(Lc 2,1-20)

En ce temps-là César Auguste régnait sur la terre. Son gouvernement terrestre était à l’image du règne de Dieu dans les deux univers, spirituel et matériel. L’hydre aux têtes innombrables du pouvoir, qui corrompt les peuples de la terre depuis le début du péché, était restée avec une seule tête. Tous les peuples et tribus connus de la terre obéissaient au pouvoir d’Auguste, indirectement ou directement, lui versant seulement des redevances ou reconnaissant les dieux romains et les fonctionnaires impériaux. La lutte pour le pouvoir s’était apaisée depuis quelque temps et la seule autorité mondiale était aux mains de César Auguste. Au-dessus de lui, il n’y avait ni homme ni dieu. En effet, lui-même avait été proclamé dieu et des animaux étaient sacrifiés en son honneur. Depuis que le monde existe, aucun homme mortel ne s’était élevé au niveau de pouvoir de César Auguste, qui régnait sans partage sur le monde entier; en vérité, depuis que le monde existe, l’homme créé par le Dieu vivant n’était jamais descendu tout au fond du néant et du désespoir, en se mettant à adorer un empereur romain, un homme doté de toutes les impuissances et faiblesses humaines… un homme dont les statues répandues dans l’empire avaient survécu à son règne et à son pouvoir.

C’est en ces temps de paix apparente et de désespoir intérieur que naquit le Seigneur Jésus-Christ, sauveur du genre humain et rénovateur de toute la création. Pourquoi ne naquit-Il pas comme fils d’un puissant empereur, ce qui Lui aurait permis d’imposer tout à coup au monde un décret promulguant une nouvelle religion, sans souffrance ni humiliation, sans effusion de sang ni couronne d’épines, sans crucifixion ni sombre tombeau ? Le césar tout-puissant avait tout pouvoir, il pouvait donner l’ordre de faire détruire toutes les idoles de l’empire, de cesser de vénérer les fausses idoles et de décréter la croyance en un Dieu unique et vivant, créateur du ciel et de la terre. Pourquoi fallait-il que la naissance du Seigneur Christ eût lieu dans la tribu inconnue d’Israël, dans le village inconnu de Bethléem, et d’une jeune fille inconnue, Marie ? Etait-il sage que le Sauveur du monde vît le jour dans un lieu aussi pauvre, qu’il vécût, souffrît, mourût et ressuscitât, puis que seulement un demi-siècle après Sa venue dans le monde, le grand empire romain entendît parler de Son nom ? N’aurait-Il pas réussi plus vite et mieux s’il avait vu le jour dans la capitale du monde, dans la luxueuse ville de Rome, au palais impérial ? Et si l’étoile d’Orient avait brillé au-dessus de Rome ? Et si les anges de Dieu avaient entonné leur chant de paix et de bonne volonté au-dessus des toits dorés du palais impérial, afin que les hommes les plus puissants de ce monde puissent l’entendre et, l’ayant entendu, s’adressent au Christ comme Dieu-homme et Sauveur? Et que le Christ sur le Palatin, encore enfant, pût convertir tous les fils des puissants à Son Evangile ? Et que sur le Forum romain, Il ait pu prononcer Son célèbre sermon sur les Béatitudes et attendrir ainsi les cœurs des deux millions d’habitants de Rome? Et ainsi de décret en décret, d’édit en édit, la nouvelle religion aurait été consolidée, le royaume céleste établi sur terre, et le Christ couronné roi non sur le trône du monarque d’un peuple de bergers, nommé David, mais sur le trône de l’empereur tout-puissant, Auguste.

Que dire à cela? Nous croyons que tout cela représente une absurdité risible. Que le Seigneur nous pardonne d’avoir proféré cette absurdité, mais nous l’avons dit avec une bonne intention — pour instruire ceux à qui une telle absurdité pourrait se présenter à l’esprit et dans le cœur en songeant à la naissance du Seigneur Jésus. Afin de détruire cette absurdité, ce qui n’est pas plus facile que de retirer une braise d’un brasier, nous rappellerons tout de suite que Dieu a créé le premier homme par amour infini pour lui et qu’il a instauré deux principes : la liberté et l’humble obéissance. La liberté signifiait que l’homme pouvait disposer de tout le paradis à sa guise, goûter à chaque fruit du paradis et diriger les animaux comme il le voulait. L’humble obéissance devait toutefois être le régulateur permanent de la liberté de l’homme. Seul Dieu est parfait dans l’exercice de Sa liberté et n’a besoin de nul régulateur puisqu’il ne sait pas et ne peut pas commettre de péché. L’humble obéissance de l’homme devait compenser son imperfection en sagesse et en amour, de sorte qu’il était, avec la liberté accordée par Dieu et son humble obéissance volontaire devant Dieu, tout à fait parfait comme créature. Sa liberté, Adam l’a éprouvée au paradis sur des millions de créatures et de choses ; ne s’agit-il pas là de la preuve de l’amour infini de Dieu ? Quant à son humble obéissance, Adam devait l’éprouver sur un seul commandement de Dieu et un seul objet du paradis, l’arbre de la connaissance du bien et du mal. N’y a-t-il pas là la preuve de l’amour infini de Dieu pour les hommes ? Mais dès qu’Adam et Eve furent proches de l’arbre de la mise à l’épreuve, ils se mirent à pécher : leur humilité se transforma en orgueil, leur foi en doute, leur obéissance en désobéissance. C’est ainsi que la créature parfaite de Dieu a perdu l’équilibre de son esprit, de son cœur et de sa volonté, car elle avait songé au mal et souhaité le mal ; de ce fait, elle a repoussé la main directrice de Dieu et sombré dans l’étreinte mortelle de Satan. C’est la clé et l’explication de tous les événements de l’humanité, la clé et l’explication du fait que le Seigneur Jésus n’est pas né à Rome comme fils de l’empereur Auguste, et qu’il n’a pas imposé au monde Son enseignement salvateur par décret impérial et de force. Quand un enfant lâche la main de sa mère et tombe dans un gouffre, quelle mère s’habille de soie et construit un escalier de marbre, pour descendre au fond du gouffre et sauver son enfant ?

Dieu aurait pu entourer l’arbre de la tentation au paradis d’une colonne de feu, afin d’empêcher Adam et Eve de s’en approcher. Mais où serait alors la liberté de cette créature magique de Dieu qu’est l’homme, ce petit Dieu ? Où serait la différence entre lui et les autres créatures, dénuées de liberté ?

De même, Dieu aurait pu faire que le Sauveur vît le jour à Rome, qu’il fut appelé fils d’empereur et que par décret — c’est-à-dire par l’épée et par le feu, comme Mahomet — la nouvelle religion fut imposée au genre humain. Mais encore une fois, où serait alors la liberté de cette créature magique de Dieu qu’est l’homme, ce petit Dieu ?

Dieu aurait pu choisir un chemin encore plus court. Il aurait pu ne pas envoyer Son Fils Unique dans le monde, mais simplement laisser toute une armée de Ses saints anges briller de tout leur éclat et faire sonner leurs trompettes de tous les côtés de la terre ; les hommes seraient tombés à genoux, pleins de crainte et de tremblements, ils auraient reconnu le Dieu véritable et rejeté l’idolâtrie ténébreuse. Mais encore une fois, où serait alors la magie de la liberté humaine et la magie de l’humble obéissance devant le Créateur ? Où serait l’âme raisonnable de l’homme ? Où serait l’amour et où serait la filiation ?

Le Seigneur Jésus allait démontrer de manière éclatante quatre faits que l’homme égaré et enténébré avait fini par oublier : l’humble obéissance filiale de l’homme envers Dieu, l’amour paternel de Dieu pour l’homme, la liberté souveraine perdue par l’homme et enfin la puissance impériale de Dieu.

L’humble obéissance filiale, le Seigneur Jésus l’a démontrée en décidant de naître comme un homme de chair ; car l’enveloppe corporelle dégradée de l’homme était pour Lui une grotte encore plus humiliante que celle de Bethléem. En outre, Il a fait preuve de Son humble obéissance en naissant dans un environnement très modeste et des conditions de vie misérables : au milieu d’un peuple peu connu, dans un village encore moins connu et d’une mère totalement inconnue du monde. Le nouvel Adam devait guérir l’ancien Adam de la désobéissance et de l’orgueil. Le remède consistait dans l’obéissance et l’humilité. C’est pourquoi le Seigneur n’est pas apparu au monde dans l’orgueilleuse Rome mais à Bethléem, non dans la demeure auto-idolâtrée d’Auguste mais dans l’humble maison de pénitent de David.

L’amour paternel de Dieu pour l’homme, le Seigneur Jésus l’a démontré en souffrant avec les hommes et pour les hommes. Comment le Seigneur aurait-Il pu montrer l’amour de Dieu par de telles souffrances, s’il était né à Rome, à la cour de l’empereur? Celui qui commande et règne par décrets, considère que souffrir est humiliant.

La liberté souveraine de l’homme devant la nature, devant sa nature charnelle et spirituelle comme devant l’ensemble de la nature environnante, le Seigneur Jésus l’a démontrée par la persévérance de Son jeûne, Son intrépidité devant tous les dangers et désagréments de la vie et par Ses miracles divins qui ont parachevé Son pouvoir absolu sur la nature.

Le pouvoir souverain de Dieu sur la vie et la mort, le Seigneur Jésus l’a démontré en particulier par Sa résurrection glorieuse et toute-puissante du tombeau.

S’il était né à Rome, comme fils de César Auguste, qui aurait cru à Son jeûne, Ses miracles, Sa résurrection ? Les gens n’auraient-ils pas dit que tout cela était annoncé, propagé et gonflé du fait d’une propagande puissante et de la richesse impériale ?

Enfin, il faut dire qu’il existe une limite à l’humilité du Fils de Dieu. Cette limite, c’est le péché. Dieu ne pouvait pas descendre dans le monde, au milieu de l’impureté, spirituelle, morale et physique, qui existait à Rome et à la cour impériale. Celui qui allait laver l’humanité de l’impureté du péché devait naître dans la pureté, l’innocence et l’absence de péché.

Il apparaît donc clairement que la sagesse de Dieu, démontrée lors de la naissance du Sauveur — c’est-à-dire dans le choix du peuple, de la tribu, du lieu et de la mère — est aussi grande que la sagesse de Dieu manifestée lors de la première création du monde. Tout ce que Dieu accomplit, Il le fait non en magicien mais en bâtisseur de maison. Il construit lentement, mais sur une base solide. Il sème et attend que l’herbe pousse, quelle fleurisse et que la récolte apporte des fruits. Il endure patiemment des milliers de défaites temporelles, afin de parvenir à une victoire éternelle.

En ce temps-là, César Auguste avait ordonné le recensement du monde entier. Chacun devait se rendre en ville afin de se faire inscrire. Quel orgueil de la part de ce souverain ! Et quelle humiliation pour les gens ! Tout ce que Satan utilise pour humilier Dieu, se transforme grâce à la sagesse de Celui qui a tout conçu en sa propre humiliation, à la gloire de Dieu et au profit de l’économie du salut des hommes. En se servant de la toute-puissance de l’empereur sur le monde, Satan avait pour but d’humilier Dieu, mais Dieu utilisa cette toute-puissance pour instaurer la paix sur terre au moment où le Prince de la paix allait apparaître devant le genre humain. En organisant le recensement général de la population, Satan voulait mettre en lumière la soumission de tous les hommes à un homme idolâtré, mais Dieu utilisa ce recensement pour accomplir la prophétie sur la naissance du Sauveur à Bethléem.

Joseph aussi monta de Galilée, de la ville de Nazareth, en Judée, à la ville de David, qui s’appelle Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la lignée de David (Lc 2,4). De Nazareth jusqu’à Bethléem, le voyage à pied exige presque trois jours. Or comme la sainte Vierge était enceinte, on peut supposer que la sainte famille passa encore plus de temps avant d’arriver à la ville de David. Quel voyage fatiguant et pénible ! Il fallut d’abord franchir la longue et monotone plaine de Galilée, puis escalader et descendre la montagne de Samarie, enfin cheminer patiemment à travers la Judée escarpée et aride. Si tout au long de ce long voyage, en plus de la fatigue, on ne souffre pas de la faim, mais il est certain que l’on souffre de la soif. Il n’y a que deux ou trois points d’eau sur tout le parcours ! On peut imaginer la foule énorme qui attendait et se bousculait devant chaque point d’eau à l’époque de ce recensement général ! Mais l’humble et obéissant Seigneur vient au monde sur un chemin de ronces, y cheminant déjà dans le ventre de Sa Mère. L’empereur ayant donné l’ordre que tous ses sujets soient recensés, Lui, dont les séraphins sont les sujets, chemine, obéissant, afin de se faire recenser comme le sujet d’un empereur terrestre corrompu.

Avant même qu’il ait dit à Son Précurseur et parent Jean : il nous convient d’accomplir toute justice (Mt 3,15), Il le mit déjà en œuvre dans le ventre de Sa Mère. Et avant même d’avoir conseillé aux hommes: «Rendez à César ce qui est à César» (Lc 20,25), Il appliqua ce principe à la lettre alors qu’il était dans le sein de Sa Mère.

Afin de se faire recenser avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte (Lc 2,5). Le glorieux évangéliste Luc, instruit en sagesse universelle et par le Saint- Esprit, prend soin d’insister sur l’événement que constitue la conception surnaturelle de la sainte Vierge. L’évangéliste Luc vient précisément au secours de la conscience de tous ceux qui seraient tentés d’avoir des doutes à ce sujet. Saint Luc était médecin; d’abord médecin des corps, puis plus tard médecin des âmes. En praticien instruit et médecin des corps, il devait savoir comment les choses se passaient dans le monde des réalités charnelles. Avec autant de conscience professionnelle que de courage, il constata puis publia par écrit le récit d’un événement jamais expérimenté, où une force spirituelle supérieure était intervenue dans les lois physiques et où une vie fut conçue de manière exceptionnelle, incorporelle. Un tel témoignage d’un médecin revêt en vérité une portée inappréciable. De tous les évangélistes, c’est saint Luc qui s’attarde le plus sur la conception virginale de Marie. Il nous décrit d’abord longuement l’entretien de l’archange Gabriel avec la sainte Vierge (1, 26-28). Il nous dit maintenant que Joseph est allé à Bethléem afin de s’y faire recenser avec Marie, sa fiancée, qui était déjà enceinte. Évoquant la généalogie du Seigneur Jésus, il précise que Jésus, lors de Ses débuts (de Son enseignement), avait environ trente ans, et était, à ce qu’on croyait, fils de Joseph, fils d’Héli (Lc 3,23). Il veut dire : comme le monde le croyait, alors qu’en fait Il n’était pas fils de Joseph, mais le Fils de Dieu. Ah, que la Providence divine est merveilleuse et amie-des-hommes. Pour l’économie du salut du genre humain, elle convertit le persécuteur de chrétiens, Saül, en le plus grand défenseur du christianisme, Paul, et le médecin des corps, Luc, en le plus grand témoin d’un événement spirituel de portée mondiale.

Et bien que Joseph fut de la lignée de David, et David originaire de Bethléem, ni David ni Joseph, son dernier descendant, n’avaient de parent à Bethléem. Joseph arrive à Bethléem, qui était sa ville du point de vue historique et spirituel, mais rien de plus. Nul parent n’était là pour le recevoir ; nul ami pour lui donner l’hospitalité. Il n’y avait pas de place à l’hôtellerie. Les maisons particulières étaient des maisons appartenant à des tiers, où ces étrangers recevaient leurs parents et amis. En fin de compte, il n’y eut pas d’autre solution que d’aller dans une grotte où les bergers enfermaient leur bétail !

La Judée est pleine de telles grottes. On y trouve des grottes ayant abrité des prophètes, la grotte de Manassé, la grotte de saint Sabbas le Sanctifié, la grotte de saint Chariton le Grand, la grotte des saints frères Chozébites, les grottes sous la Mer Morte où David se cachait de Saül, les grottes sous le Mont de la Tentation ; et en dehors de ces grottes et d’autres, qui ont été illuminées de la gloire de la sainteté à la suite de la gloire de la grotte de Bethléem, il existe d’innombrables autres grottes où, aujourd’hui encore, des bédouins gardent leur bétail, comme tout voyageur en Terre Sainte peut s’en rendre compte personnellement.

Elle enfanta son fils premier-né, L’enveloppa de langes et Le coucha dans une crèche (Lc 2, 7). Ici, comme dans l’Évangile de saint Matthieu, il faut séparer le mot premier-né du mot son. En effet, on ne considère pas ici le premier-né de la sainte Vierge, mais le Premier-né divin, Fils du Dieu unique, qui est dans la nouvelle création l’aîné d’une multitude de frères (Rm 8,29), c’est-à-dire le premier-né mystique dans le Royaume éternel de la Trinité et le premier-né historique dans l’Église de Dieu, dans le Royaume visible et invisible de Dieu.

Elle L’enveloppa de langes et Le coucha dans une crèche. La paille immaculée vaut plus qu’une soie sale. Combien cette crèche est plus pure et dénuée de péché que les palais impériaux et la grotte destinée aux brebis, plus propre que Rome, capitale de l’empire universel ! Que le doux Enfant repose donc dans cette grotte et dans la crèche ! Les bœufs et les moutons ignorent le péché, et les bergers le connaissent moins que d’autres hommes. Pour le Seigneur Jésus, la lumière est là où il n’y a pas de péché et la chaleur existe là où le péché ne refroidit pas les hommes. Qui sait combien de fois le jeune fils de Jessé, David, est venu dans cette grotte ! C’est de là qu’il partit affronter Goliath, et tua son adversaire armé jusqu’aux dents avec une petite pierre lancée avec sa fronde. Dans cette grotte repose maintenant le Premier-né selon la loi humaine, issu de la lignée de ce berger nommé David; Lui aussi ira affronter un goliath terrible, Satan, qui règne à Jérusalem sous l’apparence d’un goliath nommé Hérode, à Rome sous les traits du goliath Auguste et dans le monde entier sous l’aspect d’un goliath nommé péché et du plus grand des goliaths, la mort. Toute l’armée de Satan est armée jusqu’aux dents; elle se mettra à rire en voyant Jésus prêt à l’affronter avec une arme apparemment insignifiante, comme le premier Goliath avait ri en voyant David et son lance-pierres.

L’arme victorieuse de Jésus sera encore plus frêle qu’une petite pierre. Elle sera faite de bois : une croix de bois.

C’était la nuit, une nuit calme. Les voyageurs fatigués, sujets de l’empereur, étaient en train de se reposer, plongés dans un sommeil lourd. Seuls veillaient des bergers, qui gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit (Lc 2, 8). A cette époque, la grotte de Bethléem était probablement située en dehors de la ville, sinon il aurait été inconcevable que des bergers des environs pussent l’utiliser. Mais plus tard, quand cette glorieuse grotte devint le monument principal de Bethléem, elle était déjà entourée par la ville. À une demi-heure en contrebas de Bethléem, il existe aujourd’hui un hameau nommé « Les Bergers ». Selon la tradition, c’est à cet endroit que les bergers veillaient sur leurs troupeaux. Le fait que les bergers se trouvaient loin de la grotte et de Bethléem est illustré par ce qu’ils se dirent entre eux après l’apparition de l’ange : Allons jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé (Lc 2,15).

C’est donc en ce lieu, selon la tradition authentique, que l’ange du Seigneur apparut aux bergers saisis de crainte et que la gloire du Seigneur les enveloppa de Sa clarté (Lc 2, 9). Admirable est la gloire de Dieu qui illumine les anges et les justes ! Déjà auparavant, certains êtres charnels avaient été jugés dignes de voir la lumière de la gloire de Dieu. C’est ainsi que le prophète Ezéchiel évoque sa propre vision : Et je vis comme l’éclat du vermeil, quelque chose comme du feu près de Lui, tout autour… comme l’aspect de l’arc qui apparaît dans les nuages, les jours de pluie. C’était quelque chose qui ressemblait à la gloire du Seigneur. Je regardai, et je tombai la face contre terre (Ez 1,27-28). Mais l’ange surgi du feu céleste, les apaisa en disant : Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple: aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David. Et ceci vous servira de signe: vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes (Lc 2,10-12). Lors de la Nouvelle Création, les anges apparaissent en avant-garde du Sauveur. L’ange était d’abord apparu à la sainte Vierge Marie, puis au juste Joseph, et maintenant aux bergers; il apparaîtra ensuite aux sages venus d’Orient, tout cela dans la pureté et selon les besoins de l’économie prévue. Le puissant ange s’adresse à la Sainte Vierge en lui disant: Réjouis-toi! Aux bergers, il dit: je vous annonce une grande joie. Quand les sages d’Orient virent l’étoile au-dessus de la grotte, ils se réjouirent d’une très grande joie (Mt 2,10). Le Christ est par essence une joie indicible. Il se rend auprès de ceux qui sont enfermés dans les ténèbres afin de les libérer — peut-il y avoir de joie plus grande pour ceux qui L’ont reconnu ? Quant à ceux qui annoncent Sa venue, celle d’un ami et d’un libérateur, que pourraient-ils dire de plus authentique au sujet de ce rare visiteur des ténèbres, sinon qu’il est la joie, que la joie arrive, quelle est arrivée ?

Et à peine l’ange de Dieu avait-il parlé qu’autour de lui se rassembla une troupe nombreuse de l’armée céleste, qui louait Dieu. Seul le Seigneur Dieu est plus parfait que les anges dans Sa splendeur. Seule Sa voix est plus douce et vivifiante que celle des anges. Le grand Isaïe a entendu cette voix très tendre des anges qui chantaient : Saint, saint, saint est le Seigneur Sabaoth, Sa gloire emplit toute la terre (Is 6, 3). Le plus grand visionnaire du Nouveau Testament, saint Jean l’évangéliste, évoque ainsi sa vision : Et ma vision se poursuivit. J’entendis la voix d’une multitude d’anges rassemblés autour du trône. […] Ils se comptaient par milliers de milliers (Ap 5,11).

Une telle gloire céleste et majestueuse fut révélée aux âmes simples des bergers de Bethléem. Jusque-là, cette gloire n’avait été visible que de certains élus ; il s’agit ici du premier événement décrit dans l’Écriture Sainte où tout un groupe d’hommes mortels voit et entend publiquement l’armée immortelle des anges. C’est le signe qu’avec la venue du Christ sur terre, le ciel est largement ouvert à tous les hommes qui souhaitent y entrer avec un cœur pur.

Mais cette annonce des anges apporte une autre nouvelle, jusque-là inconnue des hommes et non décrite dans l’Écriture Sainte. Il s’agit du nouveau chant entonné par les anges. Le grand Isaïe a entendu les anges chanter: Saint, saint, saint est le Seigneur! C’est un chant entièrement consacré à la louange de Dieu. Or maintenant, les anges chantent devant les bergers un nouveau chant, qui pourrait être intitulé: l’hymne du programme du salut. Ce nouveau chant annonce : Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre, bienveillance parmi les hommes!

Quand les hommes, le cœur joyeux, commencent à louer Dieu au plus haut des cieux (et non une quelconque divinité humaine sur la terre, dans les profondeurs), alors il en résulte la paix sur la terre et, par voie de conséquence, la bienveillance parmi les hommes… Tant que notre ancêtre Adam n’a cessé de chanter de tout son cœur et de toutes ses forces la gloire de Dieu au-dessus de lui, la terre qui l’entourait était en paix et son corps n’était tiraillé ni par des désirs ni par des passions, étant parfaitement en harmonie avec son âme et son esprit ; alors Adam était plein de bonne volonté, c’est-à-dire d’amour envers son Créateur aussi bien qu’envers toutes les créatures de Dieu autour de lui. Mais quand il eut commis le péché, son cœur se figea de peur, sa bouche fut pétrifiée d’horreur, l’inquiétude envahit tout son être et la mauvaise volonté se développa rapidement en lui, mauvaise volonté à l’égard de Dieu, de son épouse, de tous les êtres vivant au paradis et de lui-même. Il se sentit alors tout nu et commença à se cacher du visage de Dieu.

Depuis le péché d’Adam et sans interruption jusqu’au Christ, seuls quelques justes, tels Abel, Hénok, Noé, Isaac, Jacob et d’autres, ont été en mesure de louer Dieu au plus haut des cieux, de garder la paix au sein de leur corps et de faire preuve de bienveillance envers les hommes. Les autres hommes ont été éternellement écartelés entre les célébrations de diverses divinités dans les abîmes et sur terre, les glorifications fantaisistes d’idoles ou d’eux-mêmes prétendument divinisés. C’est ainsi que naquirent les luttes et les disputes entre les hommes, au sujet de la divinité à célébrer. La non-célébration du Dieu véritable et la glorification de divinités mensongères et imaginaires aboutirent à la montée de l’inquiétude sur la terre, toute la terre ; la malveillance se propagea parmi les hommes, faisant de la vie humaine une confusion babylonienne et y instaurant un feu infernal.

A la Nouvelle Création, il fallait rétablir ce qui avait rendu Adam heureux au paradis. C’est pourquoi, lors de la naissance du Nouvel Adam, le Seigneur Jésus, l’armée des anges chante l’hymne du salut : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre, bienveillance parmi les hommes !

C’est pourquoi tous les apôtres dans leurs épîtres chantent la gloire de Dieu et Le louent au plus haut des cieux; l’apôtre Paul s’exclame: C’est Lui qui est notre paix (Ep 2, 14). Mais tous les saints de Dieu nous enseignent, depuis l’origine, que les bonnes œuvres ne s’apprécient pas à la quantité des dons mais à la bienveillance. « Car pour Dieu il n’y a pas de sacrifice plus grand que la bonne volonté », dit saint Grégoire le Dialogue.

Après cet événement unique dans l’histoire des hommes et digne du seul Seigneur et Sauveur, les anges se cachèrent aux yeux des hommes et laissèrent les bergers dans un état de joyeuse surprise.

Allons jusqu’à Bethléem, se dirent les bergers, et voyons ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître. Pourquoi ne disent-ils pas l’ange mais le Seigneur? Parce que l’ange de Dieu est apparu tellement grand, lumineux et splendide que l’esprit humain ne pouvait imaginer le Seigneur tout-puissant Lui-même dans une stature plus majestueuse, un éclat plus lumineux et une splendeur plus éclatante. En outre, dans l’Écriture Sainte, l’ange de Dieu est souvent appelé «le Seigneur»; cela s’explique par le fait que les Hébreux orthodoxes professaient une foi tellement stricte dans le Dieu unique qu’ils considéraient que tout ce qu’ils apprenaient par l’intermédiaire d’un ange, provenait en fait de Dieu Lui-même.

Voyons ce qui est arrivé. Les bergers ne disent pas : voyons si cela s’est produit. Ils n’éprouvent pas le moindre doute sur le fait que ce que le Seigneur leur a révélé avec un tel éclat a dû se produire. Leurs cœurs simples ne connaissent d’ailleurs pas le sentiment de soupçon. Le soupçon s’implante surtout dans les cœurs impurs, à la suite de péchés et de passions.

Ils vinrent donc en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la crèche (Lc 2, 16). On peut imaginer avec quelle hâte les bergers ont dû parcourir la montée vers Bethléem. La joie leur donnait des ailes. Ils se retrouvèrent ainsi rapidement auprès de la sainte famille. Dans la grotte où ils enfermaient leur bétail, avait trouvé refuge Celui pour qui l’univers entier est trop étroit; dans la crèche où ils déposaient la nourriture pour leur bétail, reposait emmailloté le Pain Céleste, qui est la nourriture vivifiante pour tout ce qui vit (Bethléem, en hébreu, signifie la maison du pain ; le sens mystique de ce nom a été mis en lumière par la naissance du Seigneur Jésus, Pain Céleste, en ce lieu). La paille laissée par les moutons servait de couche à Celui qui, depuis la création du premier monde était assis sur les chérubins de feu. L’évangéliste dit que les bergers trouvèrent Marie et Joseph. Or l’habitude est de citer d’abord le père, puis la mère ; il en est encore ainsi aujourd’hui et c’était a fortiori le cas à cette époque, quand la femme était considérée comme secondaire par rapport à l’homme. Cependant l’évangéliste nomme d’abord Marie, en dépit de la coutume séculaire. L’évangéliste le fait à dessein, afin de souligner que la Mère de Dieu est le seul parent du Sauveur sur terre. Car Joseph n’était pas le mari de Marie, mais seulement son tuteur et protecteur.

Ayant vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit de cet enfant; et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers (Lc 2, 17). Les bergers avaient en vérité de quoi raconter. Leurs yeux avaient vu ce que peu d’yeux mortels sur terre avaient vu et leurs oreilles avaient entendu ce que peu d’oreilles mortelles avaient entendu. Et tous ceux qui avaient entendu étaient émerveillés, y compris quelques autres personnes dans le voisinage de la grotte à Bethléem auxquelles, selon la Providence divine, les bergers révélèrent ce très extraordinaire mystère céleste.

Quant à Marie, dit l’évangéliste Luc, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son cœur (Lc 2, 19). L’évangéliste est plein d’égards envers la bienheureuse Marie. Il s’attache toujours à son cœur et veille sur les réactions de cette âme très tendre, unie seulement à l’Esprit de Dieu. Elle écoutait tous les mots, que le ciel et la terre disaient sur son Fils et les méditait en son cœur. Le temps viendra où elle ouvrira la bouche, dévoilera les trésors contenus en son cœur et révélera tous les mystères dont s’imprégneront les évangélistes et les apôtres. Le temps viendra où elle sera un apôtre pour les apôtres et un évangéliste pour les évangélistes. Il en sera ainsi après la glorification de son Fils. Quand le Premier-né aura brisé le tombeau et ressuscité, alors les apôtres se demanderont de nouveau : qui est-il ? Qui faut-il interroger à ce propos ? Elle, seulement elle sur cette terre. Alors elle dévoilera tous les mots conservés en son cœur: les mots de l’archange à Nazareth, les mots des bergers à Bethléem et bien d’autres, ainsi que de multiples autres paroles et mystères quelle seule avait pu apprendre, dans ses contacts très proches avec le Maître des apôtres.

C’est ainsi que le Seigneur Jésus est né non à Rome et au palais impérial afin d’être le maître du monde par la force et les armes, mais au milieu de bergers, marquant de cette manière la caractéristique principale de Son service pacifique dans le monde. De même que le berger caresse et veille sur ses brebis, de même II caresse et veille sur Ses fidèles. De même que le berger prend davantage soin d’une brebis malade ou égarée, de même II prend davantage soin des pécheurs que des justes, plus des hommes que des anges… De même que les bergers gardent leur troupeau pendant la nuit quand tout le monde dort avec insouciance, de même Lui, le Berger parfait, passe d’innombrables nuits pleines d’effroi et de tentations, en veillant sur le troupeau humain et priant pour lui, plein d’humble obéissance à l’égard de Son Père céleste.

Chaque événement dans Sa vie est un véritable Évangile. Il en est ainsi dès qu’il nait et alors qu’il est incapable de dire un mot : la manière dont s’est déroulée Sa nativité, le lieu où elle a eu lieu et l’environnement où elle s’est produite, ont fourni tout un Évangile à l’humanité.

Il ne pouvait pas naître dans un palais de roi, car Sa mission n’était pas de devenir un monarque terrestre ni de régner sur la terre. Son Royaume n’est pas de ce monde, sombre comme le nuage et éphémère comme le songe. Il ne pouvait pas naître comme fils d’un empereur terrestre, car Sa méthode ne pouvait pas être lepée et le feu, le décret et la force, mais la guérison délicate des malades et le lent retour sur le chemin du salut. Les événements survenus au cours de Sa vie ne représentent pas une contradiction avec Son enseignement, mais le contraire : ils confirment Ses paroles. Sa vie et Ses discours constituent Son enseignement, Son Evangile salvateur.

Tout ce qui s’est produit lors de Sa venue en ce monde est tellement imprégné de sagesse que le langage des hommes est incapable de l’exprimer. Aussi devons-nous nous incliner, pleins d’humilité et d’obéissance, devant Sa grande sagesse divine, qui non seulement satisfait notre esprit d’homme mais emplit notre cœur de joie, et c’est pleins de joie que nous reprenons le chant angélique : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre, bienveillance parmi les hommes! Gloire au Fils Unique, au ciel et sur la terre, sur le trône des chérubins au ciel et sur la paille de Bethléem sur la terre, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité une et indivise, maintenant et toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.