(Mt 3,13-17)

Alors la gloire du Seigneur se révélera, et toute chair, d’un coup, la verra, car la bouche du Seigneur a parlé (Is 40,5).

Dans les temps anciens, le Seigneur avait promis qu’il se manifesterait en grande gloire. Les hommes l’entendirent, puis l’oublièrent. Mais le Seigneur n’oublia pas Sa parole. Car les paroles du Seigneur sont pareilles à des tours de pierre, qu’on ne peut détruire. Le Seigneur avait promis qu’il viendrait, mais II ne vint pas quand on en avait le moins besoin, mais quand II fut le plus nécessaire. Tant que le Seigneur pouvait être remplacé par des prophètes et des anges, le Seigneur envoya des prophètes et des anges à Sa place. Mais quand le mal s’accrut dans le monde au point qu’un ange ne pouvait l’éteindre avec sa lumière, ni un prophète l’amoindrir avec sa parole, alors le Seigneur tint la promesse faite jadis et apparut sur terre. Mais comment le Seigneur apparut-Il en gloire ? Dans une humilité et une obéissance indicibles. Ainsi Ses anges paraissaient plus éclatants et Ses prophètes plus grands que Lui-même. Quand sur le Jourdain apparurent le Prophète et le Seigneur, le Prophète attira plus le regard que le Seigneur. Jean le Précurseur paraissait plus extraordinaire et plus grand que notre Seigneur le Christ. Avec deux lourds rideaux le Christ avait occulté Sa gloire et Sa grandeur: avec le corps humain et avec l’humilité. C’est pourquoi les gens ne L’avaient ni remarqué ni reconnu, alors que les yeux de toutes les puissances célestes étaient dirigés vers Lui plus que vers tout le monde créé. Doté d’un corps véritable et d’une humilité véritable, le Seigneur Jésus arrive de la Galilée au Jourdain, vers Jean, pour être baptisé par lui (Mt 3,13).

Que Dieu est merveilleux dans Ses œuvres ! Dans tous Ses actes, Il nous enseigne l’humilité et l’obéissance. Il se cache derrière Ses œuvres, comme le soleil pendant la nuit derrière l’éclat des étoiles, comme le rossignol dans le buisson derrière son chant.

Il prête Sa lumière au soleil, et le soleil brille comme si c’était sa propre lumière, tandis que la lumière de Dieu reste cachée.

Il prête Sa voix à la foudre et aux vents, qui se font entendre, mais Lui, on ne L’entend pas.

Il prête Sa beauté aux montagnes et aux champs, et les montagnes et les champs brillent comme si cette beauté était la leur, tandis que la beauté divine reste un secret.

Il prête Son arôme aux fleurs des champs, et les fleurs des champs embaument comme si c’était leur propre arôme, alors que l’arôme de Dieu reste inaperçu.

Il prête Sa force à chaque créature, et toutes les créatures se glorifient de cette force, tandis que la force incommensurable de Dieu ne crie pas et ne se vante pas.

Il prête une partie de Son esprit à l’homme, et l’homme réfléchit comme si c’était le sien, alors que l’esprit de Dieu se tient loin de tout tumulte et à l’abri des louanges du monde.

C’est ainsi que le Seigneur nous apprend l’humilité. Car tout ce qu’il fait, Il le fait autant par Sa propre nature qu’à l’intention de l’homme. Afin que l’homme ait honte et soit ému de la sottise de son orgueil. Afin que l’homme ne tire pas vanité de lui-même, n’ayant accompli aucune bonne œuvre, mais qu’il laisse ses œuvres parler par elles-mêmes et qu’il se présente derrière elles, comme Dieu se trouve derrière Ses œuvres, à peine perceptible et à peine visible, comme le berger derrière ses nombreuses brebis.

Que Dieu est merveilleux quand II nous apprend l’humilité. Mais Dieu est également merveilleux quand II nous enseigne l’obéissance. Jamais l’homme ne peut être aussi obéissant que Dieu. L’homme jette une graine dans le champ et la confie à Dieu. Un jour, l’homme jette la graine dans le champ et Dieu se tient près de la graine pendant une centaine de jours, la protège et la réchauffe, la vivifie et progressivement la fait sortir du sol comme une herbe, puis remplit cette herbe avec un grain et fait en sorte que ce grain mûrisse jusqu’à ce que l’homme revienne dans le champ et cueille le grain en un jour ou deux et l’emporte jusqu’au grenier à blé.

Le corbeau pond ses petits, puis les laisse et ne prend plus soin d’eux. Mais Dieu prend sur Lui de veiller consciencieusement jour et nuit sur les petits oiseaux. Les poissons jettent leurs œufs et s’en vont, mais Dieu demeure et veille à ce que ces œufs deviennent de petits poissons et qu’ils puissent se nourrir et se développer. Des orphelins en nombre infini, chez les hommes comme chez les animaux, auraient disparu si Dieu n’avait pris soin d’eux. Jour et nuit Dieu veille sur toutes Ses créatures, écoute leurs souhaits et satisfait leurs besoins.

Dieu écoute les requêtes et les prières des hommes et les exauce ; Il les exauce toujours, dans la mesure où ces requêtes et ces prières ne sont pas liées au péché. Quant aux prières qui auraient pour effet d’entraîner Dieu vers le péché et d’en faire un complice du péché des hommes, Dieu les refuse et ne les écoute pas. De toutes les prières, Dieu écoute le plus volontiers les humbles prières de ceux qui se repentent et prient pour la rémission de leurs péchés. Car rien au monde n’est plus utile à l’homme que la rémission des péchés, la libération des péchés. Ainsi, l’homme devient une créature nouvelle; il commence une vie nouvelle, la vie d’un fils au lieu de la vie d’un serviteur. C’est pourquoi tous les prophètes ont demandé depuis toujours aux hommes de se repentir. C’est pourquoi saint Jean le Précurseur non seulement prêche le repentir, mais procède aussi au baptême du repentir, afin que les hommes scellent de façon visible leur repentir. Plus le repentir est grand, plus grands sont le détachement du monde et l’attachement à Dieu, ce qui permet ‘de rendre plus rapide la réponse de Dieu aux prières des hommes.

Ainsi, l’homme ne peut jamais être aussi humble que Dieu, ni aussi obéissant que Dieu. A travers toutes Ses créatures au ciel et sur terre, Dieu enseigne aux hommes l’humilité et l’obéissance. Ce message, Dieu le propose aux hommes en raison de Son très grand amour pour l’homme et de Son désir ardent que tous les hommes soient sauvés et qu’aucun d’entre eux ne périsse.

Mais tous ces messages sur l’humilité et l’obéissance, Dieu les a transmis aux hommes de façon indirecte, soit à travers la nature créée, soit par Ses prophètes, élus et anges. Ce n’est que dans la personne du Seigneur Jésus-Christ que Dieu donne ce message aux hommes directement, par Lui-même, ayant pris corps. A chaque instant de Sa vie terrestre, depuis Sa naissance dans une grotte jusqu’à Sa crucifixion, le Seigneur Jésus donne aux hommes une leçon vivante d’humilité et d’obéissance. Cet enseignement vivant, Il le donne aussi lors de Son baptême dans le Jourdain.

Jean était le héros du jour. Nul ne connaissait le Christ. Même après L’avoir connu, les hommes pécheurs ont cru que Jean était plus grand que Lui. Autour de Jean, s’agglutinent des gens venus de partout, les incultes et les instruits, les pauvres et les riches. Jean attirait beaucoup l’attention, autant par son aspect extérieur que par sa vie d’ermite dans le désert, comme par ses paroles étranges. Les gens ne se pressaient pas autour de Jean parce qu’ils avaient conscience de leurs péchés, ni à cause de leur désir de se repentir, mais poussés par curiosité, par l’envie de voir et d’entendre un homme extraordinaire. Une simple curiosité ! Que de temps précieux elle nous fait perdre, ne nous donnant rien en échange sinon des satisfactions humaines doucereuses et passagères, qui deviennent vite de l’amertume ! Comme elle nous entortille dans ses filets et comme elle ne cesse de retarder notre repentir et donc notre salut !

Le Christ ne suscite pas la curiosité. Au milieu de la foule, Il marche lentement vers le Jourdain. Il n’attire en rien le regard des gens, et nul ne fait attention à Lui. Son aspect extérieur n’est pas aussi extraordinaire que celui de Jean, Sa tenue n’est pas aussi étrange, Sa vie n’est pas aussi farouchement ascétique.

Il s’était mêlé à la foule et la foule se déplaçait avec Lui, de Galilée vers le Jourdain, mangeant et buvant avec Lui et parlant avec Lui comme avec tout autre homme dans cette foule. Le grand Isaïe avait prédit qu’on Le verrait apparaître sans beauté ni éclat pour attirer nos regards (Is 53,2).

Dans toute l’assemblée réunie au bord du Jourdain, il y avait un homme, un seul, qui Le connaissait et Le connaissait vraiment. C’était Jean le Baptiste. Les yeux du farouche ascète brillèrent, sa voix tonitruante devint tout à coup muette et Jean oublia tout le reste de la foule qui était dans l’eau et au bord de l’eau; désignant Jésus du doigt, il dit d’une tendre voix: Voici l’Agneau de Dieu ! (Jn 1,29).

L’Agneau de Dieu! Avec ces deux mots, le Précurseur a exprimé l’humilité et l’obéissance du Seigneur Jésus. Il est humble, et II est obéissant comme l’agneau. Humble devant Dieu et obéissant à Dieu. C’est pourquoi il dit : l’Agneau de Dieu. Tel un agneau, Il marche doucement et humblement. De même que l’agneau va vers la pâture et vers l’abattoir avec le même attachement pour son berger, de même le Christ marche là où le Père céleste Le conduit: Son lieu de naissance dans la grotte, le baptême dans le Jourdain, la crucifixion, toujours avec la même disponibilité et le même attachement.

Mais après avoir dit Voici l’Agneau de Dieu, Jean ajoute ces mots: qui enlève le péché du monde. Comment le Christ assume-t-Il le péché du monde? Par Son amour et Son sacrifice, qui sont indissociables, car il n’y a pas d’amour véritable sans sacrifice ni de sacrifice véritable sans amour. C’est par amour que le Christ est descendu dans ce monde charnel et qu’il a revêtu le faible corps humain. Ce monde n’est pas aussi pur, beau et doux qu’il était avant le péché d’Adam. À la suite du péché, le monde a endossé une enveloppe charnelle sombre et épaisse, qu’il porte maintenant. Le monde transparent est devenu un monde grossier et obscur; le monde pur est devenu impur; le monde de la beauté, un monde monstrueux et difforme; le monde de tendresse, un monde de brutalité. C’est dans un tel monde qu’est descendu Celui qui est le plus transparent, le plus pur, le plus beau et le plus tendre. Il a pris sur Lui le péché du monde, en venant au monde dans le corps de ce monde, qui est grossier et qui se nourrit de nourriture grossière. Ainsi, en premier lieu, Il a assumé le péché du monde en devenant Lui-même un corps, tel que le corps est devenu après le péché du premier-né.

En deuxième lieu, parce que c’est par amour qu’il a accepté de se plier à toutes les lois qui ont été données aux hommes après le péché. Et cela, alors qu’il n’avait nul besoin de respecter ces lois. Or II a consenti à les respecter toutes, aussi bien les lois données à la nature que les lois données aux hommes. C’est pourquoi II s’est soumis à la faim, la soif, la fatigue et aux douleurs de toutes sortes, à l’instar des autres hommes mortels ; et c’est pourquoi II devait se développer lentement, comme tout ce qui pousse, tout au long de trente années, avant de commencer Sa mission publique. Enfin, c’est pour cela qu’il a été circoncis, qu’il a été baptisé, qu’il est venu au temple pour la prière et qu’il a payé des taxes à l’empereur. Toutes les lois apparues après le péché du premier-né, Il les a prises sur Lui et satisfaites. C’est pour cela qu’il est Celui qui enlève le péché du monde. En fait, Il a respecté toutes les lois avec autant d’obéissance et d’aisance que les hommes ont mis de désobéissance et de difficultés à se plier même à ces lois.

Enfin, en troisième lieu, parce qu’il s’est offert Lui-même en sacrifice pour les péchés du monde, par Sa crucifixion volontaire sur la Croix, et aussi parce qu’il a été égorgé comme un agneau et a versé Son sang innocent pour les péchés de la multitude. En vérité, toute Sa vie terrestre a été un sacrifice, comme toute Sa vie en général fut amour. Son sacrifice a été de revêtir une enveloppe charnelle et de recevoir la loi pour Lui-même. Mais sur la croix, Il a scellé Son sacrifice avec Son sang et a effacé complètement toute mention de nos péchés. Sur la Croix, Il a montré toute l’horreur du péché humain, mais aussi tout l’amour divin allant jusqu’à se sacrifier Lui-même.

Le Christ a pris sur Lui les péchés du monde de trois façons :

  • premièrement, en revêtant Lui-même une enveloppe charnelle ;
  • deuxièmement, en acceptant la loi pour Lui-même ;
  • troisièmement, en s’offrant Lui-même en sacrifice.

Quand le Seigneur est venu au monde, dans une enveloppe charnelle, et qu’il s’est ainsi soumis à la loi, cet événement s’est accompagné d’une manifestation naturelle étrange, l’apparition d’une étoile en Orient ; puis de la descente d’un ange sur la terre, la joie exprimée par des bergers à Bethléem, enfin des prosternations de simples bergers et de mages savants devant Lui, l’enfant divin. Mais cet événement a été suivi du massacre des enfants par Hérode et de la fuite du Sauveur vers les ténèbres de l’Egypte, devant des ténèbres encore plus obscures, celles de Jérusalem.

Quand le Seigneur s’est soumis publiquement et clairement à la loi des hommes et reçu le baptême dans le Jourdain, cet événement s’est accompagné d’une manifestation naturelle étrange, connue plus tard par les saints de Dieu : les eaux du Jourdain se figèrent à la suite du recul de la mer. La mer voit et s’enfuit, le Jourdain retourne en arrière (Ps 113, 3). Puis les deux se déchirèrent, la voix du Père céleste se fit entendre et on vit le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe. Le genre humain le ressentit et le vit à travers son représentant, saint Jean le Baptiste. Mais cet événement fut suivi de quarante jours de jeûne du Christ dans le désert, l’obscurité et l’horreur des tentations de Satan. Puis apparurent les anges, qui Le servaient.

Même quand le Seigneur scella toutes Ses souffrances charnelles sur la terre dans le martyre et le sang versé sur la croix, la nature accompagna cet événement par des manifestations terribles : la terre trembla, le soleil s’assombrit, les rochers se fendirent et les tombeaux s’ouvrirent. Les vivants et les morts éprouvèrent la terrible grandeur du sacrifice divin sur le Golgotha ; les brigands et les païens crurent dans le Fils de Dieu et les morts apparurent dans les rues de Jérusalem. Cet événement fut aussi suivi par l’obscurité, l’obscurité en dehors du tombeau et l’obscurité dans le tombeau ; à la suite de quoi survint l’aube ultime, la victoire ultime et enfin la résurrection. Puis à nouveau l’apparition des anges !

Ainsi, ces trois événements de la vie du Christ nous donnent l’enseignement le plus évident et le plus direct de l’humilité et de l’obéissance divines. La joie céleste et le caractère sublime de chacun d’eux s’entremêlent avec l’horreur de l’acte criminel des hommes et de l’action scandaleuse de Satan. Mais dans chacun des trois cas, le Christ est apparu en vainqueur éclatant: de l’homme nommé Hérode, après Sa naissance; de Satan, après Son baptême, de l’association des hommes et de Satan, après Sa mort. Son baptême dans le Jourdain est décrit ainsi par le divin Matthieu : Alors Jésus arrive de la Galilée au Jourdain, vers Jean, pour être baptisé par lui. Celui-ci l’en détournait, en disant: «C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et toi, tu viens à moi» (Mt 3,13-14). Jean connaissait le Christ, mais ne connaissait pas Son plan de salut. Et voici que se révèle une scène sans équivalent dans l’histoire des hommes : Dieu surenchérit dans l’humilité avec l’homme! Jean baptise les pécheurs en vue du repentir. Mais s’approche de Lui Celui qui est sans péché, qui n’a rien à regretter mais exige d’être, Lui aussi, baptisé. Jean, dont la force spirituelle dépasse celle de tous les mortels autour de lui, reconnaît tout à coup en Christ, Celui qui est plus puissant que lui. Avant même de Le voir, Jean savait déjà qu’il était venu sur terre et se trouvait parmi les hommes : Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous né connaissez pas (Jn 1,26). Mais c’est en se retrouvant en face de Lui qu’il Le reconnut et Le désigna du doigt aux hommes : Voici l’Agneau de Dieu! Dès que saint Jean Le vit, il put penser que son rôle de Précurseur était achevé, et donc dire, comme jadis le juste Syméon : Tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix (Lc 2, 29) ou comme Jean lui-même le dit plus tard: Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse (Jn 3, 30). Mais non: au lieu que se produise ce que Jean pensait et attendait, le Christ lui donne une mission supplémentaire. Etabli au milieu des pécheurs, le Christ sans péché demande à Jean de procéder avec Lui comme avec les autres, c’est-à-dire de Le baptiser dans le fleuve comme il l’avait fait avec d’autres. La résistance opposée par Jean est parfaitement compréhensible aux mortels. Car il est terrible, mes frères, de faire entrer dans l’eau quelqu’un qui est plus pur que l’eau ! Il est terrible et même très terrible pour une créature de poser sa main sur la tête du Sauveur. Comment un homme fait de poussière et de cendres pourrait-il oser poser sa main sur Celui dont les chérubins servent de socle pour Ses pieds ?

Mais le Christ achève rapidement Son entretien avec Jean d’une phrase brève mais résolue: «Laisse faire pour l’instant: car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice». Alors Jean le laissa faire (Mt 3,15). Le Seigneur demande ainsi à Jean de ne pas s’occuper de savoir qui est le plus grand parmi eux; le jour n’a pas été choisi pour cela, mais pour autre chose. Viendra le moment où se produira ce que Jean évoque. Nous ne pouvons enseigner aux hommes quelque chose que nous n’aurons pas accompli auparavant, suggère le Seigneur; qui aurait foi en nous autrement? Et en quoi serions-nous différents des légistes et des scribes de Jérusalem, qui enseignent mais n’accomplissent pas? Il nous faut accomplir toute la loi, afin de donner à chaque loi un sens et une signification plus élevés, spirituels. Et moi, ajoute le Seigneur, je dois d’abord être baptisé avec de l’eau, pour ensuite baptiser dans le Saint-Esprit et le feu. Le plan du salut se proclame par son propre accomplissement. Ce qui te paraît peu clair maintenant, dit-il à Jean, te sera éclairci bientôt. Les deux vont s’ouvrir et justifier ce que je te demande.

Autant Jean apparut tout d’abord craintif pour procéder au baptême du Christ, autant il se montra maintenant obéissant au commandement du Messie. Et les deux se hâtèrent en effet de justifier et de bénir l’action faite par la main du Précurseur.

Le Christ s’immergea dans l’eau, non pour se purifier, mais pour noyer symboliquement l’homme ancien. En s’immergeant dans l’eau, Il renouvelle en esprit le déluge du monde à l’époque de Noé ainsi que le déluge du pharaon et de son armée égyptienne dans la Mer Rouge. Dans le déluge du monde, c’est l’humanité pécheresse qui se noya ; dans la Mer Rouge, se noya le pharaon, ennemi du Dieu vivant. Le Christ a pris volontairement sur Lui les péchés des hommes. C’est volontairement qu’il a accepté d’être immergé à la place de l’humanité pécheresse ; c’est volontairement qu’il a assumé le destin du pharaon noyé, ennemi du Dieu vivant. Il immerge Son corps dans l’eau, comme s’il l’inhumait dans un tombeau. Il s’immerge dans l’eau pendant un instant, puis se redresse et sort de l’eau. Ainsi II répète la terrible leçon que Dieu a infligée aux hommes lors du déluge des pécheurs du temps de Noé, et du déluge du pharaon dans la Mer Rouge. Ainsi, de façon visible mais de manière tacite, Il montre ce qu’il dira plus tard au savant prince Nicodème : A moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu (Jn 3, 3). Mais ne peut naître de nouveau dans cette vie même, que celui en qui meurt le vieil homme, c’est-à-dire celui en qui meurt le vieil homme pécheur: celui qui s’immerge dans son péché et se relève purifié du péché, celui qui s’immerge avec son corps en homme charnel et qui se relève comme homme spirituel. Celui qui s’ensevelit avec le Christ lors du baptême, comme dans le tombeau (Col 2, 12). Celui qui fait sombrer l’orgueil, la désobéissance, l’égoïsme et toute impureté du vieil homme pécheur et se redresse dans l’humilité et la douceur, l’obéissance et l’amour. Celui qui meurt en soi et revit en Dieu (Rm 6). En un mot: celui qui s’ensevelit en pécheur, naît de nouveau comme un juste — celui-là réalisera l’exemple que le Christ lui a donné lors de Son baptême dans le Jourdain. «Avant que la deuxième vie commence, il faut en terminer avec la première », dit saint Basile le Grand. Ah, comme le baptême du Christ, avec l’immersion de Son saint corps dans l’eau est hautement significatif et très instructif! Seule la sagesse infinie de Dieu a pu concevoir le baptême dans le Jourdain de manière si utile et si instructive pour les hommes. Seule cette sagesse infinie qui voit le passé et l’avenir comme le présent, était en mesure de relier les débuts et les aboutissements de l’histoire des hommes et de mettre en rapport le déluge subi par l’humanité pécheresse et l’immersion du Christ dans l’eau. Seule cette sagesse indicible peut, avec une image, un acte, un signe, dire davantage que toutes les langues terrestres des hommes. En fait, toute l’action de notre salut est exprimée par le baptême du Christ dans le Jourdain.

Ayant été baptisé, Jésus aussitôt remonta de l’eau; et voici que les deux s’ouvrirent: il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et voici qu’une voix venue des cieux disait: « Celui-ci est mon Fils bien- aimé, qui a toute ma faveur» (Mt 3,16-17). L’Esprit n’est pas descendu sur le Christ alors qu’il était immergé dans l’eau, mais quand II est sorti de l’eau. La sagesse de Dieu veut ainsi nous montrer que l’Esprit de Dieu n’est pas descendu sur le vieil homme, qui est vivant dans le péché mais mort pour Dieu. L’Esprit de Dieu ne descend que sur l’homme qui est né de nouveau, régénéré spirituellement, qui est mort au péché et qui revit en Dieu.

L’Esprit est descendu sur le Christ ‘comme une colombe, non incarné dans une colombe comme le Christ s’est incarné en homme, mais seulement sous la forme d’une colombe. Cela signifie que l’Esprit peut se manifester aussi sous une autre forme. Et en vérité, Il est apparu plus tard aux apôtres sous la forme de langues de feu et d’un violent coup de vent (Ac 2,2). Dans le livre de la Genèse, il est dit : un vent de Dieu agitait la surface des eaux (Gn 1,2). L’Esprit de Dieu se manifeste donc sous divers aspects, selon les événements qu’il sanctifie ou initie. Mais chacune de Ses manifestations Le montre en train d’agir, de façon active et pure, ce qui apporte en soi de la chaleur, du mouvement et de la pureté. Lors du baptême avec de l’eau dans le Jourdain, l’Esprit est apparu sous l’aspect d’une douce colombe, alors que lors du baptême des apôtres dans le Saint-Esprit et le feu à la Pentecôte, Il est apparu sous la forme d’un vent violent et de flammes. Ainsi s’exprime la différence entre le baptême de Jean et le baptême du

Christ. Le baptême de Jean, le baptême avec de l’eau, rend les hommes doux et purs comme les colombes ; le baptême du Christ, le baptême avec l’Esprit, rend les hommes forts et ardents. La descente de l’Esprit sous l’aspect d’une colombe — selon l’interprétation des Saints Pères — rappelle la colombe que Noé avait lâchée à trois reprises de son arche, pour voir si les eaux avaient diminué à la surface du sol (Gn 8, 8-12). Et la colombe revint avec un rameau tout frais d’olivier dans le bec. La feuille d’olivier signifie la paix ; la paix entre Dieu et l’homme. Maintenant, après la sortie du Christ de l’eau, après l’immersion symbolique du vieil homme dans l’eau, l’Esprit apparaît au-dessus de la tête du Christ sous la forme d’une colombe pour manifester ainsi que la paix règne entre Dieu et l’homme nouveau. Pourquoi cette colombe ne porte-t-elle pas une feuille d’olivier dans le bec, en signe de paix? C’est parce que, à la place de la feuille d’olivier, se trouve présent le Seigneur Christ Lui-même, le signe le plus accompli de la paix entre Dieu et l’homme, entre le ciel et la terre. Dans la Création Nouvelle, Il est Lui-même la feuille d’olivier. C’est pourquoi la colombe qui vole au-dessus du Christ, n’a pas besoin de porter d’autre signe de paix, d’autres feuilles d’olivier: le Christ marque la fin du déluge et le début de la paix.

Et voici qu’une voix venue des cieux! Les deux sont ouverts, l’Esprit est présent sous la forme d’une colombe et en outre une voix venue des cieux\ Le baptême du Christ revêt plusieurs significations : non seulement les anges se manifestent, mais la Sainte Trinité Elle-même : le Père, le Fils et le Saint-Esprit; le Père sous la forme de la voix venue des cieux, l’Esprit sous la forme de la colombe, et le Fils en tant qu’homme nouveau et parfait, le Dieu-homme.

«Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur». C’est par ces mots que Dieu le Père annonce Son Fils Jésus. Ces mots, prononcés par Sa propre voix, rappellent les paroles du puissant archange Gabriel à la très sainte Vierge Marie: Il sera appelé Fils du Très-Haut (Lc 1, 32) et aussi: il sera appelé Fils de Dieu (Lc 1, 35). Maintenant, en vérité, Dieu le Père L’appelle « Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur». Car le Christ est le Fils unique de Dieu par naissance et dans l’éternité, le Fils unique de Dieu par naissance et dans le temps. Dieu le Père n’appelle pas tous les hommes Ses fils, mais seulement le Christ. Car les autres hommes peuvent être appelés fils de Dieu du fait de leur adoption par Dieu, et cela à cause du Christ et au nom du Christ. Plus tard, quand le Christ dira aux hommes : N’appelez personne votre Père sur la terre: car vous n’en

avez qu’un, le Père céleste (Mt 23, 9), Il ne voudra rien dire d’autre que les hommes ne sont fils de Dieu que par adoption. Seul le très grand amour de Dieu peut appeler Ses créatures, fils. Mais le Christ est le seul et véritable Fils de Dieu par amour et par essence.

C’est pour cela qu’il est dit : Mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur. Ces deux expressions renforcent la manifestation de l’amour du Père et de Sa bonne volonté à l’égard de Son Fils. Le lien éternel entre le Père et le Fils ne s’est pas affaibli et leur amour ne s’est pas refroidi quand le Fils est descendu dans le monde du péché, revêtu de la fragile enveloppe charnelle des hommes.

Ainsi, le baptême du Christ dans le Jourdain est lié à la révélation de la Sainte Trinité à l’humanité. Il n’existe pas de révélation plus grande. C’est ainsi en effet que nous a été montré le mystère de l’essence trinitaire de Dieu. Le Sauveur a descellé dans le Jourdain ce qui est le plus grand mystère dans les deux et sur terre. Nous disons «et sur terre», car le caractère trinitaire de l’Etre divin explique le mystère le plus profond de l’homme, son propre caractère trinitaire, car dès le début de l’Écriture Sainte Dieu dit: «Faisons l’homme à notre image…» (Gn 1, 26). C’est pourquoi la fête du baptême du Christ s’appelle Théophanie. Car Dieu est apparu dans le fleuve Jourdain tel qu’il est, dans la mesure où cette apparition est accessible à l’homme charnel. Cette fête porte aussi le nom d’illumination. C’est ainsi en effet que l’esprit humain est illuminé par la connaissance du plus profond mystère divin. Elle porte le nom d’illumination aussi parce que le baptême du Christ, par Son immersion dans l’eau, illumine notre intelligence, purifie notre cœur et élève notre âme en nous faisant connaître la façon de nous sauver, qui consiste à enterrer le vieil homme et à faire naître l’homme nouveau, c’est-à-dire à faire trépasser tout ce que nous avons de pécheur et de mortel et à donner vie à ce qui est sans péché et immortel.

Tout ce qui s’est produit lors du baptême du Christ, se produit aussi lors du baptême de chacun de nous. En nous immergeant dans l’eau, nous mourons avec le Christ, et en nous relevant de l’eau, nous nous unissons au Christ vivant. Le doux Esprit de Dieu nous survole comme une colombe, nous insufflant Sa grâce toute-puissante. Et le Père, par l’intermédiaire de l’amour de Jésus-Christ, nous adopte et proclame cette filiation par Sa voix. Qui peut savoir ce qui se produit à l’heure du baptême dans l’âme de chaque enfant? Enténébrés et accablés par le péché commis plus tard, nous oublions le plus grand mystère céleste, qui nous est révélé lors du baptême. Par le baptême nous sommes purifiés de tout péché, mais après notre baptême, surviennent les tentations de Satan auxquelles le Christ n’a pas succombé, mais auxquelles nous succombons. Mais ceux parmi nous qui se préoccupent du salut jour et nuit avec une totale humilité et obéissance envers Dieu, peuvent se rendre dignes de la révélation du très grand mystère divin, qui s’est manifesté dans le Jourdain, comme se sont rendus dignes d’une telle vision de nombreux saints et martyrs pour le Christ. Le martyre pour le Christ est considéré comme un troisième baptême, puisque le premier baptême de Jean fut le baptême avec de l’eau et que le deuxième baptême, celui du Christ, fut le baptême avec le Saint-Esprit et le feu. Le troisième baptême, celui du martyre, est appelé baptême dans le sang. Les martyrs pour le Christ qui furent baptisés en versant leur sang pour le Christ, ont eu habituellement la vision d’une grande partie du mystère révélé dans le Jourdain lors du baptême du Christ. L’exemple le plus connu du caractère visionnaire d’un tel baptême dans le sang fut la mort du premier martyr pour le Christ, l’archidiacre Etienne : Tout rempli de l’Esprit Saint, Etienne fixa son regard vers le ciel; il vit alors la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu. C’est là que furent montrés et l’Esprit et le Fils et le Père. Etienne s’écria alors : Je vois les deux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. Alors les Juifs se mirent à le lapider (Ac 7,55-60).

Efforçons-nous, par une foi forte, de bonnes actions et une participation fraternelle à la joie et à la souffrance de nos proches, mais toujours dans l’humilité et l’obéissance à l’égard du Dieu vivant, de retrouver la pureté sans péché que nous avons revêtue lors de notre baptême; nous aussi, nous nous rendrons dignes de la gloire, de la joie et de la beauté éternelle des saints et des martyrs de Dieu. Ainsi nous serons, nous aussi, sanctifiés, les deux s’ouvriront devant nous et Dieu nous apparaîtra — le Père, le Fils et l’Esprit Saint, Trinité unique et indivise, maintenant et pour toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.