! Vous raisonnerez ainsi: “Je vais vendre ceci cela, emprunter de l’argent, et pourrai, moi aussi, changer de voiture!”. Dans la première situation, personne hélas ne m’imiterait en se disant: “Qu’ai-je à faire d’une voiture? Je vais la donner” — on se moquerait plutôt de moi!».
Les hommes sont facilement influencés par le mal. Dans le fond de leur être, ils reconnaissent et acceptent le bien, mais ils se laissent aisément influencer et entraîner par le mal, car ils ont le diable pour canonarque9 . On se laisse facilement entraîner par la pente douce, car le diable n’a pas d’autre règle que de pousser les créatures de Dieu sur cette pente. Le Christ est toute noblesse spirituelle; Il te propose le droit chemin: «Si tu veux venir à ma suite…»10 . Il ne t’ordonne pas: «Viens près de moi, que tu le veuilles ou non!». Le diable, au contraire, est toute méchanceté. Il entortille l’homme par ci par là pour le mener où il veut. Dieu respecte la liberté humaine, car II a créé des fils et non pas des esclaves. Bien qu’il ait su que la Chute s’ensuivrait. Il n’a pas créé des esclaves. Il a préféré venir Lui-même dans le monde, s’incarner, être crucifié pour nous les hommes, et nous sauver ainsi. La liberté octroyée par Dieu à l’homme fournit l’occasion d’un dépoussiérage spirituel: on voit ce que chacun fait avec son cœur, on voit clairement la générosité de chacun.
9. Le canonarque est le moine qui proclame les versets repris en¬suite par les chantres. Le Géronda veut dire ici que le diable dicte à l’homme ce qu’il doit faire.
10. Mt 16, 24.

Dieu ne nous abandonne pas

Vu l’état dans lequel se trouvent aujourd’hui les hommes, ils font ce que leur souffle leur pensée. Les uns prennent des tranquillisants, les autres se droguent… Il s’en trouve régulièrement trois ou quatre pour aller inventer une nouvelle religion. Par rapport à cette calamité, les crimes ou accidents qui surviennent sont peu de chose. Un gars est venu à ma kalyva* et m’a dit: «As-tu une guitare?». Il fume du haschich, a envie de parler — il ne te demande pas si toi, tu as envie de parler! — et veut une guitare! D’autres sont las de vivre, veulent se suicider ou commettre quelque délit afin de faire parler d’eux. Il ne s’agit pas d’un mauvais dessein qui leur passe par la tête, comme une pensée de blasphème qu’on s’efforce de rejeter. Ils sont simplement las de vivre et ne savent pas quoi faire. Telle personne m’a dit: «Je veux qu’on parle de moi dans les journaux comme d’un héros!». D’autres se servent de ces malheureux pour accomplir leurs desseins. Mais, grâce à Dieu, le mal qui arrive est minime.
C’est une bonne chose que Dieu ne nous abandonne pas. Le Bon Dieu garde le monde actuel dans Ses deux Mains, alors que jadis Il n’utilisait qu’une seule Main. Au milieu de tous les dangers parmi lesquels l’homme vit. Dieu veille sur lui comme la mère veille sur son enfant qui commence à marcher. De nos jours, le Christ, la Mère de Dieu et les saints nous aident davantage que par le passé, mais nous n’en prenons pas conscience. Où en serait le monde

s’ils ne venaient pas à notre secours!… La plus grande part de la population prend des tranquillisants et se trouve dans un état spirituel… L’un est ivre, le second désabusé, le troisième abruti, un autre encore souffre d’insomnie en raison de ses douleurs. Et tu les vois tous conduire des voitures, des motocyclettes, effectuer des travaux dangereux, se servir de machines dangereuses. Tous sont-ils en état de conduire? Le monde aurait pu être complètement anéanti. À quel point Dieu veille-t-Il sur nous sans que nous en prenions conscience!
Je me souviens que jadis nos parents nous confiaient à la voisine quand ils allaient travailler aux champs, et celle- ci nous gardait en même temps que ses enfants. Mais les enfants étaient alors sains et équilibrés. La voisine jetait de temps en temps un regard sur nous et vaquait à son travail, tandis que nous jouions paisiblement. De même le Christ, la Mère de Dieu et les saints suivaient jadis le monde d’un regard. Aujourd’hui, en revanche, le Christ, la Mère de Dieu et les saints, doivent retenir l’un par ici, l’autre par là, car les hommes manquent désormais d’équilibre psychique. C’est une situation… Que Dieu nous garde! C’est comme une mère de famille qui a deux ou trois enfants avec des problèmes, l’un est un peu stupide, l’autre malvoyant, le troisième handicapé, et qui a en plus deux ou trois enfants de sa voisine à surveiller en cas d’absence. Car l’un grimpe aux sommets des arbres et risque de tomber, l’autre prend un couteau pour se couper la gorge, le troisième va faire du mal à son frère… La pauvre mère de se trouver constamment en état d’alerte, de suivre ses enfants, tandis qu’eux ne comprennent pas son angoisse. Ainsi le monde ne se rend pas compte de l’aide de Dieu. Avec toutes les machines dangereuses qui existent actuellement, le monde aurait été complètement détruit si Dieu ne venait pas à son secours. Mais nous avons Dieu pour Père, la Vierge pour Mère, les saints et les anges pour frères, et Eux nous protègent!

Si vous saviez combien le diable hait le genre humain et veut l’exterminer! Nous oublions contre qui nous combattons! Si vous saviez combien de fois le diable a enroule sa queue autour du globe terrestre pour le détruire! Mais Dieu ne le laisse pas faire et détruit ses desseins. Le Seigneur utilise le mal accompli par diable et en fait surgir un grand bien. De nos jours, le diable laboure, mais c’est le Christ qui finalement sèmera.
Nous observons dans le cours de l’histoire que le Bon Dieu ne laisse jamais les grandes épreuves durer plus de trois générations, afin que le genre humain produise du levain. Avant la captivité à Babylone11 , les Israélites jetèrent dans un puits desséché le feu du dernier sacrifice qu’ils avaient offert, afin de le retrouver au retour et pouvoir ainsi recommencer leurs sacrifices. Et de fait, au retour de captivité, ils retrouvèrent le feu laissé soixante dix ans plus tôt et recommencèrent leurs sacrifices. A chaque époque difficile, tous ne se laissent pas entraîner. Dieu garde un peu de pâte pour les générations ultérieures. Les communistes en Russie travaillèrent soixante quinze ans et leur régime dura soixante-quinze ans: le temps de trois générations. Les sionistes travaillent depuis tant d’années, mais ils ne dureront pas même sept années!

Des années difficiles arrivent

Dieu permet qu’une grande tourmente arrive de nos jours. Viennent des années difficiles. Nous passerons par de fortes épreuves… Prenons-le au sérieux et efforçons- nous de vivre de façon spirituelle. Les événements nous contraindront à travailler au plan spirituel. Il serait bon cependant que nous le fassions avec joie et de bon gré, et non pas forcés par les épreuves. De nombreux saints auraient prié Dieu de vivre à notre époque afin de combattre. Je me

11. Voir 2 Mc 1, 19-22.

réjouis que certains menacent de me tuer, parce que j’ose parler et anéantis leurs mauvais desseins. Si, tard dans la nuit, j’entends qu’on a sauté par dessus la clôture de ma kalyva, mon cœur bat avec délices… Mais lorsque j’entends ces paroles: «Un télégramme est arrivé, on demande que tu pries pour tel malade», je m’exclame: «Ce n’était que cela? Encore une occasion perdue!». Ce n’est pas que je sois las de vivre, mais la perspective d’être tué pour la foi me réjouit. Réjouissons-nous qu’une telle occasion nous soit donnée de nos jours. La récompense qui en résulte est grande.
Jadis, en temps de guerre, nous faisions de la résistance et allions combattre pour défendre la patrie, la nation. Aujourd’hui, nous n’allons ni défendre notre patrie ni combattre pour empêcher les ennemis de brûler nos maisons ou d’enlever notre sœur et nous déshonorer; nous n’allons pas non plus combattre pour une nation, pour une idéologie. Actuellement, nous allons combattre pour le Christ ou pour le diable. La ligne de partage est nette. Pendant l’Occupation allemande, on devenait un héros si on refusait de saluer un Allemand. Aujourd’hui, tu deviens un héros si tu refuses de saluer le diable. Nous serons témoins d’événements terribles; de grandes batailles spirituelles auront lieu. Les saints se sanctifieront davantage, et les hommes chargés de turpitudes verront grossir leurs turpitudes!12
Je ressens une immense consolation intérieure. Nous vivons une forte tempête et le combat a du prix, car nous n’avons pas pour ennemi Ali pacha, Hitler ou Mussolini, mais le diable lui-même! C’est pourquoi nous recevrons une récompense céleste.
Que Dieu, Lui qui est le Bon Dieu, utilise le mal pour en faire surgir un bien. Amen!

12. Voir Ap 22. 11.