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La puissance d’une bonne pensée

Géronda, dans l’Ancien Testament, au 4e livre des Maccabées, il est écrit : «La pensée pieuse ne déracine pas les passions, mais les combat»’. Qu’est-ce que cela signifie ?
— Écoute ce que je vais te dire. Les passions sont profondément enracinées en nous, mais la pensée pieuse, c’est-à- dire la bonne pensée, nous aide à ne pas leur être assujettis. Lorsque l’homme n’a que de bonnes pensées et atteint un certain état spirituel, les passions n’agissent plus, et c’est comme si elles n’existaient plus. La bonne pensée ne déracine pas les passions, mais elle les combat et peut les vaincre. Je pense que le but de l’écrivain biblique était justement de montrer la puissance d’une bonne pensée, et c’est pourquoi il décrit ici ce que les Sept frères Maccabées, leur mère Solomonie, et leur maître saint Éléazar purent supporter grâce à leurs pensées pieuses.
Une seule bonne pensée a autant de puissance spirituelle qu’une vigile nocturne de plusieurs heures ! Elle a une immense force. Il existe aujourd’hui de nouvelles armes qui grâce à des rayons laser empêchent les fusées de décoller et les clouent au sol. De même les bonnes pensées devancent les mauvaises pensées et les «clouent» sur les aérodromes
du diable, qui sont très exactement leurs bases. Tâchez donc, avant que l’Ennemi ne vous insuffle de mauvaises pensées, d’implanter de bonnes pensées dans votre cœur afin qu’il devienne un jardin de fleurs embaumantes et que votre prière s’élève vers Dieu pleine de la divine senteur qui émanera alors de votre cœur.
Si l’on accepte ne serait-ce qu’une pensée un peu négative sur autrui, c’est-à-dire une mauvaise pensée, peu importe l’ascèse à laquelle on pourra bien s’adonner, jeûnes, veilles, etc., cela ne servira à rien. A quoi servira à l’homme son ascèse, s’il ne lutte pas parallèlement pour rejeter les mauvaises pensées ? Avant de verser de l’huile nouvelle, pourquoi ne pas vider d’abord le résidu d’huile se trouvant au fond de la jarre, lequel n’est bon qu’à faire du savon, au lieu de verser la bonne huile dans le restant sale et ainsi la gâcher ?
Une bonne pensée, une pensée pure, a plus de puissance que toute ascèse. Un jeune homme, par exemple, est combattu par le diable, qui lui insuffle des pensées impures. Il s’adonne alors aux veilles, aux jeunes, s’abstient même de toute nourriture trois jours durant afin de se libérer de ces pensées. Pourtant, une seule pensée pure qu’il cultiverait aurait plus de puissance et l’aiderait plus efficacement que tous ses jeûnes et ses veilles.
— Géronda, sous l’expression «pensée pure», songez-vous à une pensée pure par opposition à une pensée immorale ou parlez-vous de façon plus générale ?
— De façon plus générale également. Car lorsque l’homme voit tout avec de bonnes pensées, il se purifie, et Dieu le comble de grâces. Mais avec des mauvaises pensées, il juge les autres, est injuste envers eux, et il empêche la Grâce divine de le visiter. Arrive alors le diable qui rôde autour de lui.
— Géronda, vous voulez dire qu’en jugeant autrui, il donné au diable le droit de rôder autour de lui ?
— Oui. A la base de tout est la bonne pensée. C’est elle qui élève l’homme, le transforme positivement. On doit en venir au point de voir toute chose pure. C’est d’ailleurs ce que le Christ nous a prescrit : «Ne jugez pas selon l’apparence, mais jugez selon la justice». L’homme atteint ensuite un état spirituel qui fait qu’il voit toute chose avec des yeux spirituels, et non pas avec ses yeux charnels. Il justifie tout, au bon sens du terme.
Nous devons veiller à ne pas accepter de télégrammes du Malin, afin de ne pas souiller «le temple du Saint-Esprit» et ne pas chasser la Grâce de Dieu — ce qui conduit à l’enténèbrement spirituel. S’il voit notre cœur pur, le Saint-Esprit vient et demeure en nous, car II aime la pureté — c’est pourquoi Il est apparu sous la forme d’une colombe.

La plus grande maladie spirituelle, ce sont les pensées négatives

— Géronda, je m’angoisse facilement lorsque j’ai un problème à régler, et cela m’empêche de dormir.
— En ce qui te concerne, ton problème majeur réside dans l’afflux des pensées. Si tu n’entretenais pas tant de pensées, tu pourrais porter davantage de fruits, tant dans ton obédience que dans ta vie spirituelle. Je te propose un moyen pour éviter cet afflux de pensées : lorsque se présente à ton esprit, par exemple, une chose à faire le lendemain, dis à ta pensée : «Ce travail n’est pas pour aujourd’hui. J’y songerai donc demain !». En outre, lorsque tu dois prendre une décision, ne te torture pas la cervelle à déterminer le meilleur choix, ce qui te conduit à reporter constamment la décision a prendre, mais décide promptement et passe à l’exécution. Laisse ensuite Dieu se soucier du reste ! Évite d’être scrupuleuse, car sinon tu auras la tête qui tourne ! Fais ce que tu peux avec générosité, agis avec simplicité et absolue confiance en Dieu. Si nous Lui confions notre avenir et nos espérances, Dieu est, pour ainsi dire, obligé de nous aider. Le fait de trop réfléchir rend bon à rien même un homme en bonne santé. Celui qui souffre et pâtit est quelque peu justifié de se tourmenter l’esprit. Mais l’homme en bonne santé dont la tête tourne et qui se donne le tournis et se torture l’esprit à cause de pensées négatives est un fou bon à lier ! N’avoir aucun problème et se torturer ainsi soi-même par ses pensées !
La plus grande maladie de notre époque, ce sont les vaines pensées des hommes mondains. Certains peuvent avoir tout, à l’exception des bonnes pensées. Ils sont tourmentés, car ils n’envisagent pas les choses au plan spirituel. Une personne, par exemple, doit se rendre quelque part. Or le moteur de sa voiture subit une panne, et elle arrive en retard à destination. Si elle a de bonnes pensées, elle se dira : «Le Bon Dieu, semble-t-il, a permis ce retard, car j’aurais peut-être eu un accident si j’avais pu partir à temps. Mon Dieu, comment Te remercier de Ta sollicitude ?». En revanche, si elle n’a pas de bonnes pensées, elle n’envisagera pas cette situation spirituellement, s’en prendra à Dieu et s’emportera : «En voilà, une guigne ! Si seulement j’étais parti plus tôt, je suis en retard ! Quel contretemps ! Et Dieu se fiche bien de moi…».
L’homme qui accueille tout ce qui lui arrive avec des pensées positives tire profit de tout. Au contraire, celui qui raisonne négativement, se tourmente, s’angoisse et devient fou. Il y a quelques années, j’ai fait une fois le trajet Ouranoupolis Thessalonique dans un camion qui avait des planches en guise de sièges. À l’intérieur de ce camion, on trouvait de tout pêle-mêle : des valises, des oranges, des poissons, des caisses de poisson sales à rendre au magasin, des jeunes gens de l’Athoniade, les uns assis, les autres debout, moines, laïcs… Un homme monta et s’assit près de moi. De forte corpulence, il se mit à protester, vu que nous étions serrés comme des sardines, et à s’indigner : «Qu’est-ce que ces conditions de transport !…». Un peu plus loin, un moine était englouti au milieu de cageots, seule sa tête émergeait… En outre, quand le camion cahotait — c’était une route champêtre -, les caisses s’écroulaient sur lui, et le malheureux s’efforçait de les rejeter de part et d’autre, afin qu’elles ne lui tombent pas sur la tête. Et l’autre protestait pour être assis un peu à l’étroit ! «Ne vois-tu pas, lui dis-je, comment ce moine est assis, et toi, lu oses protester !». Je m’adressai ensuite au moine : «Comment se passe le voyage, mon Père ?». Et lui de me répondre avec le sourire : «Géronda, je suis bien mieux ici qu’en Enfer !». L’un se tourmentait, alors qu’il était tranquillement assis, et l’autre se réjouissait, alors que les caisses ne cessaient de s’écrouler sur lui. El notre voyage dura deux heures, ce n’était pas tout près. Songeant au confort qu’il aurait eu s’il avait pris le car, le laïc en question était sur le point d’exploser. Le moine, lui, pensait aux tourments qu’il subirait s’il se trouvait en Enfer et il se réjouissait d’être plutôt dans ce camion. Il songeait : «Dans deux heures, nous arriverons à destination et nous descendrons. Mais les malheureux damnés en Enfer souffrent éternellement. Là-bas, il n’y a pas de cageot ni de monde, c’est l’Enfer. Grâces à Dieu, je suis bien mieux ici !».
— Géronda, à quoi est due la différence de confiance de deux disciples envers leur Ancien ?
— Elle est due à leurs pensées. On peut avoir de mauvaises pensées au sujet de n’importe quoi et de n’importe qui. Si l’homme n’a pas de bonnes pensées et n’écarte pas son moi de toutes ses actions — s’il agit avec intérêt — il ne tirera aucun profit, même d’un saint. Qu’il ait un saint Géronda ou une sainte Gérondissa, qu’il ait saint Antoine le Grand comme Géronda ou même tous les saints, il n’en tire aucun profit. Dieu Lui-même, bien qu’il le désire ardemment, ne peut aider un tel homme ! Celui qui aime son moi, qui est rempli d’égoïsme, interprète toutes choses comme son moi les aime. Certains voient partout le péché, d’autres interprètent tout comme cela les arrange, et peu à peu les interprétations sans fondement leur deviennent habituelles. Quoi que l’on fasse, ces personnes se scandalisent.
D’aucuns exultent, si on fait un peu attention à eux, si on leur adresse une bonne parole. En revanche, si on ne fait pas attention à eux, ils s’attristent fortement, en viennent aux extrêmes, lesquelles sont du diable. Ils observent un geste et en tirent des conclusions : «Ah ! Cela a dû se passer ainsi !». Et ils finissent par être persuadés que cela s’est passé ainsi ! Ou bien ils constatent qu’un tel a une mine sombre et ils en concluent qu’il a quelque chose contre eux — alors que la personne en question peut avoir un air sombre, parce qu’un problème la préoccupe. Un homme est venu me trouver il y a quelques jours et m’a dit : «Pourquoi un tel s’entretenait-il jadis avec moi et maintenant ne m’adresse-t-il plus la parole ? Je lui avais fait un jour une observation. Peut-être bien est-ce à cause de cela ? — Il se peut qu’il t’ait vu, mais n’ait pas fait attention à toi, ou bien qu’il ait chez lui un malade et soit en quête d’un médecin, ou encore qu’il cherche à changer de l’argent, car il part sous peu à l’étranger, lui répondis-je». Et de fait, l’autre avait chez soi un malade et était accablé d’une foule de soucis. Mais lui aurait voulu qu’il s’arrête pour converser, et de son attitude il forma une montagne de pensées.

Les bonnes pensées procurent la santé spirituelle

— Géronda, quelles sont les caractéristiques de la pensée fragile ?
— Que veux-tu dire par là ? C’est la première fois que j’entends cette expression.
— Vous aviez employé cette expression pour caractériser
le fait d’avoir une pensée négative ou de se méprendre aisément sur la conduite d’autrui.
— Et j’ai employé l’expression «pensée fragile» ?
— Je me souviens du dialogue que vous aviez eu avec cet homme qui voulait rester avec vous en tant que disciple. Vous lui aviez dit : «Je ne te garde pas avec moi, car tu as la pensée fragile».
— Non, ce n’est pas exactement ainsi que les choses se sont passées. Je lui ai dit ceci : «Je ne te t’accepte pas comme disciple, car tu n’es pas en bonne santé spirituelle. — Que signifie bonne santé spirituelle ? me demanda-t-il alors. — Tu n’as pas de bonnes pensées, lui répondis-je. En tant qu’homme, j’ai mes défauts, et en tant que moine depuis tant d’années, j’ai acquis quelques vertus. Si tu n’as pas de bonnes pensées, tu te scandaliseras et de mes défauts et de mes vertus». D’un petit enfant, on peut dire qu’il a la pensée fragile, car il manque encore de maturité, mais pas d’un adulte.
— Géronda, tous les adultes sont-ils mûrs ?
— Certains n’acquièrent pas de maturité en esprit, et c’est de leur faute. Je ne parle pas ici de ceux qui ont peu d’intelligence. Lorsqu’une personne n’agit pas avec simplicité, sa pensée se tourne vers le mal et elle voit tout de travers. Une telle personne n’est pas en bonne santé spirituelle et ne tire aucun profit, même du bien : le bien la tourmente.
— Géronda, si nous constatons un désordre, est-il bon de chercher à savoir quel en est l’auteur ?
— Cherche plutôt à voir si ce n’est pas toi la coupable ! Cela vaut beaucoup mieux !
— Géronda, et quand les autres me fournissent des occasions d’être choquée ?
— Et toi, combien d’occasions n’as-tu pas fournies ? Si tu y songes un peu, tu comprendras que tu fais erreur en raisonnant ainsi.
— Si nous disons : «C’est sûrement cette sœur qui a fait cela», c’est aussi une pensée négative ?
— Es-tu sûre que c’est bien la sœur en question qui l’a fait ?
— Non, mais comme une autre fois elle a fait quelque chose d’analogue…
— Puisque tu n’es pas sûre, il s’agit là encore d’une pensée négative. En outre, même si c’cst bien cette sœur la responsable, qui sait comment et pourquoi elle a agi ainsi ?
— Géronda, et si je vois, par exemple, qu’une sœur a une passion ?
— Es-tu Gérondissa ? La Gérondissa a la responsabilité de vos âmes, et c’est pourquoi elle doit observer vos passions. Mais vous, pourquoi observeriez-vous les passions des autres sœurs ? Vous n’avez pas encore appris à travailler sur votre propre âme. Si vous voulez accomplir un travail sur vous-mêmes, ne prêtez pas attention à ce que font les autres autour de vous, mais entretenez de bonnes pensées tant sur le bon que sur le moins bon que vous constatez chez autrui. Quelle que soit la motivation avec laquelle l’autre agit, ayez, vous, de bonnes pensées ! La bonne pensée porte en elle de l’amour, elle désarme autrui et le pousse à bien se comporter envers vous. Vous souvenez-vous de ces moniales qui prirent le brigand pour un Abba ? Lorsqu’il se dévoila, elles pensèrent qu’il était fol-en-Christ et se faisait passer pour un brigand — vois jusqu’où allait leur respect pour lui ! Finalement, elles sauvèrent et le brigand, et ses compagnons.
Parmi les récits des moines des premiers siècles, on trouve ce fait. Afin de piller un monastère féminin bien défendu, un chef de brigands se déguisa en moine et demanda à être hébergé pour la nuit. L’Higoumène et toutes les sœurs le reçurent avec profond respect comme un grand Abba du désert. Toute la communauté se rassembla pour demander sa bénédiction. On lui lava les pieds, et les sœurs burent l’eau comme bénédiction. Une sœur paralysée, qui se versa de cette eau sur le visage, fut guérie, et à la stupeur générale, elle se leva pour prendre elle aussi la bénédiction de l’Abba. Voyant le miracle, le chef des brigands se convertit intérieurement, se repentit et jeta son épée qu’il tenait cachée sous sa soutane. Peu après, lui et ses compagnons devinrent moines et vécurent la vie monastique dans toute sa rigueur.
— Géronda, lorsqu’une sœur me dit un mensonge…
— Et si c’est à cause de toi qu’elle a été forcée de mentir ? Ou bien, elle a peut-être oublié quelque chose, et ce qu’elle a dit n’est pas à proprement parler un mensonge ? Admettons, par exemple, que la sœur hôtelière demande de la salade à la cuisinière et que celle-ci lui affirme : «Je n’en ai pas», alors que l’hôtelière sait pertinemment qu’il y a de la salade à la cuisine. Si elle n’a pas de bonnes pensées, la sœur hôtelière conclura : «Elle me raconte des mensonges !». En revanche, si elle a de bonnes pensées, elle se dira : «La malheureuse a oublié qu’elle avait de la salade, elle a tant de travail !» ou encore : «Elle a gardé la salade pour une autre occasion !». Tu n’as pas de bonnes pensées, et c’est pourquoi tu raisonnes de travers. Si tu étais en bonne santé spirituelle, même l’impur, tu le verrais pur. Tu considérerais le fumier comme des fruits, car le fumier contribue à faire que les semences deviennent des fruits.
Celui qui a de bonnes pensées est en bonne santé au plan spirituel, et il transforme le mal en bien. Je me rappelle que durant l’Occupation, les enfants de robuste constitution mangeaient avec appétit du pain au maïs et ils étaient en excellente santé. En revanche, des enfants de riches ayant une faible constitution mangeaient du pain beurré et étaient maladifs. Il en est ainsi dans la vie spirituelle. Même si tu frappes injustement quelqu’un qui a de bonnes pensées, il se dira : «Dieu a permis cette épreuve, afin que je rachète quelques-unes de mes fautes passées. Grâces soient rendues à Dieu !». En revanche, si tu t’apprêtes à caresser celui qui n’a pas de bonnes pensées, il pensera que tu vas le frapper ! Prends l’exemple de l’homme ivre. S’il est méchant par nature, l’ivresse lui fait tout casser. Mais s’il est bon par nature, l’ivresse le fait pleurer ou pardonner à tous. Un ivrogne disait : «Je vais donner un seau de pièces d’or à tout homme qui me déleste !».

Celui qui a de bonnes pensées voit toute chose pure

Certains m’avouèrent se scandaliser en voyant maintes choses incorrectes dans l’Église, et je leur ai répliqué : «Si tu interroges une mouche et lui demandes : “Y-a-t-il des fleurs dans les environs ?”, elle répondra : “Je ne sais pas. Plus bas, il y a des boîtes de conserve, du fumier, des saletés”, et elle t’énumérera toutes les ordures dont elle s’est approchée. En revanche, si tu demandes à une abeille : “As-tu vu quelque saleté dans les environs ?”, elle te répondra : “Des saletés ? Non, je n’en ai vu nulle part. Le lieu est rempli de fleurs odorantes”, et elle t’énumérera une montagne de fleurs du jardin, de fleurs des champs, etc. La mouche, vois-tu, sait seulement qu’il y a des ordures, alors que l’abeille sait qu’il y a plus loin un lys, plus loin encore, une jacinthe…».
Comme je l’ai constaté, certains ressemblent à la mouche, d’autres à l’abeille. Les premiers cherchent en toute occasion à dénicher le mal pouvant exister et s’y intéressent. Ils ne voient jamais de bien nulle part. Les seconds trouvent en toute circonstance le bien qui existe. Le sot pense sur tout sottement, il prend tout de travers, voit tout à l’envers. Au contraire, celui qui a de bonnes pensées, pense toujours positivement, quoi que l’on fasse et quoi que l’on lui dise.
Un élève de collège est venu un jour à mon ermitage et sonna la simandre à la porte pour signaler sa présence. J’avais un tas de lettres à lire, mais je décidai de sortir pour voir ce que voulait ce gamin. «Que veux-tu, mon gaillard ? — C’est l’ermitage du Père Paissios ? me demanda-t-il. Je veux lui parler. — Oui, c’est son ermitage, mais il est absent. Il est parti acheter des cigarettes. — C’est sûrement pour rendre service à quelqu’un qu’il est parti acheter des cigarettes, remarqua-t-il avec une bonne pensée. — Non, c’est pour lui-même ! Il avait fini son paquet, et il était comme enragé. Il m’a laissé ici tout seul, et je ne sais à quelle heure il va rentrer, répliquai-je. S’il tarde, je vais m’en aller !». Ses yeux se remplirent de larmes et, plein de bonnes pensées, il reprit : «Nous fatiguons le Géronda. — Que lui veux-tu ? — Je veux recevoir sa bénédiction ! — Quelle bénédiction, fou que tu es ! Ce moine est dans l’illusion, il n’a pas la Grâce. Moi, je le connais bien. N’attends pas en vain ! Car quand il rentrera, il sera énervé et peut-être même ivre, vu qu’il s’adonne à la boisson». Mais ce gosse n’avait que de bonnes pensées. «Finalement, je vais attendre encore un peu, que désires-tu que je lui dise ? — J’ai une lettre à lui remettre, mais je veux attendre pour recevoir sa bénédiction». Voyez-vous, à tout ce que je lui disais, lui réagissait avec de bonnes pensées. J’affirmais : «Il était comme enragé à cause du manque de cigarettes», et le malheureux, les yeux pleins de larmes, me répondit en soupirant : «Qui sait, il est parti acheter des cigarettes pour rendre service à quelqu’un».
Certains lisent tant et plus, mais ne savent pas cultiver les bonnes pensées. Et cet élève de collège, avoir tant de bonnes pensées ! On s’efforce de combattre sa pensée positive et lui exprime alors une pensée encore plus positive et en tire une meilleure conclusion ! J’admirai cet enfant ! C’est la première fois que je rencontrai un tel cas.

Les pensées de l’homme sanctifié et les pensées de l’homme méchant

— Géronda, l’homme sanctifié discerne-t-il celui qui est méchant ?
— Oui. il discerne le méchant, tout comme il sait discerner la sainteté d’un saint. Il voit le mal, mais simultanément il voit aussi l’homme intérieur et discerne que le mal est du diable et provient de l’extérieur. De ses yeux spirituels, il voit ses propres fautes bien grandes et celles des autres petites. Il les voit en vérité petites, et il les voit pourtant pour ce qu’elles sont, des fautes. Il peut même considérer ses propres fautes comme des crimes et justifier, au bon sens du terme, les fourberies du méchant : il ne le méprise pas, ne le juge pas inférieur à lui-même. Il peut même le considérer comme meilleur que soi et le supporter en connaissance de cause pour plusieurs raisons. Il constate, par exemple, la méchanceté d’un criminel et songe que cet homme en est arrivé de commettre des crimes parce qu’il a manqué d’aide. Lui- même aurait pu être à sa place, si Dieu ne l’avait pas aidé. Il reçoit ainsi la Grâce divine en abondance. L’homme méchant, au contraire, voyant la sainteté d’un autre, ne discerne pas ses bonnes pensées — tout comme le diable ne peut pas les connaître.
Celui qui accomplit un travail sérieux sur soi justifie les autres, et non pas sa propre personne. Et plus il progresse dans la vie spirituelle, plus il se libère des passions et plus il aime Dieu ainsi que le monde entier. Il ne peut alors comprendre ce que signifie la méchanceté, car il n’a que de bonnes pensées sur tous, considère toute chose pure et voit toute chose spirituelle et sainte. Il tire profit et des chutes d’autrui, qu’il utilise comme un frein pour lui-même, afin de veiller à ne pas dévier du droit chemin. Au contraire, celui qui n’est pas sanctifié pense constamment au mal et voit le mal en tout. Il souille même le bien par sa méchanceté. Enténébré par la noirceur du diable, il ne tire aucun profit des vertus d’autrui et les interprète avec son dictionnaire du mal. Il est constamment tourmenté et tourmente ses semblables par sa noirceur spirituelle. Pour se libérer de cet état, il doit prendre conscience qu’il a besoin de se sanctifier afin qu’arrivent la lucidité spirituelle, la purification de l’intellect et du cœur.
— Et lorsqu’un homme est parfois méchant et parfois bon ?
— Un tel homme subit alors des influences et modifications analogues. L’homme est un être changeant. Les mauvaises pensées proviennent parfois du démon et parfois c’est l’homme lui-même qui pense le mal. Le diable crée souvent des situations qui poussent les hommes à avoir de mauvaises pensées. Voici un exemple frappant. Un Archimandrite vint une première fois à mon ermitage, mais je n’eus pas le temps de le recevoir. Il revint une seconde fois : comme j’étais gravement malade, je lui dis de repasser plus tard pour que nous puissions nous entretenir. Il pensa alors que je ne voulais pas lui parler, que j’avais une dent contre lui, et se rendit au monastère dont dépend mon ermitage pour se plaindre. Or toute cette situation était suscitée par le diable.

Les pensées d’un homme manifestent son état spirituel

— Géronda, comment se fait-il que deux personnes considèrent différemment une même chose ?
— Tous les yeux voient-ils nettement ? Pour voir clair, l’homme doit avoir les yeux de son âme en bonne santé, et il possède alors la pureté intérieure.
— Géronda, pourquoi un même fait est-il considéré par les uns comme une bénédiction et par les autres comme un malheur ?
— Chacun l’interprète en fonction de sa pensée. Toute chose peut être considérée selon son bon côté ou son mauvais côté. On m’a rapporté l’incident suivant. Dans un monastère situé près d’une zone habitée, les moines avaient pour typicon de célébrer les Vêpres et les Matines à minuit. Maints laïcs venaient assister à ces offices, car le monastère était entouré de maisons qui avaient été construites peu à peu au cours des ans. Un novice oublia un jour de fermer la porte de sa cellule, et une femme y entra. Lorsqu’il l’apprit, le novice en fut grandement contrarié. Quel malheur ! Ma cellule a été profanée ! Quelle chose terrible ! Il se saisit alors d’alcool, en déverse sur le parquet et met le feu afin de purifier sa cellule ! Pour un peu, il aurait brûlé tout le monastère. H brûla certes le parquet de sa cellule, mais il ne «brûla» pas sa pensée. C’est sa pensée qu’il aurait dû brûler, car là se trouvait le mal. S’il avait eu de bonnes pensées et s’était dit que la femme était entrée dans sa cellule par dévotion.
en vue d’en tirer un profit spirituel, pour recevoir un peu de Grâce divine et mener ensuite chez elle son combat spirituel, il en aurait été transformé spirituellement et aurait loué Dieu.
L’état spirituel d’un homme dépend de la qualité de ses pensées. Les hommes jugent des choses en fonction de ce qu’ils ont en eux. Quiconque n’a pas de profondeur spirituelle tirera des conclusions erronées et sera injuste envers autrui. Si celui qui accomplit des œuvres de charité la nuit pour ne pas être vu aperçoit quelqu’un dans la rue au milieu de la nuit, il n’aura jamais de mauvaise pensée. Qu’en revanche le voie qui passe habituellement ses nuits dans le péché, celui-ci s’écriera : «L’animal, être dehors à cette heure ! Qui sait où il a passé la nuit ?». Car telles sont ses propres expériences. Autre exemple. Entendant la nuit du bruit, boum-boum, à l’étage au-dessus, celui qui a de bonnes pensées songera : «Cette personne fait des prosternations», alors que celui qui a de mauvaises pensées dira : «Il passe la nuit à danser, celui-là !». Percevant des mélodies, l’un se dira : «Quelles belles psalmodies !», tandis que l’autre s’indignera : «Qu’est-ce que c’est que ces chansons ?».
Rappelez-vous l’attitude réciproque des deux larrons crucifiés avec le Christ. Pourtant l’un et l’autre voyaient le Christ sur la Croix et la terre se fendre, les tombeaux s’ouvrir… Quelle différence entre leurs pensées ! Le larron de gauche blasphémait et disait : «Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même et nous avec !»1. Le larron de droite avouait humblement : «Nous recevons ce qu’ont mérité nos crimes ; mais Lui n’a rien fait de mal !». L’un fut sauvé, l’autre fut damné.