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  1. Les marches de Pharassa.

Pharassa ou « Varasio », la patrie de l’Ancien Païssios, était avant l’échange des populations1 un chef-lieu prospère et bien tenu sur les marches de l’hellénisme de Cappadoce. Les six villages de la région de Pharassa se trouvent à environ deux cents kilomètres au sud de Césarée. Bien qu’isolés au fin fond de l’Asie Mineure, ils réussirent à conserver inaltérée l’Orthodoxie, la conscience hellénique, ainsi que leur langue.

Les « Varasiotes » étaient renommés pour leur courage. Grâce à leur bravoure, leur village demeura inaccessible aux Tsétés[1] [2], telle une parcelle libre de la Grèce aux extrémités de la Cappadoce, en sorte que beaucoup de Grecs pourchassés par les Turcs y trouvèrent refuge. C’est pourquoi les Pharasiotes furent appelés à juste titre des Maccabées[3].

Les femmes de Pharassa n’étaient pas en reste quant au courage et à l’héroïsme. Un jour, les Turcs pourchassèrent un groupe de femmes pour s’en emparer. Parmi celles-ci se trouvaient aussi des parentes de l’Ancien. Elles préférèrent se jeter dans le fleuve et s’y noyer, pour préserver leur foi et leur honneur, plutôt que d’être prisonnières des Turcs et avilies dans leurs harems.

Il y avait à Pharassa cinquante églises. Certaines provenaient d’anciens monastères qui avaient été jadis florissants. Il y avait beaucoup de sources saintes, connues dans toute la Cappadoce pour leurs miracles. L’église principale était consacrée aux saints martyrs Barachèse[4] et Jonas qui, selon la tradition, ont été martyrisés en ce lieu au milieu du IVe siècle.

Les Pharasiotes étaient les héritiers d’une exceptionnelle tradition ascétique qui trouve son origine dans les illustres Pères Cappadociens. Ils aimaient l’Église, ils étaient pieux et témoignaient d’un esprit de lutteur. Lors du Grand Carême et des jours de jeûne, la plupart d’entre eux ne mangeaient pas avant la neuvième heure[5] byzantine.

L’ultime éclat et la réalisation la plus achevée de cette tradition fut le prêtre du village, saint Arsène de Cappadoce (1841-1924)[6]. Sa vie sainte et ses nombreux miracles firent que non seulement les chrétiens accouraient pour le voir, mais aussi des musulmans de toute la Cappadoce.

 

  1. Sa famille.

Vivant dans cet environnement béni, les ancêtres de l’Ancien se distinguèrent par leur exceptionnelle piété.

Sa grand-mère Hadji-Christina avait sa propre chapelle consacrée à l’archange Michel, loin du village. À l’occasion, elle y demeurait solitaire dans L’hésychia*, se consacrant à la prière et au jeûne. Lorsqu’en hiver elle était isolée par la neige, elle trouvait un pain chaud à la fenêtre de la chapelle. Elle faisait une prière et le mangeait. Elle avait aussi une maison à Adana. Elle y donnait l’hospitalité à saint Arsène, lorsqu’il se rendait à pied en pèlerinage aux Lieux Saints.

A l’origine, leur nom de famille était Hadji-Digénis. Par la suite, ils furent obligés de prendre comme nom de famille le nom de l’arrière-grand- père de l’Ancien, qui s’appelait Théodose. Son père s’appelait donc initialement Prodromos Théodosiou. Mais comme les Turcs le pourchassèrent, il changea encore une fois de nom et prit celui de Eznépidis, ce qui veut dire «étranger». Rejeton d’une famille noble de Pharassa, qui conservait l’administration du village depuis des générations, il en fut le maire pendant des décennies, parce qu’il avait un charisme d’administrateur. C’était quelqu’un de confiance et pieux. Il vénérait particulièrement saint Arsène et il lui obéissait en tout.

Prodromos était un habile artisan, il savait tout faire. Il travaillait comme cultivateur à Pharassa, mais il avait aussi un four qui produisait du fer. Il était courageux, entreprenant et téméraire. Depuis sa jeunesse, il explorait les régions inaccessibles de Pharassa et escaladait des rochers escarpés. Âgé de seize ans, il blessa un lion en se battant avec lui. Mais c’était avant tout un patriote, un combattant courageux, un excellent tireur, et un acrite[7] [8] intrépide. Il sauva à plusieurs reprises le village des incursions des Tsétés. Un jour, il s’habilla comme une femme turque et se rendit dans leur repaire. Là, il demanda à voir le chef, lui prit son arme et, aidé de ses jeunes gars, il chassa les Tsétés.

Il fut en danger à de nombreuses reprises ; une fois il fut même fait prisonnier, mais les prières de saint Arsène le protégèrent.

Lorsque, en tant que maire du village, il se rendit à Adana pour les affaires du village et qu’il se présenta devant Kemal, celui-ci, appréciant son courage, le salua en disant : « Bienvenue à mon petit gars grec ! »

Plus tard, en Grèce, lorsque la guerre entre l’Italie et la Grèce fut déclarée, malgré son âge avancé et mû par un enthousiasme de jeune homme, il voulut se porter volontaire pour combattre.

Il était juste, aimant son prochain et charitable. Lorsque l’État distribua des terres pour l’installation des réfugiés, le vieux Prodromos, en tant qu’administrateur à Konitsa, s’occupa d’abord des autres habitants de Pharassa, et ne conserva pour sa famille que la plus mauvaise part, les champs les moins productifs. Pour les défricher et en enlever les broussailles, il y mit le feu — ce dont ses yeux eurent à souffrir.

La mère de l’Ancien s’appelait Evlogia®, née Phragkopoulou, et elle était apparentée à saint Arsène. C’était une femme pleine de sagesse, intelligente, travailleuse, très pieuse, et elle était nourrie des admonestations de saint Arsène. La charmante Evlogia se maria de bonne heure, âgée de quinze ans, elle épousa Prodromos Eznépidis.

Prodromos et Evlogia, ces âmes bienheureuses, eurent dix enfants. Les deux premiers Catherine et Sotiria, moururent en bas âge. Lorsque saint Arsène baptisa le troisième, il recommanda de l’appeler Zoé[9]. Dès lors, tous vécurent. Leurs noms par ordre d’âge sont : Zoé, Maria, Raphaël, Amalia, Charalampos, Arsène (l’Ancien Païssios), Christine et Luc. Raphaël et Christine sont encore en vie.

 

  1. Baptême et déracinement.

C’est donc à Pharassa, saint rejeton de la Cappadoce, que naquit l’Ancien le 25 juillet 1924, jour de la fête de sainte Anne.

Lors de son baptême, ses parents voulurent l’appeler Christos, du nom du grand-père. Saint Arsène dit alors à sa grand-mère : « Et alors, Hadji- Anna[10], j’ai baptisé tant de tes enfants ! Ne donneras-tu pas mon nom au moins à l’un d’entre eux ? » Et il dit aux parents : « Bon, vous, vous voulez laisser un enfant au grand-père, pourquoi est-ce que je ne voudrais pas avoir un moine comme descendant ? » Et se tournant vers la marraine, il lui dit : « Appelle-le Arsène. » Ainsi, il lui donna son nom et sa bénédiction, et il prédit qu’il allait devenir moine, et cela se produisit effectivement.

L’Ancien naquit l’année de l’échange des populations, où l’hellénisme d’Asie Mineure fut déraciné de son foyer ancestral. La famille de l’Ancien, ainsi que les autres Pharasiotes et saint Arsène prirent le chemin de l’amer exil. Dans le bateau, dans la bousculade, quelqu’un marcha sur le nouveau-né qui se trouva en danger de mort. Mais Dieu conserva en vie son élu, parce qu’il était destiné à devenir le guide de bien des âmes sur le chemin du Royaume. L’Ancien dira plus tard, évidemment par humilité : « Si j’étais mort à ce moment, alors que j’avais la grâce du baptême, on m’aurait jeté à la mer pour nourrir les poissons. Alors il y aurait eu au moins un poisson pour me dire merci et, je serais allé au paradis. » (Il voulait dire par là que, dans son existence, il n’avait rien fait de bon.).

Ils restèrent un peu au Pirée. Ensuite on les transféra dans la citadelle de Corfou — où, conformément à sa prédiction, saint Arsène s’endormit et fut enterré — et, finalement, ils s’installèrent à Konitsa.

Ses parents apportèrent à la mère patrie Arsène le nouveau baptisé, un nourrisson âgé de quarante jours, un anonyme alors dans la foule des réfugiés, lui qui, quelques années plus tard, allait être connu dans le monde entier et qui allait conduire une multitude de gens vers la connaissance des choses divines. Dès les premiers jours, il connut la souffrance et les tourments des hommes ; plus tard, il allait devenir un havre de consolation pour des milliers d’âmes tourmentées.

 

[1] L’échange des populations entre la Grèce et la Turquie fut une conséquence du traité de Lausanne (1924) qui suivit la défaite grecque en Asie Mineure. Les Grecs d’Asie Mineure (plus d’un million et demi de personnes) durent gagner la Grèce, tandis que les Turcs vivant en Grèce durent aller en Turquie.

[2]  Bandits turcs.

[3] Famille sacerdotale juive qui fut à l’avant-garde du combat contre Antiochus IV Épiphane (175-164 A.C.). Métaphoriquement désigne le combat ardent pour la foi et la patrie.

[4]  Ou Barakhissios. Ce saint est fêté avec saint Jonas le 29 mars.

[5] C’est l’heure des Vêpres. C’était l’heure de la prière du soir dans le Temple de Jérusalem (Act 3, 3). C’est aussi l’heure à laquelle le Christ mourut.

[6] Sa Vie a été écrite par l’Ancien Pai’ssios : Saint Arsène de Cappadoce, traduction française parle monastère Saint-Jean-le-Théologien, Souroti, 1996.

[7]  Habitant et garde d’une zone fontalière du territoire grec.

[8] L’Ancien avait demandé qu’on l’appelle Evlogia (la bénie) et l’avait inscrite dans les diptyques sous le nom d’EvIogia, mais à Konitsa on la surnomma Evlabia (la pieuse).

[9]  Ce mot signifie en grec « vie ».

[10] Expression turque qui marque l’affection et le respect.