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Faire confiance à son jugement est le début de l’illusion spirituelle

— Géronda, lorsque la colère me prend, je suis comme un volcan en éruption et je ne peux me maîtriser.
— Pourquoi ne peux-tu pas te maîtriser ?
— Parce que je crois à la justesse de mon jugement.
— Si tu crois ainsi…, tu as alors ton propre Credo, ton propre Symbole de la Foi !… Ton orgueil en est la cause. Ne justifie pas ta pensée ! N’accepte pas les pensées fanfaronnes, les pensées d’orgueil, chasse-les aussitôt.
— Et comment donc reconnaître qu’une pensée est fanfaronne ?
— Si tu ne le reconnais pas d’emblée, confesse ta pensée à la Gérondissa et, hop-là, chasse cette pensée ! Fais ensuite preuve d’obéissance en accomplissant ce que la Gérondissa te conseillera. Pour un homme spirituel, croire à sa pensée, lui faire confiance, c’est le début de l’illusion. Car son esprit étant enténébré par l’orgueil, il risque de tomber dans l’illusion. Mieux lui vaudrait perdre la raison, car il aurait alors des circonstances atténuantes.
— Géronda, les autres ne peuvent-ils pas l’aider ?
— Pour qu’il puisse être aidé par autrui, il faut d’abord qu’il s’aide lui-même. Qu’il prenne conscience que croire à sa Pensée, qui lui souffle, par exemple, qu’il est le meilleur de tous, qu’il est un saint, etc., ressort de l’illusion spirituelle.
S’il persiste dans de telles pensées, celles-ci ne s’enfuiront pas, prendre un fusil ne servirait à rien ! Pour quelles disparaissent, il faut s’humilier. On me demande parfois de prier pour ce genre de personnes. Quelle prière puis-je bien faire ? Ces personnes entretiennent en elles une mèche allumée par le diable, elles exploseront et exploseront à nouveau. C’est comme si celui qui tient entre ses mains les mèches d’une bombe te demandait ton aide pour l’empêcher d’exploser.
— Géronda, je suis devenue tout à fait revêche.
— Qui te l’affirme ? Ta pensée ? Moi, je te suis depuis la Sainte Montagne et je t’ai à l’œil. Tu n’es pas devenue revêche. Mais si tu fais confiance à ta pensée, elle te fera perdre la tete et te rendra tout à fait revêche. Ne fais confiance à ta pensée ni si elle te souffle que tu es lamentable ni si elle te souffle que tu es une sainte.

Faire confiance à sa pensée crée des problèmes psychologiques

— Géronda, lorsqu’une personne est persuadée que les autres l’observent constamment, comment faire pour chasser une telle pensée ?
— Cette pensée provient du diable, lequel cherche à la rendre malade. Il faut faire preuve d’indifférence et ne pas croire du tout une telle pensée. Voyant un de ses amis parler à mi-voix à une autre personne, l’homme de nature soupçonneuse se dira : «C’est de moi qu’il parle. Je ne m’attendais pas à cela de sa part !» — alors que ces gens discutent en fait de tout autre chose ! S’il n’y prend pas garde, ce type de pensées se développera, et il en viendra à être persuadé que les autres l’observent, le traquent. Même s’il possède des preuves que les autres médisent de lui, qu’il sache que l’Ennemi a tout arrangé pour le persuader de l’affaire. Comme le diable sait bien agencer les choses !
Je connais un jeune homme, qui, quoique très intelligent, croit sa pensée qui lui souffle qu’il est déséquilibré. Avoir accepté ces pensées provenant du diable a suscité en lui une foule de complexes. Il a fait une tentative de suicide, a usé ses parents jusqu’à la corde. Dieu lui a donné des capacités et des talents, mais l’Ennemi les a rendus inutiles ; il ne fait que se tourmenter et tourmenter les autres. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi ces personnes acceptent de telles pensées diaboliques et se rendent ainsi la vie insupportable. Elles s’en prennent à Dieu, qui nous comble de bienfaits et nous aime tant. Si elles ne cessent de croire aux pensées que leur souffle l’Ennemi, tout ce que l’on peut leur dire ne servira à rien. On ne fera que se fatiguer vainement.
— Géronda, avoir une vive sensibilité, est-ce toujours un signe de faiblesse ou de maladie ?
— Certes, non ! La générosité et la sensibilité sont des dons naturels, mais le diable réussit hélas à les exploiter à son profit. Il pousse souvent l’être sensible à dramatiser les choses, afin qu’il ne puisse surmonter la moindre difficulté ou bien ne la surmonte que pour un temps et ploie ensuite, se décourage, s’angoisse, finalement se détruise. Si l’homme sensible sait bien utiliser sa sensibilité innée, celle-ci deviendra une sensibilité spirituelle. En revanche, s’il laisse le diable l’exploiter, elle ne lui servira à rien. Car si l’on ne tire pas profit de ses dons, c’est le diable qui les exploite. Et l’homme gaspille ainsi les dons reçus de Dieu. Au lieu de rendre grâces au Seigneur, il prend tout de travers. L’homme sensible qui croit à sa pensée peut même finir à l’asile, alors que l’homme indifférent, qui ne cesse de répéter un «bof» de lassitude, certes, ne va pas bien, mais au moins il n’aboutira pas à l’asile. C’est pourquoi le diable pourchasse les âmes sensibles.
D’autres entretiennent la pensée qu’ils ont un fardeau héréditaire ; ou plutôt, le diable leur souffle cette pensée et s’efforce de les persuader qu’ils ont quelque tare. Il les effraye pour les perturber et les rendre bons à rien. Même en cas de problème dû à l’hérédité, rien ne résiste à la Grâce. Souvenez-vous de saint Cyprien, qui de sorcier devint docteur de l’Église et martyr ! De même saint Moïse l’Éthiopien : : de chef de brigand, il devint le plus compatissant de tous les Pères du Désert ! Quel état spirituel n’avait-il pas atteint ! Lorsqu’il interrogea Abba Macaire, venu le trouver : «Que faire ? Je suis importuné par le monde, qui ne me laisse pas vaquer à l’hésychia», ce dernier lui répondit : «Moïse, Moïse, tu es très compatissant. Pars au Désert intérieur, car tu ne peux chasser les hommes !»’. Lui, un ancien brigand, dépassa en compassion saint Arsène le Grand, qui était d’origine noble, qui était cultivé, qui avait reçu une profonde éducation. Vois ce qu’accomplit la Grâce de Dieu ! Mais Abba Moïse avait une grande humilité.

Les bizarreries découlent des pensées

— Géronda, à quoi est-il dû qu’une personne soit facilement dégoûtée ?
— Dis-moi, de quoi es-tu dégoûtée ?
— De tout !
— Tout alors sera pour toi ! Et les vers dans les fruits ou dans les lentilles, ou encore quelque cheveu sur le pain.
— C’est exactement ainsi, Géronda !
— Rendons grâces à Dieu ! Vois-tu combien le Seigneur t’aide à te dépasser ?
— Géronda, ceci est-il dû à ma pensée ? Admettons que sœur N. ait remarqué un cheveu sur le pain. Qu’elle l’enlève donc !
— Un cheveu ! Ça, c’est une bénédiction ! Donne-le moi, que je l’emporte en bénédiction !… Ah ! Je me rappelle du fait suivant survenu au Sinaï : je me rendis un jour quelque part en compagnie d’un moine et lui donnai deux pêches. Je vis cependant qu’il ne les mangeait pas. Il voulait d’abord les laver et les tenait dans ses mains, de peur quelles n’attrapent des microbes s’il les mettait dans sa poche ! Son frère, père de huit enfants, me confiait : «Lui dépense plus de savon pour se laver les mains que ma femme pour laver nos huit enfants !». Vous allez voir ce qui lui arriva ! Au Sinaï, à chaque moine était affecté un Bédouin, qui lui rendait quelque service, lui apportait la nourriture fournie par le monastère, etc. Eh bien, le Bédouin qui échut à ce moine était le plus sale de tous, noir de crasse ! Ses vêtements sentaient mauvais, lui-même empestait, il aurait fallu le passer une semaine au savon de Marseille pour le décrasser ! Quant à ses mains, mieux vaut ne pas en parler… Il aurait fallu les frotter avec une spatule ! En outre, lorsqu’il apportait la gamelle au moine en question, il mettait deux doigts dedans… A sa vue, l’autre s’écriait : «Fiche-moi le camp !». Finalement, ce moine ne resta pas même deux semaines au Sinaï, il partit.
Je me souviens aussi d’un autre cas. Au cœnobium, nous avions un moine qui avait travaillé à la préfecture en tant que laïc. Vu qu’il était instruit, on lui avait donné l’obédience de lecteur. Malgré tant d’années au monastère, il avait peur des microbes. Oser toucher la poignée d’une porte ! Il ouvrait les portes avec le pied ou bien appuyait sur la poignée avec son coude pour nettoyer ensuite le tissu de sa manche qui avait touché la poignée. Même la porte de l’église, il l’ouvrait avec le pied ! Et Dieu permit qu’en sa vieillesse, ses deux pieds, mais surtout le pied avec lequel il ouvrait les portes, se remplissent de vers. J’avais l’obédience d’aide-infirmier quand il vint pour la première fois à I infirmerie avec son pied bandé. L’infirmier me dit de défaire le pansement tandis que lui irait chercher des gazes. Je défis donc le bandage, et que vis-je ! Le pied était rempli de vers ! «Descends à la mer, lui dis-je, lave ta jambe afin que les vers s’en aillent et viens ensuite que nous changions ton pansement !». Où en était-il arrivé ! Quelle punition ! J’en fus bouleversé. Le frère-infirmier me dit alors : «As-tu compris d’où cela provient ? — J’ai compris, répondis-je, c’est parce qu’il ouvrait la porte avec le pied !».
— Et malgré cela, il continuait d’ouvrir la porte de l’église avec le pied ?
— Avec le pied ! Et dire qu’il avait passé toute sa vie en tant que moine !
— Ne comprit-il pas sa faute ?
— Je ne sais, car je partis ensuite au monastère de Stomiou à Konitsa. Qui sait quelle fut sa fin ! Au cœnobium, on voyait des jeunes moines aller manger ce que les vieillards laissaient dans leurs assiettes, le considérant comme une bénédiction. Ils ramassaient les restes. D’autres embrassaient la poignée de la porte, qui avait été touchée par les Pères. Mais lui, lorsqu’il vénérait les icônes, il les effleurait tout juste avec sa moustache et allait ensuite désinfecter sa moustache à l’alcool !
— Géronda, n’est-ce pas un manque de respect de se comporter ainsi envers le sacré ?
— On commence ainsi, mais on n’en reste pas là. Ce moine en vint à ne plus vénérer les icônes, car il craignait que celui qui avait vénéré l’icône avant lui ait quelque maladie.
— Pour ne pas être dégoûté, faut-il ne pas faire attention aux microbes ?
— Les hommes ne voient pas les ordures qu’ils mangent ! Si, tout en ayant peur de tomber malade, l’on fait son signe de croix, le Christ nous aide. Combien de personnes ayant diverses maladies passent à mon ermitage ! Certains, pleins de simplicité, font leur signe de croix et boivent de l’eau au gobelet que j’ai à cet usage. D’autres, par crainte des microbes, n’osent pas même l’effleurer. Un fonctionnaire haut placé est venu me voir il y a quelques jours. Le malheureux craint tant les microbes que ses mains ont blanchi à force d’avoir été frottées à l’alcool. Même sa voiture, il la passe à l’alcool ! J’eus pitié de lui. Sais-tu ce qu’occuper un tel poste et se comporter ainsi signifie ? Je lui offris un loukoum, mais il ne l’accepta pas, car je l’avais touché. Et même si le loukoum avait été dans la boîte, il ne l’aurait pas accepté, songeant que celui qui l’avait placé dans la boîte l’avait forcément touché. Je pris alors le loukoum, le frottai contre ma chaussure, et le mangeai. Je fis devant lui un tas de choses semblables pour le libérer un peu de sa peur des microbes. Une jeune fille qui craint les maladies est venue ici aujourd’hui. Après être entrée dans la pièce, elle ne s’approcha pas pour prendre ma bénédiction, car elle redoutait la contagion des microbes ; et à son départ, malgré tout ce que je lui avais dit pour l’aider, elle ne prit pas non plus ma bénédiction. Elle me dit : «Je ne te baise pas la main, car j’ai peur d’attraper quelque microbe !». Que dire ! Ces personnes se rendent la vie difficile.

Les maladies imaginaires

La plus grande maladie qu’on puisse avoir est de croire la pensée suggérant qu’on souffre d’une maladie. Cette pensée suscite de l’angoisse, fait se tourmenter, coupe l’appétit, empêche de dormir, pousse à prendre des tranquillisants et, alors qu’on était en bonne santé, on tombe finalement malade. Je comprends qu’on soit malade et qu’on se soigne. Mais être en bonne santé, croire qu’on est malade, et être ensuite malade pour de bon, c’est… Voir, par exemple, quelqu’un qui possède force corporelle et spirituelle, devenir incapable de rien faire, parce qu’il croit sa pensée lui suggérant qu’il est malade ; le voir finir par s’étioler physiquement et spirituellement ! Non pas qu’il raconte des mensonges, mais s’il croit qu’il est malade, il se panique, s’affaiblit et n’a plus le courage d’entreprendre quoi que ce soit. Il devient bon à rien.
Des hommes bouleversés viennent à ma kalyva pour me confier : «Ma pensée me dit que j’ai le sida» — ce dont ils sont persuadés. Je leur pose alors certaines questions : «T’est-il arrivé ceci ? Ou cela ? — Non, m’assurent-ils. — il n’y a pas lieu de t’inquiéter. Fais une analyse de sang afin de chasser définitivement cette pensée». Certains insistent : «Et si l’analyse révèle que j’ai bien le sida ?». Ils ne m’écoutent pas et se torturent en vain. En revanche, ceux qui obéissent à mon conseil, font des analyses, constatent qu’ils n’ont rien et changent aussitôt de mine. Leur visage s’éclaire et le courage revient. La contrariété fait s’aliter les autres, et ils ne veulent plus manger. Admettons que tu aies le sida. Pour Dieu, il n’existe pas de problème insoluble ! Si tu vis de façon plus spirituelle, si tu te confesses, communies, etc., tu y puiseras un grand secours.
— Géronda, comment en arrive-t-on à croire qu’on souffre d’une maladie ?
— En cultivant petit à petit cette pensée. Il se peut qu’existe un certain fondement, peu solide cependant. La pensée y ajoute quelque chose du sien et elle l’exagère. Lorsque j’étais au monastère de Stomiou, un père de famille, originaire de Konitsa, croyait fermement avoir la tuberculose. Il ne permettait pas même à sa femme de l’approcher. «N’approche pas, ordonnait-il, tu vas être contaminée !». La malheureuse suspendait une corbeille avec le repas de son mari à un morceau de bois et le lui tendait ainsi de loin. La pauvre était usée. Ses enfants, les pauvres, le voyaient de loin. En fait, il n’avait rien du tout, mais, comme il ne sortait jamais dehors — il restait enfermé et enveloppé dans ses couvertures -, il était devenu tout jaune et croyait avoir la tuberculose. Je partis lui rendre visite. A ma vue, il s’écria : «Ne m’approche pas, Père, j’ai la tuberculose ! Tu risques, toi aussi, la contagion, et tant de monde vient à ton monastère. — Qui l’a dit que tu avais la tuberculose, sot que tu es ?». Entre-temps, sa femme avait apporté une confiserie aux noix. «Ouvre la bouche ! lui dis-je. Tu vas m’obéir, maintenant». Il ouvrit la bouche, ne sachant pas ce que j’allais faire. Plaçant la confiserie dans sa bouche, je la retournai deux trois fois dans sa salive, puis je la pris et me mis à la manger. «Ne la mange pas ! Ne la mange pas ! Tu vas être contaminé ! criait-il. — Quelle contagion ! Tu n’as rien du tout, lui répliquai-je. Si tu avais la tuberculose, serai-je assez fou pour agir ainsi ? Lève-toi que nous sortions dehors !». Je dis alors à sa femme : «Jette-moi tout cela, médicaments, couvertures…». Je l’aidai à se lever, et nous sortîmes. Cloîtré trois ans dans sa maison, il regardait le monde extérieur avec stupeur. Peu à peu, il reprit ensuite son travail. Vois ce que peut faire une pensée, si on la cultive !

L’obéissance fait dépasser tonte chose

— Géronda, comment celui qui croit avoir une maladie peut-il être aidé ?
— Pour être aidé, il a besoin d’avoir un Père spirituel, de lui faire confiance et de lui obéir. Il confessera sa pensée et le Père spirituel lui dira : «N’accorde pas d’importance à ceci, fais attention à cela», etc. S’il n’a pas confiance et n’obéit pas, sa pensée persistera. Sais-tu combien c’est terrible de voir certains demander ton aide, alors qu’eux-mêmes ne font rien du tout pour être aidés ? Vint solliciter mon aide un jeune homme tourmenté, les yeux rougis par le tabac, à la vie désordonnée et plein de problèmes psychologiques. Il avait une pseudo-piété, me demanda une icône de l’iconostase en bénédiction et entra dans l’ermitage la cigarette aux lèvres. «Mon gaillard, lui dis-je, le tabac, la cigarette a rendu tes yeux rouges comme ceux d’un chien enragé. Même des petits vieux n’osent pas fumer ici. Car j’encense les icônes». Lui ne prêta aucune attention à mes paroles. Il venait demander mon aide et resta sur sa pensée. Il voulait guérir de façon magique, sans faire aucun effort. «Pourquoi ne me guéris-tu pas ? — me demande-t-il. — Toi, tu n’as pas besoin de miracle, lui dis-je, tu n’es pas malade, mais tu crois à ta pensée». S’il obéissait, il serait aidé. J’ai remarqué que celui qui obéit va de l’avant et progresse. Lui-même et ses proches parviennent à être ensuite tranquilles.
Un prêtre vint un jour dans un monastère et on l’invita à psalmodier. Lui refusa. «Pourquoi refuses-tu de psalmodier ? — Parce que le Psaume dit : «Quand ils élèvent leurs voix pour louer Dieu, ils ont dans leurs mains le glaive à deux tranchants’’». Il redoutait le glaive à deux tranchants s’il élevait la voix pour psalmodier et persistait à croire que psalmodier est une mauvaise chose. Les autres avaient beau essayer de le raisonner : «Mais enfin, mon gaillard, mais enfin, mon cher, ce n’est pas du tout le sens du Psaume !». Rien à faire, lui restait ferme sur sa position. Comment s’entendre avec une telle personne ? Que peut-on faire pour elle ? Admettons même que sa pensée soit juste et que les autres aient tort en lui soutenant : «Non, le sens du Psaume n’est pas ainsi, mais comme cela». S’il obéissait à autrui, tout en sachant que celui-ci se trompe, il recevrait la Grâce, et même en abondance, car il aurait fait preuve d’humilité.
Maintes personnes se tourmentent durant des années, car elles font confiance à leur pensée et n’écoutent pas les autres. Tout ce que vous pourrez leur dire, tout ce que vous pourrez faire pour elles, ces personnes le prennent de travers. Il ne s’agit pas ici de ceux qui font confiance une fois à leur pensée, et le mal s’arrête là. Non, c’est un état permanent, si bien que le mal croît. C’est un état qu’on cultive et qui peut conduire à la folie. Un homme construit, par exemple, une maison et on lui fait remarquer : «Comment donc construis-tu ta maison ? Elle va s’écrouler et tomber sur toi». Vu que la construction en est au début, s’il écoute l’avis, il peut aisément démolir et reconstruire. Mais s’il termine la construction, comment tout démolir ensuite ? On le prévient : «Ta maison va s’écrouler sur toi !». Il voit bien lui-même que la maison risque de s’effondrer, se rend compte du danger, mais songeant aux dépenses qu’il a faites, à la peine qu’il s’est donnée pour la construire, il ne la démolit pas. Et il finit enseveli sous les décombres !
— Une telle personne peut-elle être aidée ?
— À condition qu’elle le veuille ! En revanche, si elle se justifie quand tu essayes de lui dire qu’elle se trompe, comment le pourrait-elle ? Admettons qu’un jeune homme ait du diabète, ignore quel grand mal peut en résulter, et pense, par conséquent, que ce n’est pas bien grave. Le médecin lui affirme : «Le sucre t’est interdit, tu dois faire un régime sans sucre». S’il obéit, il n’aura pas de problème. Mais s’il se dit : «Qu’importe le diabète, je mangerai quand même des sucreries, car quand je mange des sucreries, je me réchauffe, peux dormir sans couverture et même sortir dans la neige !». Comment communiquer avec une telle personne, vu qu’elle persiste dans son opinion ?
— Géronda, est-il naturel qu’un jeune fasse confiance à sa pensée ?
— Si un jeune fait confiance à sa pensée, cela prouve qu’il a de l’orgueil.
— Et comment pourra-t-il en prendre conscience ?
— Il s’en rendra compte s’il se souvient de certains épisodes de son enfance qui révèlent quelle dose d’orgueil il avait déjà en lui. J’ai observé deux enfants qui soulevaient un oreiller en frolex : l’un le souleva naturellement ; l’autre alla prendre l’oreiller et fit comme s’il soulevait un sac de ciment. Une telle attitude est signe d’orgueil. Néanmoins, si en grandissant, il se rend compte que son attitude enfantine provenait de l’orgueil et l’avoue en confession, la Grâce viendra sur lui : il sera alors sauvé et éclairé. Dieu est pas injuste !
— Géronda, lorsque, de par l’expérience que j’ai acquise, je vois à peu près quelle sera l’évolution de mon état spirituel, est-ce un signe de présomption ?
— Ne tire pas toi-même de conclusion ! L’Apôtre Pierre marcha sur les eaux à l’appel du Christ, mais dès qu’il eut la pensée qu’il s’enfonçait, il s’enfonça’. Le Christ le laissa un peu s’enfoncer, comme pour lui dire : «Puisque tu dis que tu t’enfonces, enfonce-toi !».
L’homme humble, vois-tu, même s’il accomplit des miracles, ne fait pas confiance à sa pensée. Vivait en Jordanie un prêtre plein de simplicité qui accomplissait des miracles. Il lisait des prières sur les hommes et les animaux malades, et tous guérissaient. Même des musulmans accouraient à lui lorsqu’ils étaient malades, et il les guérissait. Avant de célébrer la Liturgie, ce saint prêtre avait l’habitude de prendre une boisson chaude avec un peu de pain grillé, mais ensuite il ne mangeait rien de la journée. Apprenant qu’il mangeait avant la divine Liturgie, le Patriarche le convoqua. Lui se rendit au Patriarcat sans savoir ce qu’on lui voulait. Avant l’audience patriarcale, il attendit avec d’autres personnes dans une salle. Une forte chaleur régnait au dehors, et les persiennes étaient fermées : seule une fente laissait passer un rayon de lumière. Prenant ce rayon pour une corde, le prêtre en question, en sueur, enleva son rasson et le suspendit au rayon de lumière. Devant ce fait prodigieux, les personnes présentes dans la salle restèrent abasourdies. Elles dirent ensuite au Patriarche : «Le prêtre qui mange avant la divine Liturgie a suspendu son rasson au rayon de lumière !». Le Patriarche fit entrer le prêtre dans son bureau et se mit à lui poser diverses questions. «Comment vas-tu ? Comment effectues-tu ton ministère ? Quand célèbres-tu ? Comment te prépares-tu à la divine Liturgie ? — Eh bien, je lis d’abord les Matines et je fais quelques prosternations. Je me prépare ensuite une boisson chaude, je prends quelque chose, et ensuite je célèbre. — Pourquoi agis-tu ainsi ? interrogea le Patriarche. — Si je mange un peu avant la divine Liturgie, répondit-il, le Christ, lorsque je consomme ensuite les Saints Dons, se trouve au-dessus de la nourriture. En revanche, si je mange après la Liturgie, le Christ se trouvera en dessous de la nourriture !». C’est de bonne foi qu’il mangeait avant de célébrer ! Le Patriarche lui dit : «Non, il ne convient pas de faire ainsi. Consomme d’abord des Saints Dons et mange ensuite un peu». Il accepta la parole du Patriarche et fit une métanie.
Je veux souligner ici qu’en dépit du fait qu’il eût atteint un tel état spirituel et accomplît des miracles, il accepta simplement les paroles du Patriarche, car il n’avait pas de volonté propre. En revanche, s’il avait fait confiance à sa pensée, il aurait pu se dire : «Moi, je lis des prières aux hommes et aux animaux malades, et ils guérissent, j’accomplis des miracles. Que vient-il me dire ? Mon jugement est plus juste, car, en faisant autrement, le Christ se trouve en dessous !».
J’ai compris que l’obéissance aide beaucoup. S’il fait preuve d’obéissance, celui qui a, ne serait-ce qu’un tout petit peu d’intelligence, devient philosophe. Qu’il soit intelligent ou sot, en bonne santé ou bien malade de corps ou d’esprit, ou encore tourmenté par ses pensées, celui qui obéit est délivré. L’obéissance est salutaire.
Le plus grand orgueilleux est celui qui suit ses pensées et ne prend conseil de personne. Il se détruit lui-même. Un homme peut être supérieurement intelligent, s’il est plein de volonté propre, d’autosuffisance et d’égoïsme, il sera constamment tourmenté. Il est tout embarrassé de lui-même et rempli de problèmes. Pour trouver le droit chemin, il doit ouvrir son cœur à un Père spirituel et demander humblement son aide. Malheureusement, au lieu de courir chez un Père spirituel, certains courent chez le psychiatre. Si le psychiatre est croyant, il orientera ces personnes vers un Père spirituel. Sinon, il se contentera de leur donner des médicaments. Seulement les médicaments ne résolvent pas le problème. Ces personnes ont besoin d’une aide spirituelle afin de pouvoir envisager correctement leur situation. Alors seulement, leur état s’améliorera et elles ne seront plus tourmentées.