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  1. 1. Traits physiques et dons naturels de l’Ancien.

L’Ancien avait l’apparence courante d’un moine. Il était de taille moyenne, environ 1,60 m. Il était très mince, rendu squelettique par une ascèse de nombreuses années. Les traits de son visage étaient réguliers, harmonieux et fins. Toute son apparence respirait la bonté et la compassion. Son regard était vif, expressif (il s’exprimait et parlait avec ses yeux), scrutateur et étincelant. La paix, l’assurance et la noblesse accompagnaient chacun de ses gestes. Sa barbe moyenne, touffue était presque entièrement blanche avant sa dormition. Ses cheveux étaient poivre et sel, et très touffus, ils atteignaient ses épaules. D’habitude, il portait un bonnet noire tricoté en laine, épais, pour se protéger du froid. Lors de ses sorties, il portait le costume athonite habituel.

Les paumes de ses mains étaient plus grandes que d’ordinaire, robustes ; elles montraient que c’était un homme qui s’était livré à des travaux manuels. Ses plantes de pieds étaient grandes, disproportionnées par rapport à sa taille. Il avait perdu presque toutes ses dents, sauf deux sur la mâchoire supérieure et quelques-unes sur le devant de la mâchoire inférieure. Il ne voulait pas porter de dentier, bien que ses enfants spirituels le lui aient proposé. Mais il finit par y consentir et mit deux giliedès comme il appelait les prothèses. Quand il riait, on les voyait nettement. L’absence de dents ne l’empêchait de parler distinctement et n’apparaissait pas comme un défaut corporel. La manifestation de la grâce divine recouvrait ce manque et le faisait ressembler à une personne d’une « beauté rayonnante». Son visage était lumineux et plein de grâce. Il était tout entier « un témoignage lumineux de la grâce ».

Ses sens demeurèrent très aiguisés jusqu’à sa dormition et fonctionnaient très bien. Avec son odorat, il sentait si quelqu’un fumait à un kilomètre de distance. Son ouïe était très fine. Sa vision surprenante. Il voyait des détails de très loin. Avec des verres de presbytes, il faisait de la gravure sur bois avec précision jusqu’à la fin de sa vie.

Il semblait être un homme normal, mais il cachait « au fond de son cœur d’homme créé par Dieu1 », la grâce divine qu’il était impossible de dissimuler. Sur la fin, il ressemblait à un fruit savoureux trahi par son apparence et son odeur.

Bien qu’il fut un vieillard chenu, malade et édenté, c’était cependant un lion. Il avait quelque chose de puissant, de décidé, de divin. Dans ce corps malade et de petite taille, se cachait une âme forte, pleine de vigueur et d’allant. La puissance irascible[1] [2] (thumos), les saints Pères la nomment le nerf de l’âme. Cette puissance de l’âme, il la fit se tourner vers le bien et la rendit capable d’obtenir des vertus. Il n’hésitait pas à réprimander quelqu’un, quand il faisait quelque chose de mal et qui dépassait les limites, et il se mettait en colère sans passion[3] — « Mettez-vous en colère, mais ne péchez pas[4] » — sans perdre sa paix, mais en défendant toujours quelque chose de supérieur, et non pas lui-même. Il parlait alors, non pas dominé par la passion de la colère, mais avec une âme dolente. Il était ouvert par nature et agréable, hospitalier et charitable. Il aimait raconter des histoires drôles ayant un contenu spirituel et il riait de bon cœur. Il disait : « Malheureusement, le rire naturel a disparu chez la plupart des gens. » Il pouvait éclater en sanglots par compassion, embrasser comme un frère un homme souffrant qu’il voyait pour la première fois, et faire n’importe quel sacrifice pour le satisfaire et l’aider. Et il faisait tout cela de tout cœur, naturellement et spontanément. Il se sacrifiait pour sa foi et par amour pour le prochain. Il avait en aversion la duplicité, la bassesse et le manque de scrupules. Il honorait et respectait les gens vertueux, pieux, tous ceux qui avaient un idéal et qui travaillaient pour le bien de l’Eglise, les gens qui avaient un supplément d’âme et qui avaient un esprit de sacrifice. Il disait : « J’ai dans mon cœur ceux qui ont de la bonté, de la piété et de la simplicité. » Même pour l’homme le plus insignifiant, et surtout si celui-ci souffrait et avait une âme sensible, il se faisait humble sans restriction, il devenait de la poussière. Mais il se faisait montagne infranchissable, rocher insensible face aux menaces, aux intimidations, aux flatteries, aux corruptions des puissants. Il était intrépide face aux périls, au danger et à la mort. Les calomnies ne l’atteignaient pas, ni même les coups « de ceux qui lui faisaient la guerre depuis les hauteurs[5] » (c’est-à- dire des puissants de la terre).

C’était un homme qui avait une riche vie intérieure. Son cœur était plein de sentiments sanctifiés (exempt de tout sentimentalisme). C’était un homme parfait, un homme de Dieu. Une image créée par Dieu avec des tesselles de mosaïque précieuses : les vertus. « Un miroir pur et sans tache[6] », qui réfléchissait des traits divins. L’Ancien était bon par nature, avec de bonnes dispositions, et gratifié de charismes rares. Mais il avait beaucoup lutté dans l’ascèse, et avait ainsi accru et doublé ses talents. Dieu lui avait donné beaucoup, mais l’Ancien Lui restitua beaucoup plus.

C’était un phénomène d’intelligence, de souplesse, de présence d’esprit. Fait rare et inhabituel, il avait une mémoire surprenante. Il se souvenait de quelqu’un qu’il avait vu une seule fois, il y des dizaines d’années. Un jour, à la Panagouda, un homme âgé lui rendit visite. L’Ancien lui demanda : « Es-tu Kokkinelis ? » C’était effectivement Kokkinelis, avec lequel, pendant peu de temps, il avait fait son service militaire, il y avait un demi-siècle de cela.

Il était au courant de tout, sans s’occuper de rien. Il savait ce qui se passait dans le monde, tout en demeurant dans le désert.

Il était spirituellement avec tous, il aimait tout le monde et il était éloigné de tous.

Il savait beaucoup de choses, sans avoir étudié. Il fréquentait à loisir et discutait avec des scientifiques et d’autres personnalités, sans avoir le dessous. Au contraire, les sages selon le monde venaient lui demander conseil.

A la question de savoir s’il regrettait de ne pas avoir étudié, il répondait par la négative. Uniquement pour la connaissance du grec ancien, il disait : « Si j’avais pu faire ne serait-ce que deux classes au lycée, je comprendrais mieux l’Écriture et les saints Pères. » Mais il s’exprimait avec précision. Ses réponses n’étaient pas floues. On comprenait ce qu’il voulait dire même sans paroles. Avec peu, il disait beaucoup. Avec un geste expressif, il donnait à entendre toute une histoire.

Il était artiste et poète par nature. Il avait la capacité d’écrire des poèmes et des tropaires, et il savait dessiner.

Il aimait le travail bien fait. Tout ce qui passait dans ses mains, il le faisait avec entrain, souci de perfection, surtout tout ce qui était en relation avec Dieu et l’Église. Il n’en faisait pas de l’or, comme le roi Midas, mais tout ce à quoi il s’attelait, il lui donnait une touche et une dimension spirituelles. Il avait de la patience et de la méthode pour atteindre ses objectifs.

Dans ses relations avec les autres, il était simple, spontané, chaleureux et il avait une manière à lui, une façon spirituelle de rentrer en contact, de communiquer et de calmer. Il vous suivait en silence, avec une attention soutenue, il vous laissait parler et en venait à sa position. Il se comportait avec les autres avec sensibilité et finesse, il n’était sévère qu’à l’égard de lui-même.

Ces contrastes dans son caractère formaient une remarquable harmonie. Indulgence pour les autres et sévérité pour lui-même, hésychia et sociabilité, simplicité de la foi et habileté intellectuelle, observance pieuse des règles religieuses et esprit de liberté.

Quelle que fut la route qu’aurait suivie l’Ancien pendant son existence, on l’aurait remarquée, parce qu’il était un « réceptacle de la grâce », une machine énergique, un luminaire de forte puissance. Mais il préféra devenir « une boîte de conserve » qui réfléchissait les rayons du Soleil de Justice et qui renvoie au Soleil, au lieu de briller passagèrement dans ce monde trompeur, son propre éclat. Il mena beaucoup de combats ascétiques avec un grand zèle généreux (philotimo*) et une grande abnégation. Il donna tout à Dieu, et supporta beaucoup de tentations et d’afflictions pour Dieu. Il aida un nombre incalculable de personnes. Il se battit en combat singulier contre le diable et en sortit vainqueur. Désormais il entend la bienheureuse voix lui dire : « Au vainqueur, je donnerai à manger de l’arbre de vie qui est dans le paradis de Dieu[7]. »

  1. Son message[8].

« En premier lieu croyons en Dieu et ensuite, aimons Dieu et son image, l’homme. La foi croît avec la prière, laquelle “accroît notre foi[9]”.

Comme je l’ai compris, tout le mal vient de l’absence de foi. Quand l’homme ne croit pas en Dieu, il veut passer sa vie dans les plaisirs. C’est pourquoi il se livre à toutes sortes de péchés. L’homme doit appréhender le sens profond de l’existence, à savoir que celle-ci n’est qu’une préparation pour une autre vie. Dès lors, de la même façon qu’un voyageur a besoin d’un guide pour se rendre quelque part, de même pour le voyage céleste, il faut qu’il se trouve un guide spirituel. Puis, que celui-ci lui fixe un programme, un peu de lecture, un peu de prière, pour qu’il évite les occasions de pécher, ainsi que l’esprit du monde, qui est la pire des choses. Alors son cœur se tournera vers le Christ.

Il faut que nous combattions avec un zèle généreux (philotimo), pour que nous soyons sauvés, pour que nous n’attristions pas le Christ. Le Christ nous dira : “Mon enfant, moi j’ai tant fait pour te sauver. J’ai versé mon sang et j’ai subi tant de souffrances, et toi, qu’as-tu fait pour être sauvé ?”

Chaque personne se doit de trouver et de sanctifier sa tendance naturelle. La personne avancée, où qu’elle se trouve, dans le mariage, ou dans le monachisme, sera couronnée de succès. Préférons donc les afflictions, et accueillons-les mieux que les joies. Le remède amer est souvent préférable à la douceur, parce qu’il soigne. Lajoie véritable naît de la souffrance. Ce qui empêche l’homme de progresser spirituellement, c’est qu’il ne fait pas travailler sa tête dans la perspective d’un gain spirituel, mais pour d’autres raisons.

Il faut que nous soyons pénétrés de souffrance à cause de la situation actuelle, afin que nous puissions faire une prière qui vient du fond du cœur.

Voici qu’est venu le temps de séparer les brebis des boucs, les croyants des incroyants. Plus tard, viendra le temps pour nous de passer des examens, nous devrons même subir des persécutions à cause de notre foi ; alors on distinguera le cuivre de l’or.

Quand quelqu’un s’attriste parce qu’il souffre à cause des autres, quand il a pitié des autres, fait de leurs problèmes les siens, alors il reçoit le salaire du martyre. Combien bienheureux sont les hommes qui sacrifient tout ! Ils n’ont aucun problème et leur visage rayonne, parce qu’ils possèdent la joie divine en permanence.

L’unique fondement de la vie spirituelle, c’est de penser aux autres et de penser à soi en dernier lieu, de ne pas tenir compte de soi. Quand nous nous mettons à la place de l’autre et que nous le comprenons, alors nous nous apparentons au Christ.

La grâce de Dieu coûte cher. Pour qu’elle vienne faire sa demeure en l’homme, il faut qu’elle trouve l’homme en accord avec Dieu selon l’Esprit et que l’homme se dépouille par l’ascèse de tout ce qui est humain. Alors que nous, nous voulons que la grâce divine vienne nous délivrer des faiblesses sans combat. Pour que l’Esprit Saint fasse sa demeure dans l’homme, il faut beaucoup d’abnégation, beaucoup de zèle généreux (philotimo), d’humilité, de noblesse, de sacrifice. La vie spirituelle n’est pas un plaisir. Le Christ a mis une prise, mais nos fils sont rouillés et ne reçoivent pas la grâce divine. Enlevons la rouille de nos fils, combattons pour nous connaître nous-mêmes, débarrassons-nous de nos passions, acquérons donc les vertus et ainsi la grâce divine de Dieu nous visitera. ».

A Lui la gloire et le règne pour les siècles des siècles. Amen.

  1. Le Testament spirituel de l’Ancien10.

« Quant à moi, le moine Païssios, quand je me suis examiné moi-même, je me suis aperçu que j’avais transgressé tous les commandements du Seigneur par les péchés que j’ai commis. Le fait que certains d’entre eux aient été commis à un moindre degré n’a aucune d’importance, car je n’ai aucune circonstance atténuante, puisque le Seigneur m’a comblé de bienfaits. Priez pour que le Christ me prenne en compassion. Pardonnez-moi, et que soient pardonnés tous ceux qui pensent qu’ils m’ont affligé.

Merci beaucoup, et priez encore.

Moine Païssios. »

 

1.1 P 3,4.

[2] Distinction traditionnelle de trois puissances de l’âme : la désirante, l’irascible et la rationnelle.

[3] « L’irascible, de son côté, se déploie selon la nature lorsqu’il aime tous les hommes, n’est affligé par aucun d’eux et n’a de ressentiment pour personne » (S. Jean DamascÈNE, Discours utile à l’âme).

[4]  Ps 4, 5.

[5]  Cf. Ps 55, 3.

[6]  Grégoire deNazianze, Discours, 2, PG 35,413.

[7]  Ap 2,7.

[8] Au lieu d’un épilogue, on a ajouté quelques points saillants de l’enseignement de l’Ancien.

[9]  Lc 17,5.