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  1. Disciple d’un Ancien.

Dans la skite* de Saint-Pantéleïmon dépendant du monastère de Kou- tloumousiou, dans la calyve* de l’Entrée au Temple de la Mère de Dieu, le vertueux Ancien Père Cyrille se livrait à l’ascèse. Le Père Averkios, attiré par sa vertu dont il avait entendu parler, s’y rendit pour lui demander de l’accepter comme novice. De fait, l’Ancien le garda. Ils combattaient ensemble et le Père Averkios espérait pouvoir rester pour toujours dans son obéissance.

Après être resté deux à trois mois avec le Père Cyrille, il lui demanda sa bénédiction pour aller chercher son frère Luc à Konitsa, afin qu’il devînt moine[1].

« Il ne connaît pas le chemin pour venir tout seul ?

  • Il le connaît.
  • Laisse-le donc. Cependant, s’il vient, tu devras l’aider et même lui donner ta cellule. »

Alors que le Père Averkios avait trouvé un saint Ancien « selon son cœur » et un port tranquille qui l’apaisait, le diable, lui, ne se reposait pas et lui suscita différentes tentations. Bien qu’il soit parti avec la bénédiction de l’higoumène, le représentant d’Esphigménou à Karyès lui dit de revenir au monastère car il lui était utile en tant que menuisier. S’il ne revenait pas, il le menaçait de le chasser de la Sainte-Montagne.

Alors le Père Cyrille lui demanda s’il connaissait quelqu’un ou s’il avait un parent dans un monastère. Il avait, au monastère de Philothéou, un lointain parent et compatriote, le hiéromoine Syméon qui avait connu saint Arsène. Il lui conseilla de se rendre auprès du Père Syméon, pour qu’il le protège, sans cela il ne connaîtrait pas le repos.

Il obéit et se rendit à Philothéou qui était encore idiorythmique* et, de là, de temps en temps, il allait à pied voir le Père Cyrille pour lui demander conseil sur des questions spirituelles.

Souvent, le Père Cyrille, informé par Dieu, prévoyait sa visite ainsi que le sujet qui le préoccupait. Il ne disait pas un mot, mais lui indiquait la réponse au moyen d’un passage qu’il avait marqué dans un livre.

Plus tard, l’Ancien mit par écrit tous les faits remarquables dont il fut le témoin auprès de ce saint Ancien, qui avait le charisme de clairvoyance, qui chassait les démons, et dont les larmes coulaient à flots quand il lisait l’Évangile[2].

  1. Un moine diligent et un combattant obscur.

Le Père Averkios, bien qu’il souhaitât mener une vie hésychaste, obéit et il se retrouva dans un monastère idiorythmique. Il se chargea de la diaconie* de responsable des réserves (docheiaris) et du réfectoire. C’est- à-dire qu’il distribuait la nourriture et le vin aux Pères. Puis, on lui ajouta la menuiserie, et en plus il était aide pour le pétrissage. Bien que sa diaconie fût fatigante, il était toujours disposé à se sacrifier pour les autres, et à aider quiconque en avait besoin.

Un moine du même monastère raconte : « C’était un homme ouvert. Souriant et plein de bonne volonté, il était toujours prêt à aider les gens. On le voyait souvent qui, muni d’une pince et d’un marteau, passait en courant pour réparer quelque dégât commis dans les cellules des pères. Un jour, m’étant disputé avec mon Ancien, il le remarqua ; il commença par me faire entrer dans sa cellule, me fit du café, me parla et m’envoya faire une métanie* à mon Ancien pour que je me réconcilie avec lui. »

Un hiéromoine athonite, anciennement à Philothéou, le connaissait bien, et il se souvient : « Ce qui impressionnait beaucoup tous les Pères de Philothéou, c’était sa douceur, sa bonté et son caractère paisible. Comme responsable du réfectoire, ce qui le caractérisait, c’était la rapidité de ses mouvements lorsqu’il distribuait la nourriture. Pendant toute la période où il eut ce service au réfectoire, il n’y eut aucun malentendu avec les Pères. Il distribuait la nourriture comme si c’était de Vantidoron*. Il nous avait tous pacifiés. Il nous avait influencé en raison de son mode de vie, de son caractère et de son comportement irréprochable avec les pères. Il était prêt à se mettre au service de qui que ce fût. Il portait de l’eau et du bois aux plus âgés. L’Ancien Eudokimos le désignait en disant : “Lui, c’est un bon moine.” Il aida aussi le père hôtelier, le Père Auxence, qui était maladif. Lorsque l’Ancien quitta Philothéou, l’hôtelier dit de lui : “Nous avons perdu un homme béni par Dieu.” Nous le voyions uniquement lors de son service et à l’église, où il lisait la neuvième heure et l’office de Minuit. Il n’avait pas beaucoup de relations avec les autres. Il restait dans sa cellule et il priait. Nous avions entendu dire qu’il jeûnait et veillait beaucoup. Il faisait très attention à ce qu’il disait. Il ne parlait pas, disant seulement : “Bénissez*.” »

Le Père Averkios participait avec assiduité à la vie liturgique du monastère. En plus, dans sa cellule, il se livrait secrètement à une ascèse rigoureuse et priait beaucoup. Il se donna comme but spirituel de se préparer du mieux qu’il pouvait au désert. Il avait la capacité de combattre sans se faire remarquer, parce que les conditions de la vie idiorythmique étaient favorables à une telle ascèse.

L’Ancien racontait : « Dans ma cellule j’avais une bûche de châtaignier comme oreiller. Comme lit, deux planches avec un trou au milieu, pour que la colonne vertébrale ne puisse pas se reposer et s’échauffer. J’observais continuellement la neuvième heure byzantine[3]. En plus, pendant longtemps, je ne mangeais qu’une espèce de légumes saisonniers, des tomates, des laitues, des légumes, jusqu’à ce que mon organisme ne le supporte plus et que je n’aie plus envie d’en manger. Je veillais chaque nuit. Je dormais peu. À l’église, je ne m’asseyais pas dans ma stalle pour que le sommeil ne me surprenne pas. »

Philothéou est situé en altitude de sorte que, en hiver, il y a beaucoup de neige et il fait très froid. Mais le Père Averkios, par ascèse, n’allumait pas de feu dans sa cellule. La grâce de Dieu lui tenait chaud et le protégeait des maladies graves, bien que le plus souvent il souffrît de quelque chose iet qu’il ne fût jamais complètement en bonne santé. Il s’affligeait quand il voyait un moine mettre son bois sous clé en pensant qu’on pourrait le lui voler. Il considérait qu’il ne convenait pas à un moine d’être soupçonneux. Il lui disait de ne pas le mettre sous clé et que lui lui en apporterait, ou qu’il en apporterait à tous pour qu’ils en aient et qu’ils n’aient pas besoin de prendre le sien.

 

 

  1. Une pensée d’orgueil.

« Alors qu’il ne me restait plus que la peau et les os, un soir je ressentis que le tentateur était à côté de moi, comme un souffle de femme à mon oreille. Aussitôt, je me levai, je commençai à psalmodier et j’allumai la lumière. Le père spirituel, lorsque je me fus confessé[4], me dit : “C’est que tu dois avoir de l’orgueil caché, avec une ascèse pareille, une telle tentation n’est pas justifiée.” Et effectivement, j’ai constaté moi-même, après un examen de conscience, que ma pensée me disait parfois que j’étais quelqu’un, et qu’au bout du compte j’arrivais à quelque chose. Pouah… quelles foutaises ! »

Pour se rabaisser et se purifier de l’orgueil caché, le confesseur lui dit de se préparer quotidiennement un plat cuisiné. Lui-même ne cuisinait pas, alors que le Père Syméon, parce qu’il avait été atteint par la tuberculose, faisait attention à son régime. Pendant un mois, le Père Averkios venait lui apporter ses provisions et il recevait en retour de la nourriture cuisinée. La tentation étant passée, il reprit son jeûne, mais désormais il combattait avec plus d’humilité et de connaissance de soi.

  1. Tentations démoniaques.

Pendant un temps au début, le diable lui suscita des pensées blasphématoires. Ce qu’il avait entendu dire aux soldats, des années auparavant et auquel il n’avait pas attaché d’importance, désormais le diable le lui mettait à l’esprit à propos des saints au moment de la prière, même lorsqu’il était dans l’église.

Il se confessait à son père spirituel ; il se rendait aussi dans la chapelle du saint Précurseur pour y prier. Quand il vénérait son icône, un parfum en sortait et il repartait apaisé. Puis les pensées blasphématoires revenaient. Il revenait prier dans la chapelle et vénérait pareillement l’icône, qui embaumait de nouveau.

Naturellement, le diable ne restait pas tranquille. Il entendait souvent des coups et des cris lorsqu’il dormait. Il s’éveillait et ne voyait rien. Des « blagues du cinglé[5] », devait-il commenter plus tard. Un jour, alors qu’il psalmodiait doucement le « Saint Dieu, Saint fort, Saint immortel » pendant la Divine Liturgie, il vit entrer une bête effrayante par la porte de la Litie. Sa tête était celle d’un chien et des flammes jaillissaient de ses yeux et de sa gueule. Il agitait la tête de haut en bas et disait en se raillant : « Ha… Ha… Ha… » Il se tourna furieux vers le Père Averkios et grommela deux fois dans sa direction, parce qu’il psalmodiait le « Saint Dieu… ».

  1. Il invente une manière d’aider.

L’Ancien raconta ce qui suit : « À Philothéou vivait un moine, le vieux Spyridon, dont le comportement était rebelle. Dieu permet la possession diabolique, et plus particulièrement lorsqu’il s’agit d’un moine du Grand Habit, afin qu’il soit humilié et par là sauvé, chose qui se produisit dans ce cas. Il faisait des tentatives comme sauter du balcon et d’autres folies. On le conduisit chez le médecin. Les médecins se concertèrent et dirent que seul Dieu pouvait le guérir. Un jour, je lui dis : “Je ne me sens pas bien, allons donc ensemble voir le prêtre pour qu’il dise une prière à mon intention.” Je le conduisis auprès du prêtre pour qu’il lui dise les exorcismes. Je demandais de plus à ce dernier de les lire à voix basse, pour qu’il n’entende pas, car alors il serait parti. Dès que nous fûmes arrivés, je m’agenouillais en lui disant : “Agenouille-toi, toi aussi.” Mais lui resta debout à me regarder en disant : “Si toi, tu ne vas pas bien, en quoi suis-je concerné ?” Après, il connut des mésaventures ; se cassa la jambe, fût cloué au lit, c’est ainsi qu’il se fit humble et que Dieu le prit auprès de Lui.

Un jour, alors qu’il était malade, il m’appela pour que je prie à son intention. Je fis un chapelet, avec des signes de croix et en répétant la prière suivante : “Seigneur Jésus, aie pitié du vieux Spyridon[6].” Il me dit alors : “Laisse tomber le ‘vieux Spyridon’ et dis simplement : ‘Spyros.’” Alors qu’au début, si je ne lui disais pas “vieux Spyridon” (je lui faisais honneur), il le prenait mal, par la suite il devint humble. Que Dieu aie pitié de lui ! »

  1. En convalescence à Konitsa.

Le Père Averkios souffrait déjà des problèmes de santé que l’on sait et qui s’étaient alors aggravés. Les Anciens du monastère s’inquiétaient et ils l’envoyèrent à Konitsa pour qu’il se soigne lors de l’été 1956. Il ne voulait pas qu’on l’envoie à l’hôpital, pour ne pas devenir une cause de condamnation du monachisme[7], en faisant dire que les moines finissent au sanatorium. Conservant avec beaucoup de cohérence 1’ « état d’étranger » monastique, il ne demeura pas chez lui. Il s’en alla habiter dans la chapelle de Sainte-Barbara à laquelle il était liée par ses combats ascétiques enfantins et des événements surnaturels.

Là, la nuit, il allumait un cierge et veillait en priant et en faisant des prosternations sur les dalles. En sorte qu’un jour Dieu eut pitié de lui, et Kaiti Pateras, qui pour un temps travaillait en dehors de Konitsa, vint allumer les veilleuses.

« Il faisait nuit, raconta-t-elle, je me rendis à la chapelle et je vis un moine très maigre qui avait l’apparence d’un saint et un visage comme celui du Christ. Au début, je ne l’ai pas reconnu. Il était venu à Konitsa pour se soigner. Il ne voulait pas habiter chez lui, parce qu’il disait que les moines se devaient de vivre loin de leurs proches. Je lui proposai d’habiter chez nous, pour qu’il tienne compagnie à ma mère qui était âgée et seule.

Par bonté, il inclina la tête et vint chez nous. Du monastère, on lui envoya un kokoraki[8], qu’il nous donna.

Il resta environ trois mois. Il commença le traitement avec de la streptomycine. Le médecin venait de Konitsa et le suivait. Sa sœur lui faisait les injections. Il habitait dans une chambre à l’étage et il passait la journée à lire, à prier et il voulait jeûner. Moi, les quelques jours où j’habitais à la maison, avec sa permission je lui préparais des plats revigorants. Je faisais cuire de la viande, j’en prenais le jus, j’y ajoutais beaucoup d’huile, pour qu’il ne se rende pas compte que c’était du jus de viande, et je préparais une assiette de soupe. Son organisme était résistant, et il se rétablit en peu de temps. Dès qu’il vit que sa ceinture le serrait, et qu’il fallait qu’il la desserre, il cessa de manger les soupes que je lui préparais et il faisait bouillir tout seul du blé dans un petit récipient. C’est ainsi qu’il vivait.

Une nuit, ma mère se leva et entendit un bruit régulier qui venait de la pièce où dormait le Père Averkios, ding dang… Elle me réveilla et m’envoya voir ce que faisait le moine. C’était à minuit. Je frappai à la porte en disant : “Par les prières de nos saints Pères…”, comme il m’avait dit de dire. Il ouvrit la porte en me disant : “Eh, ma sœur, que se passe-t-il ? Ne t’inquiète pas. J’ai compris ce qui s’est passé. J’ai l’habitude de passer ainsi la nuit. Parce que, d’une part en ce moment, je mène une vie qui n’est pas monacale et que, d’autre part, j’ai l’obligation de prier pour certaines personnes qui me viennent en aide.” Bien que malade, il passait la nuit à faire des chapelets et des prosternations. »

  1. La Providence divine.

L’Ancien raconta : « Alors que je revenais au Mont-Athos, une jeune fille m’accosta à Ouranopolis en me demandant de prier pour elle. Elle avait décidé de devenir moniale, mais ses parents ne le voulaient pas. Elle était partie en cachette sans rien emporter avec elle. C’était une âme en peine. Je conservai un peu d’argent, juste ce qu’il fallait pour le billet jusqu’à Daphni, et pour la suite, “À la grâce de Dieu !”, me suis-je dit, et je lui ai donné tout le reste de mon argent ainsi que le réveil qui pourrait lui être utile au monastère où elle devait aller.

À mon arrivée à Daphni, l’un des moines responsables de Philothéou m’interpella : “J’ai là les mulets du monastère. Mets-y tes affaires, et monte, toi aussi. Tu entends ? Obéis !”

Je suis arrivé reposé au monastère. Le même soir, un frère vint me dire : “Quelqu’un m’a apporté un réveil. Mais j’en ai déjà un. Peut-être que toi tu n’en as pas ? Garde-le.” Après cela, je n’en revins pas de la Providence divine (je ressentais de la componction), que je voyais sensiblement s’occuper de moi, l’infortuné. »

  1. Petit Habit.

Le Père Averkios, conformément au registre des moines[9], était rentré au monastère le 12 mars 1956. Après une année de combats silencieux, il fut tonsuré moine du petit habit. On lui donna le nom de Païssios, en l’honneur de l’actif évêque de Césarée Païssios II, qui était originaire de Pharassa. Sa tonsure eut lieu le 3 mars 1957. Son parrain fut le Père Sa- bas. Il l’honorait et il le respectait parce que, selon le témoignage de l’Ancien, il était « vertueux, savant, et pieux ». Il correspondit avec lui par la suite depuis le Stomion, et il souhaitait aussi recevoir de ses mains le Grand Habit. Ce dernier, de son côté, aimait sincèrement le Père Païssios et lui faisait des remontrances comme si c’était son enfant.

Après sa tonsure, on le photographia, et il envoya à sa mère la photo, au verso de laquelle il écrivit ce poème :

Ma chère Maman, je te dis au revoir, je vais me faire moine Je quitte la vanité de la vie, pour me jouer du Trompeur C’est dans la solitude, au désert, que je vais passer ma jeunesse Par amour pour le Christ je sacrifie tout.

Tous les biens du monde, je les quitte comme des dépouilles Pour accomplir le premier commandement : aimer Dieu Pour suivre Jésus en portant ma croix jusqu’au Golgotha Et je prie pour te rencontrer dans la Jérusalem céleste.

Je quitte ta grande tendresse, ma chère maman, puissé-je y arriver ? Pour que nous soyons éternellement ensemble, je vais prier Jésus. C’est pourquoi très jeune, j’ai voulu porter l’habit noir,

Pour me consacrer au Christ, plaire à Dieu.

Et pour mère désormais, j’aurai la Toute Sainte,

Pour qu’elle me conserve intact de la ruse de l’Ennemi.

Ma chère maman, avec componction, dans le désert ici dans le calme Je vais prier toujours pour toi, et pour toute la cité.

Au monastère de Philothéou. Mont-Athos, le 3-5-1957.

Dédié à ma vénérée mère.

Païssios.

  1. Relations avec des pères vertueux.

Lorsque le Père Païssios entendait parler de pères vertueux qui vivaient dans l’ascèse et avaient des états de grâce, il désirait les rencontrer pour son édification. Il considérait que leurs conseils étaient précieux, et il combattait pour leur ressembler en vertu. Il conservait intérieurement leurs paroles et leur saint exemple comme un trésor précieux, comme il le fit voir plus tard dans son livre Fleurs du Jardin de la Mère de Dieu.

Dès le deuxième jour de son arrivée au monastère, il rendit visite à l’Ancien Augustin le Russe dans sa cellule, mais il était absent. Il lui laissa quelques offrandes. L’Ancien Augustin le voyait dans l’Esprit depuis la skite du prophète Élie, qui se trouvait à une distance d’environ quatre heures. Par la suite, ils se lièrent spirituellement. À son propos, le Père Païssios rapporte[10] qu’il luttait contre les démons, qu’il voyait la lumière incréée, que la Toute Sainte venait lui rendre visite dans l’hôpital du monastère, etc.

L’Ancien Pierre, celui que l’on surnommait « Petit Pierre », venait aussi de Katounakia, et ils discutaient tous les deux de questions spirituelles. L’Ancien l’admirait et le respectait plus que les autres ascètes qu’il connaissait, et c’est pour cette raison qu’il voulait devenir son disciple.

Un moine de son monastère se souvient : « On aurait dit que tous les ascètes qui venaient du désert au monastère étaient programmés : ils se rendaient directement auprès du Père Païssios. Celui-ci nous faisait venir, nous les plus jeunes, pour l’écouter et en tirer profit. Je me rappelle la venue de l’Ancien Pierre, un saint homme, petit et maigre ; il tenait un petit roseau en guise de bâton et, lorsqu’il parlait du Seigneur, il se levait. “Assieds-toi donc mon bon”, lui disait alors le Père Païssios. Et lui de répondre : “Quand on parle du Seigneur, il faut se lever.” »

Il avait aussi gagné la confiance de deux fols-en-Christ. L’un était de Philothéou : l’Ancien Dometios ; l’autre vivait dans une calyve : l’Ancien E. Celui-ci l’entretenait confidentiellement de son expérience de fou pour le Christ11 et des ascèses qu’il faisait.

Il conservait bien entendu des relations avec le Père Cyrille ainsi qu’avec un important ascète roumain, le Père Athanase, de la skite de Lakkou*. Par la suite il fit aussi la connaissance d’autres ascètes vertueux.

  1. Bénédictions de la Toute Sainte.

L’Ancien raconta : « C’était le quinze août. Après la Divine Liturgie, l’higoumène* m’envoya accomplir une tâche. J’étais fatigué par le jeûne et la veille de la nuit précédente et, après la Divine Liturgie, je ne mangeai rien, parce que l’Ancien ne m’avait rien dit.

J’arrivai à Iviron* et j’attendis le bateau. Alors qu’il aurait dû venir dans l’après-midi, le soir tombait et il ne se montrait pas. J’étais complètement épuisé. Je me dis que j’allais faire un chapelet à la Toute Sainte, pour qu’elle me prenne un tant soit peu en pitié. Mais par la suite je me suis dit : “Mon pauvre gars, tu ne vas pas déranger la Toute Sainte pour si peu.” Je n’avais pas eu le temps de terminer qu’un frère, venu de l’intérieur du monastère, me donna un petit paquet en me disant : ”Voilà, frère, de par la grâce de Notre Dame, la Mère de Dieu.” Je l’ouvris. Il y avait dedans la moitié d’un morceau de pain, des figues et du raisin. J’eus du mal à retenir mes pleurs jusqu’au départ du frère. »

Ceci se produisit au kiosque d’Iviron. Une autre fois encore, il reçut une expérience immédiate de la protection de la Mère de Dieu à l’embarcadère (arsanas*) du même monastère. Ces deux événements ont beaucoup de similitude entre eux, mais aussi pas mal de différences. La deu [11]

xième fois, il venait aussi de veiller, il était aussi à jeun et attendait le bateau.

Il raconta : « Épuisé, je ne me sentais pas bien. Je craignais de m’évanouir sur-le-champ et d’être vu par les ouvriers. C’est pourquoi, je rassemblai mon courage et je m’assis derrière un tas de bois. Je pensai un instant invoquer la Toute Sainte, mais je me dis : “Misérable, solliciter la Toute Sainte pour un morceau de pain !?” À peine eus-je pensé cela que se présenta la Toute Sainte qui me donna du pain chaud et du raisin ! Désormais… »

Une personne que l’Ancien avait guérie d’une maladie incurable, en entendant le récit de l’Ancien, lui demanda étonné : « Bon, Géronda, après que vous ayez mangé les grains de la grappe, la tige vous est restée dans la main ?

— La tige comme les miettes », répondit l’Ancien avec emphase.

  1. Il reçoit une révélation.

Pendant son bref séjour à Philothéou, il ne cessa de penser au désert. Il ressentait encore plus fortement le désir de L’hésychia*, que les hésy- chastes* comprenaient « comme les douleurs d’une femme qui enfante[12]». Il fit plusieurs tentatives pour partir au désert, mais toutes échouèrent. La route de L’hésychia restait fermée et pleine d’obstacles. Le projet de Dieu était différent.

Un jour, il se mit d’accord avec un batelier pour qu’il le laisse sur une île déserte afin d’y mener une vie ascétique et solitaire, mais en définitive ce dernier ne vint pas.

Il voulait aller à Katounakia pour devenir le disciple du vieux Pierre, mais les Anciens du monastère ne lui en donnèrent pas la bénédiction. Entre-temps, le vieux Pierre s’endormit saintement dans le Seigneur. Par la suite l’Ancien racontait : « Qu’est-ce que j’aurais eu à souffrir ! Je serais resté seul tout en me jetant dans une ascèse débridée. Qu’est-ce que le diable m’aurait alors fait subir ! »

Il s’était aussi entendu avec le Père Ph. de Philothéou pour aller vivre ensemble en ascètes à Katounakia. Le Père Païssios aurait fabriqué des objets artisanaux que le Père Ph. aurait livré au monastère ; celui-ci, en échange, leur aurait donné du pain séché pour leur subsistance. Mais une nuit, avant que le signal de l’office ne résonne sur la simandre*, l’Ancien frappa à la porte de la cellule du Père Ph. et lui dit que ce n’était pas la volonté de Dieu qu’ils partent. Le Père Ph. lui raconta le rêve qu’il venait de faire : « Nous courions sur le toit du monastère et, alors que nous étions prêts à nous élancer, une femme vêtue de noir nous retint par l’épaule et dit qu’il y avait là un précipice et que nous allions nous tuer. C’est ainsi que moi aussi j’ai compris que Dieu ne désirait pas que nous partions. »

Le Père Païssios raconta plus tard ce qui s’était produit et qui, au lieu d’aller à Katounakia, le poussa à partir pour le monastère de Sto- mion : « J’étais en train de prier dans ma cellule. Soudain, je fus complètement paralysé. Je ne pouvais pas me lever. Une force invisible m’immobilisait. Je compris que quelque chose se passait. Je restais ainsi comme vissé pendant deux heures à deux heures et demie. Je pouvais prier, penser, mais je ne pouvais absolument pas bouger. Tandis que je me trouvais dans cet état, je vis comme à la télévision d’un côté Katounakia et de l’autre le monastère de Stomion à Konitsa. Alors que je tournais mes yeux plein d’un ardent désir vers Katounakia, une voix — c’était celle de la Toute Sainte — me dit clairement : “Tu ne vas pas aller à Katounakia, tu vas aller au monastère de Stomion. — Toute Sainte, moi je t’ai demandé le désert et Toi, tu veux m’envoyer dans le monde ?”, ai-je dit. J’entendis de nouveau la même voix me dire sévèrement : “Tu vas aller voir telle personne[13], qui t’aidera beaucoup.” En même temps, pendant cet événement divin, beaucoup de réponses me vinrent, comme produites par une télévision, au sujet de beaucoup d’incertitudes que j’avais. Aussitôt, je fus délié de ce lien invisible et mon cœur déborda de grâce divine. Puis-je me rendis auprès de mon père spirituel. “C’est la volonté de Dieu, me dit-il, mais ne parle pas de cet événement. Dis que pour des raisons de santé — j’avais alors perdu beaucoup de sang — il faut que tu sortes de la Sainte- Montagne et vas-y.” Moi je voulais autre chose, mais Dieu avait son plan. Comme cela apparut plus tard, la principale raison étant qu’il fallait aider les quatre-vingts familles qui étaient devenues protestantes à redevenir orthodoxes.

 

[1] Selon les paroles de l’Ancien, son jeune frère Luc « était pieux et pur», et voulait devenir moine. Il pensait cependant que, pour cela, il fallait se livrer à des combats surhumains et mener une vie très austère et très ascétique, comme celle de son frère, le Père Averkios, lorsqu’il était laïc. Une telle abnégation ne lui était pas permise, parce qu’il était maladif. Une telle prévention l’empêcha de devenir moine.

[2]  Fleurs du Jardin de la Mère de Dieu, p. 124-128.

[3]       Certains moines, et même certains laïcs rigoureux, ne mangent pas avant les Vêpres, qui sont à la neuvième heure byzantine.

[4] En Grèce, dans les paroisses et dans les monastères, la fonction de confesseur n’est pas exercée par tous les prêtres, mais seulement par ceux à qui l’évêque ou l’higoumène confie la charge de pneumatikos (père spirituel).

[5] Il emploie le nom de « tangkalaki » pour désigner le diable. Il l’avait entendu d’un vieil habitant du Pont et il lui avait plu (ce mot désigne quelqu’un qui a perdu la raison et fait des choses insensées) ; dès lors, c’est ainsi qu’il surnomma le Malin.

[6]  C’est la manière habituelle de parler d’un moine âgé.

[7]  Le monachisme, depuis la formation de l’État grec, avait mauvaise réputation.

valeur d’un quart de livre.

[9]       Ou monachologion dans lequel sont inscrits les moines et les novices de chaque monastère, qui se trouvent alors dispensés du service militaire.

[10] Fleurs du Jardin de la Mère de Dieu, p. 93-100.

[11]    Sur la folie pour le Christ comme mode de vie spirituelle, voir J.-C. Larchet, Thérapeutique des maladies mentales, 2′ éd., Paris, 2007, p. 133-168.

[12]  Ps47,7.

[13]    La personne en question était Catherine Roussis, mère du maire, qui « était une sainte personne », selon l’Ancien.