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Guider l’âme est une démarche délicate

— Géronda, comment aider certains esprits difficiles, tordus ?
— Quand j’étais menuisier, je travaillais tous les bois, même les plus tordus. Je devais faire preuve de patience, car les bois tors, quand on les rabote d’un côté, se redressent de l’autre, et vice-versa. Je les façonnais donc à l’aide d’une lame à double tranchant, en légers mouvements dans un sens, puis dans l’autre, jusqu’à obtenir une surface bien régulière. Les planches devenaient d’ailleurs très belles, avec de jolies nervures et elles ne se fendaient pas facilement, car elles avaient acquis une grande résistance. Ceux qui ne maîtrisaient pas cet art pouvaient croire que ces planches étaient bonnes pour la casse. Je veux dire par là que même les hommes de caractère difficile possèdent en eux des forces et un potentiel spirituels : s’ils acceptent de se laisser travailler, ils progresseront à pas de géants dans la vie spirituelle. Mais on doit, bien sûr, disposer du temps nécessaire pour ce travail.
Qui plus est, je n’utilisais jamais de gros clous pour assembler deux planches distordues ; je les rabotais d’abord, afin de les aplanir, puis j’utilisais une pointe fine pour les ajuster. Je n’essayais pas de les faire tenir par la force, en exerçant une pression, car si on tente de réunir des planches distordues avec de grosses pointes, elles se fendront à nouveau, se détacheront de leur assemblage forcé, et tous nos efforts auront été vains !
On doit faire preuve de discernement, et toujours de discernement, dans la manière d’appréhender les âmes. La vie spirituelle ne se prête pas à une recette unique, à une règle unique. Chaque âme a ses propres qualités et sa propre dimension. Certains réservoirs disposent d’une capacité plus grande, d’autres plus limitée. D’aucuns, en plastique, ne sont pas très solides ; d’autres, en métal, ont davantage de résistance. Lorsque le Père spirituel connaît bien les qualités et la capacité de l’âme dont il est chargé, il peut agir selon ses possibilités, son hérédité et les progrès qu’elle a déjà accomplis. Son approche se fera en fonction de l’étal spirituel du pénitent, des péchés qu’il a commis, ainsi que d’un tas d’autres considérations ! À l’insolent, il veillera â ne pas donner matière â insolence. En présence d’une âme sensible, il fera de son mieux pour l’aider à surmonter ses problèmes avec courage.
Il faut aussi veiller à ne pas se fonder sur l’apparence extérieure d’une personne ni trop se lier à ses propos pour en tirer des conclusions hâtives, et surtout si l’on n’est pas pourvu d’un don d’observation très profond. Certaines planches, qui semblent très solides en surface, ne sont que fibrilles au dedans. C’est seulement lorsqu’on rabote le duvet qui les couvre qu’elles se révèlent sous leur vrai jour. D’autres encore, bien que semblant, au premier abord, inutilisables, s’avèrent très robustes à l’intérieur.
Guider l’âme est une opération délicate. Il ne faut commettre aucune erreur dans la prescription des remèdes à appliquer. Chaque organisme, voyez-vous, a besoin de la vitamine qui lui manque et chaque maladie requiert les médicaments appréciés.

Ne pas laisser autrui se complaire dans ses passions

-Géronda, lorsqu’une femme nous affirme : «Mon Père spirituel ne m’a pas comprise», que faut-il lui répondre ?
— Répondez-lui : «Ne serait-ce pas toi qui ne t’es pas bien fait comprendre ? Peut-être est-ce de ta faute ?». Dans ce cas, il faut rendre la personne qui s’exprime ainsi perplexe, la conduire à s’interroger, ne pas la justifier facilement. Les situations sont très délicates à apprécier. Ici, vois-tu, même les Pères spirituels peuvent être parfois confondus !
— Et si elle prétend que son âme ne trouve pas la paix sous la conduite de son Père spirituel ?
— Ne serait-ce pas plutôt de sa faute, si elle ne trouve pas la paix ? Peut-être attend-elle, en réalité, que son confesseur la conforte dans sa volonté propre ? Supposons qu’un fidèle ne se soucie plus de sa famille, ce qui engendre des querelles incessantes entre lui et sa femme. Il veut s’en séparer et vient me voir pour se plaindre, comptant bien que je prenne son parti pour l’aider à détruire sa famille ! Si je lui objecte : «Mais c’est toi le coupable dans toute cette histoire», faute de reconnaître ses torts, il affirmera par la suite qu’il n’a pas été satisfait de mon conseil. Certains répètent : «Mon Père spirituel ne m’a pas procuré la paix de l’âme», tout simplement parce qu’on n’a pas exaucé leur volonté.
Si le confesseur justifie les passions de chacun, il peut, certes, satisfaire tout le monde, mais ce n’est pas ainsi qu’on aide les âmes. Si nous visons à satisfaire chacun en le confortant dans ses passions, alors pourquoi ne pas satisfaire aussi le diable ? Admettons que tu viennes me trouver pour me dire : «Sœur N. m’a parlé sur un ton !», et que je te réponde : «Eh bien, n’y fais pas attention !». Mes paroles évidemment t’apaisent. Peu après, la sœur en question vient sc plaindre de toi et me confier : «Elle m’a dit ceci et cela…
Mais enfin, ne la connais-tu pas ? Ne la prends donc pas au sérieux !». J’ai réussi, par ces paroles, à l’apaiser, elle aussi. De cette manière, on apaise tout le monde, mais en même temps, on enchaîne tout le monde ! Je devrais, en fait, te donner le conseil suivant : «Ecoute-moi un peu. Si sœur X. t’a parlé ainsi, c’est que tu es coupable à son égard». Tu ressentirais alors ta culpabilité et te corrigerais. Car. à partir du moment où tu reconnaîtras tes torts, tout s’arrangera. On obtient la véritable paix de l’âme en adoptant l’attitude spirituelle qui convient.
Notre but est de trouver le repos de l’âme au Paradis, et non pas sur terre. Certains Pères confesseurs s’efforcent de satisfaire le pénitent dans ses désirs, ee qui permet à ce dernier de déclarer ensuite : «Mon Père spirituel m’a procuré une grande satisfaction», mais de la sorte il reste incorrigible. Pourtant le confesseur devrait aider le pénitent à percevoir ses défauts et à s’en corriger, afin de mieux le guider par la suite. C’est seulement ainsi qu’on trouve la véritable paix de l’âme. Apaiser quelqu’un en le confortant dans ses passions n’est pas lui procurer de l’aide ; selon moi, c’est un crime.
Pour que le Père spirituel puisse apporter de l’aide à deux personnes prises dans un rapport conflictuel, il doit entrer en contact avec chacune d’elles. Lorsqu’il écoute les propos de deux personnes en conflit, il doit bien connaître ces deux âmes séparément, car chacune peut présenter le problème comme elle l’entend. Il doit accepter de résoudre leur différend, mais seulement si elles acceptent une solution en accord avec l’Évangile, car toutes les autres solutions ne sont que mal de tête permanent qui nécessite de prendre de l’aspirine à n’en plus finir ! Il doit, en outre, mettre chacun à sa place, sans donner raison à l’un au détriment de l’autre. Il faut donc révéler à chacun ses torts, afin d’éliminer, peu à peu, les défauts de l’un, les faiblesses de l’autre, et de parvenir à une situation d’accord et de compréhension mutuels.
Ma seule qualité est la suivante : je ne justifie jamais quiconque, même s’il est innocent. Quand des femmes viennent me confier qu’elles ont des problèmes dans leur famille et affirment que la faute en incombe à leurs maris, ce sont les femmes que je sermonne. Et si les maris viennent me voir pour se plaindre de leurs épouses, je réprimande les maris. Je n’apaise pas la conscience des uns ou des autres, j’indique leurs torts réciproques. Je dis à chacun ce qu’il a besoin d’entendre pour être aidé. Sinon, tous repartent apaisés, mais une fois rentrés à la maison, la même dispute reprend : «Il avait raison de dire ça de toi ! — Et sais-tu ce qu’il pense de toi ?». Je ne laisse personne s’obstiner dans ses passions. Nombreux sont, au contraire, ceux que je sermonne fortement — pour leur bien, cela s’entend -, et ils repartent véritablement apaisés dans leur âme. Certains éprouvent sans doute de la peine, mais ils savent, au fond d’eux-mêmes, que j’en éprouve encore davantage, et cela est pour eux une précieuse révélation intérieure.
Géronda, est-il des fidèles qui ressentent une certaine sécurité lorsque vous les réprimandez ?
Oui, car je ne sermonne pas autrui sèchement. Je lui parle, et de ses bons côtés, afin qu’il en tire parti, et de ses mauvais côtés, afin qu’il s’en corrige. Il faut lui dire toute la vérité, sans flatteries, sinon, il peut lui arriver de perdre la raison dès l’instant qu’il ne reçoit plus de compliments.

Faire face aux cas désespérés

Un jeune homme se trouvant dans un état de grand bouleversement vint me trouver un jour et il me confia : «Géronda, je ne pourrai jamais me corriger. Mon confesseur me l’a expliqué clairement : «C’est une question d’hérédité… ». Il en était tombé dans le désespoir. Pour ma part, si quelqu’un m’avoue avoir des problèmes, je réponds : «Cela t’arrive pour telle et telle raison. Mais si tu désires changer, il faut accomplir ceci et cela… ». Par exemple, une personne torturée par une pensée qui l’empêche de dormir vient me trouver. Elle prend des cachets pour la tête, pour l’estomac, et me demande : «Dois-je arrêter les comprimés ? — Non, réponds-je, continue à prendre tes comprimés. Débarrasse-toi d’abord de la pensée négative qui t’obsède et alors tu pourras les arrêter. Sinon, si tu ne rejettes pas cette pensée, tu continueras à être tourmenté». Car à quoi bon se débarrasser des comprimés si on ne se débarrasse pas de la pensée qui tourmente ?
Il est préférable que le confesseur n’en arrive pas au point de se mettre en colère et qu’il supporte pour un temps une situation, à condition, bien sûr, que le pénitent effectue un travail correct sur lui-même en vue d’être aidé. Un jeune homme traita si rudement sa fiancée — qui sait ce qu’il lui disait ? — que celle-ci, indignée, partit, prit le volant et se tua sur la route. Après cet accident, le jeune homme voulut se tuer, se sentant coupable de ce qui s’était passé. Lorsqu’il vint me voir et me raconta toute l’histoire, je le réconfortai — bien qu’il eût en fait commis un crime — et je réussis à le faire revenir à la raison. Mais, par la suite, il passa son temps à se divertir, devint totalement indifférent, et sc lia avec une autre jeune fille. Quand il revint me voir deux ou trois ans plus tard, je lui administrai un sermon très cinglant, car il ne risquait plus de se suicider. Il avait besoin alors d’être admonesté puisqu’il ne reconnaissait plus sa faute. «Ne comprends donc tu pas, m’exclamai-je, que tu as commis un meurtre, que lu as causé la mort de cette jeune fille ?». S’il avait travaillé correctement sur soi, il aurait, certes, continué à souffrir, mais le Seigneur l’aurait consolé en retour, et il ne serait pas arrivé à cet état d’indifférence et de vagabondage.
J’ai plus haute prudence est donc requise. Une personne commet une faute et tombe dans le désespoir. À ce moment précis, on peut la consoler, mais, pour que son âme n’éprouve pas de dommage spirituel, elle-même doit faire preuve de générosité. Un jeune homme monta un jour à ma kalyva, désespéré de tomber constamment dans le péché charnel et de ne pas parvenir à se délivrer de cette passion. II était allé consulter deux Pères spirituels, qui essayèrent avec grande sévérité de lui faire comprendre la gravité de sa faute. Ce gars perdit tout espoir : «Puisque je sais que je commets le péché, déclara-t-il, et que je n’arrive pas à m’en débarrasser ni me corriger, je vais rompre toute relation avec Dieu !». A ces paroles, j’eus pitié du malheureux et je lui proposai : «Écoute, mon enfant béni, ne commence jamais ton combat spirituel par un effort que tu n’es pas en mesure de réaliser, mais par une action que tu peux accomplir. Voyons donc ce que tu peux faire pour commencer. Peux-tu assister le dimanche à la Liturgie ? — Oui, je le peux, répondit-il. — Peux-tu jeûner chaque mercredi et vendredi ?
— Je le peux. — Peux-tu donner en aumône un dixième de ton salaire, ou visiter des malades et leur porter assistance ?
— Je le peux. — Peux-tu, même si tu as péché, prier chaque soir avec ces mots : “Mon Dieu, sauve mon âme” ? — J’accomplirai tout cela, Géronda, m’assura-t-il. — Commence donc, continuai-je, dès aujourd’hui avec tout ce que tu peux faire, et Dieu le Tout-Puissant accomplira la seule chose que tu ne parviens pas à réaliser !». Le malheureux s’apaisa, et il ne cessait ensuite de répéter : «Merci, mon Père !». Vois- tu, il ne manquait pas de générosité, et le Bon Dieu l’aida.

Sévérité envers les arrogants, indulgence envers les tunes généreuses

Face à un être animé de bonnes intentions, mais qui n’a pas été guidé correctement durant son enfance, lui révéler ses bons côtés n’est pas de la flatterie, car cela I encourage et l’aide à se transformer — vu qu’il mérite 1 aide divine. J’ai affirmé un jour à quelqu’un : «Toi, au fond, tu es bon. Et de tels actes ne te siéent pas». Je lui parlais ainsi, car je discernais en son âme une bonne terre maigre l’ivraie qu’il y avait semée. Il était foncièrement bon et le mal qu’il commettait était en dehors de sa nature. Mes paroles n’étaient pas pour le flatter, mais pour l’aider et éveiller sa générosité d’âme.
Certains adoptent la méthode suivante. Qu’un être soit ou non doté d’un charisme, ils lui affirment : «Toi, tu n’as aucun charisme» — soi-disant pour le préserver de l’orgueil et ne pas lui nuire au plan spirituel. De cette façon, on met tout le monde au même niveau. Mais quand un homme désespère en raison du mal qu’il a commis, il désespère aussi du bien qu’il a en lui. Comment donc pourra-t-il reprendre courage pour trouver la volonté de combattre avec zèle ? En revanche, si on lui révèle ses qualités, si on cultive sa générosité et sa noblesse d’âme, il est aidé, évolue et avance sur la bonne voie.
Personnellement, j’ai cette règle : lorsque je vois une personne qui possède un charisme ou qui progresse dans son combat spirituel, je le lui déclare. Mais face à celui qui ne marche pas sur le droit chemin, je n’hésite pas à manier le bâton… Je ne me préoccupe pas de savoir si l’une ou l’autre manière risque de nuire à l’âme, car toutes les deux partent d’un amour bienveillant. Si la personne est perturbée par mon attitude envers elle, cela signifie qu’elle est déjà atteinte du mal. Quand, par exemple, une sœur peint une belle icône, je l’en félicite. Mais si je constate que cette réussite l’a rendue orgueilleuse et insolente, je la repousse et la tiens à distance. Car, bien entendu, son orgueil va la conduire à peindre ensuite des caricatures, de mauvaises contrefaçons, ce qui lui vaudra d’autres remontrances de ma part. Si elle parvient à s’humilier, elle fera de nouveau un bon travail. Personnellement, les comportements malsains ne me laissent pas en paix. Les affaires boiteuses, je ne peux les supporter. Je ferai toujours de mon mieux, d’une manière ou d’une autre, pour remettre les choses à leur juste place. Quoi donc ! Laisserai-je s’accumuler des situations malsaines ?
— Géronda, si une personne arrogante profite de l’intérêt qu’on lui porte pour devenir encore plus arrogante, comment peut-on l’aider ?
— Je vais te le dire. Si je me rends compte que, ni l’intérêt que je lui porte, ni la bonté ou l’amour que je lui témoigne n’aident cette personne, je me dis que je n’ai plus rien à voir avec elle et je suis contraint de modifier mon comportement bienveillant à son égard. Normalement, plus on est bon envers autrui, plus il doit se corriger, dissoudre sa dureté et se fondre.
Voici ce qui m’arriva un jour avec quelqu’un. Dans le but de l’aider, je partageai d’abord avec lui divers événements divins que j’avais vécus. Mais au lieu de s’exclamer : «Mon Dieu, comment Te remercier de cette consolation…», et de fondre de reconnaissance, lui en profita pour devenir insolent et se comporter avec arrogance. J’adoptai alors une attitude ferme. «Je l’aiderai, songeai-je, mais de loin, par la prière». Je décidai d’agir ainsi, non pas parce que j’avais cessé de l’aimer, mais parce que c’était la seule façon de lui apporter l’aide dont il avait besoin.
— Géronda, et si la personne comprend sa faute et demande pardon ?
— En ce cas, bien sûr, on peut s’entendre. Sinon, ma générosité ne lui étant d’aucun secours, je dois me rendre à l’évidence que mes efforts sont vains et qu’il ne peut y avoir de relation entre nous. Si une âme fait preuve de piété, d’humilité, et si elle est dépourvue d’arrogance, on peut agir plus aisément. Dès le premier contact, j’ai l’habitude de me comporter avec simplicité envers tous. Je ne place pas de barrières, qui auraient soi-disant pour but d’éviter de donner trop de libertés à autrui et ainsi de lui nuire. Je me livre totalement afin de l’aider, je m’efforce de développer un climat d’amour et de confiance entre nous et, peu a peu, je lui révèle ses défauts. Je le considère comme mon frère, mon père ou mon grand-père, selon son âge. Je fais briller le soleil en lui afin de faire sortir tous les serpents, les scorpions, et autres insectes nuisibles — enfin toutes ses passions -, puis je l’aide cà les exterminer. Mais, si je vois qu’il n’estime pas mon attitude, quelle ne l’aide pas. et qu’il profite au contraire de ma simplicité et de mon amour sincère pour se comporter avec impudence, je me retire lentement pour qu’il ne devienne pas encore plus arrogant. Au début, je me livre pleinement, et c’est pourquoi j’ai la conscience en paix.
Au Monastère de Stomio, j’avais pris en charge un jeune homme, désirant l’aider et lui apprendre le métier de menuisier. Je me comportai envers lui avec une grande bonté, le considérant comme un frère. Toutefois, certaines de ses manières ne me plaisaient pas. Je lui demandai un jour : «Quelle heure est-il ? — L’horloge est aussi déréglée que ton esprit ! me rétorqua-t-il. — S’il en est ainsi, répondis-je, je n’ai aucun intérêt à continuer comme ça. Je ferais mieux de mettre de l’ordre dans “mon esprit”, comme tu dis, sinon il ne me servira à rien». S’il avait eu un peu de cœur, ma réponse aurait dû le faire fondre de remords. Mais je vis bien que je n’avais pas de place dans sa vie, qu’il ne me comprenait pas. Ultérieurement, il partit de lui-même sans que j’aie à le chasser. L’indulgence, vois-tu, l’amour rendent l’insolent encore plus insolent et l’homme généreux encore plus généreux.

Trop de bonté nuit ou pécheur impénitent

— Géronda, je me souviens d’un jour où vous m’aviez fortement réprimandée.
— Et, s’il le faut, je te réprimanderai à nouveau, afin que nous allions tous ensemble au Paradis ! À partir de maintenant, je vais prendre des mesures draconiennes !… Écoute bien ! Ma règle est la suivante : je fais d’abord comprendre à autrui qu’il a besoin d’être réprimandé, et ensuite seulement je réprimande. N’ai-je pas raison ? Et puisque je blâme celui qui commet une faute grave, je passe pour très méchant ! Mais que puis-je faire ? Conforter tout un chacun clans sa passion, pour être soi-disant bienveillant envers lui, et aboutir finalement tous ensemble en Enfer ? Ma conscience ne me tourmente jamais après une réprimande ou une critique adressée à quelqu’un, même s’il en est peiné, car j’agis par amour, pour son bien. Je constate qu’il ne se rend pas compte à quel point il a, par sa faute, offensé le Christ, et c’est pourquoi je le sermonne. A ce moment-là, je souffre intérieurement, je suis anéanti, mais ma conscience ne me reproche rien. Je peux communier en paix, sans avoir besoin de me confesser. Je ressens une consolation intérieure, une vraie joie. Car, pour moi, la véritable consolation, la joie, c’est le salut de l’âme.
— Géronda, j’ai la pensée que vous me parlez sur un ton réconfortant, soit parce que vous savez que je supporte mal la sévérité, soit parce que vous m’avez conseillé maintes fois d’accomplir telle ou telle action, sans que je m’y prête, et que vous avez décidé finalement de ne plus vous occuper de moi.
— Ma toute bénie, crois-tu que je pourrais jouer avec le salut de ton âme ? Un jeune homme peut prendre des risques. Une personne d’âge mûr possède du jugement et se doit d’être ferme dans la voie qu’elle s’est tracée. Sois bien tranquille à ce sujet ! Si je remarque un comportement incorrect de ta part, de loin ou de près, je te le ferai savoir. De ton côté, demeure confiante et apaise-toi ! Ah, mes sœurs, vous ne m’avez pas encore compris ! Pensez-vous que je fasse si facilement preuve de complaisance lace aux mauvaises pensées ? Lorsque je vois une âme sensible ou totalement bouleversée par la conscience de son péché, que puis-je lui dire ? Je la console, de peur qu’elle ne tombe dans le désespoir. En revanche, si je suis confronté à un cœur de pierre, je parle sévèrement pour secouer la personne. Si je dis à celui qui va droit au gouffre : «Continue, tu marches dans la bonne direction», n’est-ce pas commettre un crime ? Certaines personnes ont le tort de ne pas croire à notre sincérité lorsqu’on leur conseille de ne pas s’inquiéter, de ne pas se tourmenter. A la vue d’une faute, m’est-il possible de garder le silence ? Comment laisser autrui aller en Enfer ? Avoir la responsabilité d’une âme exige de réprimander, si c’est nécessaire. Il me serait plus facile de me taire, mais je ne le peux pas, car je suis responsable.
Soyons prudents dans une autre situation également. Admettons que tu agisses mal envers moi, et que je te pardonne. Mais ensuite, tu récidives, et je te pardonne à nouveau. Ma conscience est en paix, mais le fait tu ne te corriges pas, en dépit du pardon que je t’offre, est très grave. Autre chose serait que tu ne puisses te corriger complètement, mais il faut t’efforcer de te corriger autant que tu le peux. Il ne faut pas apaiser ta conscience en disant : «Puisqu’il me pardonne, tout est rentré en ordre ; à quoi bon se faire du mauvais sang !». Quelqu’un peut avoir commis un péché, mais, s’il se repent, pleure, demande pardon avec humilité et lutte pour se corriger, il reconnaît sa faute cl le Père spirituel doit lui pardonner. Mais s’il ne fait preuve d’aucun repentir et continue à suivre la même ligne de conduite, celui qui est responsable du salut de son âme ne peut prendre cela à la légère. La bienveillance nuit à l’impénitent.

Respecter la liberté d’autrui

— Géronda, peut-on cacher consciemment un péché à son confesseur ?
— Oui. Mais, si le confesseur le sait ou se doute de quelque chose, il vaut mieux qu’il garde le silence, car parler ne serait pas bénéfique pour le pénitent. Je discerne souvent certaines choses dans le combat spirituel d’une personne, ou bien je comprends clairement ou sais même de façon positive qu’elle a commis une faute, mais, par respect, je me tais, si elle-même ne l’avoue. Lui communiquer ce que je sais alors qu’elle ne désire pas dévoiler sa faute, serait lui faire une sorte de chantage, une infamie. Le sujet est délicat, car on risque qu’autrui se sente tourné en dérision. Comment forcer une âme ? Existe la liberté humaine. En revanche, si je constate qu’une personne est en danger et ne recevra d’aide de nulle part, ou bien si elle n’est pas consciente de ses actes et risque de sombrer, en ce cas, je veille à lui en parler discrètement.
Il vaut toujours mieux aider quelqu’un à comprendre de lui-même sa faute, une fois qu’il a demandé du secours, afin que lui-même châtie son vieil homme dont il lui faut se débarrasser, car c’est ainsi moins douloureux pour lui. Vois-tu, même un petit enfant qui tombe tout seul et se fait mal, pleure moins que s’il avait été poussé par un autre enfant. Pour exhorter autrui à accomplir un acte, il faut des conditions : que celui qui écoute le conseil soit humble et que celui qui le donne soit encore dix fois plus humble et s’efforce de mettre en pratique ce qu’il conseille. Pour inciter quelqu’un à faire un mile, je dois être en mesure de marcher un mile et demi, et encore, je réfléchirai bien avant de lui demander cet effort.
Bien entendu, le reproche doit s’adresser à une personne proche ou connue. Le confesseur jugera quels droits lui a accordés le fidèle et quelle responsabilité lui incombe, et il en tirera les conclusions qui s’imposent sur le comportement à adopter. Vu qu’il s’est chargé d’une âme, le contrôle est nécessaire, mais avec discernement. Il ne sert à rien de donner des leçons à autrui et de blâmer ses habitudes, si lui-même ne nous en a pas donné l’autorisation. C’est comme si quelqu’un entrait dans ma cellule et, sans me demander la permission, se mettait à ranger mes affaires autrement, déplaçait ma veilleuse par ici, mon lit par-là, ou accrochait mon chapelet autre part.

Amour du confesseur pour le fidèle en confession

Le confesseur habité par la Grâce ressent de l’amour et de la compassion pour l’âme, car il connaît son immense valeur. Il la soutient dans le repentir, la soulage par la confession, la libère de l’angoisse et la conduit au Paradis. Le confesseur est appelé «Père», et c’est pourquoi il doit s’efforcer d’être un vrai père pour le fidèle : le conseiller avec amour et tendresse divine, se mettre à la place du pénitent et éprouver sa souffrance, au point que celui-ci puisse voir sa propre souffrance sc refléter sur son visage. Une telle attitude est particulièrement indispensable de nos jours, où tous ont besoin d’un peu d’eau fraîche, et non pas de vinaigre fort. La plupart des hommes, étant soumis à des influences démoniaques, acceptent très difficilement un conseil spirituel ou une remarque. C’est pourquoi il faut réprimander avec amour, mentionner les fautes avec délicatesse, avec humour ou sous forme de plaisanterie.
L’amour instruit l’homme, tandis que les passions le trahissent. Faute d’amour, même si notre critique est habilement présentée à autrui, celui-ci sc révolte, car il perçoit l’élément humain dans notre attitude. En revanche, lorsque la remontrance est adressée avec douleur et amour, on peut, certes, en être contrarié, mais, au fond de soi, on ne se sent pas blessé, car on ressent l’amour manifesté. Je connais un confesseur qui est assez gros — de par sa constitution, bien sûr, mais, sans doute aussi, en raison d’un certain manque d’abstinence à table -, mais si vous saviez combien il compatit aux épreuves des autres, combien il se donne à tous ceux qui souffrent ! Voilà un Père spirituel doté d’humilité, car il reconnaît ne pas pratiquer l’ascèse. Cependant il possède tellement de bonté que maints fidèles s’en remettent davantage à lui qu’à un Père spirituel plus ascétique.
Le Père spirituel qui n’est pas décidé à aller jusqu’en Enfer pour l’amour de ses enfants spirituels n’est pas un véritable Père spirituel.