(Lc 1, 24-28)

Le soleil se reflète dans l’eau pure, et le ciel dans le cœur pur.

Dieu Saint-Esprit possède de nombreuses demeures dans cet univers étendu, mais le cœur pur de l’homme est la demeure de Sa plus grande joie. C’est là en fait Sa demeure, toutes les autres ne sont que Ses ateliers.

Jamais le cœur de l’homme ne peut être vide ; il est toujours plein : soit de l’enfer, soit du monde, soit de Dieu. Le contenu du cœur dépend de la pureté du cœur.

Jadis le cœur de l’homme n’était rempli que de Dieu ; un miroir uniquement pour la beauté de Dieu, une harpe uniquement pour la louange de Dieu. Jadis il était véritablement dans la main de Dieu, se tenant hors de danger; mais quand l’homme voulut par stupidité le prendre entre ses propres mains, nombre de bêtes sauvages attaquèrent le cœur de l’homme, et à partir de cet instant il se produisit ce que, vu de l’intérieur, on appelle l’esclavage du cœur humain, et qui, vu de l’extérieur, s’appelle l’histoire du monde.

Impuissant à tenir seul son cœur entre ses mains, l’homme l’appuya sur les êtres et les choses qui l’entouraient.

Mais où que l’homme appuyât son cœur, le cœur de l’homme en fut sali et blessé.

O pauvre cœur humain, possession de nombreux maîtres illégitimes, perle au milieu de porcs ! Comme tu t’es endurci par le long esclavage, et comme tu t es obscurci par les lourdes ténèbres ! Dieu Lui-même a dû descendre afin de te libérer de l’esclavage, te sauver des ténèbres, te guérir de la lèpre du péché et te prendre à nouveau entre Ses mains.

La descente de Dieu parmi les hommes est l’acte le plus intrépide de l’amour de Dieu, de l’amour de Dieu pour les hommes, la nouvelle la plus joyeuse pour les cœurs purs et l’événement le plus incroyable pour les cœurs impurs.

Une colonne de feu dans les ténèbres les plus opaques, telle est la descente de Dieu parmi les hommes. L’histoire de cette descente de Dieu parmi les hommes commence avec un ange et une jeune fille, avec ‘un dialogue entre la pureté céleste et la pureté terrestre.

Quand un cœur impur parle à un cœur impur, c’est la guerre. Quand un cœur impur parle à un cœur pur, c’est aussi la guerre. Ce n’est que quand un cœur pur parle à un cœur pur qu’il y a joie, paix et miracle.

L’archange Gabriel fut le premier à annoncer le salut du genre humain, ou le miracle de Dieu ; car le salut de l’homme n’existerait pas sans miracle de Dieu. La Très Pure Vierge Marie fut la première à entendre cette annonce, elle fut le premier être humain à tressaillir de crainte et de joie. En son cœur pur le ciel se refléta, comme le soleil dans l’eau pure ; c’est en son sein que mit Sa tête et prit corps le Seigneur, Créateur du nouveau monde et Rénovateur de l’ancien.

C’est de cela que parle l’évangile de ce jour.

Quelque temps après, sa femme Elisabeth conçut, et elle se tenait cachée cinq mois durant. « Voilà donc, disait-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il Lui a plu d’enlever mon opprobre parmi les hommes/» (Lc 1, 23-25). Quel était ce temps? C’était celui qui précédait le grand jour de la Nativité du Seigneur Jésus. Quand s’accomplirent toutes les grandes prophéties, quand survint le terme, prophétisé par Daniel, quand disparurent les princes de la lignée de Juda, quand l’impuissant genre humain soupirait conjointement avec l’impuissante nature qui l’entourait, dans l’attente du salut non plus de l’homme ni de la nature mais du Dieu unique, que conçut Elisabeth, femme de Zacharie. Mais qu’est-ce qu’Élisabeth, femme de Zacharie et stérile, a de commun avec le salut du genre humain ? Ce qu’elle a de commun est le fait qu’elle va enfanter le Précurseur du Sauveur qui, tel un soldat, ira en avant et annoncera la venue de son général. La vieille femme stérile ne pouvait enfanter que le messager du salut, non le Sauveur Lui-même. Elle est l’image fidèle de l’ancien monde, vieilli et stérile, sans engeance ni fruit, affamé et assoiffé, image d’un monde desséché, qui aurait pu, tel un arbre trop vieux et sec, reverdir à la suite d’un miracle et annoncer le printemps, mais aucunement donner des fruits.

En ce temps-là, comme à toute époque, une femme stérile éprouvait un sentiment de honte devant Dieu, les hommes et elle-même. A quoi bon se marier, si les époux n’ont pas d’enfants ? Si le paradis peut, pour les couples sans enfants, devenir un lieu de tentation et de déchéance, il en est a fortiori ainsi avec la terre. Les couples stériles sont surtout rongés par la honte que chacun éprouve devant l’autre. Ils ont l’impression, l’un devant l’autre, d’être des figuiers mûrs sans fruits, et au fond de leur âme, craintivement et indiciblement, ils ressentent comme une malédiction sur eux-mêmes. Ce qui est le plus amer — et il en est ainsi de nos jours -, c’est qu’ils se soupçonnent mutuellement de luxure et d’impureté, surtout s’ils ne reconnaissent pas Dieu et ne sentent pas le doigt de Dieu sur eux- mêmes. C’est pourquoi les mariages sans enfants ont souvent une durée brève et un bonheur encore plus bref. En effet, rien au monde ne déçoit les gens plus que le souhait infructueux, sinon le souhait exaucé et plus qu’exaucé : le premier commandement de Dieu : Soyez féconds, multipliez (Gn 1, 22.28), pèse comme une montagne au-dessus des époux stériles, même s’ils ne le savent pas. Mais s’ils ne le savent pas de façon rationnelle par l’enseignement, ils doivent le savoir par le cœur, par le sentiment, car il est gravé tel un sceau impossible à effacer dans l’âme de tous les hommes, comme tous les commandements fondamentaux de Dieu. Le chagrin des époux sans enfants est suffisamment connu à partir de l’Ecriture Sainte comme étant l’expérience quotidienne de tous les peuples et de tous les temps.

Or par miracle, en ces temps prodigieux, Élisabeth fut enceinte dans ses vieux jours. Comment cela fut-il possible? se demandent ceux qui évoluent avec leurs sens à la surface des choses comme sur la glace au-dessus d’un lac, remplis de force et de vie. Ceux qui ressentent avec leur âme et reconnaissent en paroles que ce monde ne peut être sauvé autrement que par le miracle de Dieu, ont l’habitude, quand un miracle de Dieu se produit, de hocher la tête et de nier le miracle en se demandant comment cela est possible. Si le Dieu vivant et tout-puissant n’existait pas, rien ne pourrait être ni exister, rien ne pourrait se produire. Aucune femme fertile ou stérile ne pourrait enfanter. Mais dès lors que le Dieu vivant et tout-puissant existe, tout est possible, et cela d’autant plus que Dieu n’est pas lié par les lois de la nature, qu’il a données non pour se lier Lui-même mais pour lier les autres, non pour limiter Sa puissance mais pour rendre indispensable Sa miséricorde. De même qu’un outil que l’homme a fabriqué de ses mains ne limite pas la liberté de l’homme de faire ceci ou cela, avec cet outil ou sans lui, de même le monde créé par Dieu avec Son ordre et Ses lois, ne limite pas la liberté de Dieu de faire ceci ou cela, conformément à Sa miséricorde et aux besoins de l’homme. Peut-être que celles qui enfantent le font avec leur propre force et non avec celle de Dieu ! Dieu est particulièrement sourcilleux en ce qui concerne la vie, Il la répartit comme II l’entend ; la vie est conçue quand II le souhaite, elle n’est pas conçue quand II ne le veut pas. C’est ainsi qu’il arrive que de jeunes époux n’aient pas d’enfants malgré l’accomplissement de toutes les lois naturelles, et qu’à l’inverse de vieux époux aient des enfants en dépit des lois de la nature. Le Dieu vivant est l’unique maître de vie; sur le domaine dont II est le seul maître, ni la nature ni les lois naturelles n’ont de pouvoir, et encore moins les diseuses de bonne aventure et les cartomanciennes auxquelles les femmes stériles s’adressent pour les aider, sans savoir qu’il s’agit de gens qui ne sont pas au service des lumineuses puissances divines mais des sombres forces sataniques.

L’homme attend un miracle de Dieu, mais quand ce miracle se produit, il n’y croit pas. La nature est devenue un arbre de tentation pour l’homme. Dissimulé à cause de sa nudité à l’ombre de la nature, l’homme veut que Dieu vienne le voir tout en ayant peur de la visite de Dieu. Si Dieu ne vient pas, il s’en plaint, et quand II vient, il Le renie. De même qu’au paradis Adam fut placé entre deux arbres, de la vie et de la connaissance, de même la descendance d’Adam se retrouve entre deux arbres: Dieu, Arbre de vie, et la nature, arbre de la connaissance — afin qu’aujourd’hui, comme jadis, soit éprouvée la liberté de l’homme, son obéissance et son humilité, afin que soit mise à l’épreuve la sagesse de l’homme; afin que soit éprouvé le cœur de l’homme et mise à l’épreuve la volonté de l’homme. Car s’il n’y avait pas de tentation, il n’y aurait pas de liberté. Et s’il n’y avait pas de liberté, il n’y aurait pas d’hommes en tant qu’hommes et n’existeraient dans le monde que deux sortes de rochers : des rochers inamovibles et des rochers amovibles.

Toutes ces vérités simples et claires, que ne connaissent pas les âmes douées de raison terrestre et qu’elles ne peuvent connaître à cause de l’obscurcissement de leur vision spirituelle à cause du péché, étaient connues d’une vieille femme simple mais pieuse, nommée Élisabeth. Aussi ne fut-elle pas étonnée quand elle se retrouva enceinte dans ses vieux jours, mais trouva aussitôt la seule explication raisonnable de sa grossesse à contretemps : voilà ce qu’a fait pour moi le Seigneur, au temps où il Lui a plu (Lc 1, 25). Pourquoi? Elle ignore, et n’ose par humilité envisager combien rare et grand sera le fruit de ses entrailles. Elle ne connaît pas quel rôle de lion jouera son fils dans l’histoire du salut du genre humain : Prophète, Précurseur et Baptiste. Elle ne connaît pas non plus les profondes orientations de Dieu, calculées jusqu’à la fin des temps, ni ne perçoit comment Dieu accomplit Ses desseins sans bruit à travers Ses serviteurs et servantes, sans bruit ni précipitation, mais aussi sans obstacles ni ralentissement. Elle ne connait qu’une seule raison, modeste et touchante, des bonnes intentions de Dieu à son égard: le Seigneur a agi ainsi à mon égard, se dit-elle, pour enlever mon opprobre parmi les hommes (Lc 1, 25). Elle interprète le miracle de Dieu comme un signe de la miséricorde divine à son égard. Cela est juste, mais n’est pas tout. Si elle avait interprété ce miracle comme un signe de la miséricorde divine à l’égard de l’ensemble du monde ancien, qui était stérile, elle aurait tout dit. Avec ce miracle, Dieu préparait un miracle encore plus grand, avec lequel II voulait enlever devant les anges l’opprobre de l’ensemble du genre humain stérile.

Le sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth, à une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David, et le nom de la vierge était Marie (Lc 1, 26). Ici, on songe au sixième mois de grossesse d’Elisabeth ou au sixième mois de la conception de Jean le Précurseur. Pourquoi précisément au sixième mois? Pourquoi pas au troisième, au cinquième ou au septième? Parce que la création de l’homme a eu lieu le sixième jour, après que toute la nature eut été créée. Le Christ est le Rénovateur de toutes choses. Il vient comme le nouveau Sauveur et comme l’Homme nouveau. En Lui, tout est nouveau. Au cours de cette nouvelle création, Jean est le précurseur du Christ à peu près comme, lors de la première création divine, toute la nature faisait office de précurseur à l’ancien Adam. Jean représente devant le Christ Seigneur toute la création terrestre apparaissant ensemble avec l’homme ancien, se repentant en lui. Au nom du genre humain, il se présentera devant le Seigneur en repenti et en prêcheur du repentir. En outre, ce sixième mois où le tout petit Jean tressaille dans le sein de sa mère, correspond à la sixième période chronologique au cours de laquelle le Sauveur naquit, ainsi qu’au sixième sceau évoqué dans l’Apocalypse de Jean (Ap 6,12).

Le sixième mois, donc, l’ange Gabriel fut envoyé. Dans le grand drame de la première création, les anges apparaissent à la première place : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre (Gn 1, 1). Comme ciel, on entend les anges dans tous les échelons de la hiérarchie céleste. Et voilà qu’au tout début du grand drame de la nouvelle création apparaissent de nouveau les anges en premier. Un ange avait, par la bouche du prophète David, déterminé l’époque où naîtrait le Roi des rois; un ange avait, par la bouche du prophète Isaïe et d’autres prophètes, prédit la manière dont II allait naître; un ange avait annoncé au grand-prêtre Zacharie la naissance du Précurseur; un ange annonce maintenant la naissance du Dieu-homme Lui-même. Quand le Dieu-homme sera né, les anges chanteront en chœur au-dessus de la grotte de Bethléem. Toute création est une joie pour Dieu, car Dieu ne fait rien par nécessité ou par devoir, contrairement à ce qu’enseignent certaines philosophies ténébreuses ou de mythiques religions qui ignorent Dieu. Toute création est une joie pour Dieu, et Dieu souhaite partager Sa joie avec autrui. Car la joie dans la pureté et à cause de l’amour est la seule chose au ciel et sur terre que le partage ne diminue pas mais augmente, dans la mesure où l’on peut avoir l’audace d’évoquer l’augmentation de la joie à cause de l’amour à propos de Dieu… Après avoir créé les anges lors de la première création, Dieu les prend aussitôt comme collaborateurs dans Son activité ultérieure. Après avoir créé Adam, Dieu le prend aussitôt comme collaborateur pour conduire le paradis et toutes les créatures qui s’y trouvent. Il en est de même lors de la Création Nouvelle : devant le Christ, Homme Nouveau, marchent les anges; dans l’organisation de Son Royaume, le Seigneur prend aussitôt comme collaborateurs les apôtres ainsi que d’autres personnes qui coopèrent avec Lui non seulement durant leur vie terrestre mais aussi après leur mort charnelle. Pour cette collaboration, le Seigneur fait appel, jusqu’à aujourd’hui même, aux saints, aux martyrs et à d’autres qui s’en sont rendus dignes et qui continuent à l’être.

Mais à qui lut envoyé le grand archange Gabriel ? A une vierge fiancée à un homme du nom de Joseph, de la maison de David (Lc 1, 27). Le grand archange de Dieu fut envoyé à une jeune fille, car c’est à travers cette jeune fille, pure et très pure, que doit se manifester et venir l’Initiateur du nouveau monde, de la Création Nouvelle. Le nouveau monde doit être toute chasteté et pureté, à l’opposé de l’ancien monde corrompu, qui est devenu impur à cause de sa désobéissance opiniâtre envers Son créateur. Cette jeune fille doit servir de porte par laquelle le Sauveur du monde va entrer dans le monde comme dans Son atelier et Sa demeure; il s’agit d’une jeune fille et non d’une femme, car une femme, aussi élevée spirituellement soit-elle, est liée à l’ancien monde et à l’ancienne création, liée quelle est à son époux, ce qui ne la rend pas libre à l’égard des désirs de ce monde ni de ses partis pris. Aussi est-ce une jeune fille, pure et très pure, parfaitement dévouée au Dieu seul et détachée en son cœur de ce monde. Une telle jeune fille a poussé charnellement au sein de ce monde corrompu comme un lys sur du fumier, sans avoir été touchée par la corruption du monde.

Cette jeune fille élue était fiancée à Joseph, apparentée à sa famille. Pourquoi était-elle fiancée ? Le dessein de Dieu était de la préserver des moqueries des démons et des hommes. Si elle n’avait pas été fiancée, puis avait enfanté, qui parmi les hommes aurait pu croire que son Fils était né légitime ? Et quel magistrat terrestre l’aurait alors protégée de la rigueur de la loi ? Le dessein de Dieu n’était pas de mettre dans la détresse celle qu’il avait élue ni de susciter des tentations chez les hommes ; Il fit donc en sorte de dissimuler la Vierge et son enfantement sous le couvert de ses fiançailles avec Joseph.

Pourquoi cet homme s’appelle-t-il précisément Joseph ? Pour rappeler la mémoire du merveilleux et très sage Joseph, qui avait préservé sa pureté charnelle et spirituelle dans l’Égypte terriblement débauchée, et pour faciliter ainsi aux fidèles la prise de conscience que le fruit des entrailles de la Mère de Dieu est véritablement issu du Saint-Esprit et non de la passion d’un homme terrestre.

L’ange entra et lui dit: «Réjouis-toi, comblée de grâce! Le Seigneur est avec toi, tu es bénie entre toutes les femmes» (Lc 1,28). La nouvelle création est une joie pour Dieu et les hommes ; c’est pourquoi elle commence avec l’annonce : réjouis-toi ! C’est par ce mot que s’ouvre le drame de la nouvelle création. Cette première parole se fit entendre dès que le rideau du grand mystère commença à se lever. Gabriel appelle Marie comblée de grâce parce que son âme était pleine des dons vivifiants du Saint-Esprit, de parfum céleste et de pureté céleste. Ne sont pas comblés de grâce ceux dont les âmes sont fermées à Dieu et ouvertes seulement aux choses terrestres ; ceux-là respirent la terre, le péché et la mort. Tu es bénie entre toutes les femmes. Quand le Seigneur est avec quelqu’un, Sa bénédiction est avec lui. Quand le Seigneur est absent, Sa bénédiction est absente aussi. L’éloignement de l’homme par rapport à Dieu signifie malédiction, la proximité avec Dieu signifie bénédiction pour l’homme. Bien entendu, le sens profond de l’amour de Dieu pour les hommes, signifie que Dieu ne se serait jamais éloigné de l’homme si l’homme ne s’était pas d’abord éloigné de Dieu. La venue du Seigneur Christ dans le monde montre l’amour infini de Dieu pour les hommes.

Bien que l’homme ait été à l’origine de la distance établie entre lui- même et Dieu, néanmoins Dieu est le premier à se rapprocher de l’homme, afin de surmonter cette distance. La femme a été la première à créer un abîme entre l’homme et Dieu, mais voici qu’une femme établit un pont au-dessus de cet abîme. Eve a été la première à tomber dans le péché, et cela dans le paradis lumineux où tout la retenait du péché ; Marie a été la première à vaincre toutes les tentations, et cela dans le monde ténébreux où tout pousse au péché. C’est pourquoi Eve, qui avait peu de volonté, enfanta, comme son premier fruit sur terre, Caïn le fratricide, alors que l’héroïque Marie enfanta le Héros des héros, qui a fait sortir des ténèbres du péché et de la mort le genre humain fratricide issu de la désobéissante et impure Eve.

A cette parole (de l’Archange), elle fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait cette salutation (Lc 1,29).

Comme une enfant! Marie est en vérité une enfant. Le Seigneur dit : … si vous ne retournez pas à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux (Mt 18, 3; 19, 14). Ce monde des désirs et des passions vieillit rapidement l’homme. Notre enfance est très courte, et dans le monde moderne elle est et sera de plus en plus brève. Qui peut redevenir un enfant? Marie fut et demeura tout au long de sa vie une enfant, chaste et naïve, dans la crainte et l’obéissance de Dieu. N’est-elle pas entrée dans le Royaume de son Fils avant même Son sermon sur le Royaume? Le Royaume de Dieu était en elle! (Lc 17, 21). Comme une enfant, elle fut effrayée par l’apparition de l’ange; comme une enfant, elle se demanda ce que signifiait cette salutation. En elle, il n’y avait nulle affectation, contorsion ou artifice ; tout était simple, chaste, clair et naïf.

Le grand Gabriel, qui avait assisté à la création de l’homme au début des temps, et qui avait le pouvoir de discerner dans l’âme des hommes, voyait dans les pensées tumultueuses de la Vierge Très Pure plus clairement que nous pouvons regarder les corps humains. Il vit donc le trouble de son âme et se dépêcha de l’apaiser avec ces douces paroles: Sois sans crainte Marie! car tu as trouvé grâce auprès de Dieu (Lc 1, 30). Sois sans crainte, mon enfant! Sois sans crainte, fille comblée de Dieu! Sois sans crainte, toi qui es la plus comblée de toutes les mortelles, car la bénédiction divine descendra à travers toi sur tout le genre humain ! Sois sans crainte, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu ! Ces dernières paroles vont à l’encontre de ’la thèse de « l’immaculée conception » soutenue par certains théologiens occidentaux,”, selon laquelle la Vierge Marie aurait été conçue et enfantée par ses parents sans l’ombre du péché d’Adam et de la responsabilité de ce péché. S’il en était ainsi, pourquoi l’archange aurait-il dit : tu as trouvé grâce auprès de Dieu. La grâce de Dieu, qui inclut le concept du pardon, est accordée d’abord à celui à qui cette grâce est nécessaire, puis à celui qui la demande. La très sainte Vierge a accompli un effort héroïque en élevant son âme vers Dieu, et c’est au cours de cette élévation quelle a rencontré la grâce de Dieu.

Après avoir apaisé l’âme pure de la Vierge Marie, le messager ailé de Dieu lui délivre alors le message céleste principal : Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu L’appelleras du nom de Jésus. Il sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu Lui donnera le trône de David, Son père; Il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et Son règne n’aura pas de fin. (Lc 1, 31-33). Le messager de Dieu parle en toute clarté, jusqu’au détail. Tu concevras dans ton sein, dit-il, ce qui signifie dans le corps, une image qui évoque celle utilisée par le Psalmiste : Dieu restaure en ma poitrine un esprit ferme (Ps 50, 12). En insistant sur cette évocation charnelle, l’archange souhaite par avance mettre en garde contre l’enseignement insensé de certains hérétiques qui affirmaient que le Christ n’avait pas de corps véritable, qu’il n’était pas véritablement né, qu’il n’avait pas réellement été un homme de chair, mais qu’il n’avait eu que l’apparence d’un homme charnel.

Le nom de Jésus, ou Josué en hébreu, est également significatif. Ce nom avait été porté par le fils de Noun, qui avait conduit le peuple d’Israël vers la Terre promise, préfigurant ainsi le rôle et l’action du Sauveur Jésus qui conduit le genre humain vers une Terre promise véritable et immortelle, le Royaume céleste.

Tout le reste du message de l’archange est conçu afin de convaincre la Vierge que son fils sera le Messie espéré, qu’il sera Fils du Très-Haut, qu’il recevra de Dieu le trône de David et qu’il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles — tout cela était inscrit dans la conscience de tout Hébreu, a fortiori dans celle de la Vierge Marie, qui avait reçu une éducation spirituelle, et était rattaché exclusivement au Messie espéré.

L’archange ne dit pas tout ce qui concerne Jésus à la Vierge Marie, se limitant à ce qui lui est connu en tant que prophétie et à ce qui est compréhensible à partir de l’Écriture Sainte. Il ne lui parle pas du rôle de Jésus dans le monde et pour l’humanité, il ne parle pas de Lui comme du sauveur de tous les peuples et de toutes les tribus, ni du fondateur du royaume spirituel, ni du Juge de tous les vivants et de tous les morts, et encore moins de Lui comme le Verbe de Dieu, comme l’une des trois hypostases éternelles de la Sainte Trinité. S’il le lui avait dit, il l’aurait troublée encore davantage. Elle n’était pas omnisciente, en dépit de toute sa chasteté et pureté. Elle aura beaucoup à apprendre de son Fils au cours du temps et de l’éternité, à L’écouter et à garder fidèlement en son cœur toutes Ses paroles (Lc 2,51 ; Jn 2,4). L’archange observe scrupuleusement le cadre des conceptions du peuple d’Israël. Son discours se relie organiquement à tout qui se trouve dispersé chez les prophètes et dont elle est au courant (Is 9, 6-8; 10,16; 11,1 ; Jr 25, 5 ; 30, 9; Ez 34,24; Os 3, 5; Mi 5, 4; Ps 132, 11; Dn 2, 44’…). «Le Seigneur l’a juré à David, vérité dont jamais il ne s’écarte: C’est le fruit sorti de tes entrailles que je mettrai sur le trône fait pour toi» (Ps 132, 11). «Le Seigneur a jeté une parole en Jacob, elle est tombée en Israël» (Is 9, 7).

En entendant ce message céleste, la Vierge Marie, dans son innocence et sa naïveté d’enfant, demanda à l’étrange visiteur: Comment cela sera- t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? (Lc 1, 34). Ces mots n’expriment pas son incrédulité devant la parole de l’archange, mais seulement son innocence et sa naïveté d’enfant. Qu’est-ce que chacun de vous dirait face à un message similaire transmis par le plus extraordinaire de tous les hôtes? La Vierge Marie pose une question, que chacun de nous aurait posée sous le poids de la loi naturelle : pour une naissance, un homme est nécessaire; où est cet homme? Nous aurions tous réagi ainsi, loin de la liberté qui se réjouit de la toute-puissance de Dieu, soumis que nous sommes par l’habitude de voir la puissance de la nature. C’est pourquoi il était nécessaire, pour nous, que la Vierge pose cette question, afin que nous entendions la réponse du messager de Dieu.

Que répond Gabriel ? L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous Son ombre; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. Et voici qu’Elisabeth, ta parente, vient elle aussi de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait la stérile; car rien n’est impossible à Dieu. (Lc 1,35-37). Une réponse complète et complètement satisfaisante. La nature et les lois naturelles n’existent pas quand le Dieu vivant met en oeuvre Sa volonté et Son plan pour le salut du genre humain. « Le bienfait ne se soumet pas à la loi de la nature », dit Grégoire de Néocésarée. « C’est l’Esprit qui vivifie» (Jn 6,63), a témoigné le Rénovateur de toutes choses, le Seigneur Jésus. L’Esprit vivifie indirectement ou directement. C’est directement que l’Esprit de Dieu a donné la vie au paradis, avant le péché. Dieu dit et il en fut ainsi !

Après le péché, l’Esprit donne la vie indirectement, à travers les âmes créées et les corps créés. Cette action indirecte de l’Esprit, nous l’appelons nature et loi naturelle. Cependant l’Esprit de Dieu s’est réservé le droit et le pouvoir illimité de donner la vie directement, selon Sa volonté et conformément à l’organisation divine du salut du genre humain. Mais même en donnant la vie indirectement, l’Esprit est l’initiateur et le propriétaire de la vie. La nature, telle quelle est, n’est qu’une ombre, un voile à travers lequel l’esprit agit. Cependant l’Esprit agit de façon plus ou moins indirecte; il en est ainsi dans le cas des femmes fertiles ou stériles. C’est de façon indirecte que l’Esprit a agi avec la vieille Elisabeth, comme cela avait été le cas avec la mère d’Isaac, de Samson et de Samuel. Car l’acte de concevoir chez les femmes âgées ne peut être défini comme une action directe de l’Esprit, puisque toutes les femmes depuis Eve à nos jours, fertiles ou stériles, ont été placées sous l’emprise du péché, liées au monde par leurs désirs ou leurs convoitises, de façon plus ou moins importante. La seule conception survenue directement sous l’action de l’Esprit de vie est la conception de la Très Pure Vierge Marie. Dans toute l’histoire de la création, depuis Adam jusqu’au Christ, il n’y a pas eu de cas similaire. Il n’existe qu’un seul cas de ce type dans le temps, et un seul dans l’éternité. L’un et l’autre se réfèrent à notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.

Car rien n’est impossible à Dieu. Cela signifie que toute parole de Dieu s’accomplit toujours en totalité. Déjà par l’intermédiaire du prophète inspiré Isaïe, Dieu avait placé ces mots : Voici, la jeune femme est enceinte, elle va enfanter un fils (Is 7, 14). Et cela se produit précisément. Depuis que le monde existe, on ne peut dire qu’une seule chose pour Dieu : Dieu dit — et cela fut ! Les paroles du Seigneur sont des paroles sincères, argent natif qui sort de terre, sept fois épuré (Ps 12, 7).

La Vierge Marie n’a pas douté des paroles du Seigneur, annoncées par l’archange. Car si elle avait douté, comme le prêtre Zacharie avait douté, elle aurait été punie comme Zacharie. Bien que les questions posées à l’ange par Zacharie et Marie soient assez proches, leurs cœurs sont tout à fait dissemblables. Dieu regarde dans le cœur des hommes. Deux cœurs tout à fait différents peuvent prononcer des paroles similaires.

Après avoir écouté les explications du messager de Dieu, la plus humble des humbles jeunes filles, conclut son entrevue avec l’archange par ces douces paroles : Je suis la servante du Seigneur; qu’il m’advienne selon ta parole! (Lc 1,38). Elle ne dit pas : «je suis ta servante, archange », mais dit quelle est la servante du Seigneur, car elle sait que l’archange ne fait que transmettre la volonté de Dieu ; tout en étant très puissant et éternel, il n’est que le serviteur du Dieu vivant. En outre, elle ne dit pas : «qu’il m’advienne selon la parole du Seigneur», mais selon ta parole, afin de rendre ainsi hommage au chef éternel de toute l’armée des éternels. L’une et l’autre de ces réflexions expriment cependant l’obéissance la plus absolue et l’humilité la plus entière. Une réponse aussi pleine de sagesse n’a pu être donnée que par un cœur rempli de pureté, car c’est dans un tel cœur que la sagesse véritable s’établit le plus volontiers. Lors de sa tentation au paradis, Eve avait momentanément oublié un tel langage. Car lorsqu’elle fut tentée et quelle prêta attention aux paroles de Satan, son cœur fut instantanément rempli d’impureté, et à cause de cette impureté la sagesse s’éloigna de son cœur. Son orgueil et sa désobéissance rendirent le cœur d’Eve impur et son esprit fut obscurci ; c’est à cause de son orgueil et de sa désobéissance à Dieu que le monde ancien a connu la déchéance, que le genre humain s’est déformé, que toute la création s’est rendue malheureuse. C’est sur l’humilité et l’obéissance que doit être bâti le monde nouveau. Indescriptibles sont l’humilité et l’obéissance de la Très Sainte Mère de Dieu; seul son Fils, Sauveur et Rénovateur de toutes choses, la dépassera par Son humilité et Son obéissance infinies.

Finalement, le messager ailé du commencement de notre salut s’envola vers le monde supérieur, rejoindre ses amis immortels. Son annonce ne fut pas seulement un message en paroles, mais comme toute parole divine, cela fut une œuvre. Dieu dit, et cela fut. Jamais un messager n’apporta de nouvelle plus joyeuse à la terre, qui avait été maudite à cause de son éloignement de Dieu et de son alliance avec le sombre Satan, que le lumineux et merveilleux archange Gabriel. Quelle bouche ne le louerait pas, et quel cœur ne lui serait pas reconnaissant !

Jamais une eau pure ne fut un miroir aussi pur du soleil que la Très Pure Vierge Marie fut un miroir de pureté. Même l’aube du matin, qui donne naissance au soleil, serait honteuse devant la pureté de la Vierge Marie, qui enfanta le Soleil Immortel, le Christ notre Sauveur. Quelle génération ne s’inclinerait pas devant elle, quelle bouche ne s’exclamerait-elle pas : réjouis-toi, comblée de grâce ! Réjouis-toi, aube du genre humain ! Réjouis-toi, plus pure que les chérubins et plus glorieuse que les séraphins! Gloire soit à ton Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité une et indivise, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.