(Mc 10, 32-45)[1]

L’humilité de notre Seigneur Jésus-Christ est tout aussi admirable que Ses miracles, y compris Sa résurrection, le miracle des miracles. Ayant endossé un corps d’homme humble et servile, Il est devenu le serviteur de Ses serviteurs.

Pourquoi les hommes se font-ils plus grands et meilleurs qu’ils ne sont? L’herbe dans les champs ne se fait pas plus grande qu’elle n’est, les poissons dans l’eau et les oiseaux dans l’air ne se font pas meilleurs qu’ils ne sont. Pourquoi les hommes se font plus grands et meilleurs qu’ils ne sont? Parce qu’ils ont été vraiment, jadis, plus grands et meilleurs qu’aujourd’hui, de sorte que le sombre souvenir de cela les pousse à se grandir et à s’élever, sur une corde que le démon lui-même leur tend puis relâche.

De tout ce qui peut s’enseigner et s’apprendre, l’humilité correspond à l’enseignement le plus difficile pour l’homme. C’est pourquoi le Seigneur Jésus a exprimé un enseignement aussi clair et limpide que le soleil, tant par la parole que par l’exemple, afin que nul ne puisse douter de l’importance infinie et inévitable de l’humilité dans l’œuvre du salut humain. C’est pourquoi II s’est manifesté dans le corps d’un homme, ce qui est apparu à Adam comme un châtiment survenu après sa chute de pécheur. Le Seigneur sans péché et Créateur des chérubins diaphanes et lumineux a revêtu une tenue épaisse et grossière — n’est-ce pas là une leçon claire et suffisante sur l’humilité des hommes pécheurs ? Cette leçon, le Seigneur l’a renouvelée lors de Sa naissance, non dans un palais de roi mais dans une grotte de bergers, par le fait qu’il a fréquenté des pécheurs et des pauvres méprisés, parce qu’il a lavé les pieds de Ses disciples et parce qu’il a volontairement pris toutes les souffrances sur Lui, buvant jusqu’à la lie le calice le plus amer au milieu de Son martyre sur la Croix. Et pourtant les hommes ont eu beaucoup de mal à comprendre cette leçon évidente d’humilité et l’ont appliquée très à contrecœur. Même les disciples du Christ, qui regardaient tous les jours le Seigneur doux et humble, n’ont pas pu comprendre Sa douceur ni adopter Son humilité. Leur exaltation personnelle et leurs préoccupations au sujet de leur dignité propre, gloire et récompenses, s’exprimaient même dans des moments terribles où elles auraient dû se manifester le moins. Mais la Providence a permis qu’elles puissent s’exprimer dans de telles circonstances, afin que les siècles et les générations à venir voient clairement toute la faiblesse, toute la déchéance du pécheur, tout le néant de la nature humaine. Ainsi par exemple quand le Seigneur a prononcé cette phrase terrible sur les riches : il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux (Mt 19, 24), Pierre a demandé au Seigneur quelle serait la récompense personnelle de Ses disciples : quelle sera donc notre part (Mt 19,27) ? En une autre circonstance, quand le Seigneur prédisait devant Ses disciples la trahison, le martyre et le meurtre du Fils de Dieu, ceux-ci continuèrent à cheminer à Ses côtés en se disputant pour savoir qui était le plus grand (Mc 9, 34). Connaissant leurs pensées et entendant leurs débats intimes, le Christ prit un petit enfant, le plaça au milieu deux et, l’ayant embrassé, réprimanda, par l’exemple de cet enfant, ceux qui se querellaient sur la primauté (Mc 9,31-37). Par ailleurs, lors de Son dernier voyage à Jérusalem, quand le Seigneur évoquait plus précisément Sa Passion en prédisant que le Fils de l’homme serait livré aux païens et qu’zA Le bafoueront, cracheront sur Lui, Le flagelleront et Le tueront, et après trois jours, Il ressuscitera (Mc 10, 34) — en cet instant solennel et terrible donc, quand le Seigneur prédit Son humiliation ultime, le serpent de l’orgueil redresse la tête et incite deux de Ses premiers disciples à faire une demande qui ressemble beaucoup à une raillerie de la Passion vénérable et terrible du Seigneur. C’est à cet épisode que l’évangile de ce jour est consacré.

Prenant de nouveau les Douze avec Lui, Il se mit à leur dire ce qui allait Lui arriver (Mc 10, 32). Ce fut la dernière prédiction que le Sauveur fit au sujet de Sa prochaine Passion. Se rendant de Galilée à Jérusalem, une route qu’il n’allait plus emprunter dans Son corps impuissant d’homme, le Seigneur répète à Ses disciples ce dont II leur a déjà parlé à plusieurs reprises. Pourquoi répéter autant ce récit? Pour leur arracher jusqu’au dernier germe d’orgueil, qu’il voyait toujours en eux et qui allait se manifester en cette occasion ; mais également pour que ces événements terribles ne surviennent pas brutalement pour eux, les poussant au désespoir et tuant toute espérance dans leurs cœurs. Ainsi, Sa perception claire de tout ce qui allait se produire devait briller comme une torche mystérieuse et étrange, éclairer et réchauffer leurs âmes quand commenceraient les moments sombres de la victoire provisoire des pécheurs sur le Juste. Enfin, Il leur annonçait cela afin de les préparer à leur martyre et leur croix, car si l’on traite ainsi le bois vert, qu adviendra-t-il du sec (Lc 23, 31) ? Et s’ils m’ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront (Jn 15, 20). Il se présente le premier au martyre, Il montre l’exemple à tous. Lors de ce dernier voyage vers Jérusalem, le Seigneur l’a explicité à Ses disciples non seulement en paroles, mais aussi de manière symbolique. L’extrait d’aujourd’hui de l’évangile de Marc contient une remarque étrange: ils étaient en route, montant à Jérusalem; et Jésus marchait devant eux, et ils étaient dans la stupeur, et ceux qui suivaient étaient effrayés (Mc 10, 32). Il semble que, contrairement à l’habitude, Il s’était mis à marcher devant eux, afin de montrer aussi bien la hâte avec laquelle II marchait de son plein gré vers Sa Passion en obéissant à la volonté du Père, que Sa prééminence dans le martyre. Ses disciples doivent donc suivre le Premier-né divin dans le martyre et se hâter, de leur plein gré, vers leur fin en martyrs. Or les disciples étaient dans la stupeur, car ils ne comprenaient pas l’humiliation et la mort de Celui qui s’était tant de fois montré sous leurs yeux, plus puissant que les hommes, la nature et des légions de démons. Et ils marchaient avec Lui avec crainte, car même en ne comprenant pas, ils pressentaient que tous ces événements terribles et inconcevables, dont II leur avait parlé tant de fois, devaient se produire.

« Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes; ils Le condamneront à mort et Le livreront aux païens, ils Le bafoueront, cracheront sur Lui, Le flagelleront et Le tueront, et après trois jours II ressuscitera» (Mc 10, 33-34). Tout cela s’est produit, mot à mot et point par point, quelques jours seulement plus tard. Une prédiction aussi précise n’a pu être faite que par Celui devant les yeux de qui il n’y a pas de rideau entre le présent et le futur, Celui qui voit ce qui va se produire aussi clairement que ce qui est en train de se produire. Se tenant au-dessus des forces de la nature, le Seigneur Jésus se tient au-dessus du temps. Les événements survenus lors de toutes les époques étaient dévoilés devant Lui, comme les événements de la rue devant un spectateur ordinaire. Celui qui était capable de voir tout le passé de la Samaritaine et tout l’avenir du monde jusqu’à la fin des temps, pouvait facilement et clairement voir ce qui allait se produire avec Lui, quelques jours après cette journée où, venant des monts de Judée, Il entra pour la dernière fois avec Ses disciples à Jérusalem. Pendant que les disciples attendaient de Lui, selon leur habitude d’hommes, des miracles de plus en plus grands et une gloire de plus en plus éclatante, Lui se voyait marcher au milieu de la foule, ligoté, raillé, couvert de crachats, le corps ensanglanté et crucifié sur la Croix. Avant le dernier et le plus grand miracle, Il devait devenir la lumière du monde et la victime couverte de crachats par les pécheurs les plus infâmes du monde. Avant de s’élever dans le ciel, Il devait descendre profondément sous terre, dans le tombeau, au fond des enfers. Avant d’entrer dans la gloire céleste et d’occuper le trône du Juge du ciel et de la terre, Il devait passer au milieu des flagellations et des humiliations. Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit (Jn 12, 24). Sans martyre, il n’y a pas de résurrection, sans humiliation, il n’y a pas d’élévation. Au cours de trois années, Il avait expliqué cela à Ses disciples et voici qu’à la veille même de Sa séparation avec eux, il apparaît qu’ils ne L’ont pas compris. Voici en effet comment deux de Ses premiers apôtres se présentent devant Lui : Jacques et Jean, les fils de Zébédée, avancent vers Lui et Lui disent: «Maître, nous voulons que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander». Il leur dit: « Que voulez-vous que je fasse pour vous ?» — «Accorde- nous, Lui dirent-ils, de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire» (Mc 10, 35-37). Voilà quelles pensées et quels souhaits expriment ces disciples à l’avant-veille de la grande tragédie de leur Maître ! Voilà comme la nature humaine est devenue plus dure et plus grossière, cette nature que le Seigneur Guérisseur a voulu purifier et diviniser! Après qu’il eut tellement insisté que les premiers seront les derniers et les derniers les premiers; après tant d’enseignements répétés sur la nécessité d’échapper à la gloire et à la prééminence terrestres ; après tant d’exemples d’humilité attestée devant la volonté de Dieu; et après la prédiction terrible de Son humiliation ultime et de Son martyre immérité, ces deux disciples, et deux parmi les premiers, osent interroger le Seigneur sur leur récompense personnelle et leur gloire propre ! Ils ne s’attardent pas en pensées sur les souffrances annoncées du Seigneur, mais seulement sur Sa gloire annoncée. Ils exigent de prendre pour eux-mêmes, la part du lion dans cette gloire : l’un d’eux veut s’asseoir à la droite et l’autre à la gauche du Seigneur en majesté ! Quels sont ces amis qui ne souffrent pas d’abord devant les souffrances prochaines de leur ami? Vous êtes mes amis (Jn 15, 14) leur dit le Seigneur. Et eux se comportent avec négligence devant Ses souffrances et exigent leur part, une très grosse part, de cette gloire qu’il s’apprête seulement à acquérir dans l’humiliation, la sueur, le sang, la souffrance et la douleur. Ils ne proposent pas de prendre part à Ses souffrances, mais seulement à Sa gloire. Mais pourquoi accuser ces deux frères ? Tout cela s’est produit afin que soit révélée la profonde immoralité de la nature humaine. La demande de Jacques et de Jean de prendre part à la gloire, sans souffrances, correspond en fait à l’aspiration de tous les descendants d’Adam, de toujours accéder à la gloire sans souffrances. Chaque fois que le Seigneur a évoqué Sa gloire future, Il a toujours insisté sur les souffrances précédant cette gloire. Mais Ses apôtres, comme tous les autres hommes, voulaient en quelque sorte contourner ces souffrances et sauter dans la gloire. Les hommes non-initiés au mystère de la Passion du Christ, n’ont toujours pas, et encore de nos jours, compris clairement le lien existant entre le martyre et la vie, entre la souffrance et la gloire. Ils voudraient toujours parvenir à séparer la vie et la gloire du martyre et de la souffrance, bénir les premières et rejeter les seconds. C’est ce que Jacques et Jean ont essayé de faire dans ce cas. Ce faisant, ils n’ont pas exprimé seulement leur propre faiblesse, mais celle du genre humain en général. Or le Seigneur a voulu qu’aucune faiblesse de Ses disciples ne restât cachée, dans l’intérêt général du genre humain, pour lequel II est venu comme Médecin et Source de santé. La faiblesse a été révélée à travers les apôtres ; la méthode de guérison du Christ a été montrée sur les apôtres ; c’est sur les apôtres enfin que la santé et la force ont été annoncées. En cette occasionne Seigneur a de nouveau exposé devant Ses disciples, l’image de Sa Passion et de Sa gloire. Pour les fils de Zébédée, ce fut une tentation à laquelle ils succombèrent. En fait, ils choisirent la gloire et rejetèrent le martyre. Le Seigneur voulait guérir jusqu’à la dernière goutte de pus l’âme de Ses disciples avant de s’élever sur la Croix. Ses paroles sur le martyre et la célébration avaient exercé une forte pression sur les âmes de ces deux disciples, et à partir de cet instant, la dernière trace d’orgueil s’était effacée de leur âme. Cette opération spirituelle, le Seigneur l’accomplit sur Ses amis les plus chers, pour leur bonne santé et la nôtre, afin qu’aucun de nous ne pense qu’il a déjà été guéri de sa faiblesse de pécheur, s’il s’est abstenu quelque temps de faire le mal, qu’il a jeûné et fait la charité en invoquant le Seigneur Jésus de venir à son secours. Ces deux apôtres ont marché aux côtés du Seigneur en chair et en os, contemplé Son visage, écouté l’enseignement dispensé par Sa bouche, observé Ses miracles, bu et mangé à Ses côtés, tout en montrant à la fin qu’ils avaient encore en eux- mêmes des blessures toujours non guéries de vanité et d’amour-propre, de cogitation terrestre et d’incompréhension spirituelle. Ils continuaient à penser non en chrétiens mais en juifs, c’est-à-dire qu’ils continuaient à avoir foi dans le royaume terrestre du Messie, en Sa victoire terrestre sur Ses ennemis et en Sa gloire et puissance mondiales, semblables à celles de David et Salomon. Ah, chrétien, réfléchis et soucie-toi de savoir comment tu vas te guérir de telles blessures, comment tu vas atteindre la perfection de l’humilité et de la soumission à la volonté de Dieu, si ces deux merveilleux frères n’ont pas su y arriver, même au bout de trois ans de contacts personnels ininterrompus avec le Seigneur vivant… Ils y sont parvenus plus tard, quand l’Esprit enflammé de Dieu est descendu dans leurs cœurs et y a allumé l’amour du Christ. Alors ils ne convoitaient pas la gloire en dehors des souffrances mais, pleins de honte en raison de leur vanité passée, ils se sont joints de tout leur être aux souffrances de leur Seigneur, en clouant de leur plein gré leurs cœurs à la croix de leur Ami.

Mais écoutons ce que le Seigneur répond à ces disciples, à la suite de leur demande : Jésus leur dit: « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire et être baptisés du baptême dont je vais être baptisé?». Ils Lui dirent: «Nous le pouvons». Jésus leur dit: «La coupe que je vais boire, vous la boirez, et le baptême dont je vais être baptisé, vous en serez baptisés-, quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder, mais c’est pour ceux à qui cela a été destiné» (Mc 10, 38-40). Comme le Seigneur est clément et doux! Tout maître mortel ordinaire serait plein de colère à l’égard de tels disciples et se mettrait à crier : éloignez-vous de moi, vous êtes inaptes à suivre un enseignement spirituel ! Depuis trois ans que je vous parle et vous explique, vous continuez à vous exprimer comme des insensés ! Or le Seigneur leur répond clairement, mais toujours avec modération et douceur: Vous ne savez pas ce que vous demandez. Cela signifie: vous ne réfléchissez pas spirituellement mais charnellement ; vous ne recherchez pas la gloire de Dieu, mais la vôtre. Vous ne savez toujours pas qui je suis, ni quel est mon Royaume. Vous me considérez toujours comme le Messie du seul peuple juif, et croyez que mon Royaume consiste à régner sur ce peuple. C’est pourquoi vous vous risquez à demander la prééminence dans un tel royaume. Mais, voilà, Je suis le Messie de toutes les nations, le Sauveur des vivants et des morts, et le Roi d’un royaume invisible dont l’ensemble du genre humain ne constitue qu’une partie. Les innombrables armées des anges se réjouissent de pouvoir être seulement appelées servantes, au sein de ce royaume. Quant aux séraphins et chérubins au pied du trône de Dieu, il ne leur viendrait pas à l’esprit de rechercher la primauté dans ce royaume. Celui qui occupe la dernière place dans mon Royaume, est plus grand et plus majestueux que les plus grands et les plus glorieux rois de ce monde. Vous ne savez donc pas ce que vous demandez. Si vous connaissiez mon Royaume, vous ne songeriez pas au rang que vous y occuperiez, mais uniquement au chemin qui y mène, au martyre et aux souffrances dont je vous parle chaque fois que j’évoque le Royaume. C’est pourquoi je vous demande ce qui est plus important et plus utile que vos préoccupations vaniteuses et vos souhaits : Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire et être baptisés du baptême dont je vais être baptisé?». Le Seigneur songe ici à la coupe de la mort et au baptême dans le sang, c’est-à-dire dans le martyre. C’est le troisième baptême ; le premier fut celui de Jean-Baptiste dans l’eau, le second, celui du Christ, dans l’eau et l’Esprit; seuls quelques-uns se voient accorder le baptême dans le sang, c’est-à-dire la couronne de martyr. Il est hors de doute que le baptême dans le sang se rattache au sacrifice le plus grand, mais aussi à la gloire la plus grande. C’est par ce baptême que les apôtres du Christ allaient être baptisés. C’est pourquoi le Seigneur concentre l’attention de Ses disciples sur le martyre qui les attend. Car rien n’est plus terrible ni pire pour l’âme que de fléchir au milieu des souffrances et renier le Christ. Dès que Judas sentit que son Maître allait être humilié et martyrisé, il Le renia et se perdit ainsi à jamais. Car lui aussi avait attendu en vain que le Christ régnât à Jérusalem, ce qui aurait apporté de la gloire et du profit à Judas aussi ; mais quand il comprit qu’au lieu de la couronne royale, le Christ allait porter la couronne d’épines, Judas s’esquiva et rejoignit ceux qui lui paraissaient plus riches et plus glorieux dans ce monde que le Sauveur.

A la question posée par le Christ, Jacques et Jean répondirent sans hésiter : Nous le pouvons. Cette réponse montre néanmoins que leur amour pour le Seigneur était grand. Il est hors de doute que cette terrible question du Christ sur la coupe et le baptême a agi sur les deux frères comme un médicament amer sur un malade, leur permettant de reprendre rapidement leurs esprits et d’avoir honte d’avoir songé à la gloire quand il fallait penser au martyre. Incomparablement avisé dans la conduite des âmes humaines, le Seigneur a quasi instantanément réorienté les âmes de Jacques et Jean, les faisant passer de l’aspiration à la gloire, à la préparation aux souffrances et à la mort. Quel enseignement merveilleux et sublime pour nous, chrétiens ! Chaque fois que nous avons la prétention de nous élever jusqu’au royaume immortel du Christ et que nous y errons en pensées à la recherche de notre place et de notre rang, le Seigneur nous adresse la même question que celle posée aux fils de Zébédée : Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire et être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ? 11 nous dégrise toujours et nous pousse à nous soucier non de la cité céleste à laquelle nous ne sommes pas encore arrivés, mais du chemin qu’il nous reste à parcourir jusqu’à cette cité. On doit d’abord endurer avec dignité toutes les souffrances, et c’est alors seulement qu’on entre dans la gloire. Vains sont nos rêves de gloire, si les souffrances nous surprennent sans que nous y ayons été préparés et que nous renions le Seigneur. Alors, nous attendent la honte et non la gloire, la déchéance éternelle et non la vie. Bienheureux sont ceux d’entre nous qui à la question du Christ demandant s’ils peuvent boire la coupe du martyre pour Lui, donnent à tout instant la même réponse: Seigneur, nous le pouvons ! Quant à savoir qui siégera à Sa droite ou à Sa gauche, il n’est pas important que nous le sachions. L’humble Seigneur dit: il ne m’appartient pas de l’accorder. Ce n’est qu’après Sa résurrection et Son ascension que, comme Dieu, Il sera le Juge des vivants et des morts. Maintenant qu’il est encore dans un corps mortel et non glorifié, dans la modeste position du serviteur du monde entier, et qu’il se trouve à la veille de l’épreuve principale de Son humilité et de Sa parfaite obéissance à la volonté du Père, devant les horreurs de l’humiliation et du martyre, Il ne veut pas se prononcer et répartir les places et les honneurs dans Son Royaume futur. Comme homme, Il ne souhaite pas enlever à Lui-même ce qui Lui appartient comme Dieu. Ce n’est qu’après avoir bu Sa coupe amère et avoir été baptisé du baptême ensanglanté et qu’il fut sur le point de rendre Son dernier soupir sur la Croix, qu’il osa promettre le paradis au brigand repenti. Il agit ainsi pour enseigner aux hommes l’humilité, toujours et seulement l’humilité, sans laquelle tout l’édifice du salut aurait été construit sans fondations. Les paroles du Seigneur : il ne m’appartient pas de l’accorder, ne doivent absolument pas être interprétées comme si le Fils de Dieu était inférieur au Père du point de vue de la divinité dans le Royaume céleste, comme certains hérétiques l’ont analysé. Car Celui qui a dit: Moi et le Père nous sommes un (Jn 10, 30) ne peut se renier

Lui-même. Les paroles il ne m’appartient pas de l’accorder; ne peuvent être correctement interprétées que dans une perspective chronologique et non du point de vue de l’éternité. A l’époque où II se trouvait dans l’état humiliant d’un homme mortel, et en particulier à la veille de Sa plus grande humiliation, le Seigneur Jésus, dans Sa bonne volonté et en vue de notre enseignement et de notre salut, n’a pas voulu faire usage de tous les droits et de toute la puissance qu’il allait affirmer par la suite, comme le Seigneur victorieux, ressuscité et glorifié. Ce n’est qu’après Sa Résurrection, après Sa glorification physique, après avoir vaincu Satan, le monde et la mort, que le Seigneur a annoncé à Ses disciples : Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre (Mt 28, 18). Toute cette interprétation doit être complétée par quelque chose qui démontre la prudence pleine de sagesse et de vision dont le Seigneur a fait preuve dans l’organisation du salut humain. Il veut montrer que Dieu ne connaît pas de parti-pris, ni de favoritisme, car Dieu nefait pas acception des personnes (Rm 2,11). Le Seigneur veut dire que les apôtres ne doivent pas être aussi convaincus de leur salut et de leur gloire du seul fait qu’ils se sont appelés Ses apôtres. Car même parmi les apôtres, il se peut qu’il y ait quelqu’un sur le point de déchoir. Le Royaume a été préparé pour tous ceux qui au cours de cette vie se sont montrés dignes du Royaume, sans tenir compte des titres, de la proximité apparente avec le Christ ou de lien de parenté charnelle avec Lui, comme ce fut le cas de ces deux frères, Jacques et Jean. L’humilité jusqu’au mépris de soi et le martyre jusqu’à la mort — voilà les deux leçons que le Seigneur veut enraciner dans le cœur de Ses disciples en arrachant en eux les mauvaises herbes de l’orgueil, de l’autosatisfaction, de la surestimation de soi et de la vanité.

Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean (Mc 10, 41). L’indignation des dix contre les deux autres, ne provenait pas de leur compréhension plus spirituelle et plus élevée du Royaume du Christ; elle était simplement le fruit de la jalousie humaine. Car peut-on songer que Judas le traître avait une conception plus élevée du Christ et Son Royaume que Jacques et Jean? Pourquoi Jacques et Jean s’élèvent-ils au-dessus de nous autres ? Telle était la question cachée, tel est le motif principal de l’indignation et de la protestation des dix contre les deux autres. Par leur indignation pleine de jalousie, les dix apôtres ont involontairement affiché la même opinion que Jacques et Jean, dans leur compréhension, c’est-à-dire incompréhension, du Royaume spirituel du Christ et de Sa gloire céleste. Or, on sait que le Seigneur Jésus n’a pas choisi les plus sages des sages de ce monde pour être Ses disciples mais au contraire, pratiquement les plus simples parmi les simples. Il l’a fait à dessein, afin que cela aussi démontre la puissance et la grandeur du Héros céleste. Il a choisi les plus petits, pour faire deux les plus grands; Il a choisi les plus simples, pour faire deux les plus sages, Il a choisi les plus faibles pour faire d’eux les plus puissants ; Il a choisi les plus méprisés pour faire deux les plus glorieux. Et dans cette tâche difficile, le Seigneur a réussi aussi brillamment que dans toutes les autres. Cela a permis de montrer Sa puissance et Sa capacité de thaumaturge tout autant que lors de l’apaisement de la tempête en mer et de la multiplication des pains. En nous révélant la faiblesse des disciples, les évangélistes inspirés par l’esprit divin du Christ, atteignent un double objectif : en premier lieu, à travers cet incident ils nous révèlent nos propres faiblesses ; et en second lieu, ils montrent la grandeur de la puissance du Christ et la sagesse de Sa méthode pour guérir et sauver les hommes.

Maintenant que les dix autres disciples ont révélé également leur incompréhension de la gloire du Christ et, en même temps, qu’ils n’étaient pas guéris de la jalousie terrestre ordinaire, le Seigneur profite de cette circonstance pour leur apprendre encore une fois à tous, l’humilité.

Les ayant appelés près de Lui, Jésus leur dit: « Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous: au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous, sera l’esclave de tous (Mc 10, 42-44).Voilà le nouvel ordre des choses! Voilà une nouvelle constitution sociale, inconnue et inconcevable dans le monde païen d’avant le Christ ! Parmi les païens, les seigneurs régnaient par la force et les puissants dirigeaient grâce à l’autorité de leur pouvoir, leur origine ou leur richesse. Ils régnaient et dirigeaient, et tous les autres leur étaient soumis par crainte, les servant avec terreur. Ils se considéraient comme les premiers, les plus anciens, les plus nobles et les meilleurs, seulement parce qu’ils s’étaient élevés au-dessus des autres par leur position, leur pouvoir et leurs honneurs. La position, la force et la richesse servaient de critères pour la prééminence parmi les hommes. Ces critères, le Seigneur Jésus les rejette et instaure le service comme critère de prééminence parmi Ses fidèles. N’est pas premier celui que la majorité des hommes voient tout en haut, mais celui dont la plupart des cœurs humains ressentent les bonnes œuvres. La couronne ne confère pas la prééminence par elle-même;

de même la richesse et la force ne donnent pas le pouvoir de diriger dans une société chrétienne. Les titres et les positions sont des coquilles vides, s’ils ne sont pas pleins d’un service utile aux hommes au nom du Christ. Tous les signes et symboles extérieurs de primauté ne constituent que des formes bariolées à regarder, si la primauté n’a pas été méritée par le service et justifiée par le service. Celui qui se maintient au sommet par la force y restera peu de temps, et sa chute ne pourra être arrêtée qu’en touchant le fond. Celui qui achète sa position dominante grâce à sa richesse recevra des hommages en paroles ou en gestes, mais sera simultanément méprisé dans les cœurs. Celui qui se maintient par la force au-dessus des hommes, se trouvera sur un volcan de haine et de jalousie, jusqu’à ce que le volcan connaisse une fracture et qu’il y soit précipité. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous, commande le Seigneur. Or, vous êtes des fils de lumière. Que parmi vous, trône la primauté de l’amour et que règne la hiérarchie de l’amour. Celui qui parmi vous, sert le plus par amour ses frères, est le premier aux yeux de Dieu, et sa prééminence est durable dans ce monde et dans l’autre. La mort n’a pas de pouvoir sur l’amour ni sur les acquis de l’amour. Celui qui par l’amour acquiert la primauté dans cette vie, la conservera dans l’autre ; non seulement elle ne lui sera pas enlevée, mais elle s’accroîtra encore plus et sera confirmée par une consécration qui ne meurt pas.

Celui qui sait un peu combien de malheurs la lutte pour la primauté a apporté au monde et continue à le faire de nos jours, comprendra combien cet enseignement du Christ est salutaire. Il introduit la plus grande et la plus bénie des révolutions dans la société humaine depuis que cette société existe. Réfléchissez seulement, où en seraient les hommes s’ils se mesuraient et rivalisaient entre eux selon la grandeur du service rendu et de l’amour, plutôt que de se mesurer et de rivaliser selon la force, la richesse, le faste et les connaissances superficielles ? Ah, combien de ceux qui se considèrent comme les derniers, seraient alors les premiers ! Ah, quelle joie s’emparerait des cœurs des hommes, et quel ordre, quelle paix et quelle harmonie régneraient! Chacun se dépêcherait de rendre service aux autres, au lieu d’avoir le dessus sur eux. Chacun se hâterait de donner et d’aider, plutôt que de prendre et de ne pas aider. Chaque cœur serait rempli de joie et de lumière, au lieu de méchanceté et de ténèbres. Alors le diable irait avec une bougie chercher un païen à travers le monde, mais ne le trouverait pas. Car là où l’amour règne, Dieu est visible et évident pour chacun. Le fait que cet enseignement n’est pas une utopie et un songe irréalisable, est illustré par les derniers mots du Christ dans l’Évangile de ce jour : Aussi bien, le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner Sa vie en rançon pour une multitude (Mc 10,45). Notre Seigneur n’a pas donné aux hommes un seul commandement qu’il n’ait Lui-même mis en œuvre à la perfection, laissant ainsi un exemple à considérer par tous. Son commandement sur le service aux hommes, le Seigneur l’a mis en pratique tout au long de Sa vie sur terre : par la manière dont II est apparu sur terre, par Sa mort, par Son activité philanthropique inlassable pour le genre humain, à travers le Saint-Esprit après Sa mort et Sa résurrection très glorieuse. Par Sa mort, Il a donné la vie en rançon pour une multitude. Il ne dit pas pour tous, mais pour une multitude, ce qui signifie que certains n’accepteront pas Son amour, ni n’apprécieront Son sacrifice. Son service par amour va jusqu’au martyre et jusqu’à la mort. Car celui qui sert par amour et non par nécessité ne craint pas la mort. C’est parce que le service du Christ pour les hommes n’est limité ni par le temps, ni par la souffrance, ni par la mort, qu’il revêt le caractère d’un sacrifice parfait en guise de rançon. Ainsi avec un tel service, le Seigneur a racheté les hommes du pouvoir du diable, du péché et de la mort. Mais ce service, le Seigneur n’aurait pu ni le commencer, ni l’achever, sans Sa très grande et insurpassable humilité. Étant le premier dans l’éternité, Il a fait de Lui-même le dernier, apparaissant dans le monde comme serviteur et esclave, avant de retrouver, à travers le service aux hommes, Sa primauté suprême, montrant ainsi aux hommes la voie menant à la primauté véritable, la hiérarchie désintéressée et durable. Certains hommes ont accueilli dans leur cœur cet exemple du Fils de Dieu et, suivant Son exemple et en Son nom, se sont consacrés entièrement au service des hommes par amour, alors que d’autres ont méprisé Son exemple et Son enseignement. Qu’est-il arrivé aux premiers, et aux seconds ? C’est ce que nous apprend l’histoire des apôtres du Christ.

Judas a rejeté l’enseignement et l’exemple du Christ et a terminé sa vie dans la honte et l’infamie en se pendant, alors que les onze autres qui avaient reçu dans leur cœur les paroles de l’évangile de ce jour sur l’humilité, se mirent à soutenir l’exemple du Maître de service par amour, furent glorifiés sur la terre et au ciel, dans le temps et l’éternité. Le destin de Judas fut celui de tous ceux qui avaient rejeté l’enseignement et l’exemple du Christ, alors que le destin des onze autres apôtres fut celui de tous ceux qui adoptèrent l’enseignement salvateur et aidèrent à la propagation de Son exemple indépassable. Des milliers de Judas ont vécu dans l’histoire des hommes, de même que des milliers de disciples orthodoxes et fidèles de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Et de même que le Seigneur a triomphé à la fin de Sa brève histoire terrestre, de même II triomphera à la fin de toute la longue histoire du monde. L’armée de Ses disciples sauvés et glorifiés sera incomparablement plus grande que l’armée de Ses adversaires, amis du diable et ennemis de Dieu. Ah, puissions-nous, nous aussi, nous retrouver dans l’armée des sauvés et des glorifiés ! Afin que le Seigneur Jésus ait pitié de nous, au dernier jour, quand le soleil terrestre s’éteindra soudain, pour ne plus jamais briller! Seigneur très doux et vivifiant, pardonne-nous nos péchés avant cette journée ! Dédaigne tous nos actes comme impurs et nuis et sauve-nous seulement avec Ta miséricorde infinie, avec laquelle Tu es venu sur terre afin de nous sauver, nous les indignes. Gloire à Toi, Seigneur Grand et Merveilleux, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.

 

 

 

 

 

 

[1] La péricope évangélique du quatrième dimanche du Grand carême (Mc 9, 17-31) est commentée pour le dixième dimanche après la Pentecôte.