(Marc 1,1-8)

 

Il n’y a pas de véritable sagesse sans amour, ni de véritable amour sans sagesse. La sagesse sans amour est une sagesse de serpent, égoïste et empoisonnée; l’amour sans sagesse est une tempête quand la terre asséchée est en quête d’une pluie modérée.

Comme la sagesse de Dieu est immense ! Rien ne lui est comparable en immensité sinon l’amour de Dieu. Combien est grande la sagesse et l’amour de Dieu démontrés dans la nature réelle! Mais elle n’est que l’ombre de la sagesse et de l’amour démontrés par Dieu à travers le Seigneur Jésus-Christ dans l’œuvre du salut humain. Que sont grands la sagesse et l’amour montrés par Dieu lors de la Création originelle ! Il s’agit de la sagesse montrée lors de la création de quelqu’un qui n’existait pas, du don de l’amour à quelqu’un qui n’en avait pas eu. La sagesse démontrée lors de la Nouvelle Création est faite en vue de guérir un malade grave, mais l’amour démontré lors de la Nouvelle Création consiste à aimer en faisant le sacrifice de soi.

Une fois encore, deux fois encore, et de nombreuses fois encore, lisez l’Évangile de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ et enchantez-vous de la sagesse indicible de Dieu et de l’amour de Dieu. Et vous ressentirez ainsi, doublement et infiniment, la santé spirituelle, la force spirituelle, la joie et la vie.

Le Seigneur vient au monde afin de guérir le monde, de le régénérer et de le ressusciter des morts. Comment vient-Il ? Il vient en chef des armées, devant qui et derrière qui marchent des armées. Les armées célestes se pressent autour de Lui, à l’avant et à l’arrière. On s’attendait à voir un fils de roi dans la soie et la pourpre, mais voici un enfant né dans une étable destinée aux moutons, et couché dans une crèche réservée aux bœufs !

On s’attendait à voir un général dont l’accès serait défendu par une montagne de baïonnettes, qui protègent sa vie d’agressions fâcheuses et d’attaques ennemies. Mais ce n’était qu’un enfant innocent et sans armes contre lequel dès sa naissance, des rois terrestres et des seigneurs partirent en chasse, comme lors d’une chasse au cerf.

On s’attendait à voir un roi vêtu de pourpre, se déplaçant à toute allure dans des chars dorés, en compagnie de seigneurs étincelants. Mais ce n’était qu’un simple ouvrier, marchant inconnu sur un long chemin de pierres, sur une route pleine de poussière, sur des sentiers pleins d’épines, allant de Nazareth jusqu’à l’estuaire du Jourdain, pour courber sa tête sous la main de Jean-Baptiste et se faire baptiser, comme d’autres hommes.

Mais où se trouvent donc Ses armées, demanderez-vous ? Elles sont autour de Lui, devant et derrière. Ce sont les lumineuses armées des anges, qui voient en Christ leur général et leur roi. Elles voudraient Le transporter dans les véhicules des chérubins, mais Lui ne le veut pas; Il est le seul à savoir pourquoi II ne le veut pas, Lui et Son Père et le Saint-Esprit. Les armées angéliques voudraient Le vêtir de soleil, L’orner d’étoiles, et L’entourer d’arcs-en-ciel, mais Lui ne le veut pas et II est le seul à savoir pourquoi. Les anges voudraient annoncer Sa venue à coups de trompettes ; ils voudraient de toute leur force et puissance que s’ouvrent soudain les yeux de tous les hommes sur la terre, afin qu’ils reconnaissent leur Seigneur ; les anges voudraient — et pourraient — donner la parole à un arbre et à une pierre, à l’eau et à l’air, afin que toute la nature L’accueille en criant : Hosanna ! Hosanna ! Mais Lui ne le veut pas — et II est le seul à savoir pourquoi.

Mais nous, aujourd’hui, nous savons pourquoi II ne le voulait pas. Toute la gloire, Il la possède dans l’éternité. Mais II est descendu maintenant dans les filets du temps, dans la geôle du péché et de la mort, où Ses innombrables frères se lamentent et pleurent à chaudes larmes et pourrissent dans la mort. Il est entré dans le camp de l’ennemi et, vêtu comme un prisonnier, semblable à tous les autres prisonniers, se déplace avec prudence et sagesse afin de s’emparer des dirigeants de ce camp de prisonniers, les garrotter, libérer Ses frères emprisonnés et les élever au Royaume de Dieu et des anges immortels.

Ces armées angéliques étaient toujours visibles pour Lui, alors que pour les autres hommes, elles ne brillaient que de temps à autre, tels de rares rayons de soleil derrière un épais nuage. Sa vie terrestre a connu principalement trois étapes initiales. La première correspond à Sa conception et

Sa naissance, la deuxième à Son baptême et la troisième à Sa résurrection. La première marque Sa venue dans le monde, la deuxième Sa prédication par des prises de parole publiques et des miracles en public (comme enfant, Il avait prêché et fait des miracles, mais toujours en secret, sans faire de discours et sans se faire voir en public) ; la troisième correspond à la fondation de Son royaume immortel. Lors de la première et de troisième étape, étaient présents des anges visibles par les autres hommes. Lors de la deuxième, c’est-à-dire Son baptême, ce fut la Sainte Trinité elle-même qui se manifesta. Mais ce deuxième épisode ne se déroula pas en l’absence des anges. Un ange apparut en effet; ce n’était pas un ange incorporel, mais un homme du nom de Jean, fils du grand-prêtre Zacharie et de son épouse Elisabeth. Ce n’était pas un ange comme les autres ; il fut appelé ange par les prophètes. Voici que je vais envoyer mon messager, pour qu’il fraye un chemin devant moi, a dit le prophète (Ml 3,1).

C’est avec cette prophétie que commence l’évangile du saint évangéliste Marc. Il s’agit d’un mystère plein de tendresse. Chaque évangéliste commence son évangile d’une façon particulière. L’évangéliste Jean commence par l’éternité, Matthieu par Abraham, Luc par la naissance terrestre du Sauveur et Marc par le baptême dans le Jourdain. Pourquoi tous les évangélistes ne commencent-ils pas par un début unique ? Mais, me direz-vous, où se trouve le commencement de Jésus-Christ? Il est difficile pour un objet inanimé de remonter jusqu’à son origine, et cela est encore plus difficile pour un homme vivant, a fortiori pour Celui-qui-donne-la vie, qui est à l’origine de la vie. En fait, chacun de nous possède quatre étapes initiales, qui sont accessibles soit à notre esprit soit à notre perception. ‘La première correspond à notre commencement en Dieu, la deuxième au temps de nos ancêtres, la troisième à celui de nos parents et la quatrième à l’époque où nous manifestons notre plus grande activité dans ce monde. Mais le Christ se caractérise aussi par une cinquième étape par rapport à chacun de nous. En fait, le commencement de Jésus-Christ, Fils de Dieu et de Son Evangile intervient pour chacun de nous quand II se met à revivre dans notre cœur et notre esprit comme notre seul Sauveur, quand II cesse d’être en nous telle une veilleuse dorée pleine d’huile qui ne brûle pas, mais quand II se met à brûler et à réchauffer notre être et à l’illuminer ; quand II devient pour nous notre pain substantiel, sans lequel il serait impossible de passer une seule journée ; quand II revêt une valeur plus grande que tout l’univers, que toutes les richesses, que tous les parents et amis, quand il est plus cher à notre cœur que notre vie terrestre. C’est là que Jésus-Christ commence vraiment pour nous. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’on peut comprendre les quatre autres étapes initiales mentionnées par les quatre évangélistes.

L’évangéliste Marc commence son évangile par le début de la prédication publique du Christ et de Son activité publique dans le monde. Il met aussitôt en exergue la prophétie du prophète Malachie sur Jean le Précurseur, comme un ange marchant devant le visage du Seigneur.

Pourquoi le prophète et l’évangéliste appellent-ils Jean un ange, quand il n’était pas un ange mais un homme ? Premièrement, parce que de tous les hommes mortels, Jean, par sa vie, s’était le plus rapproché de la vie angélique. Deuxièmement, afin de nous enseigner que le but de ‘l’activité du Christ sur terre est de faire des hommes des anges, de transformer les hommes mortels, pécheurs et prisonniers de la nature, en êtres immortels, sans péché et libres par rapport à la nature, à l’instar des saints anges dans les deux. En quoi saint Jean s’était-il rapproché des anges ? D’abord par son obéissance envers Dieu; puis par sa liberté par rapport au monde; enfin par son insouciance à l’égard de sa vie charnelle. Le premier de ces facteurs est le fondement du monde, le second est issu du premier et le troisième du second.

Les anges sont parfaitement obéissants à Dieu. Ils se voient révéler, quotidiennement et directement, les mystères indicibles de la sagesse, de la puissance et de l’amour de Dieu ; leur obéissance envers leur Créateur ne résulte pas d’un devoir, mais de la joie et de l’humilité. Saint Jean a fait preuve d’une parfaite obéissance à Dieu dès son enfance. Né de parents très âgés, il resta orphelin dans sa tendre enfance et Dieu devint son seul parent, son seul soutien et son amour unique. Son père fut un grand- prêtre, ce qui ne put que fortifier la connaissance de Dieu par Jean. Sa conception dans le sein d’une vieille mère stérile, du fait de la puissance et de la volonté divine, ne pouvait rester inconnue de lui. Si l’évangéliste Luc fut capable d’apprendre l’histoire étrange de la conception de Jean, a fortiori Jean la connaissait-il. Il savait que l’ange de Dieu avait annoncé sa naissance; il connaissait évidemment les paroles prophétiques de l’ange: il sera grand devant le Seigneur; il sera rempli d’Esprit Saint dès le sein de sa mère ; il marchera devant Lui (devant Jésus) avec l’esprit et la puissance d’Élie (Lc 1,15-17).Tout cela était gravé dans le cœur du petit Jean, aussi ineffaçable que sur une tablette de pierre. Les grandes lignes de sa vie lui avaient été révélées par Dieu dès sa petite enfance, ce qui lui permit de prendre conscience de ce qu’il devait faire et de la vie qu’il mènerait. Il se retira aussitôt dans le désert (Lc 1, 80) pour que son esprit restât jour et nuit à l’écoute de la volonté du Dieu vivant. Il se consacra entièrement à Dieu, attendant tout de Lui. Il ne lui fut pas nécessaire de suivre l’enseignement d’un homme, car Celui de qui les hommes avaient reçu leur meilleur savoir et qu’ils se transmettaient les uns aux autres, était directement en contact avec lui, lui révélant directement Sa volonté. Ainsi détaché du monde, Jean s’était attaché totalement à Dieu, à l’instar des anges célestes. Et comme les anges, il s’abreuvait directement à la source même de la sagesse, de la puissance et de l’amour. C’est pourquoi le prophète l’a appelé ange.

En outre, Jean était semblable aux anges célestes par sa liberté à l’égard du monde et des hommes. Pour lui, le monde était une poussière, tantôt verdissante tantôt assombrissante, mais toujours poussière. Pour lui, les hommes étaient un troupeau désorienté, qui avait perdu de vue son berger. Que sont le monde et l’homme devant la puissance toujours présente du Dieu vivant? Que sont leurs forces, leurs louanges, leurs menaces? Une bulle sur la surface de la mer. Aucun bienfait ne peut être accordé par le monde à l’homme qu’il n’ait emprunté à Dieu ; aucun dommage ne peut être infligé par le monde à l’homme en présence de Dieu et sans la permission de Dieu. Dès lors, pourquoi être soumis à l’esclavage du monde ? Que peut-on attendre de ceux qui ont emprunté à Dieu et qui sont Ses débiteurs ? Pourquoi avoir peur du monde, quand le monde entier vit dans la peur et respire la peur? C’est pourquoi Jean, comme ange de Dieu, ne s’est nullement attaché au monde et n’a nullement eu peur du monde. C’est pourquoi Jean tonne sans crainte contre les puissants de Jérusalem plongés dans le péché et devant qui le reste du monde s’incline comme devant des idoles : Engeance de vipères, qui vous a suggéré d’échapper à la colère prochaine (Lc 3, 7). Et il déverse sur Hérode tous les reproches pour tous les méfaits qu’il avait commis (Lc 3, 19). Jean ne prend en considération personne sinon le Dieu vivant et Sa sainte volonté. Il ne distingue les hommes ni par la tenue, ni par les honneurs, ni par le pouvoir, ni par l’érudition, ni par la richesse, ni par l’âge ; il ne les distingue que par l’âme qu’ils possèdent. Ses yeux ne voient pas les hommes dans leur chair, mais dans la nudité de leur âme humaine, qu’ils tiennent cachée aux autres sous le masque charnel. Seuls les anges de Dieu possèdent une telle liberté par rapport au monde et aux hommes. C’est pourquoi le prophète appelle Jean un ange.

Par ailleurs, Jean s’est rendu proche des anges par son indifférence pour la vie charnelle. Les anges ne possèdent pas d’enveloppe charnelle comme les hommes, mais ils se caractérisent par la tenue brillante de ce qu’on pourrait appeler leur corps céleste (1 Co 15, 40). Les anges sont totalement indifférents à eux-mêmes. Ils ne se soucient nullement de ce qu’ils vont manger, boire ou de la tenue qu’ils vont porter. Au service de Dieu, ils savent que Dieu va les nourrir, leur donner à boire et de quoi se vêtir. Quel maître de maison sur terre laisserait ses fidèles serviteurs mourir de faim et marcher nus ? A fortiori Dieu prend-Il soin de Ses serviteurs.

Qui d’entre vous d’ailleurs peut, en s’en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie (Mt 6,27) ? Nous sommes entourés par Dieu plus que par l’air et la lumière. Il connaît nos êtres et sait quels sont nos besoins. Nuit et jour, Il satisfait nos besoins. Pourquoi tous les hommes ne peuvent-ils pas en être convaincus ? Parce que règnent ici la stérilité et la faim ! Pourquoi Dieu le permet-il ? Parce que Dieu doit nourrir non seulement notre corps mais aussi notre âme. Or l’expérience montre que la faim charnelle est souvent la nourriture de l’âme. La preuve la plus évidente en est le jeûne. Un corps toujours rassasié reflète habituellement une âme toujours affamée. Celui qui jeûne, donne l’hospitalité à l’âme. Plus l’homme s’habitue à jeûner, plus il diminue l’attention portée à son corps et augmente la joie de son âme. Il n’est pas utile seulement de le dire et de l’entendre ; cela est évident en soi, dès lors que l’homme en fait la tentative et le met en pratique dans sa vie.

Saint Jean a vécu comme tous les hommes qui n’ont pas vécu selon la sagesse livresque mais sur la base des réalités éprouvées. Il a appris l’indifférence à l’égard de sa vie charnelle, non en Usant des livres et en écoutant des sages qui affirment sans montrer, mais en éprouvant cette indifférence. Il a essayé de jeûner et s’est rendu compte que l’homme peut vivre non seulement sans toutes ces nourritures auxquelles il se montre si attentif, mais aussi sans pain. Car Jean se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage (Mt 3, 4). Il ne prenait jamais de vin, ni aucune boisson forte. Et il n’est pas dit qu’il se soit jamais plaint d’avoir faim ou soif. En fait, ce ne sont pas des sauterelles et le miel sauvage qui le nourrissaient, mais la force de Dieu qui parvenait jusqu’au fidèle et obéissant serviteur à travers les sauterelles et le miel sauvage. Du pain des forts l’homme se nourrit (Ps 77, 25). C’est ce qui se passe d’habitude avec les fidèles et les obéissants, alors que les infidèles et les désobéissants doivent, outre leur cuisine somptueuse, avoir une grande pharmacie. Car les plats et les boissons trop riches n’apportent pas de la nourriture au corps et à l’âme, mais du poids, de la colère et la maladie. Jean ne se préoccupait pas non plus de son logis ni de son vêtement. Son logis, c’était le désert recouvert par la voûte céleste, et son vêtement était fait de poils de chameau et d’un pagne de peau autour de ses reins (Mt 3, 4). Elie était également revêtu d’un pagne de peau, qui symbolisait la mise à mort des passions et le fait qu’il était prêt à accomplir la volonté divine. Le vêtement ? Le couvre- chef? Quand on a vécu longtemps sans vêtements, les pieds eux-mêmes deviennent des vêtements. Et quand on a marché longtemps tête nue sous la voûte étoilée, la tête se sent mieux sous la couronne spacieuse des étoiles que sous un bonnet étroit de laine tressée. Il regardait son âme comme étant revêtue de la robe ensoleillée des anges célestes plutôt que dans sa carcasse charnelle, ignorant probablement, comme l’apôtre Paul et de nombreux autres saints, s’il était dans son corps ou hors de son corps (2 Co 12, 3-4). Il se reposait et dormait soit sous le ciel clair, soit dans l’une des innombrables grottes du désert proche du Jourdain. Mais que lui importait cela, quand son âme se reposait sous l’aile royale du Créateur céleste ? Des serpents venimeux et des lions affamés étaient ses voisins. Mais il n’en avait pas peur, sachant que veillait au-dessus de lui l’Œil-qui-voit-tout.

Et pourquoi en aurait-il eu peur, s’ils ne pouvaient nuire à son âme ? Car son être, il le regardait dans son âme, non dans son corps. Les hommes qui ne voient leur être que dans leur corps se battent pour leur corps, cherchent le confort pour lui, prennent soin de leur corps. Saint Jean était libre de tout souci corporel. Son âme était son seul souci, et la volonté de Dieu la loi unique et souveraine de son âme. C’est ainsi qu’il s’était rapproché des anges célestes. C’est pourquoi le prophète l’a appelé ange.

Mais il y a une autre prophétie sur saint Jean. Le grand prophète Isaïe l’appelle voix de celui qui crie dans le désert: «Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers» (Mt 3, 3). Alors que la première prophétie concerne davantage le caractère personnel de saint Jean, cette seconde prophétie se rapporte plus au caractère de sa fonction, de sa mission. Quelle va donc être sa fonction ? Être la voix qui crie dans le désert, rappelant aux hommes de préparer le chemin pour le Seigneur. Ce terme de désert désigne d’abord celui situé près du Jourdain, d’où le puissant Précurseur du Christ a fait sonner la trompette de l’alarme : «Repentez-vous! La colère, la colère s’avance! Voici la hache près du tronc de l’arbre ! Voici que l’arbre stérile est coupé pour être jeté dans le feu! Il tient dans sa main la pelle à vanner et va nettoyer son aire; Il recueillera son blé dans le grenier. Quant aux baies, il les consumera au feu qui ne s’éteint pas! (Mt 3,12). Repentez-vous ! »

Le mot désert signifie toute l’humanité et toute l’histoire de l’humanité, qui a été asséchée par le péché comme à la suite d’une sécheresse. Le Précurseur est la première hirondelle du nouveau printemps. Mais lui-même n’est pas le soleil du printemps, ni le parfum du printemps, ni son chant, il n’est que la trompette qui éveille ceux qui étaient endormis dans un hiver trop long. Il n’est que le messager du printemps, tandis que le printemps c’est notre Seigneur le Christ.

Le mot désert signifie aussi la vieille âme humaine, détachée de Dieu et plongée dans les ténèbres de la mort, comme une rivière enfouie dans le désert de sable. Saint Jean est la conscience qui redresse la rivière vers le soleil, et le Christ est ce Soleil. La conscience est la devancière de l’amour, comme Jean est le devancier du Christ.

Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits Ses sentiers! Comment? Confessez-vous et repentez-vous. Faites les deux rapidement, car le Christ vient. Il va frapper à la porte de chaque âme. Celui qui se confessera et se repentira tiendra les portes de son âme ouvertes, et le Seigneur entrera et lui apportera la vie éternelle. Mais celui qui ne se confessera pas et ne se repentira pas aura les portes de son âme rouillées par le péché et fermées. Et le Seigneur passera à côté de lui. Mais II est suivi par la hache et le feu, tout comme devant Lui s’avance le printemps avec le soleil, le parfum et le chant. Les chemins du Seigneur et Ses sentiers, ce sont les âmes humaines ; les aspérités qui s’y trouvent, ce sont les péchés commis par iniquité.

Que signifie l’expression Préparez le chemin du Seigneur ? Le prophète Isaïe l’explique en ces termes : Que toute vallée soit comblée, toute montagne et toute colline abaissées! (Is 40,4). Cela veut dire : tout ce que vous considérez comme bas et faible, élevez-le haut, et tout ce que vous considérez comme haut et fort, ramenez-le en bas. En d’autres termes : vous avez considéré que Dieu était une vallée inférieure, mais II est la hauteur suprême ; vous avez considéré que le monde matériel était la hauteur suprême, mais il est tout au fond et n’est que le socle des pieds de Dieu. Le péché a mis le monde entier à l’envers. Rejetez le péché et le monde se remettra debout. C’est pourquoi il faut se confesser, se repentir et procéder au baptême de repentir pour la rémission des péchés.

Jean le Baptiste fut dans le désert, proclamant un baptême de repentir pour la rémission des péchés (Mc 1,4). En quoi Jean est-il précurseur du Christ? Est-ce seulement parce qu’il est apparu dans le monde quelques mois avant le Christ? Non, car il le fut aussi par sa prédication et son œuvre, qui ont préparé les hommes à accueillir le Christ. Toute sa prédication est un appel aux hommes à se repentir ; toute son œuvre est un baptême de repentir pour la rémission des péchés. Le repentir que prêche Jean, précède la confession des péchés ; le baptême auquel il procède est suivi par la rémission des péchés. La confession, le repentir et le baptême avec de l’eau, Jean les accomplit seul, mais la rémission des péchés n’est pas dans son pouvoir. Seul le Christ peut procéder à la rémission des péchés. Jean lui-même l’a reconnu et exprimé en disant: Je vous baptise avec de l’eau… mais Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu (Lc 3,16). Il a reconnu ainsi qu’avec son baptême, il ne faisait que préparer les hommes au baptême par le Christ. Son baptême est plus symbolique, mais le baptême par le Christ est le véritable baptême, qui permet à l’homme de se purifier du péché et de devenir une nouvelle créature, lui permettant de devenir fils de Dieu et de faire partie des habitants de plein droit du Royaume céleste ?

Jean, un prophète du désert, connaissait jusqu’au plus profond la nature humaine, toute sa faiblesse, son inclination vers le mal, son caractère indécis. Il connaissait tout cela après avoir passé trente années de vie solitaire dans le désert. Par lui-même, il connaissait le monde entier, tout ce qui se passe et tout ce qui peut se passer dans le monde. Son combat victorieux contre lui-même lui avait apporté une connaissance inépuisable de la nature humaine. C’est pourquoi il s’avance maintenant devant les hommes avec la liberté du vainqueur. Son savoir n’est pas issu des livres ; il a puisé à la source même, auprès de Dieu, dans sa propre expérience. C’est pourquoi sa prédication revêt un caractère purement pratique. Il ne croit pas les gens sur parole. Même quand un homme se confesse sincèrement et qu’il exprime sincèrement son repentir pour les péchés commis, Jean ne le croit pas. Car Jean connait la faiblesse et l’indécision de la nature humaine. Jean le sait et essaie de toutes ses forces que ceux qui se repentent portent témoignage non seulement en paroles mais en actes. Après une longue période marquée par le péché, le péché est devenu une habitude pour l’homme. Faire le bien doit maintenant devenir une habitude pour l’homme et on ne peut y arriver que par un long entraînement à faire le bien. «Le temps entretient les bonnes et les mauvaises habitudes, comme le bois alimente le feu», dit saint Pierre Damascène. C’est pourquoi Jean, méfiant envers les repentis momentanés, leur crie : Produisez donc desfruits dignes du repentir (Lc 3, 8).

Aux orgueilleux pharisiens, sadducéens et scribes de Jérusalem, qui tiraient fierté de leur filiation à l’ancêtre Abraham, Jean crie : Ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes: Nous avons pour père Abraham, car je vous le dis, Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham (Mt 3, 7-9). Une pensée pécheresse et une parole pécheresse nourrie en soi, sont le premier mal clandestin de l’homme, d’où résultent ensuite tous les maux publics. À quoi sert de professer le repentir si l’homme continue au fond de lui-même à penser et à dire le mal ?

Une mauvaise pensée et un mauvais discours en son for intérieur ne sont pas seulement une pensée et un discours, mais une mauvaise action, même avant de recevoir confirmation par une mauvaise action. Un serpent, avec du venin entre les dents, qu’il morde ou pas, est un serpent venimeux ; même quand il ne mord pas, c’est un serpent venimeux et non une colombe innocente.

« Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham », cela signifie plusieurs choses. D’abord, Dieu est véritablement capable de créer, à partir de pierres, des hommes tels qu’il les souhaite. C’est pourquoi Jean attire l’attention des autorités publiques de Jérusalem sur le simple peuple qui se repent, qu’eux-mêmes avaient considéré avec mépris comme des pierres inertes et grossières. De ce simple peuple, Dieu va élever jusqu’à Lui des apôtres, des évangélistes, des saints et des héros d’entre les héros, alors que les chefs du peuple, étincelants d’un éclat terrestre, éphémère et mensonger, seront rejetés par Dieu, s’ils ne montrent pas de fruits dignes du repentir. En outre, Dieu est capable de transformer en serviteurs des païens qui vénèrent des pierres inertes et des arbres; c’est en vain que les sages d’Israël éprouvent de la répugnance à leur égard, comme des créatures sales et indignes de la terre et du ciel. Si ces mêmes sages ne se montrent pas à l’œuvre comme des enfants d’Abraham, semblables au juste et croyant en Dieu Abraham, Dieu fera des païens des croyants, tout comme les païens ont créé des dieux à partir de pierres. Enfin, les sages de ce monde ne devraient pas s’enorgueillir seulement de leur connaissance des lois terrestres et des lois divines, alors que leur cœur est dur comme la pierre. En vérité, tant que leur cœur est dur comme la pierre, leur esprit, comblé de connaissances diverses, les mènera directement au feu éternel. Ils se sont habitués à n’avoir de l’estime que pour le seul savoir, mais ont méprisé le cœur ; ils tirent même fierté de leur dureté de cœur. Mais Dieu est capable de faire du cœur le point de départ du salut humain, du cœur et non de l’esprit, comme le Seigneur l’a dit à travers les prophètes : Et je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair (Ez 36,26). Le savoir accumulé n’a pu adoucir leurs cœurs. Mais Dieu est capable, par Ses bienfaits, d’adoucir le cœur de ceux qui se repentent véritablement, comme la cire avec le feu ; alors, avec la chaleur et la lumière du cœur, les croyants auront leur esprit éclairé par tout le savoir nécessaire.

C’est ainsi que Jean instruit les sages entêtés de Jérusalem, afin qu’ils montrent dans leurs actions la sincérité de leur repentir. Mais l’acte le plus important que ces derniers, orgueilleux et pleins de mépris envers les autres hommes, peuvent accomplir, consiste à rejeter leurs pensées hautaines et leur affirmation intérieure qu’ils sont les enfants d’Abraham.

Des autres hommes, Jean exige d’autres fruits du repentir: Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même (Lc 3,11).

Jean sait que ces gens qui se repentent, sont empoisonnés par de mauvaises habitudes : quand ils ont deux tuniques, ils se battent pour en avoir une troisième et quand ils ont suffisamment de nourriture, ils ne la partagent pas avec les pauvres, mais ne cessent d’en accumuler davantage. C’est pourquoi il les incite à une nouvelle habitude pour faire acte de charité, en aidant les pauvres, en donnant et en partageant, afin d’élargir ainsi leur cœur étroit et ressentir la fraternité des hommes et la paternité de Dieu, où les introduira complètement Celui qui est plus fort que Jean par le baptême dans le Saint-Esprit et le feu.

Aux publicains, Jean recommande d’autres fruits du repentir, compte tenu de leur mauvaise habitude de prendre au peuple plus que ce que la loi exige. Les publicains étaient des percepteurs, des collecteurs d’impôts, qui s’étaient enrichis par des collectes auprès du peuple, démesurées et au-delà de la loi. Cette habitude était si enracinée chez eux qu’ils tiraient fierté de leur richesse injustement acquise, comme les sages de Jérusalem s’enorgueillissaient de leur savoir. Comment pourraient-ils témoigner mieux de leur repentir, sinon en rejetant ces mauvaises habitudes et en respectant les prescriptions législatives ? Le sage Jean leur fournit ainsi le remède à leur maladie.

Que conseille Jean aux soldats ? Ne molestez personne, n’extorquez rien, et contentez-vous de votre solde (Lc 3, 14). De nouveau, la maladie et le remède. Un homme armé est enclin à être agressif. Son armement l’y pousse. Afin de commettre l’agression, il doit formellement donner une justification à cet acte, à l’égard de sa conscience comme à l’égard du monde ; aussi l’homme en armes, qui commet l’agression, invoque-t-il la baisse de son niveau de vie et son maigre salaire. Pour que le repentir des soldats revête une valeur durable, ils doivent renoncer à leurs mauvaises habitudes, aux agressions, extorsions et récriminations au sujet d’un maigre salaire.

Tout ce que saint Jean recommande comme fruits du repentir ne suffit pas pour sauver l’âme du péché, mais suffit à rendre les hommes dignes de se présenter devant le Christ. La mission du Précurseur consistait précisément à donner l’alarme, afin que les hommes se purifient un tant soit peu et se rendent dignes de paraître devant le visage divin du Sauveur.

En observant le terrible prophète, qui faisait bouillonner toute la terre de Judée et Jérusalem, et en écoutant ses cris inhabituels et ses menaces avec la hache et le feu, les gens lui demandaient : Qui es-tu ? n’es-tu pas le Christ que le monde attend ? — Je ne suis pas le Christ, répondit Jean. — Es-tu Elie ? -Je ne le suis pas.Qui es-tu ? (Jn 1,19-22). — La voix de celui qui crie dans le désert: rendez droit le chemin du Seigneur! (Jn 1,23).

Et Jean reconnut humblement et confessa: Mais Celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, Lui dont je ne suis pas digne d’enlever les sandales (Mt 3,11).

Le Christ est venu enseigner aux hommes l’humilité qu’ils avaient oubliée et l’obéissance qu’ils avaient transgressée. Il leur a donné le parfait exemple de Son humilité et de Son obéissance à l’égard du Père céleste. Et Son Précurseur nous enseigne par son exemple d’humilité et d’obéissance — son exemple d’humilité sans péché et d’obéissance envers le Christ.

Les hommes dénués d’humilité et d’obéissance ne possèdent ni sagesse ni amour. Celui qui en est démuni n’a pas accès à Dieu. Et qui n’a pas accès à Dieu, est privé de lui-même ; il est comme s’il n’existait pas : l’obscurité et l’ombre de la mort.

Si certains parmi vous disent: «Le Christ est un exemple trop élevé pour moi, je ne puis prendre exemple sur Lui», voici Jean le Précurseur qui est, comme homme, plus proche des hommes mortels. Qu’ils prennent exemple sur l’humilité et l’obéissance de Jean. Mais hélas, quand on ne veut pas faire le bien, on trouve toujours prétexte pour le fuir. Mais celui qui cherche à illuminer sa triste existence sur la terre trouvera avec joie une telle lumière chez Jean le Baptiste. Heureusement pour lui, car cette étoile, comme celle qui a guidé les mages d’Orient vers Bethléem, l’amènera vers le soleil le plus éclatant, le Seigneur Jésus-Christ, qui est le seul chant des anges et le seul salut des hommes, hier, aujourd’hui et demain. À Lui donc la gloire et la louange, avec le Père et le Saint-Esprit, Trinité unique et indivise, maintenant et pour toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.