↵ Tables des matières
  1. 1. Transfert au Sinaï.

Stavros Baltoyannis, peintre et restaurateur d’icônes, habitant Athènes, rapporte :

« A l’automne 1962, à la suite d’une invitation, je me rendis au Mont Sinaï’, dans le but de travailler à la restauration d’icônes.

Au Caire dans le métochion* du monastère, un après-midi à l’heure du repas de midi, je fis la connaissance du moine Païssios qui s’apprêtait, lui aussi, à se rendre au Sinaï’. Il était extrêmement maigre, mangeait exceptionnellement peu et restait d’habitude silencieux. Une toux persistante témoignait qu’il avait un problème de santé.

En attendant que soit organisé notre voyage au monastère, nous restâmes tous les deux pendant environ une semaine au Caire. Pendant ce temps, j’eus l’occasion de constater que le Père Païssios évitait systématiquement la nourriture que l’on nous offrait, et il ne mangeait que lorsqu’il sentait qu’il devait obéir. Dès lors, et pendant le temps où je vécus plus tard au monastère, je compris que l’obéissance authentique et consciente faisait partie de ses vertus monastiques.

Lorsque les formalités de notre départ furent réglées, nous portâmes nos valises jusqu’au taxi et nous partîmes. Je me souviens que le Père Païssios resta muet dans son coin dans la voiture pendant tout notre trajet jusqu’à Suez. Là, un de nos compagnon de voyage et moi-même, fîmes quelques courses : pendant notre petit arrêt à Suez, qui servait aussi de détente pendant le voyage, il nous fallait manger quelque chose. Répondant à notre invitation, le Père Païssios ne fit aucune difficulté à participer à notre repas. Lui-même se limita simplement à se rafraîchir en humectant ses lèvres avec le peu de jus d’un petit citron égyptien qu’il portait sur lui et qui constitua sa seule provision de bouche.

Nous passâmes la nuit au Ouadi Pharan et, au matin, nous nous mîmes en route pour le Sinaï. Nous y arrivâmes en fin d’après-midi. Le Père

Païssios fut rapidement conduit à sa cellule et je restai avec mon confrère Tasos Margaritoff, qui m’attendait pour que nous puissions travailler ensemble au programme de conservation des icônes. Nous apprîmes rapidement que le Père Païssios, en entrant dans sa cellule, en avait aussitôt sorti le matelas et enlevé la lampe électrique qui éclairait le lieu. Sa frugalité, son comportement ascétique, sa candeur et sa consécration totale à Dieu ne tardèrent pas à être connus. Il s’appliquait silencieusement à participer aux tâches communes et à ses devoirs cénobitiques, et il devint rapidement un membre utile et efficace du monastère.

Rapidement, ses autres capacités et connaissances furent connues, comme son habileté dans le travail et l’ajustage du bois. Cela nous donna l’idée de demander au monastère que le nouveau moine nous aide pour les travaux de menuiserie, qui font normalement partie du travail de restauration des icônes.

Il travailla particulièrement et avec succès à la fabrication d’un deuxième support, sur lequel fut déposée l’icône du Christ[1], qui en raison d’une ancienne détérioration, était divisée en deux planches. Avec habileté et talent il fabriqua un support avec un espace creusé aux dimensions originelles de l’icône, au sein duquel les deux parties de l’icône s’ajustèrent parfaitement, laissant entre elles le vide que nous avons estimé y avoir été créé, lequel, comme cela se produit souvent, serait comblé par l’œil du pèlerin. C’est ainsi que le Père Païssios resta travailler avec nous et fit face avec soin et rapidité aux besoins de la menuiserie pour les travaux de conservation. Pendant tout ce temps, il travaillait en silence et avec concentration, respirant à la fois la modestie et la sainteté. Son abstention du repas habituel de midi, sa maigreur frappante et sa toux persistante firent que nous nous inquiétâmes pour sa santé et que nous essayâmes souvent de le détourner de son ascèse si rigoureuse. Je n’oublierai jamais son visage lumineux, lorsque parfois il se sentait obligé de répondre à de tels avertissements de ma part, et me disait : “Stavros, laisse cela, cela nous concerne, nous les moines.”

Nous restâmes au monastère environ quarante jours, et le Père Païssios restait toujours le même. Candide, incroyablement spirituel, pensif et peut-être en train de prier pendant les moments où il s’appliquait à effectuer le travail qu’il devait accomplir alors. Le dernier jour et après le moment des adieux, je partis avec la certitude que je laissais derrière moi un saint.

De temps en temps, j’apprenais que le Père Païssios devenait de plus en plus exigeant à l’égard de lui-même. Peu après mon départ, comme je m’y attendais, j’appris que le Père Païssios était parti loin du monastère sur un rocher du mont Sinaï où il vivait de façon totalement ascétique, ne descendant que certains jours au monastère. »

 

  1. Il fait cesser la sécheresse.

Quand il se rendit pour la première fois au Sinaï, il y avait une grande sécheresse. En raison des conditions naturelles de la région, il ne pleut que très rarement. Cette année-là, le manque d’eau se faisait cruellement sentir. Une caravane se préparait à apporter de l’eau depuis une région éloignée. L’Ancien leur dit : « Attendez, ne partez pas ce soir. » Pendant la nuit, il pria, et il plut à verse.

 

  1. Bienheureuse est la vie d’ermite.

L’Ancien demanda l’autorisation de demeurer seul dans le désert. Il s’installa dans l’ermitage de saint Galaction et de sainte Épistimée, qui est constitué par une chapelle et une toute petite cellule adjacente. Il est situé dans un bel endroit en hauteur, juste en face du sommet de la sainte montagne, et il n’est distant du monastère que de moins d’une heure.

Deux cents mètres plus haut, se trouve la grotte de saint Galaction, et juste derrière, la skite où demeurait sainte Épistimée avec les autres femmes ascètes. C’est une région sainte et bénie. Malgré toute leur aridité, ces rochers inspirent. Là, en hauteur, tel un aigle, l’Ancien installa son nid, où plutôt l’aigle de l’esprit y fit son aire.

Très près, à un jet de pierre de l’ermitage, il y avait une petite source. Elle produisait en vingt-quatre heures deux à trois litres d’eau. L’Ancien racontait qu’il s’y rendait avec un bidon pour y puiser de l’eau pour faire du thé ou pour en humecter un peu son front et en disant l’Hymne Aca- thiste*. Avec reconnaissance, ses yeux se remplissaient de larmes : « Mon Dieu, disais-je, juste un peu d’eau à boire ; je ne désire rien d’autre. » Tellement ce filet d’eau était précieux pour lui qui voulait vivre ici dans le désert. Mais même cela, l’Ancien le partageait avec les animaux sauvages et les oiseaux assoiffés du désert.

Un jour, quelqu’un lui demanda : « Géronda, comment viviez-vous au Sinaï ? » Il lui répondit :

« Ma nourriture était constituée par du thé avec du pain séché que je fabriquais moi-même.

Je faisais une petoura[2], que je faisais sécher au soleil. Elle devenait si dure qu’elle se cassait comme du verre. Parfois je faisais bouillir du riz pilé dans une boîte de conserve. Celle-ci me servait à la fois de cruche, de casserole, de plat et de verre. Cette boîte de conserve et une cuillère un peu plus petite qu’une cuillère à soupe constituaient toute ma vaisselle.

J’avais aussi un gilet de flanelle, que je mettais la nuit pour affronter le froid. Je buvais aussi du thé noir pour m’aider pendant l’agrypnie*, et j’y ajoutais même une cuillerée de sucre qui correspondait à un autre gilet de flanelle [il voulait dire que les calories que lui apportait en complément le sucre équivalaient à un autre gilet de flanelle]. J’avais aussi un épais vêtement de rechange, parce que la nuit, il faisait très froid. Je n’avais ni lanterne, ni lampe de poche, mais uniquement un briquet pour voir un peu dans l’obscurité, lorsque je marchais sur un sentier rocheux avec des marches. Je m’en servais aussi pour allumer parfois du feu avec des brindilles, pour faire chauffer quelque chose. J’avais également quelques pierres à briquet et une toute petite bouteille de pétrole pour le briquet. Rien d’autre.

Une fois, j’ai planté un plant de tomates, mais par la suite ma pensée m’a tracassé et je l’ai arraché pour ne pas provoquer les bédouins. Il me semblait déplacé, alors que les pauvres bédouins n’avaient pas de tomates d’avoir, moi qui étais moine, ne serait-ce qu’un plant.

Pendant la journée, je disais la prière de Jésus et je faisais du travail manuel. Prière et travail manuel. Telle était ma règle. La nuit, je passais plusieurs heures à faire des métanies, sans les compter. Je ne lisais pas l’office, mais je le faisais sur mon chapelet*.

Pour éviter que les curieux ne m’importunent, je fis, avec de la peinture à l’huile, des têtes de morts vertes (en signe de danger) sur les rochers. Un jour, un touriste allemand voulut monter. Il pensa que c’était un champ de mines, mais puisqu’il semble qu’il s’y connaissait, il fit attention où il marchait, et il réussit à arriver jusqu’en haut. Moi je suivais sa progression depuis le haut. Je le laissai s’approcher, puis je rentrai dans la grotte de saint Galaction et je mis un fagot d’épines devant l’entrée. Il a cherché, mais il n’a pas réussi à me trouver et il est revenu sur ses pas. »

Il avait beaucoup simplifié sa vie et il se livrait à l’ascèse de toutes ses forces, sans distraction. Il disait plus tard avec nostalgie : « Le désert apaise les passions. Quand tu le respectes et quand tu t’y adaptes, il te fait sentir sa consolation », résumant en quelques mots son expérience du désert du Sinaï.

L’Ancien aimait visiter des lieux où avaient vécu des ascètes. Il admirait les petites grottes des ascètes. À un endroit, subsistait une petite citerne ; à un autre, le rocher semblait noirci en raison du feu qu’ils allumaient de temps à autre pour faire la cuisine. Ces anciens ermitages l’inspiraient et l’émouvaient. Il rendit visite aussi à l’ermitage de saint Georges l’Arsélaïte, qui se trouve dans un endroit très isolé et approprié aux ascètes. Il passait le Grand Carême dans l’ermitage de saint Etienne, qui est mentionné dans L’Échelle sainte[3], en contrebas du sommet de la sainte montagne. Il y observait un jeûne rigoureux, presque sans nourriture. Il y avait un bidon, pour puiser de l’eau au puits du prophète Élie qui se trouvait un peu plus bas.

Il avait pour règle de ne pas porter de chaussures. Ses talons s’étaient fendus, et il en coulait du sang. Il portait ses chaussures dans son sac et il ne les mettait que quand il descendait au monastère ou quand il rencontrait quelqu’un en chemin. Pour qui connaît les conditions de vie au désert, il est très pénible de marcher nu-pieds sur les rochers ou sur le sable. La journée est si torride que les bédouins mettent des œufs dans le sable et ils deviennent mollets, alors que pendant la nuit les rochers sont si froids que l’on a l’impression de marcher sur de la glace.

Il descendait au monastère tous les dimanches ou tous les quinze jours. Il aidait à célébrer l’office et il communiait. Il avait une petite cellule, très isolée dans la tour, là où séjournaient jadis ceux qui avaient été exilés au Sinaï. Il participait aux travaux communautaires du monastère, aux travaux de menuiserie, et à la taille des oliviers. En dehors de cela, il n’était pas à la charge du monastère. Il ne prenait pas la nourriture qui était partagée entre tous les moines. Même les petites aumônes que tous les moines du Sinaï ont le droit de recevoir, il ne les prenait pas.

Quelques pères le consultaient et il les aidait par son expérience et son discernement. Il avait aussi un disciple, le novice Euthyme Skliris — le futur Père Athanase de Stavronikita — qui demeurait dans le monastère, mais c’était lui qui était son père spirituel.

Même l’archevêque du Sinaï’ de l’époque Mgr Porphyrios, prélat bon et humble, lui témoignait du respect et prenait en considération tout ce que l’Ancien lui proposait pour le développement de la vie monastique au Sinaï’. Il dit au sujet de l’Ancien : « Je suis depuis bien des années au Sinaï’ et je n’y ai jamais vu de moine aussi ascétique et habile dans le travail manuel que le Père Paï’ssios, sauf peut-être un gendarme à la retraite, qui était humble, silencieux et vertueux, mais qui n’avait cependant pas la grâce du Père Paï’ssios. »

 

 

  1. « Je ressentis la Sainte Communion… »

Au début, lorsqu’il arriva au Sinaï, il décida de monter dans son ermitage et d’y rester deux semaines, sans descendre au monastère. Il avertit les Pères pour qu’ils ne s’inquiètent pas. Le Père Sophronios lui demanda : « Tu vas tenir le coup là-haut, Géronda ? — Je vais essayer, je supplierai Dieu de m’aider. »

Plus tard, il raconta : « Ce que je dus supporter comme tentations là- haut pendant quinze jours est indicible ; on ne peut pas l’imaginer ! Il n’arrêtait pas de me dire de descendre au monastère pour y rencontrer des gens, pour me réconforter. Je ne te dirai qu’une chose : pendant cette quinzaine, j’avais l’impression d’être cloué sur la Croix. Passé le deuxième dimanche, je suis descendu au monastère pour y assister à la Liturgie. Lorsque j’ai communié, la sainte communion me sembla être une viande très tendre[4] et je sentis qu’une force était en moi. C’était le Corps et le Sang du Christ. »

Conforté par ce signe et regardant depuis le monastère vers l’ermitage, il dit au diable : « Viens donc maintenant si tu le veux, que nous nous battions ! »

  1. Travail manuel et aumônes.

Le travail manuel de l’Ancien consistait à sculpter le bois. Lui-même rapportait :

« Je faisais des icônes de bois sculpté représentant le prophète Moïse recevant les dix commandements. Je coupais le bois moi-même. Là, dans la ravine, devant les saints Anargyres, il y avait une sorte de bosquet de peupliers, quelques arbres qui ressemblaient à des peupliers. Après avoir coupé et fait sécher quelques-uns d’entre eux, j’en tirais tout seul des plaques dont je faisais de petites icônes. Souvent, pendant la nuit, j’ouvrais un peu la porte de la cellule et, à la lumière de la lune, je disais la prière tout en les passant au papier de verre, et je préparais les plaques de bois. Comme outils, je ne disposais que des deux ciseaux d’une paire de ciseaux de marque Singer que j’avais apportée de Grèce ; j’avais séparé les deux parties, les avais aiguisées, et je les avais recouvertes d’une couche de peinture à l’huile verte pour qu’elles ne reflètent pas les rayons du soleil et ne m’éblouissent pas. Au début, pour terminer une petite icône il me fallait trois jours. Par la suite, il ne fallut plus que onze heures.

Je les donnais au monastère qui les vendait ; elles étaient achetées en un clin d’œil par les pèlerins. L’argent que je recevais, je le donnais à des chauffeurs de taxi venus du Caire que je connaissais. Je leur disais d’aller acheter des vêtements, des casquettes, des biscuits, de la nourriture, etc. Puis, je remplissais ma musette de cadeaux et je demandais où se trouvaient les campements de bédouins. Je me dirigeais vers leurs tentes, j’appelais de l’extérieur les petits enfants et je leur distribuais les cadeaux.

Un jour, un petit enfant, Soliman, mû par la reconnaissance, prit un coq et s’apprêtait à l’égorger pour me préparer un repas. Il voulait me remercier des dons que je leur avais apportés : “Laisse-le, Soliman, une autre fois !” Comment aurais-je pu lui expliquer ? »

En raison de son grand amour pour les créatures de Dieu, l’Ancien se mettait lui-même de côté, il se donnait du mal pour les aider, et il n’alla pas en pèlerinage à Jérusalem alors qu’il en avait très envie, pour que les petits bédouins ne soient pas privés de ses dons. Et eux se rendaient compte de la grandeur de son amour qui n’était guidé ni par l’opportunisme ni par l’intérêt personnel, et ils l’aimaient beaucoup. C’était une vraie fête et leur joie se manifestait chaque fois que leur bien-aimé « Abouna Païzi », leur rendait visite.

Même quand les petits bédouins se rendaient à son ermitage les pieds pleins de crevasses, parce qu’ils marchaient nu-pieds, il mettait de la cire sur leurs crevasses et il leur donnait en plus une paire de sandales. À d’autres, il distribuait des casquettes pour que le soleil ne leur fasse pas tourner la tête. Mais il y en avait tant que l’argent de son travail manuel ne suffisait pas.

Il se trouva bientôt dans un dilemme : « Est-ce que je suis venu ici pour venir en aide aux bédouins ou pour prier pour le monde entier ? » Pour cette raison, il prit la décision de limiter son travail manuel, en espérant que Dieu lui viendrait en aide. Le jour même, un médecin grec qui vivait à l’étranger lui rendit visite. Il resta assis avec lui pendant des heures, discutant plein d’affection ; il lui donna des conseils et lui révéla aussi quelques traits personnels. Celui-ci, impressionné par le charisme de l’Ancien, lui donna quelques livres égyptiennes en lui disant : « Voilà, Père, pour aider les bédouins, pour que tu ne modifies pas ton mode de vie et que tu ne délaisses pas la prière. »

« C’est plus que je pouvais en supporter », devait-il dire plus tard. « Je le laissai planté là à l’extérieur, et je rentrai dans mon ermitage, car je ne pouvais plus contenir mes larmes devant la rapidité de la réponse de Dieu. Sa providence et Son amour me faisait fondre. »

Finalement, l’Ancien l’accompagna et le guida en lui faisant prendre un raccourci parce qu’il faisait nuit. De plus, avec l’argent de son travail manuel, il put aider aussi un orphelin qui étudiait la théologie en Grèce.

  1. « Il fut tenté dans le désert… »

Un jour qu’il faisait son travail manuel en disant la prière assis sur un rocher, alors que sous lui s’ouvrait un précipice, le diable lui apparut et lui dit :« Saute dans l’abîme, je te promets qu’il ne t’arrivera rien». L’Ancien continua sans broncher sa prière et son travail manuel. Il n’accorda aucune importance au diable. Le tentateur continua de le solliciter pour qu’il saute dans le précipice en répétant la même promesse. Cela dura environ une heure et demie. Pour finir, il prit une pierre, la jeta dans le précipice et dit au diable : « Voilà ; pour apaiser ta pensée. » Le diable, voyant qu’il avait échoué à le faire se jeter dans le ravin, lui dit avec une admiration feinte : « Même le Christ ne m’a pas fait une si belle réponse. Tu as mieux répondu que lui. » Il lui répondit : « Le Christ est Dieu. Moi je ne suis qu’un guignol. Va-t’en loin de moi, Satan ! »

Ainsi, avec la grâce divine qui demeurait en lui, il échappa à la première tentation,et il échappa au précipice encore plus profond de l’orgueil, en repoussant la louange du diable, qui lui suggérait de se considérer comme supérieur au Christ.

*

Dans son ermitage, il avait un vieux réveil qui, pour fonctionner, devait être agité. Un jour, alors qu’il balançait le réveil de droite à gauche pour le mettre en marche, le tentateur lui suggéra une pensée : « Si tu étais marié, c’est comme cela qu’aujourd’hui tu bercerais un enfant. » Une telle chose ne lui était jamais venue à l’esprit, même lorsqu’il était laie. Il réagit sur- le-champ sans hésiter. Comme il tenait le réveil, il le jeta de toutes ses forces devant lui sur le rocher à une distance de trois mètres. Alors qu’il aurait dû se briser, arrivé à une distance de dix centimètres du rocher, il s’arrêta brusquement, se mit droit, et commença à fonctionner normalement. Il l’entendait qui faisait son tic-tac. « Eh bien alors toi, le diable ! », dit-il en voyant l’action du tentateur. Puis il prit une pierre et brisa le réveil. Le plus remarquable dans cet incident, c’est la réaction immédiate de l’ermite. Il n’a pas hésité un seul instant devant la suggestion démoniaque, il n’a pas argumenté, ni cherché à répondre, mais il a réagi avec la vitesse de l’éclair.

*

Il racontait également la chose suivante : « Une nuit, alors que je descendais un sentier avec des marches, alors que je tentais d’allumer mon briquet à pierre pour voir où je mettais les pieds, soudain apparut devant moi une main qui tenait une lumière qui illuminait le sentier et tous les alentours. Je fermai aussitôt les yeux et je détournai la tête, et je dis au diable : « Puissé-je être dispensé de tes lumières ! », parce qu’il savait que c’était lui qui était à l’origine de la manifestation des fausses lumières.

  1. Une compagnie pour l’ermite.

« Quand j’étais au Sinaï, racontait-il, j’avais deux perdrix. Je traversais alors une période de chagrins, et les oiseaux venaient me tenir compagnie et me consoler. Lorsque j’arrivais, dès qu’elles m’entendaient, elles venaient à ma rencontre. Lorsque je sculptais des icônes, elles se perchaient sur mes épaules. Une fois, je fus malade pendant une semaine. Lorsque je fus rétabli, j’allai au sommet de la hauteur, comme j’en avais l’habitude, et j’appelai les oiseaux pour les nourrir. Ils ne se montrèrent pas. Je laissai la nourriture et je partis. Le lendemain, lorsque j’y allai, les oiseaux vinrent à ma rencontre sur le chemin en voletant autour de moi. Ils n’avaient pas touché à leur nourriture, mais dès qu’ils me virent, ils se mirent à manger. Les animaux sauvages ont beaucoup de zèle généreux (philo- timo*). J’ai trouvé plus de zèle généreux chez les bêtes sauvages que chez beaucoup d’hommes. Il vaut mieux nouer amitié avec elles plutôt qu’avec les gens du monde. Si tu veux avoir un vrai ami, après Dieu, deviens l’ami des saints ou alors celui des animaux sauvages. »

Il rapportait aussi : « Une fois, j’avais fais une bouillie avec du riz, et le lendemain j’ai nettoyé la boîte de conserve où j’avais fait bouillir le riz, et j’ai jeté le reste aux rats. Depuis ce jour-là, lorsque je sculptais des icônes et que les petits morceaux de bois sautaient, les rats, entendant du bruit et voyant les morceaux, croyaient que c’était du riz et se rassemblaient. Vous voyez : même les animaux sauvages sont apaisés à notre approche lorsque nous vivons une vie selon Dieu. »

  1. L’impassibilité des parents de la Mère de Dieu.

L’Ancien vécut au Sinaï dans l’Esprit Saint un événement surnaturel ; il fut informé de la chaste et bienheureuse relation des saints parents de la Mère de Dieu, grâce à laquelle fut conçue et enfantée la Mère de Dieu. C’est ainsi qu’il fut informé que « les saints Joachim et Anne étaient parfaitement spirituels, dépourvus de la moindre pensée chamelle. Ce fut le couple le plus dépourvu de passion qui existât jamais. Tout d’abord ils prièrent Dieu avec des larmes, chacun de son côté, pour qu’il leur accordât un enfant, puis ils le conçurent par obéissance à Dieu et non pas à cause d’un désir charnel. C’est-à-dire que la conception eut lieu sans jouissance. La Toute Sainte était toute pure. Elle n’était pas, bien sûr, exempte du péché ancestral — comme le croient les catholiques qui sont dans l’erreur, parce qu’elle fut conçue d’une façon naturelle (c’est-à-dire à partir d’une semence), mais d’une façon totalement dépourvue de passion, comme Dieu voulait que les hommes fussent engendrés. »

Un jour qu’il insistait encore une fois sur ces vérités lors d’une discussion, sentant une certaine réserve chez son interlocuteur, il lui dit en haussant le ton : « Cet événement, je l’ai vécu ! » Il voulait établir clairement que ce qu’il disait était le fruit non de ses pieuses réflexions mais bien une révélation divine.

  1. Au kellion des Quarante-Martyrs.

C’était la période après Pâques et il était allé avec d’autres prêtres célébrer une liturgie au kellion* des Quarante-Martyrs. Ils avaient emporté avec eux suffisamment d’œufs rouges[5]. Après la Divine Liturgie, des Bédouins arrivèrent et ils leur distribuèrent les œufs. Il y avait quarante œufs et c’est précisément quarante bédouins qui vinrent au kellion des Quarante-Martyrs.

  1. La dormition de sa mère.

Un jour, il ressentit une consolation spirituelle particulière, un réconfort inexpliqué ainsi qu’un grand amour pour la Mère de Dieu. Il se demanda ce qu’il lui arrivait. Il nota la date (6 octobre 1963) et il apprit plus tard que c’était le jour de la mort de sa mère, pour laquelle il avait une très grande affection, mais qu’il avait abandonnée par amour du Christ et de la Toute Sainte. C’est comme si la Mère de Dieu lui avait dit : « Ne sois pas triste ; ta Mère, c’est moi. » Celle-ci l’avait adopté d’une certaine façon dès l’instant où il était devenu moine. De plus, il fut jugé digne plus tard de voir la Toute Sainte à plusieurs reprises, de parler avec elle et de recevoir de la nourriture de ses mains immaculées.

 

 

  1. Le nom de Kazantsakis

 

Un jour, il monta en compagnie de deux Pères du Sinaï jusqu’au sommet du mont Sainte-Catherine pour y célébrer la Divine Liturgie. Lorsqu’ils eurent terminés, les autres commencèrent à descendre. L’Ancien, ayant apporté un burin, se rendit jusqu’au rocher sur lequel Kazantzakis[6] avait gravé son nom, et il effaça le nom de l’athée déclaré. Il considérait qu’il ne convenait pas à la sainteté du lieu que les pèlerins voient le nom d’un blasphémateur et qu’il y ait «l’abomination de l’athéisme en un lieu saint[7] ».

L’un des Pères était crétois. Pendant qu’il descendait, il entendit le Père Païssios qui frappait de son burin, et pensant qu’il aménageait le sentier de pierre, il l’appela: « Viens, Père Païssios, laisse donc maintenant le sentier. Viens donc que nous puissions partir. »

L’Ancien lui répondit en souriant : « Je fais ce que je peux, Géron- da… » Le Père Païssios éprouvait de la répulsion pour Kazantzakis à cause de son athéisme et de ses blasphèmes, et il ne supportait pas même de voir ou d’entendre mentionner son nom.

  1. Il est réconforté sans communier.

Un dimanche matin, il vit des pèlerins qui montaient vers le sommet de la sainte montagne. Il comprit qu’ils allaient célébrer la Divine Liturgie. Il se mit à les suivre. Il demanda la bénédiction pour communier, après avoir confessé au prêtre que la veille il avait rompu le jeûne ; il avait mis une cuillerée d’huile dans la nourriture parce que c’était samedi et il ne savait pas qu’il y aurait une Liturgie en ce lieu, alors qu’il avait passé toute la semaine à manger des aliments secs sans huile. Mais le prêtre ne lui permit pas de communier. L’Ancien obéit humblement et ne communia pas. Mais il ressentit de la consolation et de la joie comme s’il avait communié.

  1. Combat invisible et états ineffables.

Dans une lettre datée du 1er mars 1964, l’Ancien rapporte que, souvent, le démon l’importunait, bien qu’il ait annihilé la chair : « Je remercie la

Toute Sainte qui ne m’a pas pris en aversion, mais qui ne cesse de m’aider. Dieu, qui n’est que bonté, autorise les tentations pour que nous puissions combattre et que par le combat nous recevions la couronne in- flétrissable de la victoire. Il y a plusieurs jours, il m’a beaucoup importuné dans mon ermitage, pendant presque toute une semaine, alors que je me préparais à communier au sommet de la sainte montagne où devait être célébrée une Divine Liturgie. Je remercie le Dieu de bonté qui m’a protégé, car la guerre était très violente… Après ce combat, Dieu qui est bon m’a jugé digne de communier au saint sommet, parce qu’il m’avait protégé. J’avais ressenti une telle joie ce jour-là que je ne puis la décrire. J’étais confondu par le grand amour de Dieu dont je ressentais la présence à mes côtés. C’est pour cette raison que le diable hostile me faisait une guerre si dure, afin de pouvoir me priver de cette jubilation spirituelle qui m’avait approvisionné pour longtemps… »

L’ascète du Sinaï menait désormais une vie dégagée de la matière… Il était captif de l’amour de Dieu. Sa prière était ininterrompue, comme sa respiration, et elle ne s’interrompait pas, même dans son sommeil. « La grâce l’allaitait. » Il vivait fortement la présence de Dieu, ainsi que les grands événements qui s’étaient produits en ces lieux au temps du prophète Moïse. Il décrivait parfois la grotte du prophète : « Toute la montagne, tout le rocher étaient devenus moelleux comme de la pâte, “parce que Dieu y était descendu dans le feu[8]”. C’est pourquoi le prophète Moïse avait même imprimé dans la grotte la trace de son dos. »

En outre, comme on l’a rapporté auparavant, commentant l’événement qu’il vécut à Esphigménou, il dit : « Au Sinaï’, j’ai vécu de plus intenses états spirituels d’une autre façon. »

Mais il ne voulut jamais décrire avec précision ce qu’il vécut sur la montagne où Moïse vit Dieu. Il se contentait de cette allusion. Mais, de toute façon, c’était quelque chose de comparable, mais dont l’intensité était plus forte que l’événement antérieur ; c’est pourquoi il y avait une relation entre eux.

Très probablement ce n’était pas une vision, un miracle. C’étaient des états de grâce souvent vécus, au cours desquels il recevait un surcroît de grâce, ce qui avait comme conséquence de modifier complètement son état spirituel pour un état supérieur. « Je sens que se lève en moi avec douceur quelque chose d’autre », écrivait-il.

Avec tout ce que vivait l’Ancien, sans compter tout ce que nous ignorons, la grâce divine le préparait secrètement pour son œuvre ultérieure.

 

  1. Il abandonne le doux désert.

 

Tandis qu’il menait une telle existence et se réjouissait d’avoir enfin trouvé ce qu’il cherchait depuis des années, sa santé se dégrada. Il souffrait de migraines dues au manque d’oxygène causé par l’altitude. Mais Dieu le nourrissait avec la manne céleste, et le consolait par sa grâce. Au début, il n’accorda pas d’importance à ces symptômes, mais par la suite, il fut contraint par la force des choses à le faire. Il écrit à ce sujet dans une lettre datée du 1er mars 1964 : « De toute façon, je vois que Dieu me rabaisse toujours plus bas. Désormais, je me trouve au monastère depuis une semaine, car j’ai de l’asthme, et comme l’hésychastère était à 2000 mètres d’altitude, j’ai beaucoup souffert, et bien que je m’y sois efforcé, il m’était impossible d’y rester, car le souffle me manquait. Ici, au monastère, on est approximativement 400 mètres plus bas. Si je souffre ici aussi, j’irai en Grèce… De toute façon, je laisse la décision à Dieu, et Lui, qui est bon par nature, qu’il agisse dans l’intérêt de mon âme ! Pour l’instant, il n’y a rien de sûr. »

Finalement, quand il s’aperçut que l’état de sa santé s’aggravait, il prit à regret la décision d’abandonner le doux désert du Sinaï, car il désirait y rester pour toujours « afin de rendre un culte à Dieu sur cette montagne[9] ». Jusqu’à la fin de sa vie, il eut la nostalgie du Sinaï, et il se préoccupa de lui fournir des moines, ainsi que de son rayonnement spirituel.

Retournant à la Sainte-Montagne, il rencontra à Athènes, dans une église, le professeur de théologie Panaghiotis Bratsiotis. Celui-ci, fut impressionné par cet ascète qui, bien que malade, se tint debout devant lui pendant toute la durée de l’office. Il l’aborda en lui disant : « Même maintenant tu ne t’assieds pas un peu ? »

Comme le dit le verset, « il vit l’iniquité et la contestation dans la ville[10] [11] » d’Athènes. Le diable entreprit de le mettre à l’épreuve, non plus en lui apparaissant, comme au Sinaï, mais par l’intermédiaire d’un séide. Alors qu’il cherchait son chemin pour se rendre chez une connaissance, il s’adressa à quelqu’un qui le conduisit jusqu’à une maison, lui ouvrit la porte et le fit entrer à l’intérieur. C’était une maison de perdition ! L’Ancien, au début, fut effrayé. Puis il invoqua Dieu pour qu’il lui vienne en aide, donna un coup dans la porte et s’enfuit « comme du filet la gazelle, ou comme du piège l’oiseau11 ».

[1] Il s’agit de la précieuse icône du Christ de l’époque des Comnènes, qui est publiée dans le catalogue des icônes du Sinaï de G. et M. Sotiriou, avec le n° 68.

[2]  Fine feuille de pâte.

[3] S. Jean Climaque, L’Échelle sainte, VII, 50. Saint Jean Climaque lut l’higoumène du monastère Sainte-Catherine du Sinaï et mentionne dans son traité différents lieux du site.

[4] L’expression semble étrange. Elle est à replacer dans le contexte de la vie du moine où la viande, dont il s’abstient totalement, apparaît comme un met exceptionnel, rare et de qualité.

[5] Dans les pays orthodoxes, c’est la coutume de préparer des œufs (symbole de renouveau et de vie étemelle) peints en rouge (symbolisant le sang versé par le Christ et Son éclat lors de Sa résurrection) pour les distribuer et les consommer à l’issue de la fête de Pâques.

[6] Célèbre écrivain grec d’origine crétoise (1883-1957) dont les œuvres furent condamnées par le Saint Synode de l’Église de Grèce, particulièrement La dernière tentation du Christ et le film qui en a été tiré.

[7]  Allusion à Mt 14,15.

[8]  Ex 19, 18.

[9]  Cf. Ex 3,12

[10] Cf. Ps 54,10.

[11] Pr6, 5.