↵ Tables des matières
  1. Un agent de transmission plein de zèle généreux.

En 1945, il fut enrôlé pour servir la patrie. Il se présenta à Nauplie et fut désigné pour être agent de transmission. Ensuite, il fut transféré à Agrinion. On lui demanda : « Quel piston as-tu pour recevoir une telle qualification?

  • Je n’ai pas de piston.
  • À d’autres !
  • Eh bien… Dieu », répondit-il.

De fait : « Dieu était avec lui et c’était un homme qui réussissait1. »

Son amour pour les autres allait jusqu’au sacrifice. Il faisait son devoir, en travaillant beaucoup. Quand quelqu’un demandait une permission, il le remplaçait volontiers. Beaucoup exploitaient sa bonté et le considéraient comme un idiot. Lui, cependant, ressentait de la joie à se sacrifier et, en même temps, il trouvait ainsi l’occasion de s’isoler pour prier. Le gouverneur militaire disait de lui : « Que va devenir cet homme ? Il ne pense jamais à se reposer. » Une fois, il avait 39,5° de fièvre, mais il ne chercha pas à demander un arrêt de travail. Finalement, n’en pouvant plus, il tomba évanoui. Les soldats le mirent sur un brancard pour le porter à l’hôpital et ils l’interpellaient avec des noms monastiques pour se moquer de lui : « Eh, Benoît, Acace ! » Ils avaient compris qu’il allait devenir moine. Petit à petit, l’ironie fit place à du respect et de l’admiration. Son mode de vie, son grand amour, son caractère intègre les transformèrent. Ils ne le considéraient plus comme ridicule, mais comme quelqu’un de précieux et une bénédiction pour l’unité.

De toute façon, sa qualification de télégraphiste l’exempta de participer aux combats de la guerre, et ainsi, avec la grâce de Dieu, il lui fut épargné [1] d’avoir à tuer un homme[2]. Cela préfigurait.sa future qualification de moine où il enverrait des messages à Dieu en priant.

  1. Tribulations

Les tribulations qu’il eut à subir sont incroyables, car le demi-bataillon où il servait était engagé dans des opérations de guerre.

Il raconta que, un jour, la nourriture étant épuisée, ils mangèrent de la neige. Une autre fois, ils restèrent à jeun pendant treize jours et ils ne restèrent en vie qu’en mangeant des châtaignes sauvages. Très souvent, ils souffraient de la soif. Ils étaient alors obligés de boire de l’eau stagnante qu’ils trouvaient dans les traces laissées par les mulets. Le grand ennemi, c’était le froid. Ils couchaient sous la tente et, au matin, ils s’éveillaient enfouis sous la neige, et comptaient les hommes gelés. Un matin, il dégagea vingt-six soldats gelés en creusant la neige avec une pioche. Il lui arrivait de rester pendant trois jours sous la neige pour envoyer des messages à l’état-major. Il souffrit lui aussi des engelures. La chair de ses pieds se mit à peler. On l’envoya à l’hôpital, mais, grâce à Dieu, il ne fut pas mutilé. Un jour un mulet lui décocha une ruade. Le coup était très violent. Sa poitrine noircit et les traces des sabots apparurent. Il s’évanouit et, quand il revint à lui, il reprit sa marche.

Il se réjouissait quand il pleuvait, quand il faisait froid, quand lui se fatiguait pour que les autres ne soient pas éprouvés. Certains soldats, quand ils faisaient une bêtise, l’attribuaient à Arsène. L’officier le réprimandait, et lui, pour ne pas les exposer, supportait humblement et en silence les reproches.

Cependant, le gouverneur militaire l’estimait et lui faisait confiance. Lors des missions difficiles, il envoyait Arsène, parce qu’il savait qu’il était compétent et qu’il réussissait ce qui lui était confié. Il ne demanda une permission qu’une seule fois pour aller chez lui. Là, il tomba malade, perdit beaucoup de sang et fut admis à l’hôpital de Ioannina pendant quinze jours. Dès qu’il reprit des forces, il retourna dans son unité.

  1. Ascèses et expériences.

Au milieu de tant de tourments, il se livrait quand même au combat spirituel. Il jeûnait et il priait. D’habitude, il ne mangeait que la moitié de sa ration et, quand sonnait l’extinction des feux pour dormir, Arsène montait sur la terrasse du bâtiment et se mettait à prier. « Une fois, raconta-t-il, je suis resté cinq mois sans Liturgie, car où aurais-je trouvé un prêtre et une église sur les montagnes ? Quand ensuite le gouverneur m’envoya à Agri- nion pour y prendre des pièces de rechange pour le poste émetteur, sur le chemin que je pris, je passai devant une église, dans laquelle on célébrait l’Hymne Acathiste. Je fis mon signe de croix, me prosternai, et les larmes me vinrent. “Ma Toute Sainte, dis-je, comment en suis-je arrivé là?” Comment aurais-je pu imaginer que, plus tard, Dieu veillerait à ce que j’eusse une chapelle dans ma calyve* ! » Et il rendait grâce à Dieu pour cela du fond de son cœur.

Comparant les épreuves par lesquelles il était passé à l’armée, avec l’ascèse qu’il fit en tant que moine, il disait sur un ton de reproche envers lui-même : « Je n’ai rien fait pour le Christ. Si j’avais accompli cette ascèse [ce qu’il avait enduré à l’armée] étant moine, je serais devenu un saint. »

En tant que soldat, il connut des expériences divines. Un jour, alors qu’il priait dans un endroit isolé, il fut ravi en contemplation. Il raconta aussi la chose suivante : « Un jour, alors que nous étions allés sur le champ de tir à Tripoli, je vis une lueur étrange sortir d’une ravine et se répandre sur tout le champ de tir alors qu’il faisait jour. Je me demandais ce qu’était cette lumière, que les autres ne voyaient pas ! Par la suite, j’ai compris. Etant donné qu’il y avait eu des exécutions de condamnés et que peut-être certains innocents avaient été exécutés injustement. Dieu me protégeait pour que je ne fasse pas partie du peloton d’exécution. Naturellement, je n’aurais pas pu (tuer)… »

  1. Il se sacrifie pour les autres.

La plupart des soldats avaient un esprit de sacrifice, mais Arsène n’avait pas peur du danger ni de la mort. A plusieurs reprises, il risqua de se faire prendre et d’être prisonnier et il fit face à la mort de très près.

Un jour, il fallait tirer au sort pour décider qui irait au village pour l’approvisionnement. « C’est moi qui irai », dit Arsène. Les partisans le virent, mais ils le prirent pour un des leurs. Il prit l’approvisionnement et revint.

Quand on choisissait quelqu’un pour une garde dangereuse ou une patrouille, Arsène lui demandait : « Quelle charge de famille as-tu ? » S’il lui répondait : « Je suis marié et j’ai un enfant », il lui disait : « Bon. » Il allait voir l’adjudant, et il prenait sa place. Il ne laissait l’autre radio-télégraphiste porter ni le poste émetteur, ni la batterie, pour que, en cas de danger, il soit libre de se sauver. « Lors d’une bataille, raconta-t-il, j’avais creusé une petite fosse. Voilà qu’un autre arriva et me dit : “Laisse-moi y entrer aussi.” Je me suis poussé et nous avons péniblement trouvé de la place. Un autre arriva. Je le laissai entrer, lui aussi, et moi je sortis. Aussitôt, je me pris une balle, qui me frôla la tête. Je n’avais pas de casque, je ne portais qu’un bonnet. Je portai ma main à la tête, je n’y sentis pas de sang. Je la mis de nouveau. Rien. La balle était passée à ras de ma tête et ne m’avait enlevé que des cheveux en laissant une ligne dénudée, large de six pouces, sans même m’égratigner. J’avais agi selon mon cœur : “Il vaut mieux, dis-je, que je sois tué plutôt que l’autre ne le soit, et qu’ensuite ma conscience me harcèle pendant toute ma vie. Comment pourrais-je supporter plus tard de penser que j’avais la possibilité de le sauver et que je ne l’ai pas fait ? Et Dieu, bien sûr, aide beaucoup celui qui se sacrifie pour les autres. »

  1. II fait du bien et est calomnié.

L’Ancien raconta la chose suivante : « J’avais fait une collecte parmi les soldats et j’avais acheté des cierges et des grands chandeliers pour une chapelle consacrée à saint Jean le Précurseur, près de laquelle bivouaquait notre demi-bataillon.

Pendant l’hiver arrivèrent des gens du transport militaire, des paysans, surtout des femmes et des enfants avec des animaux, pour nous apporter des provisions. Comme le temps s’était gâté et qu’il commençait à neiger, ils restèrent passer la nuit dans des tentes de sapin improvisées.

Un sous-lieutenant grossier importuna une jeune fille. La pauvrette préféra mourir que de pécher. Elle s’enfuit, suivie par une femme âgée. Elles marchèrent dans la neige et se retrouvèrent devant la chapelle, mais la porte était close. Elles restèrent dehors sous l’abri en tremblant de froid.

Cette même nuit, la pensée obsédante me vint de me rendre à la chapelle pour y allumer les veilleuses. J’y allai sans savoir ce qui s’était passé et je trouvai à l’extérieur de la chapelle les deux femmes noircies par le froid. Je leur donnai un gant à chacune, j’ouvris la porte ; elles entrèrent et, après avoir repris un peu de force, elles me racontèrent ce qui leur était arrivé : “Pour ma part, dit la plus jeune, j’ai fait tout ce que je pouvais. Dorénavant, que Dieu fasse le reste !” Je pris en compassion ces malheureuses et spontanément je leur dis : “Vos tourments sont terminés. Demain vous rentrerez chez vous.” C’est ce qui se passa. »

Quand le sous-lieutenant apprit qu’Arsène les avait aidées et les avait sauvées, il se répandit en calomnies — probablement pour dissimuler son méfait — en disant qu’Eznépidis avait mis dans l’église les gens du transport militaire avec leurs animaux. Le gouverneur militaire le convoqua pour qu’il s’excuse. Mais il ne révéla pas l’affaire du sous-lieutenant ; il se défendit uniquement parce qu’on l’accusait d’avoir méprisé la maison de Dieu.

  1. Il sauve son unité.

L’Ancien raconta : « Un jour, notre demi-bataillon se retrouva encerclé par mille six cents partisans dans un retranchement rocheux naturel. Tous les soldats transportaient des munitions, et le gouverneur me demanda de laisser le poste de radio et d’en transporter moi aussi. Et il me menaça même de son pistolet. Il pensait que j’allais essayer de m’esquiver afin de me cacher.

J’en transportai, mais j’allai aussi au poste de radio pour prendre contact avec le Quartier Général. Après bien des tentatives, je leur fis comprendre que nous nous trouvions dans une situation difficile. Le lendemain, alors que les partisans s’étaient beaucoup rapprochés, au point que nous entendions leurs injures, l’aviation intervint et les dispersa. »

Plus tard, l’Ancien prenait cette péripétie en exemple pour tous ceux qui lui demandaient : « À quoi servent les moines dans le désert, pourquoi ne vont-ils pas dans le monde aider les autres ? » « Les moines, répondait- il, sont les radiotéléphonistes de l’Église. Lorsqu’ils rentrent en communication avec Dieu par la prière, alors Celui-ci vient et aide avec efficacité. Un fusil de plus n’aurait servi à rien, alors que, lorsque l’aviation vint, elle décida du sort de la bataille. »

  1. Abnégation.

Le moine Arsène de Corfou, qui se nommait alors Pantélis Tzékos, était soldat avec l’Ancien. Il raconte ceci :

« À Nafpaktos, alors que je recevais un message de Patras, Arsène m’aborda et me dit : “Le sais-tu ? Nous sommes frères. — En quel honneur ?” Il me montra ses deux pouces[3] en me disant : “Nous avons les mêmes doigts toi et moi, c’est pourquoi nous sommes frères.” Dès lors, une amitié fraternelle les unit, et un jour, Arsène le sauva alors que sa vie était en danger. »

Le récit est mot pour mot celui de M. Pantélis, sauf qu’il fut entrecoupé de sanglots et de larmes abondantes qui témoignaient de son émotion et de sa reconnaissance pour son ami et sauveur :

« Près de Nafpaktos, il y eut une bataille. Alors que nous battions en retraite parce que les partisans étaient plus nombreux que nous, à un moment je tombai et fus blessé, parce que je portais un lourd poste émetteur sur le dos. Lorsque les soldats eurent atteint la ligne que nos officiers leur avaient désignée, Arsène s’aperçut de mon absence. Il posa son poste et se mit à courir vers moi. Les officiers et les soldats lui crièrent : “Laisse-le tomber, c’en est fini de lui, il est perdu !” Il vint à côté de moi, comme on me l’a raconté plus tard, il me souleva, me mit sur son dos et me porta jusqu’aux lignes de retraite. Lorsque je revins à moi, j’entendis le capitaine qui lui disait : “Il faut qu’un saint te protège, pour que tu aies pu lui venir en aide !” Je demandai : “Que s’est-il passé les gars ?” Alors on me raconta : j’étais tombé à cent mètres des lignes des partisans et à deux cents des nôtres. »

  1. Il prie au milieu des balles.

« Un jour, poursuivit M. Pantélis, on se trouvait sur une hauteur appelée “Phonias”. Les partisans nous avaient isolés, et nous ne pouvions pas nous échapper parce qu’il n’y avait pas d’issue. Arsène se tenait debout. Les balles tombaient en sifflant. Je le tirai par la veste pour qu’il s’allonge sur le sol. Lui, rien. Il regardait vers le haut et il avait les bras comme cela, en forme de croix. Eh bien, on dirait que le Tout-Puissant a eu pitié de nous, car quelques instants plus tard les avions arrivèrent et nous dégagèrent la route. Tandis que nous partions, je lui dis :

“Eh bien mon ami, pourquoi ne t’es-tu pas allongé ?

  • Je priais.
  • Tu priais ? Lui demandai-je stupéfait.” »

Sa prière comme sa foi étaient si grandes qu’elles bravaient les balles ! Le plus vraisemblable est qu’il priait Dieu pour que lui soit tué et les autres soient épargnés. C’est pourquoi il était debout à découvert. Et Dieu qui est juste, en voyant son abnégation, l’a sauvé, lui ainsi que les autres.

  1. Désobéissance envers un blasphémateur.

L’Ancien raconta un événement qui se produisit peu avant qu’il ne soit libéré : « Nous revenions de Florina, après la fin de la guerre. Sur le chemin du retour, j’entendis le capitaine blasphémer. Je l’abordai alors en lui disant : “Désormais je refuse d’obéir à quelque ordre que ce soit qui vienne de vous, car en injuriant les choses saintes vous offensez et ma foi et mon serment (Patrie — Religion — Famille).” En entendant cela, il fut froissé et il me traita d’impertinent. Lorsque, plus tard, il me dit : “Je te l’ordonne”, je lui répondis : “Je viens de vous dire que désormais je n’accomplirais aucun de vos ordres.” L’officier me dit alors : “Considérons que l’affaire est close.” Lorsque nous arrivâmes au camp, je me rendis sans attendre chez le gouverneur et je lui rapportai tout ce qui s’était passé. Celui-ci me dit que le refus d’accomplir l’ordre d’un supérieur était passible de la cour martiale. Je lui redis que je refusais d’accomplir les ordres du capitaine, parce que c’était un parjure qui insultait Dieu, au nom duquel nous avions tous les deux juré. Et je lui dis avec irritation : “Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes[4].”»

Arsène, après avoir servi la patrie pendant presque cinq ans, reçut son certificat de congéde l’armée en mars 1950 à Makrakomi de Lamia.

Lorsqu’il prit congé de son ami M. Pantélis, celui-ci l’engagea à s’installer à Corfou avec lui, pour y construire une maison et fonder une famille. Arsène refusa en lui disant qu’il voulait devenir moine.

Ayant achevé son service militaire, désormais il briguait un autre engagement, son enrôlement dans l’armée des moines, pour servir le Roi céleste.

 

[1] Gn 39,2.

[2]  Ce qui est considéré comme un empêchement majeur pour devenir prêtre.

[3] Les mains de l’Ancien étaient caractéristiques : la dernière phalange du doigt était plus courte que les autres, et les ongles avaient presque la moitié de leur taille normale.

[4]— Ac 5, 29.