(Mc 15, 43-47; 16, 7-8)

Admirable est l’amour des vivants pour les vivants. Jamais la lumière solaire n’est aussi admirable.

Admirable est aussi l’amour des vivants pour les morts. Jamais le clair de lune sur le lac n’est aussi admirable.

L’homme est sublime quand il prend soin des vivants. L’homme est plus que sublime quand il prend soin des morts.

L’homme prend souvent soin des vivants par égoïsme. Mais où est l’égoïsme dans le soin apporté par l’homme à des morts ? Les morts vont- ils le récompenser ou lui seront-ils reconnaissants ?

Certains animaux enterrent leurs morts ; en les confiant au tombeau, ils les abandonnent à l’oubli. Mais quand un homme enterre un mort, il enterre une partie de lui-même avec le mort ; et il revient chez lui en portant dans son âme une partie du mort qu’on vient d’inhumer. Cela est particulièrement évident, terriblement évident, quand un parent enterre un proche, ou quand un ami enterre un ami.

Fossoyeurs, dans combien de tombes êtes-vous déjà enterrés et combien de morts vivent en vous !

La mort possède une des propriétés de l’amour : comme l’amour, elle transforme beaucoup ceux qui l’ont vue et sont restés vivants. Une femme courbée marche vers les tombes de ses enfants. Qui marche ainsi? Ce sont ces enfants qui sont dans l’âme de la mère et la mère elle-même, qui marchent vers ces tombes. Dans l’âme maternelle, la mère occupe un espace très restreint; tout le reste de son âme est occupé par ses enfants.

Tel est le Christ, et dans une mesure incomparablement plus grande. Il s’était tout entier replié dans la tombe, afin que les hommes, Ses enfants, pussent se déployer dans le palais infini du paradis.

Une femme voûtée se dirige vers les tombes de ses enfants pour les faire ressusciter dans son âme, les baigner de ses larmes, les caresser de ses pensées. L’amour maternel empêche les enfants morts de s’évanouir et de disparaître de ce monde, du moins pour quelque temps.

Courbé et couvert de crachats, le Seigneur est monté vers Sa Croix et Son tombeau, afin que Son Amour permît à tout le genre humain de ressusciter en vérité, le sauvant ainsi pour toujours de la disparition et de la destruction. Cependant l’œuvre du Christ est incommensurablement plus grande que celle de n’importe quelle mère esseulée dans le monde, car Son amour envers le genre humain est aussi incommensurablement plus grand que celui d’une mère dans le monde pour ses enfants.

Aussi grands soient l’amour et le chagrin d’une mère, il lui reste toujours des larmes ; quand elle entre elle-même dans la tombe, elle emporte avec elle ce qui lui reste de larmes. Le Seigneur Jésus, Lui, a versé pour Ses enfants, pour tous les enfants de ce monde, toutes les larmes jusqu’à la dernière, et tout Son sang jusqu’à la dernière goutte. Jamais, ô pécheur, des larmes plus précieuses ne seront versées pour toi ! Jamais ta mère, ni tes enfants, ni ta patrie, ne te donneront ce que le Christ Sauveur t’a donné !

Homme esseulé et pauvre ! ne te demande pas : qui va me pleurer au moment de ma mort? Qui va me pleurer après ma mort? Le Seigneur Jésus est attristé et te pleure vivant et mort, avec plus de cœur que ne l’aurait fait une mère.

Il ne convient pas d’appeler morts, ceux pour qui le Christ a souffert et est mort par amour. Ils sont vivants dans le Seigneur vivant. Tous, nous l’apprendrons de façon évidente quand le Seigneur visitera pour la dernière fois le cimetière terrestre et quand les trompettes sonneront.

L’amour maternel ne sépare pas les enfants morts des vivants. L’amour du Christ est encore moins capable de le faire. Le Seigneur est plus visionnaire que le soleil : Il voit la fin prochaine de ceux qui vivent encore sur terre, comme II voit le début de la vie de ceux qui se sont endormis. Pour Celui qui a créé la terre à partir du néant et le corps humain à partir de la terre, il n’y a pas de différence entre les tombes de terre et les tombes de chair. Est-ce que le blé restera dans le champ ou dans le hangar? Quelle différence cela fait pour le propriétaire qui dans les deux cas songe au grain de blé, pas à la paille ou au hangar ? Les hommes sont-ils dans le corps ou dans la terre — quelle différence cela fait-il pour le Maître des âmes humaines ?

En venant sur terre, le Seigneur a fait deux visites aux hommes. D’abord à ceux qui vivent dans des tombes de chair, puis à ceux qui vivent dans les tombes de terre. Il est mort pour rencontrer Ses enfants morts. Comme une mère meurt infiniment quand elle se rend sur la tombe de ses enfants…

La préoccupation des morts est la seule préoccupation de Dieu ; tout le reste est joie divine. Dieu ne se préoccupe pas des anges immortels; Il se réjouit pour les anges comme les anges se réjouissent pour Lui. Dieu se préoccupe des hommes, de ceux qui meurent libres et qui peuvent revivre libres. Dieu ne cesse de se préoccuper de la résurrection des hommes. C’est pourquoi Dieu ne cesse de visiter les tombes des hommes avec Ses saints anges. Grande est la préoccupation de Dieu pour les morts ; elle est grande, non parce que Dieu ne peut pas les ressusciter, mais parce que tous les morts ne veulent pas ressusciter. Certains hommes ne souhaitent pas leur bien ; et c’est la grande préoccupation de Dieu.

Quelle grande joie au ciel quand un mort revit, quand un pécheur se repenti Un pécheur repenti — ce qui est la même chose qu’un mort qui ressuscite spirituellement — apporte plus de joie à Dieu que quatre-vingt- dix-neuf anges qui n’ont pas besoin de repentir. Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir (Lc 15, 7).

Que cette préoccupation pour les morts est généreuse ! En se préoccupant de nous dans cette vallée des morts, les anges de Dieu expriment la préoccupation de Dieu. En nous préoccupant des morts, nous exprimons la préoccupation divine et devenons ainsi des amis de Dieu et Ses compagnons de labeur.                                                                                                           %

Mais quand notre grand Seigneur et Dieu mourut comme homme, surchargé par les péchés des hommes, qui se préoccupa de Lui mort parmi ceux dont II se préoccupait de l’éternité? Qui se rendit sur Sa tombe? Qui manifesta de l’amour envers le défunt? Des femmes. Pas toutes les femmes, ni n’importe lesquelles, mais des femmes myrrhophores dont les âmes respiraient l’amour immortel du Christ Seigneur. Leurs âmes étaient pleines du parfum de la foi et de l’amour, c’est pourquoi elles avaient rempli leurs mains de parfums avant de se rendre sur la tombe pour y parfumer le corps du Christ.

L’évangile de ce jour est consacré à la préoccupation exprimée par ceux qui ont repris vie grâce à l’enseignement du Christ, pour l’Immortel qui vient de mourir.

Joseph d’Arimathie, membre notable du Conseil qui attendait lui aussi le Royaume de Dieu, s’en vint hardiment trouver Pilate et réclama le corps de Jésus (Mc 15, 43). Un autre notable était originaire d’Arimathie ou Ramatayim, dans la montagne d’Ephraïm. C’était le prophète Samuel (1 S 1,1). Joseph d’Arimathie est mentionné par les quatre évangélistes, uniquement en ce qui concerne les funérailles du Seigneur défunt. Jean l’appelle le disciple en secret (Jn 19, 38) ; Luc le dépeint comme un homme droit et juste (Lc 23, 50), Matthieu évoque un homme riche (Mt 27, 57). C’était un noble de cœur, c’est-à-dire qu’il craignait Dieu et attendait lé Royaume de Dieu. En plus de ses qualités spirituelles exceptionnelles, Joseph était simultanément un homme riche et occupant une grande position sociale. Marc et Luc le désignent comme membre du Conseil. Il était donc l’un des dirigeants populaires, à l’instar de Nicodème. Comme Nicodème, il était disciple en secret du Seigneur Jésus. Et tout en étant disciples secrets du Christ, ils étaient prêts à s’exposer aux dangers en se tenant aux côtés du Christ. Nicodème avait dit aux grands prêtres juifs indignés qui cherchaient une occasion pour tuer le Christ: notre loi juge- t-elle un homme sans d’abord l’entendre et savoir ce qu’il fait (Jn 7, 51)? Joseph d’Arimathie s’était exposé à un danger encore plus grand en se préoccupant du corps du Seigneur, alors que Ses disciples publics s’étaient enfuis et que les loups juifs, après avoir égorgé le Pasteur, pouvaient à tout moment se ruer sur les brebis. Le caractère dangereux de la tâche de Joseph est illustré par l’expression s’en vint hardiment utilisée par l’évangéliste. Il fallait donc plus que du courage, il fallait de l’audace pour aller trouver le représentant de l’empereur et le prier de rendre le corps d’un des crucifiés. Mais Joseph, généreux, ayant rejeté toute peur et tout sentiment de servitude, se comporta en disciple de Jésus-Christ.

Pilate s’étonna qu’il fût déjà mort et, ayant fait appeler le centurion, il lui demanda s’il était mort depuis longtemps. Informé par le centurion, il octroya le corps à Joseph (Mc 15, 44-45). Circonspect et méfiant, Pilate est le type de maître qui asservit par la force et garde le bien d’autrui par la force. Il était incapable d’avoir confiance dans la parole, même d’un notable tel que Joseph. Et en vérité, il était difficile de croire qu’avait déjà expiré sur la Croix Celui que lui-même avait la nuit précédente condamné à être crucifié ; Pilate se présente aussi comme le représentant fidèle du formalisme officiel romain: il fait davantage confiance à un centurion dont le devoir était de monter la garde sur le Golgotha qu’à un dignitaire populaire respectable. Ce n’est qu’après que le centurion eut «officiellement» confirmé le récit de Joseph, que Pilate accéda à la demande de Joseph.

Celui-ci, ayant acheté un linceul’, descendit Jésus, L’enveloppa dans le linceul et Le déposa dans une tombe qui avait été taillée dans le roc; puis il roula une pierre à l’entrée du tombeau (Mc 15, 46). Un autre évangéliste indique que c’était le tombeau prévu pour Joseph lui-même (Mt 27, 60) dans lequel personne n’avait encore été mis (Jn 19,41). Ainsi s’accomplit la prophétie du prophète Isaïe: Sa tombe est avec le riche (Is 53, 9). En ensevelissant notre esprit dans un cœur renouvelé, comme dans une tombe nouvelle, notre esprit sera vivifié et tout notre être intérieur sera ressuscité. Une tombe nouvelle, scellée de surcroît, une pierre lourde déposée à l’entrée du tombeau, la garde autour de la tombe — qu’est-ce que tout cela signifie ? Tout cela, ce sont des mesures de précaution voulues par la sagesse de la Providence divine, afin de faire taire tous les incrédules qui se sont efforcés au cours des siècles de prouver que le Christ n’était pas mort, ou qu’il n’était pas ressuscité, ou que Son corps avait été volé. Si Joseph n’avait pas obtenu de Pilate Son corps, si la mort du Christ n’avait pas été confirmée officiellement par le centurion, si Son corps n’avait pas été enseveli et sa tombe scellée en présence d’amis et d’ennemis du Christ, on aurait pu dire que le Christ n’était pas mort en réalité, qu’il était seulement engourdi et qu’il était revenu à Lui. Si la tombe n’avait pas été fermée par une lourde pierre, si son entrée n’avait pas été scellée et si elle n’avait pas été gardée par des soldats, on aurait dit que le Christ était mort et enterré, mais qu’il avait été dérobé dans le tombeau par des disciples. Si la tombe n’avait pas été une tombe entièrement neuve, on aurait dit que ce n’était pas le Christ qui était ressuscité, mais un autre mort, enseveli auparavant au même endroit. Ainsi toutes les, mesures de précaution utilisées par les Juifs pour étouffer la vérité, ont contribué, conformément à la Providence divine, à conforter la vérité.

Joseph enveloppa le corps du Seigneur dans un linceul immaculé (Mt 27, 59) et le déposa dans la tombe. Si nous voulons que le Seigneur ressuscite en nous, nous devons Le garder dans un corps pur. Car le linceul propre symbolise un corps propre. Un corps impur du fait de passions rusées et de vices, n’est pas un endroit où le Seigneur ressuscite et vit.

L’évangéliste Jean complète le récit des autres évangélistes en précisant que Nicodème est venu à l’ensevelissement du Christ, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès d’environ cent livres; ils (Joseph et Nicodème) prirent donc le corps de Jésus et l’enveloppèrent de bandes, avec les aromates, selon le mode de sépulture en usage chez les Juifs (Jn 19, 39-40). Bénis, très bénis, soient ces hommes admirables qui, avec autant de courage, de soin et d’amour ont pris le corps du Seigneur et l’ont déposé dans la tombe ! Quel exemple merveilleux pour tous ceux qui aiment le Seigneur! Et quelle remontrance terrible pour les prêtres et laïcs, qui sans vergogne, négligemment et sans amour, s’approchent du saint calice afin de recevoir le corps très pur et vivifiant et le sang très pur et vivifiant du Seigneur, du Seigneur ressuscité et vivant!

Cependant, Joseph et Nicodème n’ont pas été les seuls amis du Christ à pouvoir témoigner personnellement qu’il était mort et qu’il avait été inhumé. Leur préoccupation autour du Seigneur mort reflétait autant leur amour envers le Maître et l’ami adoré que, peut-être, le devoir que leur dictait leur humanité envers un martyr pour la justice. Mais voici que non loin du tombeau, deux autres âmes amies étaient en train d’observer ce que faisaient Joseph et Nicodème, tout en se préparant de leur côté à accomplir un acte d’amour très pur envers le Seigneur: c’étaient les femmes myrrhophores, Marie de Magdala et Marie, mère de Jacques et de Joseph (Mt 27,56).

Or, Marie de Magdala et Marie, mère de Joseph, regardaient où on l’avait mis. Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques et Salomé achetèrent des aromates pour aller oindre le corps (Mc 15, 47 ; 16,1). On mentionne d’abord deux femmes, puis trois. Les deux premières étaient parties comme en reconnaissance de tout ce qui s’était passé avec le Seigneur sur le Golgotha. Elles avaient vu comment des disciples secrets du Christ avaient descendu Son corps mort de la Croix ; elles avaient aussi vu tout ce qui s’était ensuite passé avec le corps et, ce qui était essentiel pour elles, elles avaient vu le tombeau où le corps avait été déposé. Comme elles auraient été heureuses d’accourir pour aider Joseph et Nicodème : laver le corps des traces de sang, nettoyer les blessures, remettre les cheveux en ordre, replier et placer les mains, disposer avec précaution une serviette autour de la tête et envelopper le corps dans un tissu ! Mais ni la coutume ni la règle n’étaient que des femmes accomplissent ce travail avec les hommes. Elles viendront plus tard, pour faire tout cela elles-mêmes et, de surcroît, oindre le corps du Seigneur avec des aromates. Avec elles viendra une troisième femme myrrhophore, qui était leur amie. L’esprit du Christ les avaient conduites à se lier d’amitié.

Qui sont ces femmes ? Marie de Magdala est déjà connue. C’était cette Marie que le Seigneur avait guérie de la démence en expulsant sept démons d’elle. Marie, mère de Joset et Marie, mère de Jacques, sont une même personne, selon l’interprétation des Pères. Salomé était la femme de Zébédée et mère des apôtres Jacques et Jean. Quelle différence entre ces femmes et Eve ! Elles se hâtent par amour d’être obéissantes au Seigneur même mort, tandis qu’Éve ne voulait pas obéir au Seigneur vivant. Elles se montraient obéissantes sur le Golgotha, sur le lieu du crime, du sang et de la méchanceté, tandis qu’Éve était désobéissante au paradis.

El de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont au tombeau, le soleil s’étant levé (Mc 16, 2).Tous les évangélistes sont d’accord pour dire que ce premier jour de la semaine est le jour de la résurrection du Seigneur, soit le jour suivant le samedi, comme le dit explicitement l’évangéliste Marc: Quand le sabbat fut passé. Ils sont également d’accord sur le fait que ces femmes se sont rendues au tombeau du Seigneur de grand matin. A cet égard, l’évangéliste Marc semble un peu en retrait en disant : le soleil s’étant levé. Il est très probable que ces femmes ont visité le tombeau à plusieurs reprises, autant par amour envers le défunt que par crainte que les ennemis insolents du Christ ne profanent de quelque façon le tombeau et le corps. Pourquoi Marc aurait-il utilisé ces expressions apparemment contradictoires Et de grand matin et Le soleil s’étant levé, s’il n’avait pas considéré sous le terme de soleil, non le soleil physique mais le Seigneur Lui-même, conformément à la formule du prophète qui avait écrit : Le soleil de justice brillera (Ml 3,20) en songeant au Messie ? Le soleil de justice était déjà sorti des ténèbres souterraines en cette heure très matinale où les femmes myrrhophores étaient arrivées près du tombeau. De même que le Soleil brillait avant même le soleil créé lors de la première création du monde, de même que maintenant, lors de la seconde création, lors de la régénération du monde, le soleil avait brillé sur l’histoire des hommes avant que le soleil physique ne brille sur la nature terrestre.

Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre hors de la porte du tombeau (Mc 16, 3)? C’est ainsi que parlaient les femmes myrrhophores en montant vers le Golgotha, sans se douter de la surprise qui les y attendait. Les faibles mains féminines n’étaient pas suffisamment fortes pour ébranler la lourde pierre du tombeau, qui était très grande. Pauvres femmes ! Elles ne se souvenaient pas que la tâche pour laquelle elles se hâtaient avec tant de ferveur, avait déjà été accomplie à l’époque du Seigneur vivant sur terre. À Béthanie, dans la demeure de Simon le lépreux, une femme avait versé un précieux flacon d’albâtre contenant un nard pur sur la tête du Christ Alors le Seigneur qui-voit-tout avait dit de cette femme : Si elle a répandu ce parfum sur mon corps, c’est pour m’ensevelir qu’elle l’a fait (Mt 26,12). Il avait prédit clairement que Son corps mort, n’aurait pas d’autre onction. On se demandera : pourquoi la Providence a-t-elle permis que ces femmes pieuses soient si amèrement déçues? Avoir acheté des aromates précieux, se rendre avec crainte dans la nuit sombre et sans sommeil au tombeau et ne pas achever cet acte d’amour pour lequel elles avaient tant sacrifié… Mais la Providence n’a-t-elle pas récompensé leur peine de façon infiniment plus riche, par le don du Seigneur vivant à la place d’un corps mort?

Et ayant levé les yeux, elles virent que la pierre avait été roulée de côté: or elle était fort grande. Etant entrées dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles furent saisies de stupeur (Mc 16, 4-5). Parvenu avec son peuple jusqu’à la Mer Rouge, Moïse se trouva très gêné, car il ne savait pas comment poursuivre son chemin, là où il n’y avait pas de route. Et après qu’il eût imploré Dieu, la Mer Rouge se divisa en deux parties et le chemin fut soudain ouvert. Il en fut de même pour les femmes myrrhophores. Très préoccupées à chercher comment détacher la pierre du tombeau, elles regardèrent et virent que la pierre avait été roulée de côté, puis entrèrent sans difficulté dans le tombeau. Mais où se trouvait la garde de soldats? Ne constituait-elle pas un obstacle plus important pour entrer dans le tombeau qu’une lourde pierre placée à l’entrée ? À cet instant, soit les sentinelles s’étaient étendues tétanisées de peur, soit elles s’étaient déjà enfuies à travers la ville, pour annoncer en bredouillant aux hommes ce que les oreilles humaines n’avaient plus entendu depuis l’ancêtre Abraham. Il n’y avait personne autour du tombeau qui pût les gêner, de même qu’il n’y avait rien ni personne à l’entrée du tombeau. Mais dans le tombeau, il y avait quelqu’un dont le visage blanc avait l’aspect de l’éclair et sa robe était blanche comme neige (Mt 28, 3). Ce jeune homme était en fait un ange de Dieu. Les femmes étaient prises de stupeur et tenaient leur visage incliné vers le sol (Lc 24,5), car il était terrible de regarder l’apparition extra-terrestre du messager de Dieu, messager de la nouvelle la plus prodigieuse et la plus joyeuse sur terre depuis l’instant où l’homme déchu avait commencé à se nourrir de la terre. Le fait que Matthieu raconte que l’ange de Dieu était assis sur la pierre détachée du tombeau, alors que Marc dit que l’ange était à l’intérieur du tombeau ne constitue nullement une contradiction. Les femmes ont pu d’abord voir l’ange assis sur la pierre, puis entendre ensuite sa voix à l’intérieur du tombeau. Car un ange n’est pas une créature charnelle et difficilement mobile : en un instant, il peut apparaître là où il veut. Le fait que Luc mentionne deux anges alors que Matthieu et Marc n’en évoquent qu’un seul, ne doit pas non plus troubler les croyants. Quand le Seigneur est né à Bethléem, un ange s’est soudain retrouvé parmi les bergers et ils furent saisis d’une grande crainte […]. Et soudain se joignit à l’ange une troupe nombreuse de l’armée céleste (Lc 2, 9-13). Peut-être que des légions d’anges de Dieu ont assisté au Golgotha à la résurrection du Seigneur; quel prodige y aurait-il donc à ce que les femmes myrrhophores en aient vu tantôt un, tantôt deux ?

Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. C’est Jésus le Nazaréen que vous cherchez, le CrucifiéIl est ressuscité, Il n’est pas ici. Voici le lieu où on L’avait mis. Mais allez dire à Ses disciples et à Pierre, qu’il vous précède en Galilée: c’est là que vous Le verrez, comme II vous l’a dit» (Mc 16, 6). L’ange admirable de Dieu commence par apaiser ces femmes et leur permet de se libérer de la crainte et de la terreur, les rendant ainsi à même d’accueillir la nouvelle extraordinaire de la résurrection du Seigneur. D’abord surprises en voyant le tombeau ouvert, ces femmes furent ensuite effrayées de ne pas y avoir trouvé Celui quelles cherchaient, tout en y découvrant quelqu’un qu’elles ne s’attendaient pas à voir.

Pourquoi l’ange s’exprime-t-il de façon aussi déterminée en disant: C’est Jésus le Nazaréen que vous cherchez, le Crucifié ? C’est pour éviter le moindre doute ou hésitation concernant Celui qui est ressuscité. L’ange s’exprime de façon aussi précise, non seulement à cause de ces femmes mais pour tous les siècles et générations à venir. C’est dans le même but que l’ange montre le tombeau vide : Voici le lieu où on L’avait mis! Il était superflu de dire cela à ces femmes, qui avaient vu de leurs yeux ce que l’ange dit avec ces mots, mais il n’était pas superflu de le dire au genre humain pour lequel le Seigneur était mort et ressuscité. Il est ressuscité, Il n’est pas ici! La nouvelle la plus importante de l’histoire de l’humanité, le messager céleste l’annonce le plus succinctement et le plus simplement qu’on puisse imaginer: Il est ressuscité, Il n’est pas ici ! Pour les armées angéliques immortelles, la mort du Seigneur était une surprise plus grande que Sa résurrection. Pour les hommes mortels, c’est le contraire.

Puis l’ange demande aux femmes de transmettre cette nouvelle joyeuse aux apôtres et à Pierre. Pourquoi et à Pierre ? Incontestablement parce que Pierre se sentait très troublé à côté des autres apôtres. Sa conscience le rongeait parce qu’il avait renié le Seigneur à trois reprises, et parce qu’il s’était finalement enfui. La fidélité de l’apôtre Jean, qui avait été avec Pierre le plus proche du Seigneur, avait accru le remords de Pierre. Car Jean ne s’était pas enfui, mais était resté au pied de la Croix du Seigneur crucifié. En un mot, Pierre devait se sentir d’une certaine manière comme un traître envers son Seigneur, ce qui le mettait très mal à l’aise en compagnie des apôtres, et en particulier de la très sainte Mère de Dieu. Pierre était comme une pierre par son nom, mais il n’était pas encore une pierre du point de vue de la foi. Son hésitation et sa pusillanimité le rendaient méprisable à ses propres yeux. Il fallait le remettre sur pied et lui restituer sa dignité d’homme et d’apôtre. Le Seigneur ami-des-hommes accomplit cela ici : c’est pourquoi l’ange mentionne Pierre en particulier, par son nom.

Pourquoi l’ange évoque l’apparition du Seigneur en Galilée, non sa récente apparition à Jérusalem et dans les environs ? C’est là que vous Le verrez, comme 11 vous l’a dit. Pourtant la Galilée représentait davantage une contrée païenne que juive; le Seigneur voulait que Son apparition dans un pays païen, montre à Ses disciples la voie de Son Évangile, le foyer principal du travail apostolique et de la construction de l’église de Dieu. En outre, en Galilée, Il leur apparaîtrait non dans la crainte où ils vivaient à Jérusalem, mais en liberté, non dans la nuit et le crépuscule mais en pleine journée ; qu’on ne puisse pas dire que c’est dans une atmosphère de peur et d’affolement que Ses disciples ont vu le Seigneur vivant à Jérusalem. Enfin, l’ange de Dieu parle de l’apparition du Seigneur en Galilée, en passant sagement sous silence Son annonce faite à Jérusalem, afin d’enlever une arme des mains des païens malveillants qui auraient alors prétendu que les disciples avaient vu un fantôme sous l’influence d’un ange, c’est-à-dire qu’ils L’avaient vu parce qu’ils s’attendaient de toutes leurs forces à Le voir. Mais après ma résurrection je vous précéderai en Galilée, avait dit le Seigneur (Mt 26,32). Cela signifie : comme Vainqueur, je vous précéderai dans le monde païen, et vous viendrez à ma suite. Et partout où l’Esprit vous enverra prêcher, vous me verrez devant vous — je marcherai devant et vous ouvrirai le chemin.

Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau, parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur (Mc 16, 8). Étaient-elles au ciel ou sur terre? Avec qui avaient-elles parlé? Qu’avaient-elles entendu? De telles choses n’arrivent pas aux hommes, même en songe; ce n’était pas un songe, mais la réalité ; ce qui était le plus évident, c’était que c’était la réalité.

Bienheureux soient le frisson et l’effroi qui s’emparent de l’homme au moment où devant lui s’ouvre le ciel et où il entend la voix de la joie venant de sa patrie immortelle et glorieuse, sa patrie véritable ! Ce n’est pas une petite chose que de voir un être immortel, un ange de Dieu ; ce n’est pas une petite chose que d’entendre la voix d’une bouche immortelle. Le visage et le bruit de tout l’univers mortel et corruptible sont plus faciles à supporter que le visage et la voix d’un immortel, qui a été créé avant la création de l’univers et dont la beauté et la jeunesse sont plus brillantes que le lever du soleil au printemps. Quand le prophète Daniel, un homme de Dieu, entendit la voix d’un ange, il décrit ainsi son état : j’étais sans force, mon visage changea, défiguré, ma force m’abandonnaje défaillis et tombai face contre terre (Dn 10, 8-9). Comment ces femmes sans beaucoup de forces ne seraient-elles pas saisies de tremblements et de frayeur? Comment ne s’enfuiraient-elles pas du tombeau? Comment pourraient-elles ouvrir la bouche et s’exprimer? Où sont les mots pour décrire une telle vision? Seigneur, comme ta gloire prodigieuse est indicible! Nous mortels, l’exprimons mieux par le silence et les larmes que par des mots.

Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. Cela signifie qu’elles ne dirent rien à personne sur leur chemin; rien aux ennemis et aux bourreaux du Christ qui fourmillaient à Jérusalem. Mais bien entendu, elles le dirent aux apôtres. Car elles n’osaient ni ne pouvaient pas ne pas le dire après qu’un être immortel leur eût ordonné. Comment auraient-elles osé ne pas respecter un commandement divin? Il est évident que ces femmes l’ont dit à ceux à qui il fallait le dire (Lc 24,10), de même qu’elles n’ont rien dit à ceux à qui il ne fallait pas le dire et dont elles avaient peur.          ,

C’est ainsi que s’est achevée cette visite matinale des femmes myrrhophores au tombeau du Christ. Comme étaient pauvres les parfums avec lesquels elles voulaient préserver de la décomposition Celui qui protège le ciel de la décomposition et dont elles voulaient parfumer Celui qui donne son arôme au ciel! Seigneur au doux parfum, arôme unique de l’être humain et de l’histoire humaine, comme Tu as merveilleusement récompensé ces âmes dévouées et fidèles, qui ne T’avaient pas oublié même mort dans la tombe ! De ces myrrhophores, Tu as fait des messagères de Ta résurrection et de Ta gloire ! Elles n’ont pas couvert d’aromates Ton corps mort, c’est Toi qui as oint leurs âmes vivantes de l’huile sainte de la joie. Tremblantes de peur devant la mort, elles sont devenues les hirondelles d’un nouveau printemps. Celles qui se lamentaient devant Ta tombe sont devenues des saintes dans Ton paradis céleste. Par leurs prières, Seigneur ressuscité, sauve-nous et aie pitié de nous ! Pour que nous te célébrions avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indissociable, maintenant et toujours, de tout temps et de toute éternité. Amen.