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L’autojustification empêche le progrès spirituel

— Géronda, quand on dit que la justification n’existe pas dans l’Écriture Sainte, qu’est-ce que cela signifie ?
— Que l’autojustification n’est en quelque sorte pas justifiée.
— Géronda, lorsque je me justifie, je comprends ensuite que l’autojustification ne convient pas au moine.
— Non seulement l’autojustification ne convient pas au moine, mais elle n’a rien de commun avec la vie spirituelle. Je dois bien saisir qu’en me justifiant, je me trouve dans une situation fausse. Je romps la communication avec Dieu, et suis alors privé de la Grâce divine, car la Grâce ne vient pas sur celui qui se trouve dans une situation fausse. À partir du moment où l’homme justifie en lui l’injustifiable, il s’isole de Dieu. Une surface isolante s’installe, comme un caoutchouc, entre l’homme et Dieu. Le courant peut-il passer à travers le caoutchouc ? Certes non ! Il a été isolé. Il n’existe pas d’isolant plus fort, s’agissant de la Grâce divine, que la justification de soi ! C’est comme construire un mur pour se séparer de Dieu, c’est donc couper toute relation avec Lui.
— Géronda, vous dites souvent : «Tâchons au moins d’obtenir la moyenne en spiritualité». Quelle est donc cette moyenne en spiritualité ?
— Obtenir la «moyenne» consiste pour l’homme à reconnaître humblement sa faute, du moins à ne pas se justifier en pleine connaissance de cause alors qu’il est fautif et qu’on lui en fait la remarque. Mais ne pas se justifier alors qu’on n’est pas fautif et qu’on est accusé de l’être, c’est obtenir la note «excellent». Quiconque se justifie lui-même ne connaîtra ni progrès spirituel ni paix intérieure. Dieu, certes, ne va pas nous condamner pour une faute que nous aurions commise, mais nous ne devons pas nous justifier de cette faute et la considérer comme une chose anodine.
— Si l’on me dit que j’ai commis une faute, mais que je n’arrive pas à prendre conscience de la gravité de cette faute, dois-je m’en enquérir davantage pour faire attention une prochaine fois ou bien est-il préférable de garder le silence ?
— Si tu penses que tu es à vingt-cinq pour cent fautive alors que tu ne l’es qu’à cinq pour cent, n’est-ce pas pour toi un bénéfice ? D’ailleurs, il vaut toujours mieux se considérer plus fautif que moins. Voilà le travail spirituel que tu dois accomplir. Prendre conscience de ta faute, ressaisir ton être intérieur. Sinon, c’est lui qui te saisit et te lie ; tu te donnes raison, mais tu ne trouves pas la paix.
— Géronda, celui qui a l’habitude de se justifier, mais reconnaît ensuite sa faute et se blâme, peut-il en tirer un profit spirituel ?
— Il en tire au moins le profit de l’expérience et, s’il utilise cette expérience à bon escient, il en retirera des bénéfices au plan spirituel. Et si Dieu dit ; «Puisqu’il a compris sa faute et s’en repent, je ferai quelque chose pour lui», il sera comblé d’un autre bénéfice, celui qui provient du repentir.

L’autojustification est due à l’orgueil

— Géronda, si je ne trouve pas de justification aux actes d’autrui, cela signifie-t-il que j’ai le cœur dur ?
— Tu ne justifies pas autrui, mais tu te justifies toi-même ? Eh bien, lors du Jugement dernier, le Christ ne te justifiera pas ! Le cœur de l’homme, s’il se comporte avec méchanceté, peut en un instant devenir dur comme la pierre ou se faire très tendre, s’il se comporte avec amour. Tu dois acquérir un cœur de mère. La mère, vois-tu, pardonne tout et, quelquefois même, elle fait semblant de ne pas voir les fautes de ses enfants.
Celui qui accomplit un bon travail spirituel trouve pour tout le monde des circonstances atténuantes et justifie tout le monde, tandis qu’il ne se trouve jamais d’excuses, même quand il a raison. Il dit toujours qu’il est à blâmer, car il croit qu’il ne met pas à profit les occasions qui lui sont données. Il voit, par exemple, une personne commettre un vol et pense que lui-même, s’il n’avait pas reçu une aide spirituelle, aurait volé bien davantage. Il poursuit alors : «Moi, Dieu m’a aidé, mais j’ai accaparé les dons divins. Voilà un vol bien plus grave. La différence est que le vol de cet homme est visible, le mien non !». Il se condamne ainsi, mais juge le prochain avec indulgence. Ou encore, s’il constate un défaut, petit ou grand, chez autrui, il le justifie en cultivant de bonnes pensées. Il songe que lui-même a beaucoup de défauts visibles pour autrui. Car, en cherchant bien, on trouve en soi beaucoup d’imperfections, ce qui conduit à justifier plus facilement les autres. O combien de fautes n’avons- nous pas commises ! «Des péchés de ma jeunesse et de mes ignorances, ne te souviens pas, Seigneur»’.
— Géronda, il m’arrive souvent ceci : on me demande un service, je le rends de bon cœur, mais, dans mon empressement, je cause ce faisant un léger dommage. On m’en fait alors la remarque, et je me justifie.
— Tu as voulu accomplir le bien et tu as provoqué un petit dommage. Accepte l’observation qu’on te fait pour le dommage causé, afin de recevoir toute la récompense de ton acte. Le diable est très malin. Son art, il le connaît parfaitement. Comment ne profiterait-il pas de l’expérience de tant d’années ! Il te pousse à te justifier pour que tu perdes le bénéfice spirituel du bien accompli. Si tu vois un homme en sueur porter une lourde charge sur ses épaules et que tu la lui prends pour le soulager, eh bien, c’est assez normal. Tu as vu le fardeau qu’il transportait, tu as agis avec générosité et tu t’es empressé de l’aider. Mais si tu supportes le poids d’une critique que l’on t’a faite injustement, cela a beaucoup plus de valeur. Nous justifier lorsqu’on nous fait une remarque prouve que l’esprit du monde est encore bien vivant en nous.
— Géronda, à quoi est due l’autojustification ?
— A l’orgueil. Se justifier est un péché, et cela chasse la Grâce de Dieu. Nous devons non seulement nous abstenir de nous justifier, mais encore aimer subir l’injustice. C’est l’autojustification qui nous a chassés du Paradis. N’est-ce pas ce qui est arrivé à Adam ? Quand Dieu lui demanda : «As-tu mangé le fruit de l’arbre dont je t’ai commandé de ne pas manger ?», au lieu de répondre : «Pardon, mon Dieu, oui, j’ai commis une faute», il se justifia en disant : «La femme que tu m’as donnée pour être avec moi, c’est elle qui m’a donné le fruit de l’arbre ; et j’en ai mangé». C’était comme dire : «C’est Ta faute, c’est Toi qui a créé Eve» ! Adam était-il obligé d’écouter Eve sur ce point ? Dieu interrogea Eve également, qui répondit : «Le serpent m’a séduite»-1. Si Adam avait reconnu : «Pardon, mon Dieu, j’ai commis une faute» et si Eve aussi avait dit : «J’ai eu tort», tout serait rentré dans l’ordre. Mais leur réaction immédiate fut de se justifier, se justifier…
— Géronda, qu’elle est la faute de celui qui n’arrive pas à discerner qu’il est en faute ?
— Qu’elle est sa faute ! D’être lui même en faute ! Celui qui se justifie sans cesse et croit que les autres ne le comprennent pas, que tous sont injustes envers lui, et que c’est lui qui souffre, qui est la victime ; à partir de là, il n’a plus le moyen de se contrôler. Et quel est parfois le plus étrange ? Alors que lui-même a fait du tort à autrui et qu’il est fautif, il affirme : «Moi, j’accepterais volontiers l’injustice qu’il m’a faite, mais je ne veux pas qu’il aille en Enfer». Il veut donc se justifier, soi-disant par amour du prochain, pour que l’autre, dont il pense avoir subi une injustice, prenne conscience de sa faute et n’aille pas en Enfer ! Ou bien il se met à fournir toute sorte d’explications de peur que l’autre ne comprenne quelque chose de travers et aille en Enfer ! Voyez-vous combien l’œuvre du diable est subtile ?

Celui qui se justifie ne peut être aidé spirituellement

J’ai remarqué qu’aujourd’hui petits et grands arrivent à justifier toute chose au moyen de raisonnements diaboliques. Le diable leur interprète tout à sa manière, et ils se trouvent en dehors de la réalité. Le discours de justification est une lecture diabolique des faits.
— Géronda, comment se fait-il que certains trouvent toujours un contre-argument à opposer au moindre argument ?
— Oh, c’est terrible de converser avec une personne qui a pris l’habitude de se justifier ! C’est comme parler à un possédé ! Tous ceux qui se justifient — Dieu me pardonne — ont le diable pour Géronda. Ce sont des êtres torturés. Ils ne sont pas en paix avec eux-mêmes. La justification de soi, ils en ont fait une science : tel le voleur qui ne dort pas de la nuit parce qu’il ne pense qu’à la façon dont il va pouvoir voler, eux, pour leur part, ne pensent qu’à la manière dont ils vont trouver des justifications pour telle ou telle de leur faute. Ou encore, comme d’autres réfléchissent aux futures occasions de faire le bien ou d’agir avec humilité, eux, au contraire, se demandent comment justifier l’injustifiable. Ils deviennent de vrais avocats ! On n’aboutit à rien en discutant avec eux. C’est comme discuter avec le diable en personne. Combien j’ai enduré avec telle personne ! J’avais beau lui dire : «Tu agis mal, tu dois prendre garde à cela ; tu n’es pas en bonne santé spirituelle, tu devrais faire ceci ou cela…», lui trouvait maintes excuses pour tout et en guise de conclusion il en vint à se plaindre ; «Tu ne m’as pas dit ce que je devais faire ! — Mais, mon cher ami, à quoi passons-nous donc notre temps depuis des heures ? Nous parlons de tes erreurs, de ce que tu n’es pas en bonne santé spirituelle, et toi, que fais-tu ? Tu ne cesses de te justifier. Tu m’épuises, tu me crèves depuis trois heures ! Qu’ai-je donc fait d’autre que de te dire quoi faire ?». Et de lui donner des exemples pour lui faire comprendre que la façon dont il envisage les choses lient de l’orgueil satanique, qu’il subit des influences démoniaques et que, s’il ne change pas, il est perdu. Tout cela pour m’entendre finalement dire : «Tu ne m’as pas dit quoi faire» ! N’est-ce pas exaspérant ? Si l’on est indifférent, on se détourne de tout avec une moue de lassitude. Mais si l’on n’est pas indifférent, on explose. Moi, je les envie, les personnes indifférentes !
— Mais vous, Géronda, vous ne voudriez en aucun cas être indifférent.
— Mais enfin, mon enfant, l’indifférent, au moins, n’explose pas pour un rien ! Souffrir pour une âme en peine, cela a un sens. Mais s’épuiser avec une personne de ce genre, lui prodiguer autant de conseils pour l’entendre finalement vous reprocher : «Tu ne m’as pas dit quoi faire !» et continuer à justifier l’injustifiable ! C’est ainsi qu’un homme finit par devenir un démon ! C’est terrible ! Si ce malheureux pensait seulement à la peine que je me donne pour l’aider — sans parler de la douleur que je ressens à le voir ainsi -, il changerait un peu. Car il me voit souffrir, peiner, me tourmenter et il ne s’en soucie pas !
— Géronda, une personne qui se justifie pour un désordre qu’elle a causé et qui s’obstine à se justifier lorsqu’on lui fait remarquer que ses paroles ne sont qu’autojustification — essayant de prouver qu’elle ne s’autojustifie pas, cette personne peut-elle jamais se corriger ?
— Comment pourrait-elle se corriger ? Elle comprend sa faute, car elle est tourmentée, mais, par orgueil, elle ne veut pas l’avouer. C’est tragique !
— Oui, mais elle dit : «Vous ne m’aidez pas. Je veux que vous m’aidiez ; vous ne m’appelez pas pour que nous parlions ensemble, vous me méprisez».
— Eh bien, cela aussi vient de l’orgueil. C’est comme si elle disait : «Ce n’est pas de ma faute ; c’est de ta faute si je ne vais bien au plan spirituel !» Elle veut aboutir à cette conclusion. Laisse-la tomber ! Ce n’est pas la peine de s’occuper d’elle, car elle ne peut pas être secourue. Ni le Père spirituel, ni le Géronda ou la Gérondissa ne portent de responsabilité pour une telle âme. Il s’agit ici d’un orgueil satanique, et non pas humain. L’orgueil humain refuse de s’humilier pour dire «pardonne-moi !», mais, au moins, il ne parle pas pour se justifier. L’homme qui se justifie quand il est en faute transforme son cœur en refuge du diable. S’il n’écrase pas son ego, il continuera à faire faute sur faute et sera inutilement écrasé par son orgueil. Celui qui ignore combien se justifier est un mal a des circonstances atténuantes. Mais celui qui le sait, ou auquel on l’a dit, n’a aucune circonstance atténuante.
Il faut faire preuve de discernement quand on veut aider une personne qui a pris l’habitude de se justifier, car il arrive parfois ceci : quelle se justifie prouve qu’elle a beaucoup d’orgueil, et donc, si on lui dit qu’elle a fait une faute, elle ira proférer d’autres mensonges et trouvera d’autres excuses pour arriver à vous prouver une chose, vous en justifier une autre, et éviter de se sentir blâmée. Mais pour avoir tenté de lui montrer sa faute, on devient cause qu’elle réagisse avec encore plus d’orgueil et invente encore plus de mensonges. À partir du moment où on voit qu’elle persiste dans ses justifications, il n’est plus besoin de rien lui prouver. Prie seulement pour que Dieu l’éclaire !

Si tu ne donnes pas d’explications, Dieu te donnera raison

Géronda, souvent, quand on me fait une remarque, je pense que je dois donner des explications, et je dis : «Oui, c’est vrai…, mais…».
— A quoi te sert donc ce «mais» ? Le «mais» n’ajoute rien et il gâte tout. Dis plutôt : «Pardonne-moi, et grâce à ta bénédiction, la prochaine fois, je ferai attention».
— Géronda, quand une sœur interprète mal l’une de mes actions, dois-je lui expliquer comment j’ai agi ?
Si tu possèdes la force spirituelle nécessaire, c’est-à- dire l’humilité, prends sur toi la faute et garde le silence ! Laisse Dieu te justifier. Si tu ne parles pas. c’est Dieu qui parlera ! Joseph’, vois-tu, quand ses frères l’ont vendu, n’a pas dit : «Je suis leur frère, je ne suis pas un esclave ; mon père m’aimait plus que tous ses autres enfants». Il n’a pas parlé et, par la suite, c’est Dieu qui parla et le lit roi . Que crois-tu donc ? Penses-tu que Dieu n’éclaire pas, n’informe pas la conscience des autres ? Si Dieu choisit pour ton bien de révéler la vérité. Il le fait pour ton bien. Mais s’il ne la révèle pas. c’est aussi pour ton bien. Lorsqu’une personne commet une injustice envers toi, ne pense pas que c’est par méchanceté, mais en fonction de son point de vue. S’il s’avère qu’elle a agi sans méchanceté, Dieu l’éclairera : elle comprendra quelle a été injuste et s’en repentira. C’est seulement en cas de méchanceté que Dieu n’informe pas, car la longueur d’onde sur laquelle Dieu travaille et envoie l’information est celle de l’humilité et de l’amour.
— Géronda, faut-il demander des explications après un malentendu ?
— Ce malentendu a-t-il suscité en loi de mauvaises pensées contre la personne concernée ?
— Non.
— Si tu n»as pas eu de pensées négatives, tu n’as pas besoin d’explication. F,n revanche, si cela a provoqué en toi des pensées négatives, il vaudrait mieux que la personne concernée te fournisse une explication, afin que tu n’aies pas davantage de mauvaises pensées contre elle.
— Géronda, sans utiliser d’explications pour se justifier, peut-on dire comment on a fait face à un incident, comment on a agi etc. ?
— Ce n’est pas la peine. Mieux vaut dire «Pardonne-moi !» et ne rien expliquer. Sauf si l’on te demande de fournir des explications, alors dis humblement ce qui s’est passé.
— Mais alors. Géronda, quand faut-il donc donner des explications ?
S’il s’agit d’un malentendu concernant autrui, alors les explications s’imposent afin d’offrir son aide dans la situation qui s’est créée. Ou bien lorsqu’une personne sensible et ayant un peu d’orgueil risque de ployer sous le fardeau en se taisant, il vaut mieux quelle parle et explique comment elle a agi.
— Parfois, Géronda, nous ne savons pas distinguer l’explication de la justification.
— L’autojustification n’apporte pas la paix de l’âme, tandis que l’explication apporte le repos et la paix intérieure.

Qui s’étudie bien soi-même ne se justifie pas

— Géronda, comment se fait-il que je me justifie, alors que je sens bien ma propre faiblesse ?
— Tu n’as pas vraiment ressenti ta faiblesse, et c’est pourquoi tu te justifies. Si tu l’avais ressentie, tu ne te justifierais pas. Nous aimons notre moi, nous ne voulons pas nous donner du mal ; nous n’aimons pas l’effort. Nous voulons acquérir une fortune sans peiner. Nous devrions au moins reconnaître que cette manière d’aborder les choses n’est pas la bonne voie spirituelle et faire preuve d’humilité. Mais il n’y a ni effort ni aveu.
— Quelqu’un peut-il s’étudier, s’examiner, et en même temps se justifier ?
— Qui s’étudie bien ne se justifie pas. Vois-tu, il existe certaines personnes, intelligentes, et même subtiles, qui finissent par faire les pires sottises. Car existe aussi le désir de se ménager : «Comme ça m’arrange, moi, comme ça me va».
— Géronda, celui qui se justifie ne voit-il pas ses chutes dans son combat spirituel ?
— Quoi qu’il fasse, le diable le trompe et justifie tout, ses intentions, son obstination, son orgueil, ses mensonges.
— Cela ne l’aiderait-il pas s’il s’examinait à la lumière des livres des Pères et de la Sainte Écriture ?
— Pour celui qui pense correctement, spirituellement, tous les problèmes peuvent être résolus en lisant la Sainte Écriture et les livres des Pères. On y voit tout très clairement. En revanche, celui qui n’accomplit aucun travail spirituel et dont l’âme n’est pas purifiée, même la Sainte Écriture ne saurait l’aider, car il interprète tout de travers. Il vaut mieux qu’il confie sa pensée à son confesseur et n’interprète pas seul ses lectures. Lisant l’Ancien Testament, par exemple, il peut interpréter le texte avec malice et se pervertir. J’ai remarqué que certains prennent certains passages des livres spirituels pour les interpréter comme cela les arrange. Ce n’est pas qu’ils manquent de finesse d’esprit ou ne comprennent pas ce qu’ils lisent : non, ils l’interprètent simplement d’après leur intérêt. C’est terrible ! Même les paroles spirituelles qu’ils entendent, je me suis aperçu qu’il est bien rare qu’ils arrivent à les saisir correctement. Supposons que je mentionne un fait pour souligner une pensée. Alors que je tiens à souligner quelque chose de précis, certains cherchent dans l’histoire même que je raconte à quoi s’accrocher pour justifier un vice, une faute, c’est-à-dire pour nourrir leurs passions. Ils ne songent pas que si la personne dont j’ai parlé en est arrivée là. c’est parce qu’elle a manqué de vigilance ; ils disent au contraire : «Puisqu’il existe des personnes qui se trouvent dans un état spirituel aussi mauvais, alors nous, nous n’allons pas si mal», et ainsi ils se justifient. Des excuses, le diable en trouve des tas !

La justification de soi n’apporte pas la paix

Quiconque se justifie ne trouve pas la paix. Il n’a aucune consolation spirituelle. Celui qui se donne raison, son être intérieur lui donne-t-il pour autant raison ? Son être, sa conscience ne lui donnent pas raison, et il n’éprouve aucune paix intérieure. Cela montre qu’il est en faute. Comme Dieu a tout agencé ! Il a donné à l’homme la conscience, c’est terrible ! L’homme peut, certes, parvenir à ce qu’il veut, soit d’une manière cruelle, soit par ruse ou par flatterie, mais il ne trouvera pas la paix intérieure. De cette inquiétude, il pourra déduire lui-même qu’il se trouve dans la mauvaise direction.
Quiconque accepte l’injustice qui lui est faite, c’est comme s’il recevait un héritage spirituel et s’en réjouissait. En revanche, quiconque sc justifie, c’est comme s’il dépensait un peu de sa fortune et n’en ressentait aucune joie. Je veux dire qu’il ne ressent pas la paix spirituelle qu’il aurait eue, s’il ne s’était pas justifié. Et cela vaut encore plus pour celui qui est fautif et qui se justifie quand même ! Lui recueille la colère de Dieu, car il s’agit ici de vol : il gaspille une fortune qui lui a été offerte. Peut-on trouver la paix intérieure dans le gaspillage ?
L’autojustification nous rend aveugles. Le diable ira justifier même celui qui tue son semblable ! «Comment as-tu pu le supporter si longtemps ? souffle-t-il. Tu aurais dû le tuer plus tôt !» Et ce criminel voudrait même recevoir une récompense de la part du Christ pour les quelques années où il a enduré l’autre ! Comprends-tu bien ? À quel point on en arrive !
— Géronda, puisque celui qui se justifie est torturé, pourquoi tolère-t-il ce tourment de sa conscience ?
— C’est devenu une habitude. Pour s’en débarrasser, il faut de la volonté. Et il faut apprendre non seulement à ne pas se justifier, mais aussi à avoir le bon état d’esprit. Si une personne ne se justifie pas, mais pense constamment au fond d’elle-même qu’on a été injuste envers elle, c’est pire encore. Car si elle se justifie, les autres vont sans doute lui faire une remarque, et elle pourra alors mieux se connaître et sortir de son illusion. Autrement, elle peut certes garder le silence, mais en même temps se dire en elle-même : «J’ai raison, mais je me tais, car je suis bien au-dessus de tout cela !» — et elle reste ainsi enfermée dans l’illusion.

Prendre le poids de la faute d’autrui sur soi

— Géronda, vous avez dit hier que la patience est une chose et la simple tolérance en est une autre. Que vouliez- vous dire ?
— La longanimité ne consiste pas à tolérer l’autre. Dire que je tolère quelqu’un, c’est comme si j’affirmais : «Cet homme est misérable, mais moi, je suis parfait et je le tolère». La véritable longanimité est de me sentir coupable de son état et d’avoir compassion de lui. Cela exige beaucoup d’humilité et d’amour, mais c’est ainsi que je reçois la Grâce divine et que l’autre est aidé. En voyant, par exemple, un boiteux, ou un sourd, ou un drogué, je dois songer : «Si j’étais moi-même dans un bon état spirituel, je prierais Dieu de le guérir et il le guérirait, car le Christ a promis : «Je vous donnerai le pouvoir de faire de plus grandes œuvres que les miennes» ». Le cœur se remplit alors de compassion, d’amour du prochain. En revanche, si je me dis : «Eh bien, que puis-je faire, c’est un infirme, asseyons-nous quelques instants auprès de lui, j’y gagnerai au moins ma récompense», je ne fais que tolérer l’autre et me justifie intérieurement en disant que j’ai fait mon devoir.
— Géronda, cela aide-t-il toujours de prendre toute la faute sur soi ?
— Oui, endosser la faute d’autrui, si tu peux la porter, aide beaucoup. Se blâmer en tout. Se saisir de la faute d’autrui, la prendre sur soi et demander au Christ la force de la porter. Et lorsque tu porteras plus de poids que ta faute tic mérite ou si n’ayant pas commis de faute, tu penses cependant en avoir fait une, lu ne porteras plus jamais le poids de ton orgueil, tu ne te vanteras pas, et la Grâce te sera donnée en abondance. Mais tu dois veiller à ne pas porter plus de poids que tu n’es capable d’en porter. Car si la charge est trop lourde, tu attraperas une hernie, une douleur lombaire !
— Et quelle est donc cette hernie, cette douleur lombaire ?
— Si tu te charges, par exemple, d’une faute que tu n’as pas la force de soulever et que tu ne donnes pas d’explication, après tu te plaindras, lu t’indigneras, et tu en viendras à juger autrui.
— Mais si je fournis des explications, n’est-ce pas me justifier ?
— Tâche de justifier ce que tu ne peux pas soulever, et pas le reste. Une personne sensible, par exemple, doit veiller à porter juste ce qu’elle peut supporter, et ne pas vouloir faire la forte. Il lui faut bien s’examiner et se traiter sans merci, mais avec discernement, selon le poids qu’elle peut soulever, de peur que l’Ennemi ne la fasse ployer en raison de son hypersensibilité, ne la jette dans le désespoir et ne l’anéantisse.
— Géronda, non seulement il m’est parfois difficile d’accepter l’injustice, mais, en outre, je fais porter la responsabilité de ma faute sur autrui.
— Vous toutes, non seulement vous ne portez pas le fardeau d’une autre de vos sœurs, mais vous voulez lui donner votre propre fardeau à porter, qu’elle soit saine ou malade ! Tu dois acquérir la bravoure spirituelle, afin de prendre sur toi toute la responsabilité de ton péché. Plus le poids que nous endossons en nous chargeant des fautes d’autrui est grand, plus le Bon Dieu allège notre charge, et nous en ressentons une divine allégresse.
Celui qui par amour, et possédant les forces physiques nécessaires, porte sur son dos deux sacs de ciment pour décharger un compagnon plus faible qui ne peut soulever un tel poids, accomplit une action qui n’a pas autant de valeur que de porter le poids de la faute d’autrui, la faire sienne et la présenter aux autres comme sa propre faute. C’est le fruit d’une grande vertu, d’une grande humilité.
Dans un monastère cénobitique du Mont Athos, un novice répondit un jour de manière inconvenante au rvpicariste, qui était, en outre, hiéromoine\ parce qu’au moment où il lisait à l’office, celui-ci lui indiqua quel konilakion lire en premier. Alors que le hiéromoine désirait l’aider, lui se mit en colère. Après l’office, le novice irrité s’enferma dans sa cellule. Le lypikariste retourna la chose en lui-même et prit la responsabilité de l’incident ; il en fut très peiné, car il jugea qu’il était la cause de cette réaction violente du frère. Sa conscience le tourmentait vraiment. Et bien que chargé, en tant que lypikariste, du bon déroulement de l’office, il ne tint pas compte de son rang, mais se dit : «C’est de ma faute si le frère s’est énervé». Il se rendit alors à la cellule du novice pour lui faire une métanie. Mais celui-ci s’était enfermé et n’ouvrait pas. Le hiéromoine resta donc devant la porte et attendit depuis le matin jusqu’à trois heures de l’après-midi quand sonnèrent les Vêpres : alors le novice fut obligé de sortir de sa cellule. Le lypikariste se prosterna devant lui, en faisant une métanie, et lui dit : «Pardonne- moi, mon frère, car c’est ma faute !». C’est ainsi que l’on reçoit la Grâce de Dieu.