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La vigilance exercée sur les pensées est le fondement de la vie spirituelle

Géronda, j’ai lu que pendant la guerre contre l’Italie, avant de passer à l’offensive, les Grecs s’efforçaient d’abord de détruire les défenses de l’ennemi.
— Avant de passer à l’attaque avec l’artillerie, l’ennemi bombarde les fortifications afin d’ouvrir des brèches. Le diable fait de même. Il bombarde premièrement l’homme de pensées, et ensuite il passe à l’attaque. S’il ne souille pas au préalable nos bonnes pensées pour nous en insuffler de mauvaises, il ne passe pas à l’attaque, car nous sommes protégés par la bonne pensée : elle est notre abri.
La mauvaise pensée est un corps étranger, et on doit s’efforcer de la rejeter. Nous avons tous la force de mener ce combat. Personne ne peut se justifier en disant qu’il est faible et ne peut y parvenir. Il ne s’agit pas de pic ou de gros marteau qu’on ne peut soulever, faute d’avoir les bras assez solides. Je ne vois rien de compliqué à tout envisager avec des pensées positives. Pourquoi examiner, par exemple, les bizarreries d’autrui ? Il se peut que son comportement ne soit pas, en réalité, une bizarrerie, mais qu’il agisse ainsi à dessein, afin de s’humilier aux yeux des hommes.
— Géronda, je m’inquiète, car je vois tout négativement. Je lutte, mais je n’arrive pas à tourner mes pensées vers ce qu’il y a de positif.
— La fait que tu reconnaisses tes mauvaises pensées, que tu t’en inquiètes et luttes pour les chasser, est déjà un premier pas. Si tu veux progresser, agis ainsi : lorsque le Malin t’attaque au moyen de mauvaises pensées et t’entraîne de son côté, tourne avec force le gouvernail du côté opposé et ignore-le. Efforce-toi de cultiver de bonnes pensées au sujet des jeunes sœurs, mais aussi des sœurs plus âgées, lesquelles effectuent discrètement un travail intérieur caché. Car le diable t’insuffle de mauvaises pensées pour ralentir ton progrès spirituel. Si tu n’avais pas fréquemment trébuché sur tes pensées, tu aurais fait des bonds spirituels. Toute la vie spirituelle est fondée sur les pensées. Et le progrès dans la vie spirituelle dépend des pensées.
— Géronda, qu’est-ce qui pourrait m’aider dans le combat contre les pensées négatives ?
— La vigilance et la prière continuelle. Si tu es en état de vigilance spirituelle, tu fais attention à tes pensées et cultives les bonnes. Tu vois, par exemple, une coupe, et tu songes au saint Calice, à la Sainte Cène, au Christ, etc. En revanche, si tu n’es pas en état de vigilance, ton intellect peut s’arrêter à des choses non spirituelles, voire immorales. Efforce-toi donc de ne pas ramasser un fatras de pensées, de peur d’avoir ensuite à lutter pour les chasser. Récite constamment la Prière de Jésus et rentre en toi-même. Si ton intellect s’éparpille, ramène-le en soi. Agis en permanence ainsi. Ne laisse pas ton esprit se disperser. Car même si notre intellect ne s’attarde pas sur des choses mauvaises, mais seulement sur des faits neutres, ces derniers, par la dispersion qu’ils suscitent, le détournent de son but, et c’est du gaspillage. Les pensées dues à la distraction de l’esprit sont plus fourbes que les pensées mauvaises, car nous n’en prenons pas conscience et ne les chassons pas.
— Géronda, ma pensée me dit : «Tu n’as fait aucun progrès depuis tant d’années que tu es au monastère !».
— Dis-moi donc, que te souffle encore ta pensée ? Comme j’ai pu m’en rendre compte, vous écoutez le diable. Et il sait bien vous tromper ! Pourquoi lui faites-vous confiance ? Pourquoi vous troubler ? Calme-toi ! Tu te tourmentes injustement et tu souffres sans raison. Le diable te présente les choses après les avoir emmêlées comme un fakir. Il te trouble au moyen de pensées pessimistes pour te faire perdre ton temps, te détourner de la prière et de l’attention nécessaire à ton obédience. S’il t’étourdit ne serait-ce qu’un peu pour te rendre incapable de combattre cet état, cela lui suffit ! Lorsque tu travailles en solitude, aie la règle suivante : psalmodier, rendre grâces à Dieu, réciter la Prière de Jésus mentalement ou à haute voix, en sorte d’éviter le murmure des pensées et de faire dévier, pour ainsi dire, la conversation. Puisque le diable nous fait dévier de conversation, pourquoi n’agirions-nous pas de même ? Je vous ai déjà confié qu’au cours de mes entretiens avec les visiteurs, souvent, juste au moment où je m’apprête à dire à une personne ce qui l’aiderait, quelqu’un arrive ou bien un bruit survient, ce qui m’oblige à m’interrompre. Puisque le diable utilise une telle tactique, pourquoi n’aurions-nous pas, nous aussi, notre propre tactique ? Soyez assez intelligentes pour vous jouer du diable !
— Géronda, je suis accablée par la tristesse, l’acédie… Je subis le martyre.
— Martyre avant le martyre !… Toi, tu as trop confiance en toi. Les pensées négatives te sont devenues une habitude, et c’est pourquoi tu peines. Tu as besoin de pensées positives. Tu dois transformer les mauvaises machines de l’usine de ton cœur en bonnes machines. La meilleure entreprise pour chacun consiste à construire une usine de bonnes pensées. Même les choses mauvaises, l’intellect les voit alors bonnes. Si tu considères, par exemple, une personne comme une âme, comme un ange, tu t’élèves de façon angélique au Ciel et ta vie est une fête. Si tu la vois charnellement, tu descends en Enfer.
— Géronda, souvent, quand j’ai une bonne pensée, me survient une pensée négative qui renverse tout. Peut-être ma bonne pensée ne venait-elle pas du cœur ?
— Le but est que la bonne pensée vienne du cœur. Et lorsqu’arrive une pensée négative, il faut se dire : «Cette pensée est étrangère, je dois la chasser. Maintenant, j’ai signé le contrat, l’affaire est classée !».
— Géronda, alors que j’ai lutté et chassé une pensée négative, comment se fait-il qu’elle revienne, vu que l’affaire est terminée ?
— Oui, l’affaire est terminée, mais le diable, lui, n’en a jamais fini ! Il ne meurt jamais. Un moine, petit vieillard, disait souvent : «Si tu lui donnes deux-trois coups de pied, le chien s’enfuit ; le diable, lui, ne s’enfuit pas, il insiste. Il rôde par ici, par Là ! Quand, afin de chasser le diable, j’allume un cierge aux saints auxquels est dédiée l’église de mon kellion, les démons me lancent : “C’est pour nous que tu as allumé un cierge ? — Ordures que vous êtes, qu’est-ce que vous croyez ? C’est pour les saints que j’ai allumé un cierge ! — Oui, mais c’est nous qui t’y avons contraint”, me répliquent-ils».
— Géronda, lorsqu’une personne subit une chose désagréable et commence à se plaindre en disant : «mon Dieu, pourquoi donc cela m’est-il arrivé ?», peut-elle être aidée ?
— Comment pourrait-elle être aidée ? L’essentiel est d’interpréter toute chose selon de bonnes pensées, alors seulement on en tire un profit spirituel. Certains ont un bon moteur, d’excellentes prédispositions pour la vie spirituelle, mais leur gouvernail est tourné dans la mauvaise direction. Néanmoins, s’ils le tournent dans la direction des bonnes pensées, ils progressent ensuite avec stabilité dans la bonne voie.
— Géronda, les bonnes pensées viennent-elles toutes seules ou faut-il les cultiver ?
— On doit les cultiver. Observe-toi, blâme-toi, et lorsque l’Ennemi t’insuffle de mauvaises pensées, efforce-toi de les chasser pour leur substituer de bonnes. Si tu mènes ainsi ton combat spirituel, ta disposition intérieure deviendra peu à peu positive. Et Dieu, voyant tes bonnes dispositions, fera preuve d’indulgence à ton égard et te viendra en aide. Les mauvaises pensées n’auront plus de place en toi. Elles disparaîtront et les bonnes pensées te deviendront un état naturel. Tu acquerras l’habitude du bien, ton cœur ne sera que bonté, et le Christ demeurera en toi. Mais tout n’arrive pas du jour au lendemain. Remporter la couronne de la victoire requiert du courage, du temps et une lutte permanente. Le combat cesse alors définitivement, car les combats ne sont que des retombées du désordre intérieur, que nos ennemis exploitent.
— Géronda, cela signifie-t-il que les personnes qui ont de bonnes pensées y sont parvenues au prix d’une lutte ardue ?
— Cela dépend. Certains ont de bonnes pensées dès le début de leur vie spirituelle, et c’est pourquoi ils progressent. D’autres, qui avaient de bonnes pensées au départ, sont par la suite négligents et commencent à avoir des pensées négatives. D’autres encore avaient initialement de mauvaises pensées, mais à force de s’observer et bien souvent de pâtir, ils perdent la confiance qu’ils avaient en eux et ont ensuite de bonnes pensées. D’aucuns peuvent avoir des bonnes et des mauvaises pensées en égale quantité. Certains, davantage de bonnes, d’autres davantage de mauvaises. Celui, par exemple, qui embrasse la vie monastique aura et de bonnes et de mauvaises pensées, en fonction de l’environnement et des conditions dans lesquels il a vécu. Il peut avoir de dix à vingt pour cent, et même jusqu’à quatre-vingts pour cent de mauvaises pensées. S’il se met à effectuer un travail spirituel sur lui-même, il s’observera, s’efforcera de chasser les pensées mauvaises et de cultiver les bonnes. Et poursuivant son effort, il arrivera, au bout d’un certain temps, à n’avoir plus que de bonnes pensées. En fonction du laps de temps durant lequel il avait eu de mauvaises pensées dans le monde, dépendra le laps de temps nécessaire pour qu’elles disparaissent au monastère. Par la suite, les bonnes pensées, elles aussi, disparaissent et le moine atteint un certain état de vide. Il traverse alors une période durant laquelle il n’a ni bonnes ni mauvaises pensées. Cette phase l’inquiète un peu et il s’interroge : «Que se passe-t-il ? J’avais de mauvaises pensées, elles ont disparu, et des bonnes pensées les ont remplacées. Maintenant, je n’ai ni mauvaises ni bonnes pensées». Après cet état de vide, l’intellect est rempli de la Grâce et arrive l’illumination divine.
— Géronda, comment l’intellect est-il rempli de la Grâce ?
— A celui qui n’a jamais vu les étoiles, tu ne peux pas décrire comment est le soleil. Mais s’il a vu ne serait-ce que les étoiles, tu peux lui faire à peu près saisir ce qu’est le soleil.
— Géronda, qu’est-ce qui contribue à faire atteindre cet état dont vous venez de parler, où l’âme est remplie par la Grâce ?
— La lecture spirituelle, la prière continuelle, le silence et l’ascèse généreuse. Une âme qui a pris au sérieux le combat contre les pensées peut atteindre un état spirituel plus élevé qu’une autre qui n’a pratiquement pas de mauvaises pensées. Elle peut avoir au début quatre-vingt-dix pour cent de mauvaises pensées et dix pour cent de bonnes, et cependant atteindre un état spirituel plus élevé que celle qui avait quatre-vingt-dix pour cent de bonnes pensées et dix pour cent de mauvaises.

La purification de l’esprit et du cœur

— Géronda, comment s’accomplit la purification de l’esprit et du cœur ?
— Je vous ai déjà dit que pour que son esprit et son cœur sc purifient, l’homme ne doit ni accepter les mauvaises pensées que lui souffle le diable ni penser par lui-même le mal. Il doit s’efforcer d’avoir toujours de bonnes pensées, de ne pas se scandaliser facilement, et de considérer avec indulgence et charité les fautes d’autrui. Lorsqu’augmentent en lui les bonnes pensées, son âme se purifie, il agit alors avec piété, s’apaise, et il vit le Paradis dès ici-bas. Autrement, il voit tout avec suspicion et sa vie devient un enfer. Lui seul fait de sa vie un enfer.
II faut travailler sur soi pour se purifier. Reconnaître nos fautes ne suffit pas. Si nous n’acceptons pas les mauvaises pensées et ne pensons pas par nous-mêmes le mal, mais envisageons tout ce que l’on nous dit, tout ce que nous voyons avec de bonnes pensées, notre esprit et notre cœur se purifieront. Le diable, certes, ne cessera de nous envoyer de mauvais télégrammes. Même une fois libérés de nos propres mauvaises pensées et notre cœur devenu pur, les tentations diaboliques persisteront, mais elles n’auront plus aucun pouvoir sur nous.
— Géronda, la prière ne favorise-t-elle pas la purification de l’intellect ?
— La prière seule ne suffit pas. Si l’intellect du priant est rempli de mauvaises pensées sur autrui, il ne lui servira à rien de faire brûler des kilos d’encens pendant sa prière. Le mauvais télégramme, je veux dire la mauvaise pensée, descend de l’esprit dans le cœur et rend l’homme comme un fauve. Dieu veut que nous ayons un «cœur pur», et notre cœur est pur lorsque nous ne laissons plus aucune mauvaise pensée sur autrui traverser notre esprit.
— Géronda, l’homme a d’abord de bonnes pensées, et ensuite, Dieu lui vient en aide ?
— Écoute ceci. C’est seulement lorsqu’il a de bonnes pensées que l’homme a droit au secours divin. La bonne pensée purifie son cœur perfide, car «c’est du cœur que viennent» toutes les mauvaises choses et encore «c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle»’. Dieu récompense l’homme pour les bonnes pensées qu’il cultive.

Mettons un point d’interrogation aux pensées de soupçon

— Géronda, qu’est-ce qui pourrait m’aider à chasser les pensées de soupçon ?
— Tout est-il toujours comme tu le penses ? Vu que tu as tendance à considérer négativement toute chose, mets un point d’interrogation à chaque pensée négative qui te traverse l’esprit comme à chaque pensée positive sur autrui, afin de ne pas pécher par tes jugements. Si tu mets deux points d’interrogation, ce sera mieux ! Et si tu en mets trois, encore mieux ! Ainsi tu t’apaises, en tires un profit spirituel, et les autres aussi en tirent un profit spirituel. Autrement, les pensées négatives font que tu t’énerves, te troubles, te contraries en vain, ce qui te nuit spirituellement. Si tu envisages toute chose avec de bonnes pensées, tu constateras après un certain temps que tout était exactement comme te le faisaient voir les bonnes pensées. Je vais te raconter un fait qui illustre le tort que causent les pensées négatives. Un moine vint à ma kalyva pour me confier : «Le Vieillard Charalambos est sorcier, il fait des pratiques de magie noire. — Qu’oses-tu avancer, fou que tu es ? N’as-tu pas honte ? répondis-je. — J’en suis sûr, je l’ai vu une nuit de pleine lune, il murmurait “hum, hum, hum…ni” en déversant un liquide au milieu des branches». Je partis un jour trouver le Vieillard Charalambos. «Comment ça va, Géronda ? Comment passes-tu ton temps ? Que fais-tu ? Quelqu’un t’a vu déverser un liquide au milieu des fourrés en murmurant “hum, hum, hum…m”. — il y avait des lys au milieu des fourrés et je suis allé les arroser. Je disais Réjouis-toi. Epouse inépousée et versais un peu d’eau à un lys ; Réjouis-toi. Epouse inépousée et je versais un peu d’eau à un autre lys… J’allais remplir mon récipient et je continuais d’arroser». Comprends-tu ? Et l’autre le prenait pour un sorcier !
Je vois certains laïcs qui ont des pensées tellement positives ! D’autres, en revanche, se tourmentent avec des choses qui non seulement n’existent pas, mais que même le diable ne pourrait inventer ! Alors qu’il pleuvait après une période de longue sécheresse, j’éprouvais une telle reconnaissance envers Dieu que je restais à l’intérieur de ma cellule à répéter : «Mon Dieu, je te remercie des millions, des milliards de fois !». Un laïc, qui se tenait à l’extérieur sans que je le sache, m’entendit. Il m’avoua ensuite : «Mon Père, je suis scandalisé ! Je vous ai entendu dire “des millions, des milliards”, et je me suis dis : “Qu’est-ce que le Père Païssios compte ici ?”». Qu’aurais-je pu lui répondre ? Je voulais dire des millions, des milliards de remerciements à Dieu pour la pluie, et lui pensait que je comptais de l’argent ! En outre, si quelqu’un d’autre avait été présent, il aurait pu venir de nuit à l’ermitage pour me voler, me rosser, et finalement ne rien trouver ! Un autre jour vint me trouver un laïc dont l’enfant était malade, et je le reçus à l’intérieur de la chapelle. Ayant pris connaissance de ce qui l’accablait, je lui dis pour l’aider : «Tu dois, toi aussi, accomplir quelque chose pour ton enfant. Tu ne fais pas de prosternations, tu ne jeûnes pas, tu n’as pas d’argent pour faire des aumônes, dis à Dieu : “Mon Dieu, je n’ai rien de bon à te sacrifier pour la santé de mon enfant, mais je vais, au moins, essayer d’arrêter de fumer”». Le malheureux fut touché et me le promit. Comme je sortis de la chapelle pour lui ouvrir la porte de l’ermitage et le raccompagner, il déposa son briquet et son paquet de cigarettes au pied de l’icône du Christ. Je ne le remarquai pas. Après lui entra dans la chapelle un jeune homme qui voulait me parler ; il sortit ensuite et se mit à fumer. Je lui fis observer : «il ne convient pas de fumer ici, mon gars ! Va un peu plus loin ! — Mais dans l’église, il t’est permis de fumer ? m’objecta-t-il». Il avait vu le paquet de cigarettes et le briquet laissés par le père de l’enfant malade et en avait déduit que je fumais ! Je le laissai partir avec sa pensée. Enfin, même si je fumais, irais-je fumer dans l’église ? Voyez-vous à quelles conclusions l’on aboutit avec une mauvaise pensée ?
— Géronda, quel dommage la suspicion ou la méfiance peuvent-elles causer à l’âme ?
— Le dommage est en fonction de la suspicion. La méfiance engendre la mauvaise humeur.
— Comment s’en délivrer ?
— Par de bonnes pensées.
— Géronda, si l’on voit qu’on s’est trompé une fois, que des soupçons ont fait s’égarer, cela n’aide-t-il pas à reconnaître son erreur ?
— Si on s’est trompé une fois, ce n’est pas bien grave. Mais si on se trompe deux fois, on nuit à son âme. Il faut faire preuve de vigilance, car si les choses ne sont pas à un millième près exactement comme nous l’avions pensé, nous nous damnons. Au monastère où j’étais novice, un jour de Grand Carême, le vieillard Dorothée faisait frire des courgettes. Un frère le vit mettre les courgettes dans la poêle et vint me dire : «Si tu voyais ! Le vieillard Dorothée fait frire de ces rougets ! — Enfin, lui répliquai-je, est-il possible que le vieillard Dorothée fasse frire des rougets en plein Grand Carême ! — Si, je l’ai vu de mes propres yeux. Des rougets d’une telle grosseur !». Or le Père Dorothée, venu à la Sainte Montagne dès l’âge de quinze ans, était pour tous comme une mère. S’il voyait un frère un peu maladif, il lui disait : «Viens ici, j’ai un secret à te confier», et il donnait au frère un peu de sésame avec quelques noix décortiquées ou bien une autre friandise. Et pareillement, il prenait soin des petits vieux en fonction de leurs besoins. J’allai trouver le Père Dorothée, et que vis-je ! Il faisait frire des courgettes pour l’infirmerie du monastère !
— Géronda, et lorsqu’un soupçon se confirme ?
— Si une pensée de suspicion se confirme une fois, cela veut-il dire qu’elle se confirmera chaque fois ? Tu ignores, en outre, si Dieu n’a pas permis précisément que ce soupçon se confirme pour que la personne soupçonnée prouve là son humilité.
Nous devons, certes, faire preuve de vigilance pour ne pas fournir aux autres des occasions de soupçon, de peur qu’ils en tirent des conclusions erronées. Lorsqu’une personne a une pensée négative sur toi, il se peut qu’elle ait de l’antipathie à ton égard, mais il se peut aussi que tu lui aies fourni une occasion de médire. En revanche, si tu as été vigilante et n’as fourni aucune occasion, et que, malgré tout, cette personne a des pensées contre toi, rends grâces à Dieu et prie pour elle !

Le dialogue avec les pensées

— Géronda, je souffre lorsque me vient une pensée d’orgueil.
— L’acceptes-tu ?
— Oui.
— Pourquoi l’acceptes-tu ? Ferme-lui donc la porte ! Si tu l’acceptes, tu subis un dommage spirituel. La pensée arrive comme un voleur : tu ouvres la porte au voleur, le fais entrer, engages la conversation avec lui, et ensuite il te vole ! Engage-t-on la conversation avec un voleur ? Non seulement, on ne doit pas engager de conversation, mais il faut fermer la porte à clef pour l’empêcher d’entrer. Il arrive aussi que tu n’entres pas en conversation avec lui, mais pourquoi le laisses-tu du moins passer ? Prenons un exemple. Admettons que te vienne la pensée — je ne dis pas que c’est le cas — que toi, tu pourrais être Gérondissa. La pensée est venue. Dès qu’elle apparaît, dis-toi : «Très bien ! Tu veux être Gérondissa, deviens d’abord la Gérondissa de ton propre moi !». Ainsi, tu coupes aussitôt tout dialogue avec la pensée. Quoi, allons- nous dialoguer avec le diable ? Vois, lorsque le diable alla tenter le Christ au désert, Lui répondit : «Arrière de moi, Satan !». Si le Christ a dit au diable : «Va t’en !», nous, de quoi irions-nous discuter avec le diable ?
— Géronda, est-ce mal de dialoguer avec une pensée négative pour en discerner la cause ?
— Le mal est que tu ne dialogues pas avec ta pensée, comme tu crois le faire, mais que tu discutes, en fait, avec le diable. Tu passes sur le champ un moment agréable, mais tu le payes cher ensuite. N’examine aucunement ce genre de pensées. Saisis une bombe et lance-la pour tuer l’Ennemi ! Une bombe a la particularité de ne pas éclater sur le champ, mais au bout de deux ou trois minutes seulement. De cette façon, si tu chasses aussitôt la pensée négative, elle ne peut te nuire. Mais toi, tu manques parfois de vigilance, tu ne récites pas la Prière de Jésus, et tu te retrouves sans défense. Arrive de l’extérieur le télégramme du diable, tu le reçois, le lis, le relis, lui fais confiance et le ranges dans tes archives. Or tous tes dossiers, le diable te les présentera au Jour du Jugement pour t’accuser !
— Géronda, quand l’attaque d’une pensée négative devient-elle un péché ?
— Lorsque te survient une mauvaise pensée et que tu la chasses aussitôt, il n’y pas de péché. Si, lorsqu’arrive une mauvaise pensée, tu discutes avec elle, c’est un péché. Si tu acceptes un bref moment la pensée pour la chasser ensuite, c’est une demi-faute, car tu as subi un dommage spirituel, vu que le diable a souillé ton intellect. C’est comme si le diable était venu et que tu lui dises : «Bonjour, comment te portes-tu ? Tu vas bien ? Entre que je t’offre quelque chose ! Oh ! tu es le diable ! Va-t-en maintenant !». Puisque tu as vu que c’était le diable, pourquoi l’as-tu fait entrer ? Tu lui as offert quelque chose, et il reviendra.

Accepter ta mauvaise pensée

— Géronda, pourquoi au monastère diverses mauvaises pensées me traversent-elles l’esprit, alors que ce n’était pas le cas dans le monde ? Est-ce parce que je les suscite ?
— Bien sûr que non, bénie de Dieu ! Laisse-les s’approcher et s’éloigner ! Les avions qui survolent le monastère et troublent le silence vous en demandent-ils la permission ? Il en est de même de ces pensées. Ne désespère pas ! Ces pensées-là sont d’origine diabolique. Elles ressemblent aux oiseaux migrateurs, qui sont beaux à regarder lorsqu’ils volent dans le ciel. Mais lorsqu’ils descendent faire un nid dans ta maison, ils y couvent leurs oisillons, qui ensuite te salissent tout.
— Géronda, mais pourquoi donc ces pensées me viennent- elles à l’esprit ?
— Le diable, pour sûr, effectue là son travail. Mais un résidu d’impureté existe encore en toi, la purification du cœur n’est pas achevée. Vu que tu ne les acceptes pas, tu n’es pas responsable de ces pensées. Laisse les chiens aboyer ! Ne leur lance pas quantité de pierres ! Car tant que tu leur jetteras des pierres, ils continueront à aboyer et au moyen des nombreuses pierres que tu leur auras lancées, ils construiront une maison ou un monastère… d’où il te sera difficile de les déloger !
— Géronda, quand en vient-on à nouer relation avec de telles pensées ?
— Lorsque tu les suces comme un bonbon. Efforce-toi de ne pas sucer ces pensées qui sont à l’extérieur tout sucre et tout miel, mais à l’intérieur remplies de poison ; prends garde à ne pas désespérer ensuite ! Il ne faut pas s’inquiéter de constater que de mauvaises pensées nous traversent l’esprit, car seuls les anges et les saints en sont exempts. Ce qui est inquiétant, c’est de niveler un coin de notre cœur et permettre aux loupcoptères (les démons) d’y atterrir. Si cela arrive, nous devons le confesser sans retard, bien cultiver le sol de l’aérodrome dans notre cœur et y planter des arbres fruitiers pour que ce terrain redevienne le Paradis.

Le géronda Païssios invente le mot «loupcoptères» (λυκόφτερα) — qui signifie littéralement «loups qui ont des ailes» et qui est presque de même consonance que le mot «hélicoptères» (ελικόπτερα) — pour signifier les démons.