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Panser nos plaies

— Géronda, lorsque je subis des chutes dans mon combat spirituel, je suis prise de panique.
— Tu n’as rien à craindre. C’est une lutte continue que nous menons, et qui ne va pas sans traumatismes. Mais nos blessures se guérissent grâce à la confession. À la guerre, vois-tu, les soldats blessés au combat s’empressent d’aller chez le médecin pour se faire panser et continuer à se battre avec bravoure. Entre-temps, ils sortent renforcés de leur expérience et apprennent à mieux se protéger. Nous aussi, quand nous sommes blessés lors de notre combat spirituel, nous ne devons pas perdre courage, mais aller chez le médecin — notre confesseur — pour lui montrer nos plaies, nous faire soigner spirituellement et continuer sans relâche à mener «le bon combat». Le mal serait de ne pas dévoiler les terribles ennemis de l’âme que sont les passions et de ne pas lutter pour les éliminer.
— Géronda, certains fidèles, soi-disant par un scrupule d’honnêteté, ne vont pas trouver leur confesseur sous le prétexte suivant : «Puisque je vais refaire la même faute, à quoi bon aller me confesser ? Pour me moquer du Père ?».
— C’est un faux raisonnement ! C’est comme si un soldat blessé déclarait : «Puisque la guerre se poursuit et que je peux très bien être de nouveau blessé, pourquoi me faire panser ?». Mais, s’il ne soigne pas sa blessure, il aura une hémorragie et en mourra. Ceux qui décident de ne pas se confesser sont sans doute animés d’un souci d’honnêteté, mais, finalement, cela cause leur perte. Le diable, vois-tu, exploite même la noblesse de cœur du fidèle. Si, quand nous chutons dans le péché et salissons notre âme, nous ne la purifions pas en nous confessant, sous prétexte que nous allons rechuter et la salir encore, nous ne faisons qu’ajouter de nouvelles souillures aux anciennes, et il est de plus en plus difficile de les nettoyer.

Le besoin de se confesser

— Géronda, saint Marc l’Ascète proclame : «Le gnostique se confesse devant Dieu, non pas en énumérant ses fautes, mais par la patience dans les épreuves à venir». Qu’entend-il pas ces paroles ?
— L’un ne va pas sans l’autre. Le fidèle se confesse à son Père spirituel, mais il se confesse aussi humblement à Dieu avant de prier, en se livrant à nu devant Lui : «Mon Dieu, j’ai péché, je ne suis qu’un…, je ne suis qu’un…». Et, simultanément, il accepte avec patience les épreuves qu’il reçoit en remède. Le saint ne conseille pas d’éviter d’accomplir la première ni la seconde confession, mais recommande seulement d’endurer les épreuves. «Je me confesse», que cela signifie-t-il ? N’est-ce pas dire : «J’avoue au dehors ce que je gardais à l’intérieur de moi-même» ? Si tu as de la bonté en toi, «tu te confesses au Seigneur»1, c’est-à-dire, tu rends grâces à Dieu. Si tu as du mal en toi, tu confesses tes péchés.
— Géronda, celui qui va se confesser pour la première fois, doit-il raconter au confesseur toute sa vie passée ?
— La première fois, il fera une confession générale. Le malade, dès son entrée à l’hôpital, informe le médecin de son passé médical, en le lui détaillant : «J’ai eu une maladie des poumons, mais, maintenant, c’est passé ; j’ai subi une opération avec anesthésie totale ou partielle…». De même le pénitent doit s’efforcer, la première fois qu’il se confesse, de dévoiler sur sa vie le plus de détails possible au confesseur, et c’est à celui-ci de mettre à nu la plaie et de la soigner. Bien des fois, un simple coup reçu, auquel on n’a pas attaché d’importance, peut avoir ensuite des conséquences. La première fois que le croyant va se confesser, il se peut qu’il ait, mettons, cent péchés à avouer ; la seconde fois, cent dix, car le diable le tente davantage, vu qu’il est allé se confesser et l’a entravé dans sa besogne. La troisième fois, le nombre de péchés peut atteindre cent cinquante, mais, ensuite, il diminuera constamment, jusqu’au jour où le pénitent n’aura plus que quelques péchés à avouer en confession.
— Si cela arrive fréquemment, comment y faire face ?
— En ce cas, le fidèle doit mettre sa conscience en ordre régulièrement, se rendre chez son confesseur pour lui ouvrir son âme et reprendre courage. Et, quand il y parvient, il doit mettre son moteur spirituel en marche, lutter avec générosité et ténacité pour chasser le diable au loin.
— Géronda, lorsque je ne ressens pas le besoin de me confesser, à quoi cela est-il dû ?
— Peut-être ne t’examines-tu pas comme tu devrais le faire ? La confession est un sacrement. Il faut aller avouer tes fautes avec simplicité. Que crois-tu donc ? N’es-tu jamais obstinée ? Orgueilleuse ? Ne t’arrive-t-ii pas de blesser une sœur ? De juger autrui ? Que croyez-vous que je dise en confession ? Je reconnais mes fautes : «Je me suis mis en colère, j’ai condamné autrui…», et le confesseur me lit la prière d’absolution. Mais les petites fautes pèsent elles aussi de tout leur poids. A l’époque où je me confessais au Père Tychoir1, je n’avais rien de grave à avouer, mais lui me répétait : «Quel tas de sable, mon enfant, quel tas de sable» ! Il voulait dire que les fautes insignifiantes s’accumulent comme un tas de sable, qui devient plus lourd qu’un bloc de pierre. Le pénitent qui a commis un gros péché, ne cesse d’y penser, s’en repent et s’humilie. Toi, qui as commis maintes petites fautes, si tu examines les circonstances favorables dans lesquelles tu as été élevée, par comparaison avec l’autre, tu prendras conscience que tu es pire que lui. Tâche aussi d’être très rigoureuse en confession. Il ne suffit pas d’avouer, par exemple : «Je suis jaloux, je me mets en colère…», mais pour tirer de la confession un profit spirituel, l’on doit confesser telle et telle chute précisément. Et en cas de péché grave, comme une méchanceté, on doit exposer au Père spirituel en détail quelle pensée en a été la cause et comment on s’est comporté. Sinon, c’est se moquer du Christ. Si le pénitent n’avoue pas toute la vérité au confesseur, s’il ne révèle pas ses fautes, afin de lui donner la possibilité de l’aider, il subira un dommage spirituel — tel le malade qui cache sa maladie au médecin et ne fait que ruiner sa santé. En revanche, si le croyant se montre sous son vrai jour, le Père spirituel est en mesure de mieux le connaître et de lui apporter une aide plus efficace. Par ailleurs, celui qui, par son comportement, fait du tort à autrui ou le blesse, doit d’abord demander humblement pardon, sc réconcilier avec lui, avant d’aller avouer son péché à son confesseur et recevoir l’absolution. La Grâce divine est à ce prix. S’il avoue sa faute au confesseur, sans avoir auparavant imploré le pardon de celui qu’il a offensé, il ne pourra trouver la paix de l’âme, car il ne s’est pas humilié. L’exception serait que l’homme offensé soit mort ou bien introuvable — parce qu’il a déménagé et que le pénitent ignore sa nouvelle adresse afin de pouvoir lui demander pardon, ne serait-ce que par écrit. Mais s’il a l’intention de le faire, Dieu lui pardonnera, car II voit sa bonne résolution.
— Géronda, si nous demandons pardon à autrui et qu’il nous le refuse ?
— Il nous faut alors prier Dieu d’adoucir son cœur. Mais il arrive aussi que Dieu n’exauce pas celte prière, jugeant que si notre prochain nous pardonne, nous risquerions de retomber dans la même faute.
— Géronda, n’arrive-t-il pas que celui qui a commis une faute grave ne puisse la confesser immédiatement ?
Pourquoi tarder ? Pour que la plaie s’infecte ? Plus on conserve un bien avarié, plus il s’abîme. Pourquoi attendre un ou deux mois avant d’aller confesser sa faute à son Père spirituel ? Il faut se confesser le plus tôt possible. Laisse-ton une plaie suinter pendant un mois sans la soigner ? On ne doit pas non plus attendre que le confesseur ait davantage de temps à sa disposition. Cette faute concrète, il faut l’avouer aussitôt, et ultérieurement, lorsque le confesseur sera plus disponible, aller le voir pour parler plus longuement avec lui.
Nul besoin non plus de beaucoup de temps pour offrir une image complète de soi. Si la conscience travaille correctement, on peut, en deux mots, décrire l’état de son âme. Mais, lorsqu’on est en proie à la confusion mentale, on peut bavarder pendant des heures, sans vraiment rien révéler. Tenez, je vois certains qui m’écrivent des cahiers entiers, remplissent une vingtaine ou une trentaine de pages d’une écriture minuscule, sans parler des pages de post-scriptum… Or tout cela pourrait tenir en une page.

Les circonstances atténuantes alléguées en confession pèsent lourd sur la conscience

— Géronda, lorsqu’au moment de la confession d’un péché, on ne ressent pas la même douleur qu’au moment où on venait de le commettre, cela signifie-t-il qu’on n’a pas vraiment de repentir ?
Si un certain temps s’est écoulé depuis que le péché a été commis, la plaie se cicatrise, et c’est pourquoi la douleur ressentie n’est plus la même. Il faut veiller surtout à ne pas se justifier pendant la confession. J’avoue, par exemple : «Je me suis mis en colère», et dans la situation il aurait été nécessaire que je donne une gifle : même en ce cas, je ne relate pas les circonstances de ma conduite pour éviter que le confesseur ne me trouve des excuses. Celui qui se justifie en confession ne trouve pas la paix intérieure, aussi inconscient soit-il. Les circonstances atténuantes qu’il allègue au cours de sa confession pèsent lourd sur sa conscience. Au contraire, celui qui, en raison des scrupules de sa conscience, exagère la gravité de ses fautes et qui reçoit par conséquent une pénitence sévère de la part du confesseur, ressent une allégresse indescriptible. Certains, s’ils volent, disons, un grain de raisin, ont le sentiment d’avoir volé de nombreux cageots et ne cessent de se blâmer pour leur faute. Ils n’en donnent plus la nuit, et seule la confession les délivre.
D’autres, en revanche, qui s’emparent de paniers entiers de raisin, sc justifient en assurant qu’ils n’ont volé qu’une grappe. Ceux qui non seulement ne sc cherchent pas d’excuses, mais donnent de l’ampleur à la moindre de leurs fautes, s’en attristent et souffrent du moindre écart de leur conduite, savez-vous bien quelle consolation divine ils éprouvent ? On constate ici comment la Justice divine se met à l’œuvre et comment le Bon Dieu récompense ses fidèles.
J’ai pu observer comment ceux qui exposent humblement leurs fautes au confesseur, se soumettant à cette humiliation volontaire, en sortent rayonnants, car ils reçoivent la Grâce divine. Un jour, un militaire à la retraite me raconta avec une contrition extrême toutes les fautes qu’il avait commises depuis l’âge de huit ans et, entre autres, qu’il avait alors volé une balle à un autre enfant. Il ne l’avait gardée qu’une nuit avant de la rendre le lendemain et, pourtant, il pleurait à la pensée d’avoir fait de la peine à son camarade. Parvenu à la retraite, il se mit à la recherche de tous ceux auxquels il avait fait de la peine au cours de son service — même si c’était dans le cadre de ses fonctions. Il réussit à les trouver et leur demanda pardon ! J’en fus vivement impressionné ! Il se blâmait en tout. Il habite maintenant dans un village et distribue son argent à des œuvres de charité. Il s’occupe de sa vieille mère, âgée de quatre-vingt-quinze ans, alitée et souffrant d’hémiplégie. Et comme il est contraint de voir le corps de sa mère, des pensées le tourmentent : «Si Chant, qui vit la nudité de son père, fut puni, pense-t-il, alors moi, quel châtiment m’attend donc…». Il pleurait sans cesse. Son visage en était transformé. Oh, combien sa contrition m’a servi d’exemple !
— Géronda, est-il possible d’exagérer sa faute dans l’intention de montrer que l’on se livre à un travail très profond sur soi-même ?
— En ce cas, c’est différent. L’orgueil de s’humilier entre en jeu.

Après la confession

— Géronda, après la confession, est-il normal de ressentir une sorte d’oppression ?
Pourquoi donc ressentir de l’oppression ? Une bonne confession efface toutes les fautes du passé, et un nouveau chapitre s’ouvre. La Grâce envahit l’être humain et le transforme totalement. Le trouble, la cruauté, l’angoisse disparaissent, et s’installent la paix, la sérénité. Cela est tellement perceptible, y compris au dehors, que je conseille à certains pénitents de se faire photographier avant et après leur confession, afin qu’ils constatent eux-mêmes leur heureuse métamorphose, car le visage reflète l’état spirituel intérieur. Les sacrements de l’Église font des miracles. Plus on se rapproche de Jésus-Christ, L’Homme-Dieu, plus on est divinisé. Et l’on rayonne alors tout naturellement, trahis par la Grâce qui nous imprègne.
— Géronda, ressent-on immédiatement de la joie après une confession sincère ?
— Pas toujours. Il se peut que la joie ne se manifeste pas tout de suite, mais qu’elle prenne le temps de naître et de grandir peu à peu en soi. La confession doit être suivie d’une reconnaissance éperdue envers Dieu. On doit se sentir comme celui auquel on a remis sa dette : il éprouve de la gratitude et de l’obligation envers son bienfaiteur. On doit remercier Dieu, mais sans oublier de méditer les versets du psalmiste : «Je reconnais mes transgressions, et mon péché est constamment devant moi», afin de ne pas prendre trop d’assurance et d’éviter de retomber dans les mêmes fautes.
— Géronda, j’ai lu que les démons nous demanderont des comptes dans l’autre Vie. ne serait-ce que pour une mauvaise pensée que nous n’aurions pas confessée.
— Ecoute, si l’homme se repent et avoue à son confesseur tout ce dont il se souvient, dans l’intention de ne rien cacher, l’affaire est réglée ; les démons n’auront plus aucun pouvoir sur lui. Mais si, de façon consciente, il n’avoue pas certaines fautes, elles causeront son tourment dans l’autre Vie.
— Géronda, un fidèle a déjà confessé ses fautes de jeunesse, mais il y repense et continue à en être bouleversé. Est-ce la bonne attitude ?
— Si sa contrition de cœur pour ses fautes de jeunesse était réelle et profonde, il n’a aucune raison de continuer à se tourmenter. Dès lors qu’il les a confessées, Dieu les lui a pardonnées au moment de la confession. Désormais, il ne doit plus creuser sa vie passée ni revenir notamment sur ses péchés charnels, car il peut en subir un dommage spirituel. A la guerre, par exemple, une grenade tombe à côté d’un soldat, mais Dieu le protège, et la grenade n’explose pas. La guerre terminée, le soldat retrouve la grenade intacte et se met à l’examiner de près, elle explose alors et le lue en temps de paix !

La confiance envers le confesseur

— Géronda, si l’on est extrêmement affecté par une réprimande du confesseur, concernant l’une de nos fautes, cela trahit-il de l’orgueil ?
— Bien sûr qu’il s’agit d’orgueil ! Si le pénitent s’afflige selon Dieu, il recevra la consolation spirituelle et pourra progresser, car il s’efforcera de ne pas récidiver. Il doit avouer toutes ses difficultés, ses mauvaises pensées, ses chutes à son confesseur, et accepter avec joie la réponse de celui-ci, douce ou sévère, car tout se fait par amour et par souci du progrès de son âme.
— Géronda, qu’advient-il si je n’accepte pas une réprimande ou une observation ?
— Si tu les refuses, tu resteras incorrigible. Ceux qui rejettent les observations d’autrui, même de ceux qui les aiment, demeurent pour finir des personnes revêches et se ruinent spirituellement. Ces personnes finissent par se détruire elles-mêmes, telles des planches de bois brut qui résistent au rabotage du menuisier et qui. alors qu’elles étaient destinées à devenir des meubles, aboutissent dans du béton ou sur des échafaudages, faites pour qu’on marche dessus et les salisse, jusqu’à ce qu’on les jette au feu !
— Géronda, lorsqu’on est en désaccord sur un sujet avec son Père spirituel, comment se comporter ?
— On doit lui confier simplement et humblement sa pensée. Il faut, bien sûr, être particulièrement vigilant dans le choix du Père spirituel, afin de pouvoir lui faire confiance et trouver la paix de l’âme sous sa direction.
— Géronda, lorsque le fidèle a une vision des choses différente de celle de son Père spirituel, est-ce à son avantage de persister dans son opinion ?
— Non, car il ne sait pas ce qui se cache derrière ce qu’il considère comme une réaction inappropriée du Père spirituel. Pour comprendre ce que signifie une attitude du Père spirituel, il faudrait sans doute que celui-ci lui divulgue la confession d’un autre pénitent. Est-ce permis ? Certes non ! Admettons qu’ils aient convenu du jour et de l’heure de leur rencontre, mais qu’à ce moment-là, un autre fidèle se présente, assailli par la pensée du suicide, et que le confesseur le fasse entrer le premier. Notre pénitent va songer : «Il a préféré confesser d’abord l’autre ! Moi, il me méprise». Comment le confesseur pourrait-il lui expliquer que le second arrive était sur le point de faire une tentative de suicide ? S’il le dit, il détruit l’autre personne, il l’écrase spirituellement. En revanche. si notre pénitent s’indigne un peu ou manifeste de la mauvaise humeur, le mal n’est pas bien grand. Ainsi s’indignèrent certains, qui étaient montés un jour à ma kalyva. J’avais accueilli avec grande joie un homme que sa famille avait eu beaucoup de peine à convaincre de venir parler avec moi. Je l’embrassai, lui offris un chapelet et de petites icônes. Les autres s’en offensèrent. «Nous, le Géronda ne nous a accordé aucune importance !». Mais le pauvre était un être perdu, et, moi, j’étais au courant des détails de sa vie. En repartant, il était devenu un homme différent. Que les autres se scandalisent autant qu’ils le veulent ! On ne peut se servir d’un argument pour apaiser l’un, quand on sait que cela va détruire l’autre.

La bonne entente avec le confesseur

Un homme spirituel qui désire aider autrui s’efforce de le mettre en communion avec le Christ, et non pas de l’attacher à soi. Et c’est ensuite une grande joie pour lui, quand il réussit à l’unir au Christ et qu’il le voit mener son combat spirituel avec un ardent désir du Christ. L’un et l’autre en sont alors récompensés, et tout se déroule comme il se doit. Mais le fidèle dont le combat spirituel a pour but de plaire à son confesseur — lequel s’efforce pourtant de l’unir au Christ — et qui ne s’inquiète que des effets qu’un de ses actes peut produire sur celui-ci, l’attrister ou lui faire plaisir, sans se soucier du jugement du Christ — n’exauce en fait ni le désir du Père qui a voulu l’aider, ni la volonté du Christ. Et il n’en tire aucun profit spirituel, car il ne reçoit pas l’aide divine. Ni le Christ ni le confesseur ne se réjouissent des actions de cet homme, et quant à lui, il ne reçoit aucune aide pour surmonter ses difficultés. Supposons qu’une sœur chantre se demande : «Est-ce que je psalmodie bien ? Gérondissa sera-t-elle contente de moi ?». Cette sœur ne trouvera aucune aide. En revanche, si elle psalmodie pour le Christ, tout se passera comme il faut : elle n’en chantera que mieux et fera aussi plaisir à la Gérondissa.
— Géronda, si l’on a mal compris ce que le Père spirituel nous dit de qui est-ce la faute ?
— Ecoute, si le fidèle n’a pas compris ce que le confesseur lui expliquait, parce que sa pensée s’embarquait selon son désir et que son esprit était ailleurs, c’est bien de sa faute. Certains transforment leur volonté en volonté de Dieu ! Un pénitent interroge son Père spirituel sur un problème qui le préoccupe et, simultanément, il songe à la solution qu’il souhaiterait lui donner, à la solution qui le satisfait. Alors que son Père spirituel le conseille sur la marche à suivre, le pénitent croit qu’il lui propose la solution que lui-même avait à l’esprit et il l’adopte bien sûr avec joie, pensant même faire preuve d’obéissance. Et quand le confesseur s’étonne : «Pourquoi as-tu agi ainsi ? — Mais n’est-ce pas vous qui me l’avez conseillé ?», répond-il.
Pourtant, certaines paroles du Père spirituel ne sont pas toujours à prendre au pied de la lettre. Elles peuvent n’être qu’une façon de parler. En voici un exemple, pour que vous me compreniez mieux. Une femme professeur de quarante-cinq ans, elle-même mère de plusieurs enfants, entretenait une liaison avec un de ses élèves, âgé de seize ans. Lejeune avait quitté son foyer et vivait chez ce professeur. Son père vint à ma kalvva pour me confier sa peine, et je lui dis de faire ce que son confesseur lui indiquerait. Le pauvre homme alla donc voir son confesseur et revint me trouver. Ce jour-là, je recevais les Exarques du Patriarcat et. ne pouvant m’entretenir avec lui, je lui donnai de nouveau le même avis : «Pais ce que ton Père spirituel t’a conseillé !». Mais il ne s’en allait pas et insistait pour m’attendre — et bien lui en prit ! Quand je pus me libérer nous parlâmes un moment, et il m’annonça : «Géronda, j’ai décidé de tuer cette femme, sur les conseils de mon confesseur. — Attends un peu, mon brave, m’exclamai-je, que t’a dit exactement ton confesseur ? — Cette femme mérite d’être tuée !». Avez-vous compris ? Le confesseur avait prononcé les mots : «Cette femme mérite d’être tuée», mais sans le penser vraiment : c’était seulement une façon de parler ! Depuis, je ne dis plus à personne : «Fais ce que ton Père spirituel t’a conseillé», mais je demande d’abord à connaître les paroles exactes du Père spirituel.
— Géronda, est-il possible d’interroger son Père spirituel pour demander son aide et, en même temps, de proposer la solution ?
— Eh bien, à quoi bon demander de l’aide ? Une chose est d’exposer humblement sa pensée à son Père spirituel, de dire ce qui, d’après soi, pourrait l’aider — c’est môme indispensable — et une autre, d’insister pour faire valoir que son opinion est la meilleure. Le fidèle ne peut alors progresser. C’est comme se rendre chez son médecin pour déclarer : «Voilà le médicament qu’il faut me donner» ! Le malade se doit d’obéir à son médecin ; il ne peut lui indiquer quel genre de médicaments il doit lui prescrire. Il n’est pas question ici d’appétit, comme dans le cas d’un repas ou d’un dessert, pour pouvoir réclamer : «Je veux un baklava ou un kadaïfi». C’est en fonction de la maladie que le médecin prescrit le remède.