(Lc, 18,10-17)

Un homme alla un jour dans la forêt pour y couper un arbre afin de faire un portail. Il vit deux arbres, l’un à côté de l’autre. L’un était lisse et élancé, mais pourri à l’intérieur; l’autre était rugueux et très ordinaire à l’extérieur, mais très sain à l’intérieur. L’homme soupira et se dit: à quoi me servirait cet arbre lisse et élancé s’il est pourri à l’intérieur et inutilisable pour faire le portail. L’autre, qui est rugueux et d’aspect banal, est au moins sain à l’intérieur, de sorte qu’avec un peu plus d’effort de ma part, il sera très utilisable pour faire le portail de ma maison. Et sans réfléchir davantage, il choisit cet arbre.

C’est ainsi qu’entre deux hommes, Dieu choisira pour l’accueillir dans Sa demeure, non celui qui parait juste en apparence, mais celui dont le cœur est rempli de la vraie justice de Dieu.

Ceux qui sont chers à Dieu ne sont pas les orgueilleux aux yeux perpétuellement dirigés vers le ciel et au cœur rempli de préoccupations terrestres, mais les humbles et les doux aux yeux baissés vers la terre et au cœur rempli du ciel. Le Créateur préfère que les hommes Lui énumèrent leurs péchés plutôt que leurs bonnes œuvres. Car Dieu est le Médecin qui s’approche du lit de chacun de nous en nous demandant: de quoi souffres-tu ? Est sage celui qui met à profit la présence du médecin pour lui faire part de toutes ses douleurs et de toute son impuissance, mais est idiot celui qui, camouflant ses douleurs et son impuissance, se félicite de sa santé devant le médecin. Comme si le médecin venait voir les gens à cause de leur bonne santé, non de leur maladie ! « Pécher est mal, dit le sage Chrysostome, mais on peut y remédier; mais pécher et ne pas en parler, est le mal le plus grand, car on ne peut y remédier. »

C’est pourquoi il nous faut être sages et considérer qu’en adressant notre prière à Dieu, nous nous trouvons devant le meilleur et le plus charitable des médecins, qui avec vigilance et amour demande à chacun de nous : de quoi souffres-tu ? N’hésitons pas à décrire toutes nos douleurs, blessures et péchés.

C’est ce que nous enseigne le Seigneur Jésus dans la parabole du publicain et du pharisien, qui figure dans l’évangile de ce jour. L’Evangile dit que le Seigneur raconta cette parabole à l’adresse de certains qui se flattaient d’être des justes et n’avaient que mépris pour les autres (Lc 18,9). Mais toi aussi, ne fais-tu pas partie de ceux à qui le Seigneur destinait cette histoire? Ne te révolte pas, mais confesse ta maladie, prends-en honte et reçois le remède que le meilleur et le plus charitable des médecins te propose.

Un jour de nombreux malades se trouvaient dans un hôpital. Les uns souffraient d’une forte fièvre et attendaient impatiemment l’arrivée d’un médecin ; les autres se promenaient, se considérant en bonne santé et ne voulant pas voir de médecin. Un matin, un médecin vint voir les malades en compagnie d’un ami portant des médicaments destinés aux malades. L’ami du médecin vit les malades souffrant de fièvre et eut pitié deux. «Y a-t-il un remède pour eux?», demanda-t-il au médecin. Le médecin lui chuchota à l’oreille : « Il y a un remède pour ceux qui ont la fièvre et sont couchés, mais il n’y en a pas pour ceux qui se promènent. Ils souffrent d’une maladie inguérissable : ils sont complètement pourris à l’intérieur.» L’ami du médecin fut très étonné de deux choses : les mystères des maladies humaines et les illusions offertes au regard humain.

Imaginons-nous maintenant parmi les malades de cet hôpital ‘qu’est le monde. Notre maladie à tous s’appelle l’iniquité. Ce mot englobe toutes les passions, tous les vices, tous les péchés, en un mot, toutes les faiblesses et infirmités de notre âme, de notre cœur et de notre esprit. Les uns sont des malades au début de leur maladie, d’autres au paroxysme de la maladie et d’autres sont en voie de guérison. Mais la caractéristique de cette maladie de l’homme intérieur est que seuls ceux qui sont en voie de guérison ont conscience de la maladie terrible dont ils souffrent. Les plus malades sont les moins conscients de leur maladie. Face à la maladie de son corps, l’homme atteint d’une forte fièvre n’a conscience ni de lui-même ni de sa propre maladie. Pas plus que le fou ne dit jamais de lui-même qu’il est fou. Ceux qui sont au stade préliminaire de l’iniquité éprouvent quelque temps de la honte devant leur maladie, mais les péchés réitérés les amènent rapidement à prendre l’habitude du péché ; cette habitude les pousse ensuite à se griser et à s’enivrer de l’iniquité, les mettant dans un état où l’âme n’a plus conscience ni d’elle-même ni de sa maladie. Mais imaginons qu’un médecin entre à l’hôpital et demande : de quoi souffrez-vous ? Ceux qui sont au début de la maladie n’oseront pas, par honte, avouer qu’ils sont malades et diront : rien ! Ceux qui sont au paroxysme de leur maladie se sentiront même offensés par une telle question ; non seulement ils diront « nous ne souffrons de rien ! », mais ils commenceront à se féliciter de leur santé. Seuls ceux qui sont en voie de guérison répondront au médecin avec un soupir: «Tout, tout nous fait mal ! Aie pitié et aide-nous ! » « Si la confession de tes péchés te fait peur, pense aux flammes de l’enfer que seule la confession peut éteindre[1]

Réfléchis donc à tout cela, écoute la parabole du Christ et juge par toi-même en quoi elle te concerne. Si tu dis avec étonnement: «cette parabole ne me concerne pas», cela signifie que tu es au début d’une maladie qui s’appelle l’iniquité. Si, avec mécontentement, tu dis : «je suis un juste, cela concerne les pécheurs qui m’entourent », cela signifie que tu es au paroxysme de ta maladie. Si cependant, tu manifestes ton repentir et déclares : « en vérité, je suis malade et souhaite avoir un médecin », alors cela veut dire que tu es sur la voie de la guérison. N’aie donc pas peur, tu guériras.

Deux hommes montèrent au Temple pour prier; l’un était pharisien et l’autre publicain (Lc 4,10). Deux hommes, deux pécheurs, à la différence près que le pharisien ne se reconnaissait pas pécheur alors que le publicain se reconnaissait comme tel. Le pharisien appartenait à la classe la plus éminente de la société de l’époque, tandis que le publicain faisait partie de la classe la plus méprisée.

Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même: «Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j’acquiers» (Lc 4,11-12). Le pharisien se tenait devant dans le temple, près du sanctuaire, selon l’habitude de tous les pharisiens de se pousser dans les premiers rangs. Le fait que le pharisien se tenait tout devant est suggéré par le passage suivant de l’évangile qui précise que le publicain se tenait à distance (Lc 4, 13). L’orgueil du pharisien et l’assurance qu’il avait de son propre sens de la justice, c’est-à-dire de sa santé spirituelle, étaient tels qu’il cherchait non seulement la primauté devant les hommes mais aussi devant Dieu ; il ne la recherchait pas seulement lors des fêtes et des rassemblements, mais aussi lors des prières. Ce simple fait suffit à montrer la grave maladie dont souffrait le pharisien et son entêtement dans l’iniquité.

Pourquoi dit-on qu’il priait ainsi en lui-même ? Pourquoi pas à voix haute ? Parce que Dieu écoute plus attentivement ce que Lui dit le cœur plutôt que la langue. Ce que l’homme pense et ressent, quand il prie Dieu, est plus important pour Dieu que ce qu’il exprime par la parole. La langue peut tromper, mais le cœur ne le peut pas : il montre l’homme tel qu’il est, noir ou blanc.

Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes.

C’est ainsi qu’un homme pécheur ose s’exprimer dans l’église, face à Dieu! Qu’est-ce que l’église sinon le lieu de la rencontre d’un malade avec son médecin. Ceux qui sont malades du péché viennent confesser leur maladie au Dieu-médecin, recherchant le remède et la santé auprès de Celui qui est le Guérisseur véritable de tous les maux et de toutes les infirmités humaines et le Donateur de tous les biens. Est-ce que les gens en bonne santé vont à l’hôpital pour se féliciter de leur bonne santé devant le médecin ? Or ce pharisien, en se félicitant de sa bonne santé n’est pas venu à l’église en bonne santé et avec un esprit équilibré ; il est venu gravement malade de l’iniquité, qui dans le délire de sa maladie, ne ressent plus sa maladie. Un jour où je me rendais dans un hôpital psychiatrique, un médecin me conduisit devant les barreaux du malade le plus gravement atteint par la folie: «Comment te sens-tu?», lui demandai-je. Il me répondit aussitôt: «Comment puis-je me sentir au milieu de tous les fous qui m’entourent?» C’est ainsi que s’exprime le pharisien : Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes. En fait, il ne rend pas grâces à Dieu parce qu’il voudrait ainsi attribuer à Dieu le mérite de ne pas être comme les autres hommes. Les mots : Mon Dieu, je te rends grâces ne sont rien d’autre qu’une exclamation, une flatterie adressée à Dieu afin que Dieu daigne écouter ses propres vantardises. Car de tout ce qu’il dit, il ne rend grâces à Dieu pour rien; au contraire, il blasphème contre Dieu en injuriant les autres créatures de Dieu. Il ne remercie Dieu pour rien, car dans tout ce qu’il dit sur lui-même, il insiste sur son mérite personnel, obtenu sans l’aide de Dieu. Il ne veut pas dire que s’il n’est pas rapace, injuste, adultérin ou publicain, c’est parce que Dieu l’a préservé par Sa force et Sa miséricorde pour qu’il ne le soit pas. La seule chose qu’il admet, c’est qu’il est, soi-disant, un homme d’un rang et d’une valeur si exceptionnels qu’il n’a pas d’équivalent dans le monde ; mais même doté d’une telle stature, il fait des efforts et des sacrifices pour se maintenir à cet échelon si élevé, au-dessus de tous les autres hommes. Ainsi il jeûne deux fois par semaine et donne la dîme de tout ce qu’il acquiert. Ah, comme est facile la voie du salut que s’est choisi le pharisien, plus facile que le chemin le plus facile vers la déchéance ! De tous les commandements donnés par Dieu à son peuple par l’intermédiaire de Moïse, il a choisi les deux plus faciles. Mais en fait, même ces deux-là, il ne les respecte pas vraiment. En effet, Dieu n’a pas donné ces deux commandements parce qu’il avait besoin que les hommes jeûnent deux fois par semaine et qu’ils donnent la dîme. Dieu n’en a absolument pas besoin. De même, Il n’a pas donné ces commandements aux hommes afin qu’ils constituent un but en soi, mais — comme tous les autres commandements — afin de donner naissance à l’humilité à l’égard de Dieu, à l’obéissance envers Dieu et à l’amour envers Dieu et les hommes ; en un mot, afin de réchauffer, attendrir et illuminer le cœur humain. Cependant, le pharisien respecte ces deux commandements sans but véritable. Il jeûne et donne la dîme, tout en haïssant et en méprisant les hommes et en s’enorgueillissant devant Dieu. Il demeure ainsi comme un arbre stérile. Le fruit n’est pas dans le jeûne, le fruit est dans le cœur; le fruit n’est pas dans un commandement, le fruit est dans le cœur. Tous les commandements et toutes les lois servent le cœur; ils le réchauffent, ils le purifient, ils l’illuminent, ils l’irriguent, ils l’entourent, ils le désherbent, ils le font semer, et cela dans le seul but que le fruit contenu au fond du cœur germe, croisse et mûrisse. Toutes les bonnes actions sont un moyen et non un but, une méthode et non un fruit. Le but est dans le cœur et le fruit est dans le cœur.

C’est ainsi que le pharisien n’a pas atteint avec sa prière ce qu’il recherchait; il n’a pas montré la beauté de son âme mais sa monstruosité, il n’a pas révélé sa bonne santé mais sa maladie. C’est ce que le Christ a voulu dévoiler avec cette parabole, non seulement dans le cas de ce pharisien, mais plus généralement en ce qui concerne la corporation des pharisiens qui gouvernait alors le peuple d’Israël. Mais avec cette parabole, le Seigneur a voulu dévoiler et dénoncer la fausse piété et le pharisaïsme au sein de toutes les générations de chrétiens, y compris la nôtre. N’y a-t-il pas aujourd’hui encore parmi nous des hommes qui prient Dieu comme ce pharisien le faisait ? N’y en a-t-il pas beaucoup qui commencent leur prière en accusant et en critiquant leurs voisins et la terminent en se décernant des louanges ? N’y en a-t-il pas beaucoup qui se tiennent devant Dieu comme un créancier devant son débiteur? Nombre d’entre vous ne disent-ils pas: «Mon Dieu, je jeûne, je vais à l’église, je paie l’impôt à l’Etat et fais des dons à l’église, je ne suis pas comme les autres hommes, les bandits et les parjures, les athées et les adultères, qui me dégoûtent. Que fais-tu, mon Dieu? Pourquoi ne les paralyses-tu pas et pourquoi ne me récompenses-tu pas pour tout ce que je fais pour toi? Ne vois-tu pas la pureté de mon cœur et la bonne santé de mon âme ? » Mais toi qui poses ces questions, sache que «pas plus que Dieu ne peut t’abuser, tu ne peux Le tromper[2]».

C’est ainsi que ces gens s’expriment. Dieu écoute et les laisse rentrer chez eux, en disant : «Je ne vous reconnais pas comme tels. » Au Jugement Dernier, Il leur dira: «Je ne vous connais pas.» Car Dieu ne reconnaît pas Ses amis grâce à leur parole, mais par le cœur; de même qu’on ne reconnaît pas le figuier à ses feuilles, mais à ses fruits.

Voici comment doit prier un véritable homme de prière : Le publicain, se tenant à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, en disant: «Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis! » (Lc 4, 13). Il se tenait à distance! Le véritable homme de prière ne se pousse pas pour être au premier rang dans l’église. A quoi cela lui servirait-il ? Dieu le voit au fond de l’église comme au premier rang. Le véritable homme de prière est toujours celui qui se repent vraiment. «Le repentir de l’homme est une fête pour Dieu», a dit saint Ephrem le Syrien. Il se tient à distance. Il ressent son néant devant Dieu et se remplit entièrement d’humilité devant la majesté divine. Jean le Baptiste, le plus grand parmi ceux qui sont nés d’une femme, était terrifié par la proximité du Christ, disant : Je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales » (Mc 1,7). La femme pécheresse a lavé les pieds du Christ en les inondant de larmes. Le véritable homme de prière est donc profondément humble et tout joyeux que Dieu le laisse se mettre à Ses pieds.

Il n’ose même pas lever les yeux au ciel. Pourquoi ne lève-t-il pas les yeux au ciel? Les yeux sont le miroir de l’âme. C’est dans les yeux que se lit le péché de l’âme. Ne voyez-vous pas chaque jour que, quand un homme commet un péché, il baisse les yeux devant les autres ? Comment le pécheur ne baisserait-il pas les yeux devant le Dieu Très-Haut? Tout péché commis envers les hommes est commis envers Dieu ; il n’y a pas de péché sur terre qui n’atteigne pas Dieu. Le véritable homme de prière en est conscient, de sorte qu’en plus de son humilité il est plein de honte devant Dieu. C’est pourquoi il est dit: il n’osait même pas lever les yeux au ciel.

Mais il se frappait la poitrine. Pourquoi ? Afin de montrer ainsi que le corps est le prétexte du péché commis par l’homme. Le désir charnel pousse l’homme aux péchés les plus graves. L’appétit insatiable pousse à la volupté; la volupté conduit à la frénésie et la frénésie au crime. L’attention portée au corps éloigne l’homme de Dieu, appauvrit l’âme et tue l’héroïsme divin dans l’homme. C’est pourquoi le publicain, quand il prie, se frappe le corps, frappant ainsi le coupable qui à l’origine de son péché, de son humiliation et de la honte éprouvée devant Dieu. Mais pourquoi se frappa-t-il précisément la poitrine et non la tête ou les mains ? Parce que c’est dans la poitrine que se trouve le cœur ; or le cœur est la source du péché comme de la vertu. Le Seigneur Lui-même a dit: Ce qui sort de l’homme, voilà ce qui souille l’homme. Car c’est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les desseins pervers : débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, impudicité, envie, diffamation, orgueil, déraison (Mc 7,20-22).

Le publicain dit encore: Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis! (Lc 18, 13). Il n’énumère pas ses actions, ni les bonnes ni les mauvaises. Dieu sait tout. Dieu ne recherche pas une énumération, mais un repentir humble pour tout. Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis! Avec ces mots, tout est dit. Mon Dieu, Tu es médecin, je suis le malade. Tu es le seul à pouvoir guérir et c’est à Toi seul que j’appartiens. Tu es médecin et Ta miséricorde est le remède. En disant Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis! celui qui se repent a quasiment dit : docteur, donnez un remède au malade que je suis ! Nul au monde ne peut me guérir sinon Toi, mon Dieu. Contre Toi, Toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à Tes yeux, je l’ai fait (Ps 50, 6). Les hommes ne peuvent rien pour moi, aussi justes fussent-ils, si Toi Tu ne m’aides pas. Rien ne peut m’aider: ni le jeûne que je fais, ni la dîme que je donne, ni toutes mes bonnes actions, si Ta miséricorde ne vient pas mettre du baume sur mes plaies. La flatterie des hommes ne guérit pas mes plaies; elle les avive. Tu es le seul à connaître ma maladie; et Tu es le seul à avoir le remède. Il ne sert à rien que j’aille voir quelqu’un d’autre, ni que j’adresse des prières à quiconque. Si Tu me rejettes, le monde entier serait incapable de m’empêcher de tomber dans la déchéance. Toi seul, Seigneur, tu peux, si telle est Ta volonté, ô Dieu, me pardonner et me sauver ! Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis!

Que répond le Seigneur à cette prière ? Je vous le dis: ce dernier descendit chez lui justifié, l’autre non (Lc 18,14). A qui s’adresse ainsi le Seigneur? À vous tous, qui pensez que vous êtes vous-mêmes des justes. Le publicain rentra chez lui justifié, le pharisien non. Celui qui avait humblement confessé ses péchés, rentra chez lui justifié, l’orgueilleux pharisien non. Celui qui s’était repenti timidement, s’est retrouvé justifié, l’orgueilleux prétentieux et impudent, non. Le médecin a eu pitié et a guéri le malade qui avait reconnu sa maladie et demandé de l’aide, mais a laissé repartir les mains vides, celui qui était venu chez le médecin afin de se vanter de sa bonne santé.

Le Seigneur achève cet étrange récit avec l’enseignement suivant: Car tout homme qui s’élève sera abaissé, mais celui qui s’abaisse sera élevé (Lc 18, 14). Quel est celui qui s’élève par lui-même, et celui qui s’abaisse par lui-même ? Nul n’est capable de s’élever lui-même d’un iota en hauteur, si Dieu ne vient pas à son aide. Mais ici, on vise celui qui cherche à s’élever en se précipitant aux premières places, aussi bien devant les hommes que devant Dieu ; qui se vante de ses actions ; qui s’enorgueillit devant Dieu et qui par l’injure et le mépris, humilie d’autres hommes afin de paraître ainsi plus important. Mais tous ces procédés, qu’il imagine propres à l’élever lui-même, ne font en fait que l’abaisser. Car plus il paraît important à ses propres yeux, voire aux yeux des hommes, plus il paraît plus petit aux yeux de Dieu. Dieu finira par l’abaisser et lui donnera un jour l’occasion de ressentir un tel abaissement. «Tant que l’homme n’acquiert pas l’humilité, il n’acquiert pas de récompense pour ses actions. La récompense est accordée, non pour les œuvres, mais pour l’humilité[3]. » Mais qui s’abaisse de lui-même ? Non celui qui se fait passer pour plus petit qu’il n’est, mais celui qui se rend réellement compte de son abaissement à la suite du péché. En vérité, l’homme ne peut pas, même s’il le voulait, s’abaisser au-dessous de son abaissement à la suite du péché. L’homme qui ressent et reconnaît le néant où le péché l’a précipité est dans l’impossibilité de descendre plus bas. Toujours le péché peut nous entraîner plus bas que ce que nous pouvons voir de la profondeur de la déchéance où nous nous trouvons. Saint Macaire le Grand dit: «L’humble ne chute jamais. Où chuterait d’ailleurs celui qui est plus bas que tous ? La haute opinion de soi est un grand abaissement, alors que l’humilité est une élévation de soi, un honneur et une dignité[4]

En résumé, s’élève celui qui se comporte comme le publicain. Le premier est un malade inguérissable, qui ne se rend pas compte de sa maladie ; le second est un malade, qui est sur la voie de la guérison, car il s’est rendu compte de sa maladie, est allé voir le médecin et a utilisé le remède. Le premier ressemble à l’arbre haut et lisse, pourri de l’intérieur, qui n’est d’aucune utilité au maître de maison ; le second est pareil à un arbre rugueux et d’aspect banal, que le maître de maison choisit d’utiliser pour faire son portail et le ramener chez lui.

Que le Seigneur ait pitié de tous les pécheurs repentis et guérisse des maladies spirituelles tous ceux qui Le prient avec crainte et tremblement en Le glorifiant comme le Père miséricordieux, Fils Unique et Saint- Esprit, Trinité unique et indivise, maintenant et pour toujours, à travers tous les temps et toute l’éternité. Amen.

[1] Tertullien, De la pénitence, 12.

[2] Formule de saint Maxime de Moscou, fol-en-Christ et thaumaturge (fl433).

[3] S. Isaac le Syrien, Discours ascétiques, 34.

[4] Homélies spirituelles, 19.